CHAPITRE VI
La femme chez les Tares. ~ SolUnde mosnlmine. ' — Noble mission de It femme ehrélienne. — Speetaele donné à TOrient. — ht femme dn harem.
— Violence faite à la nature. — Honteux abûssement de l'Ame. — Faoue justification. — Ôè est le mérite du Coran? — Les erimes qu'il justifie. — Marché d'esclaves. — Vêtements de la femme. — Luie des favorites. — > Misérable esclavage des femmes dn peuple, -r Mépris et abandon de l'enfance. — Droit d'étouffement. — Relever la femme, ce sera émanciper l'Orient. -^ Les saltanes et leurs prodigalités. — » Vaines tentatives dn sultan.
— Fausse exclamiAion. — Les tlnq millions par mou de la liste dvile.
Nous venons de dire la femme telle qu'elle était aux beaux jours de la foi dans ces magnifiques contrées ^ la femme digne de Dieu , digne d'elle-même , digne de sa mission dans la société. Mais aujourd'hui, hélas 1 vous la chercherez en vain^sur cette terre que le soufiBie de Mahomet a desséchée ; ici il ne reste de la femme que ce qui est partout un danger pour l'homme^ Une chose bizarre ne manque pas de frapper d'étonnement le voyageur qui pénètre, je ne dirai pas chez les populations chrétiennes, telles que les Grecs ou les Arméniens, mais dans la véritable Turquie ; c'est la femme absente de tous les lieux qu'il peut visiter. De même qu'il a traversé des champs sans culture, des villages sans habitants, il trouvera désertes aussi, c'est-à-dire abandonnées par la femme , toutes les villes qu'il pourra parcourir , toutes les campagnes où il pourra se promener, toutes les
demeures où il pourra pénétrer. L'homme est-il donc le seul habitant de ces contrées? Non, sans doute; mais il n'a point de compagne qui partage avec lui sa vie, dont il fasse l'associée de son pouvoir, de ses destinées; il ne possède que des esclaves pour obéir à ses ordres ou satisfaire à ses désirs.
C'est te mariage chrétien qui a fait notre société européenne ce qu'elle est. Là où règne le Christ, là, et non pas ailleurs , la femme peut se montrer, je ne dirai pas seulement avec impunité , mais avec honneur. Elle est la compagne de l'homme, dont elle partage les droits, les devoirs, les joies, les douleurs et toutes les destinées ; non -seulement elle prend part à tout ce qu'il y a de grand et d'utile, mais elle est l'ange des conseils et des consolations; elle a le plus beau rôle dans la vie intime, tant qu'elle reste digne d'elle-même, tant qu'elle sait se maintenir à l'abri des atteintes du vice et échapper aux dangers du luxe , ces deux grands écueils des nobles facultés de son âme. Dan^ nos livres saints. Dieu compare son autorité et sa douce influence aux plus ravissants mystères; et, en élevant à la dignité de sacrement son union avec l'homme, il lui a donné tout ce qu'il faut pour régner par le charme de la douceur et par l'héroïsme du dévouement. C'est par elle que l'enfant devient digne des espérances qu'on a fondées sur lui, et souvent encore c'est à elle seule que plus tard, après bien des efforts inutiles pour dompter ou diriger des forces naissantes et aveugles, ce même enfant rendra les armes et confiera ses remords. Au sein de la richesse, elle apparaîtra comme la Providence , tirant des larmes et des ténédictions des cœurs les plus ulcérés ; dans la pauvreté, elle sera capable du dévouement le plus sublime, le plus inconnu.
