‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 10 sur 63 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Les suites do désastre de Tibéritde. — Lt eooqaêU de Salidiov amène QDe lonvelle croisade. — Ce que poarra faire ralliaDce anglo-française. ^ Ce qo'il faol attendre des sultans de nos jonrs. — L'exemple de nos pères. — — Comment pourra se faire une restauration à Jérusalem. — La coupole du Saint-Sépulcre et les droits de la France. — Aaron-aURéchid et Âbdul- Hedjid. — Sainte Hélène k Jérusalem.

En remontant l'histoire des siècles précédents nous arrivons à la grande catastrophe qui suivit la sanglante bataille de Hattin, ou de Tibériade, perdue par les chrétiens, le premier jour de mai H87, après des prodiges inouis de valeur, admirés par les Musulmans vainqueurs eux-mêmes. Cent mille cniétiens, après avoir arrosé de leurs larmes le Saint-Sépulcre et le Calvaire, sortirent de Jérusalem pour errer dans la Syrie , l'Egypte et le monde entier et périr à la fois de honte et de misère. Toutes les croix furent abattues et toutes les églises converties en mosquées. Une inscription, gravée sur celle de Sainte-Anne, et qui s'y trouvait encore à mon arrivée à Jérusalem, rappelle cette humiliante conquête. L'Eghse du Saint-Sépulcre fut seule arrachée à cet opprobre, selon l'exemple qu'avait déjà donné le vainqueur Omar; après quoi, par des raisons d'intérêt, toutes au profit des vainqueurs, quatre prêtres latins eurent seuls la permission d'y demeurer, moyennant un tribut.

Ceci se passait au commencement d'octobre 1187, et

on sait que les Croisés étaient entrés à Jérusalerii le 15 juillet 1099, sous la conduite de Godefroy de Bouillon. Leur premier acte, après la victoire, avait été de se rendre sans armes et les pieds nus à ce tombeau de Jésus-Christ, dont Tépée ae Saladin les chassa en ce jour lamentable, qui vmt clore le royaume des Latins à Jérusalem.

Croira-t-on que le monde fut alors aussi insensible que de nos jours aux malheurs de Jérusalem? La conquête de Saladin répandit la consternation dans tout l'Occident, et le désespoir des chrétiens les fit songer à une nouvelle croisade. On porta de ville en ville des images de Jésus-Christ et du Saint-Sépulcre, foulées aux pieds des chevaux de Mahomet. « En pleurant la perte du Tombeau de Jésus-Christ , dit l'historien Michaud, on se ressouvint des préceptes de l'Evangile, et les hommes devinrent tout- à- coup meilleurs. Le luxe fut banni des villes ; on oubliait les injures, on prodiguait les aumônes. Les chrétiens couchaient sur la cendre et se couvraient de cilice, ils expiaient leur vie déréglée par le jeûne et par les mortifications. 3)

Tant de larmes et de pieux repentirs préparèrent la troisième croisade, plus remarquable . par des prodiges de valeur que par des résultats favorables à la possession des Lieux-Saints. En parlant de cette croisade, les historiens font des remarques qui nous amènent involontairement à penser à cette alliance anglaise et à l'entente cordiale qui sert de base à notre équilibre européen. Ils nous disent en effet qu'il y avait peu d'espoir à fonder sur une alliance entre deux princes français et anglais, parce que Philippe, en montant sur le trône , s'était déclaré le plus ardent ennemi de TAngleterfe, et parce que Richard était fils de cette Eléonore de Guyenne, première femme de Louis VII, qui, après la seconde croisade, avait quitté son époux en menaçant la France. L'alliance de nos jours avec une puissance qui crée tous nos embarras et dans le Liban et en Italie, laisse-t-elle donc aux chrétiens plus d'espérance ?

Ce n'est point vers Constantinople que doivent se tourner les regards des chrétiens. Comme chacun sait, de façon à n'en pas douter, que ce n'est pas dans son propre trésor qu'un sultan trouverait aujourd'hui de quoi rebâtir le temple de Jérusalem , il est plus certain encore que ses armées ne sont plus en état de gagner une nouvelle bataille de Hattin, et qu'il est par conséquent fort inutile de le comprendre ou de l'exclure dans le projet d'une nouvelle croisade. Il faut donc chercher ailleurs la solution qui intéresse le temple de Jérusalem. Les malheurs de la Ville-Sainte tiennent moins aux cruautés des musulmans qu'aux discordes des chrétiens.