Que sera-ce donc quand le divin Sauveur des âmes aura parlé à ce cœur plein de tendresse et de dévouement, et lui aura demandé de tout quitter pour lui! Alors , renonçant à tous les bonheurs, à toutes les joies^
de la terre , elle deviendra la fille et Thumble servante du vieillard abandonné ; la mère au cœur rempli d'ineffables tendresses pour l'orphelin que tous ont repoussé ; la sœur du pauvre qui, par un baptême de touchante et réciproque charité, lui a donné et conservé ce nom si doux; elle sera la sœur du blessé, la sœur du mourant, la sœur de l'exilé. Telle est la femme chez les nations chrétiennes. Aussi, parmi les impénétrables desseins de Dieu , qui vient d'amener aux portes de l'Orient tant de peuples chrétiens, qui ont appris dans les champs de la Crimée à se connaître et à se confondre, ce n'est pas une de ses moins touchantes miséricordes que d'avoir donné à ces contrées, où le mépris de la femme est poussé à de telles limites , le spectacle le plus ravissant de la chrétienté, le dévouement de la femme poussé jusqu'à l'hé-^ roïsme de la sœur de charité. Aussi est-il loin d'avoir été incompris ou méconnu. J'ai vu les Turcs s'agenouiller dans les rues de Constantinople en présence de ces anges de la terre ; d'autres ont vu en Asie des pachas ordonner à leurs troupes de défiler devant ces humbles filles. Voilà, avec nos pauvres missionnaires, les seuls sauveurs et régénérateurs possibles de l'Orient; et, il faut bien en convenir, nul peuple n'a donné autant que nous ses sueurs et son sang à cette œuvre d'humanité.
Or, tant que le Turc ne sera et ne pourra être autre chose qu'un musvlrhan, c'est-à-dire un vrai et fidèle serviteur de V Islam, la mission de la femme sera celle qui lui est donnée dans le Coran , c'est-à-dire que son rôle n'existera pas dans la société. Enfermée dans le harem du maître qui l'a achetée , elle lui appartient comme les .autres femmes qu'il a payées , comme lui appartiennent ses esclaves, ses meubles et tout ce que son argent a pu lui procurer. Jamais elle ne sera l'égale et la compagne de celui qui ne cherche et ne trouve en elle qu'une de ces joies grossières et anticipées que lui a promises le paradis de Mahomet. Si le cœur arrive, par une rébellion de la nature contre le Coran , à prendre
quelque pari dans cette union monstrurase, alors viennent en foule, dans cet asile ignoré et impénétrable, les méfiances, les haines, les ruses, les vengeances, les poisons, les désespoirs. Le maître qui veut vivre en paix n*a d'autre ressource que de cacher ses préférodces, et ces malheureuses [esclaves n'ont d autre refuge que de recourir k une apparente sinon k une profonde indifférence.
Il résulte de là que la vie de ces fenmies, au'aucune instruction, aucune éducation n'est venue éclairer, et qu'on se garde bien d'instruire d'aucun devoir, se passe en soins futiles de parfums, de bijoux, de toilette, en préoccupations enfantines de curiosité, de niaiseries, de parures et de friandises. Entièrement à la marci de leur maître qui les répudie quand bon lui semble, ^ à qui elles peuvent offrir de l'argent pour prix de leur liberté, dles ne connaissent d'autre loi sur la terre que sa volonté. J'ai entendu dire à une dame d'esprit, au sortir d'un de ces étranges intérieurs où elle avait été souvent admise et
2ui provoquait toujours en elle la même impression 'étonnement , de répulsion et de pitié , que toutes ces femmes, occupées de mille riens, sans conversation, sans esprit , sans culture , lui faisaient l'effet de volailles enc;raissées pour l'usage de leur maître. Qui ne maudira la loi qui enfante une telle monstruosité!
Aussi des Turcs modernes et civilisés ont-ils cherché, avec plus ou moins d'esprit et de vérité et en plaisantant sur des mœurs qu'il leur pl^t de nommer européennes, à atténuer aux yeux des Occidentaux le mépris dont ils ont écrasé la femme. Ainsi ils afiSrment qu'un Turc ne prend jamais plus de trois ou quatre femmes; que les autres, fussent-elles par milliers, ne sont qu'un luxe et ne portent jamais le titre d'épouses (i); que, parmi eux, celui qui
(i) On sait que ce titre d'époose n'est accordé qu'à la femme qui a donné on enfant mâle k son époux ; dans ce cas, le mari se doit k lui-même de monter et d'organiser une maison k cette femme.
se respecte demeure aussi étranger à ses esclaves et à ses concubines que TEuropéen le plus réservé à l'endroit des domestiques qui le servent (4); et enfin, reproche que n'accepte pas une société chrétienne, qu'il n'est pas plus étrange qu'un Turc possède plusieurs épouses qu'il n'est inouï en Europe qu'une femme mariée use de la polygamie. Je laisse à la conscience du lecteur la réponse à de tels arguments. .
Or, je le demande, comment trouver dans une telle femme celle qui sera digne de comprendre et de rempUr tant de devoirs importants, de porter le nom d'épousé , de mère, de sœur? Quel bien se fera dans cette société où la femme n'existe pas, et où l'homme ne vit que pour ses plaisirs? Ici les crimes qui s'opposent aux naissances sont fréquents ; ils ont été constatés par les hommes les plus compétents et les plus désintéressés ; on cx)mprend qu'ils sont non-seulement justifiés, mais provoqués et rendus nécessaires par un tel esclavage.
Le Coran n'est autre chose qu'un ramassis indigeste d'ignorance et de superstition confondues avec les sentences et les narrations tirées de nos saintes Ecritures , un amalgame de maximes arabes et populaires recueillies sans ordre dans les bagages de Mahomet. Or, s'il a eu le mérite, bien grand aux yeux de certains admirateurs, de combattre le polythéisme de l'Orient, il a eu sans aucun doute aussi pour effet de ravaler les plus nobles instincts de l'homme spirituel et de placer l'âme et la condition de la femme au-dessous de la brute.
Ne nous arrêtons pas trop au luxe des femmes du Bosphore , qui servent de jouets ou de passe-temps aux amusements de leur seigneur et maître , mais "descendons aussi à la condition de celles que le besoin fait
(1) Qaaad même il aarait quatre épouses, le masalman peut cobabller avec ses esclaves , et c^^la d'après les préceptes da Coran et l'exemple même da Prophète, dont le fils Ibrahim eot poor mère l'esclave Méryée. Le droit de propriété d« maître sur l'esclave légitime TeDfaBt, s'il daigne le reconnaître,
<ir>rtir fk ïf^nt^ ikm^ores ; là nous ne pourrons croire ce mi^ UM yeux verront tous les jours dans roue et dans I antre condilÉon.
(^ femme tiirque est halMllée de manière à ne point fir>riler aux pieds le sol de la terre qu^elle habite. Comme efle ne doit point sortir du harem de son maître y elle fiSht Têtue en conséquence. Favorite du grand seigneur ou d'im pacha, il lui sera permis de se faire traîner fUim un éclatant et gracieux ialika, ou bien de glisser danii un charmant calque à la surface du Bosphore. Le mon5(tre qui l'accompagne sous le nom d'eunuque , témoigne hautement, rien que par sa présence et par les bnjtalités dont il se fait honneur , de la confiance que peut inspirer la vertu d'une telle esclave; au besoin il est armé d'un glaive ou au moins d'un bâton qui peat prévenir par la mort le regard d'un séducteur. Tels sont les moyens que le musulman possède pour défendre ce bien qu'il a payé quelquefois fort cher.
1^ Hatti'Houmayoun , on le sait , a fait au traité de Paris le sacrifice du marché des esclaves ; mais ici encore, aussi bien que pour la réforme des finances et celle de radministration, la Turquie du Hatti-Haumayoun est un monde imaginaire qui n'existe que sur le papier ou dans la tête de quelques Européens trop crédules, et qui est restée ce qu'elle était. Un peuple, et surtout celui-là , ne change pas ainsi ses mœurs en vertu d'un décret, fût-il même envoyé de Paris.
Ainsi , pendant que j'étais à Constantinople , la vente (les esclaves était officiellement prohibée ; et pourtant, à Tophana, le jour môme de ma visite, on y vendait, au su et au vu de tout le monde , trois esclaves. La plus jeune, qui avait douze ans, fut vendue trente mille piastres; la seconde, qui avait dix-huit ans, fut vendue vingt mille piastres; et la troisième, qui était plus âgée de cinq à six ans, ne coûta que douze mille piastres. Cette proportion entre les prix et les âges ne soulevait d'étonnement et d'objection que chez les Européens qui pou-
valent être aussi naïfs que moi. En effet, ces femmes ont un grand mérite à être jeunes : mariées de bonne heure , elles sont vieilles toute leur vie , et la plupart des harems, quand on les rencontre , n'ofiGrent que bien peu de séductions aux regards indiscrets des curieux. En général, le lacàmach, voile blanc qui d'un tour couvre le firont et d'un autre cache le nez, la bouche et le menton, ne laissant qu'une longue ouverture ovale pour les deux yeux, rend de grands services à la laideur. La fenune qui a des raisons pour se laisser voir, sait le choisir tellement transparent qu'il est bien plus un agrément qu'un obstacle. C'est seulement pour la femme plus vieille, ou dans les contrées les plus fanatiques, que le lackmach, fait de toile grossière, devient un véritable empêchement aux regards des curieux. Il est le cachet extérieur qui dit à tous que, sous la loi de Mahomet, la femme n'a d'autres droits que ceux de l'esclave.
Le féredjé lui-même, cette large tunique en forme de manteau qui couvre tout le corps, dispense de tout soin de toilette. Les pieds enfermés dans de larges pantoufles jaunes et pointues , en forme de demi-bottes , et toujours prêtes à quitter le pied qui les a chaussées, se traînent péniblement à terre , et rappellent à cette malheureuse femme qu'elle est condamnée pour toujours à servir un maître dont elle ne doit point quitter le logis. La démarche incertaine, lourde et traînante de ces femmes , surtout dans le peuple , me rappelait involontairement la marche balancée et disgracieuse des palmipèdes hors de l'eaù. H y a loin de là à la forme aérienne qui a inspiré tant de poètes.
Quelquefois une élégante au fond d'une riche talika dont la forme et les couleurs reproduisent assez bien ces petits carrosses dorés de la cour de Louis XIV, ou bien l'éclat d'un féredjé sur une pelouse et dans la verdure, pourront rappeler une de ces féeries orientales de Tiniagination des poètes; mais le plus souvent, que de rides,
de saleté et de vieillesse anticipée se cachent sous ces larges et difformes Tétements! Même quand une telle dame est couverte de ses plus riciies oripeaux, on dirait une femme surprise i son lever et qm n'a pas eu le temps de se vêtir. C^est bien là tout ce qu'il fout h cet être inutile qui sera toute sa vie on jouet , un passetemps , une frivolité. Quelle est 1 ime chrétienne, où est le fils qui a aimé une mère et qui pourra contempler dun œil indifférent une telle décadence?
Si de là nous descendons au dernier rang de cette société pour rencontrer dans les rues de la c^itale la femme dénuée des ressources du caimte ou du talUa, ou pour trouver dans les champs de TAsie celle que le mailla emploie comme esclave^ oh! alors ce n'est plus un simple sentiment de pitié qui vient remplir l'âme , c'est un mélange d'étonnement, de dégoût, de révolte contre l'espèce humaine ainsi dégradée. J'ai vu en Syrie ces pauvres oli^s traités avec plus de mépris que la néte de somme ; j'ai vu des hommes couchés sur des nattes et fumant leurs tchiboucks à lombre d'un térébinthe, tandis que leurs femmes, armées de pierres et de marteaux et portant sur leurs épaules les fardeaux les plus louixls, construisaient, sous les feux du soleil le plus ardent, une pauvre et chétive demeure. J'ai vu les enfants, pleins de mépris pour la femme de leur père, raccabler d'injures en présence du chef de la famille. Ici la femme tremble devant son mari, et c'est contre sa personne méprisée que cet homme enseigne à ses fils à faire Fessai de leur domination future. Ne cherchons pas à trouver dans cette femme quelque chose de l'épouse, de la mère: il n'y a ici qu'une esclave ou courroucée ou suppliante, dont les regards provoquent ou la colère ou la pitié du maître. De telle sorte que, dans cet affreux sanctuaire, il est à regretter que le rôle de la femme ne soit pas purement et simplement anéanti ; la malheureuse y gagnerait encore. Dans une société qui ne tient compte ni des morts ni des nais-
sances, qu'importe le rôle de la mère? Chacun est fils de ses œuvres. Qu'importe le nombre des vivants? Un pacha , qui n'avait pas d'enfants , passe un jour à côté d'une petite fille de sept ans, qu'il juge lui convenir; il la prend dans sa voiture et l'emporte avec lui. On me les montra dans une de mes promenades au-delà du Bosphore. N'allez pas croire que la famille de l'enfant fit aucune démarche pour savoir ce qu'elle pouvait être, devenue ; leur œil était encore plus indifférent que le mien en présence de cette enfant ravie.
A chaque avènement de sultan , un antique usage, respecté de tous , a été jusqu'ici de mettre à mort tous les enfants du sultan précédent , c'est-à-dire tous les enfants du sultan grand seigneur, et de rendre ainsi impossible toute tentative d'usurpation. Le sultan actuel est le seul qui ait osé ouvertement renoncer à ce sanglant privilège, reconnu encore aujourd'hui sous le nom de droit aétùuffement ou d'étranglement. On voit dans les jardins et daps les mosquées des séries de tombeaux destinés à rappeler ce massacre des innocents. Le cœur de la courtisane, élevée uniquement pour plaire ou pour aimer avec passion, n'est point celui d'une mère, et on ne dit pas que dans ces occasions il ait jamais parlé.
Quand de tels crimes sont élevés à la dignité de lois et d'usages, que peut devenir, dans les rangs d'une multitude ignorante et fanatique, le respect de la femme, de l'enfant, voire même de la vie que le créateur nous a donnée? Telle est, dans cet avilissement de la femme, la plaie radicale de l'Islam ; et le remède qui préparera de la manière la plus sûre et la plus féconde l'émanci^ pation de l'Orient est bien celui qui contribuera le plus à faire sortir cette femme de la nullité et du mépris où elle est tombée.
Cette fatale loi du Coran, en opposition flagrante avec la sainteté du mariage chez les chrétiens, cause encore bien d'autres ravages. Pourquoi les hommes d'Etat sont* ils si rares ici, powquoi les finances du trésor, dans
le pays le plus magnifique du monde, sont-elles impuissantes à payer un fournisseur, même un soldat? Pourquoi un papier sans valeur remplace-t-il une monnaie passée à l'état de mythe? C'est que cette coutume de la polygamie, cette vie en commun avec des femmes esclaves qui ne peuvent relever l'homme dans ses abaissements, qui même, quoi qu'on en dise, doivent fatalement l'amollir, cette obligation de satisfaire, de prévenir par de folles dépenses des goûts par nature capricieux et insatiables , tout cela contribue à l'appauvrissement de l'empire; parce que l'horreur pour le travail, horreur que le Turc considère comme une vertu, comme un droit de conquête, provoque la paresse, l'incurie et entretient les rapines et les exactions. Il suffit de rencontrer une fois le réformateur Abdul-Medjid pour lire sur son visage pâle et fatigué le stigmate des préoccupations et des affaibUssements que je viens de dire.
Ainsi, tandis qu'il était avéré en ma présence que le sultan ne pouvait payer ses soldats et ne donnait que des paroles d'espérance à ses fournisseurs, il était avoué d'autre part, et d'une manière compétente, que ses sultanes venaient de lui faire pour quatre miUions de dettes en trois mois. Veut-on savoir à quel usage, à quelle œuvre importante une telle somme avait été employée? Voici qui en donnera une idée. Ces femmes, à qui personne n'a pu ou bien n'a osé expliquer que la gourmandise fût un péché capital, avaient mangé pour quatre-vingt mille francs de pêches et de raisins dans un mois. On a vu depuis comment le sultan a été obéi, quand, désireux de mériter les bonnes grâces des capitalistes anglais, à qui il voulait faire un emprunt, il a jugé prudent de prescrire des mesures d'économie aux dames de son sérail.
Un de nos écrivains les plus spirituels, qui a visité le Bosphore avec des yeux un peu trop païens et qui en â parlé dans le même sens, entre dans des ravissements étranges à propos du Beïram et des fêtes de sa deraière
nuit; puis, venant à parler de l'offrande circassienne que la première sultane doit faire en ce jour au chef de rislam, au lieu d'y voir une sanglante et publique injure infligée à l'honneur de la femme , tel qu'il est compris chez toutes les nations civilisées, il ajoute cette incroyable exclamation en terminant: Heureux sultan! Comment résister à la satisfaction de montrer par des chiffres ce que coûte un tel bonheur, ce que coûte le mépris de la sainte union du mariage chrétien? On va voir que cinq miUions de francs' par mois n'y suffisent point.
La liste civile du sultan se compose de cinquante mille bourses par mois. Une bourse s'élevant à la somme de cent francs , cela fait un total de cinq millions, dont voici le principal emploi, sans faire mention des choses imprévues , des caprices éventuels qui peuvent surgir dans un tel gynécée.
La sœur du sultan, Adilé, et ses quatre filles ou princesses, Fatma, I^fia, Mmiré et Djemilé, sans parler des folles dépenses qui vinrent plus tard faire honneur à leur mariage, coûtent, par mois, quatorze cent mille francs ; ses huit fils, deux cent quarante mille; six nikidi ou femmes légitimes (1); douze gozder ou femmes illégitimes; dix-huit zébal ou maîtresses coûtent ensemble, par mois, deux cent quatre-vingt-huit mille francs, et de plus reçoivent par année une gratification obligée de vingt-cinq milUons. Treize haznadars^ ou maîtresses de la caisse, reçoivent, par mois, cent mille francs, et par année sept cent mille. On ne peut donner bien entendu à d'autres qu'à des femmes la clef et le gouvernement de ces trésors, les eunuques seuls entrant dans l'intimité du palais. Ajoutez à ceci sept cent quatre-vingts filles ou esclaves coûtant,' par mois, deux cent quatre-vingt-
(i) Qaelqaes commentaires prétendent que le sultan lui-même n'a pas plus de quatre femmes légitimes, et que la loi de Mahomet n'en autorise pas da« vanlsge.
neuf mille huit cents francs, et les eunuques pour une somme de deux cent vingt mille francs, et vous arriverez à un total effrayant où ne sont point compris les frais qui résultent des changements de résidence , des constructions de palais , des différentes demeures affectées à la vieillesse de ces femmes, des achats de bijoux, de toilettes , qui sont le rêve constant de ces êtres inutiles et frivoles, des énormes gratifications que le sultan doit payer à chaque époque solennelle , gratifications tellement lourdes, je 1 ai déjà dit, que le sultan a dû renoncer cette année à traverser le Bosphore pour se rendre à sa campagne d'été, qui est en Asie.
Hélas I fût-il assez riche pour faire face à tant de dépenses, qui osera prét^dre que ce sublime EImpereur soit plus heureux en ni^nage qu'il n'est fort dans son empire ?