Pourquoi les fidèles de nos jours ne seraient-ils plus sensibles à ce qui peut te procurer la paix, ô Jérusalem, reine des cités ! Que doivent-ils donc faire aujourd'hui pour toi? Afin que l'exemple de nos pères ne soit pas perdu pour nous , voici ce que nous dit l'historien des Croisades. Après avoir raconté les prédications de Gerbert, et la terrible cruauté des persécuteurs, il ajoute;

« D'autres malheurs attendaient les chrétiens de la Palestine; toutes les cérémonies de la religion furent interdites; la plupart des égHses converties en é tables; celle du Saint-Sépulcre fut renversée de fond en comble. Les chrétiens de Jérusalem , se dispersèrent dans toutes les contrées de l'Orient.

« Les vieux historiens racontent que le monde partagea le deuil de la Ville-Sainte et qu'il fut saisi de trouble et d'effroi.

« L'hiver, avec tous ses frimas , se montra dans les régions où il était inconnu. Le. Bosphore et le Nil roulèrent des glaçons. Un tremblement de terre se fit sentir dans la Syrie, dans l'Asie mineure, et ses secousses, qui se répétèrent pendant deux mois, renversèrent plusieurs grandes villes.

< Lorsque la nouvelle de la destruction des Saints- Lieux parvint en Occident, elle arracha des larmes à tous

les chrétiens. On Ht dans la chronique du moine Glaber ue TEurope avait vu aussi les signes avant-coureurs 'une calamité ; une pluie de pierres était tombée dans la Bourgogne ; une comète et des météores menaçants avaient paru dans le ciel. L'agitation fut extrême parmi tous les peuples chrétiens ; cependant ils ne prirent point encore les armes contre les infidèles, et leur vengeance tomba sur les juifs , que l'Europe tout entière accusa d'avoir provoqué la fureur des musulmans.

« Les calamités de la Ville-Sainte la rendirent encore plus vénérable aux yeux des fidèles ; la persécution redoubla le pieux délire de ceux qui allaient en Asie contempler une cité couverte de ruines et jouir de la vue d'un sépulcre vide. C'était dans Jérusalem pleine de deuil que Dieu distribuait plus particulièrement ses grâces et qu'il se plaisait à manifester ses volontés. Les imposteurs mirent souvent à profit cette opinion des peuples chrétiens pour égarer la crédulité de la multitiKle.

« Afin de faire croire à leurs paroles, il leur suffisait de montrer des lettres tombées, disaient-ils, du ciel à Jérusalem. A cette époque une prédiction qui annonçait la lin du monde et la prochaine apparition de Jésus- Christ dans la Palestine, augmenta encore la vénération des peuples pour les Saints-Lieux. Les chrétiens d'Occident arrivaient en foule à Jérusalem dans le dessein d'y mourir ou d'y attendre la venue du Souverain Juge. Le moine Glaber nous apprend que l'affluence des pèlerins surpassa alors tout ce qu'on pouvait attendre de la dévotion de ces temps reculés. On vit d'abord arriver les Eauvres et les gens du peuple , puis les comtes , les arons et les princes, qui ne comptaient plus pour rien les grandeurs de la terre.

« La clémence divine prit alors pitié de l'affliction des chrétiens ; le méchant calife ^akem, dit Guillaume de Tyr, sortit de ce monde; Daher, qui lui succéda, adoucit les ordres cruels de son père et permit enfin at^ fidèles de rebâtir V église du SaintSépulcre.

oc Les chrétiens de Jérusalem ne pouvant suffire aux frais de cette construction, implorèrent la charité de l'empereur de Constantinople, qui fournit de son propre trésor les sommes nécessaires.

« Trente-sept années après que le temple de la résurrection eut été renversé, il se releva tout à coup: image de lésus-Christ lui-même qui, triomphant de la mort, sortit rayonnant de gloire de la nuit du tombeau. ]»

Les flammes da Saladin n'avaient endommagé que la partie extérieure ; l'église fut donc facilement rétablie dans son état primitif. Je dis primitif, sans que l'on puisse toutefois remonter jusqu'au quatrième siècle. La vie de ce monument a été remplie de désastres et de révolutions tels qu'on ne peut supposer qu'il reste encore aujourd'hui quelque chose des constructions premières faites par la pieuse mère de l'empereur Constantin. Nous savons d'ailleurs que ce temple a aussi été incendié et saccagé par Omar en 626, et par Chosroës, roi des Perses, en 646.

Ce qu'ont pu faire les chrétiens à toutes les épo- (jijp.s est-il donc devenu complètement impossible aujourd'hui?

Mais, encore une fois, à qui appartiendra-t-il, puisque 4es Turcs ne sauraient le faire, de relever de ses ruines le Tombeau du Dieu fait homme? Appellera-t-on à cet honneur toutes les nations chrétiennes, en créant ainsi une confusion pleine de périls; ou bien laissera-t-on revivre le droit deJa France, droit aussi ancien que les croisades et qui a été toujours sanctionné, ainsi que je l'ai dit, par l'Eglise? Telle est la question brûlante qui vient se poser ici et menacer d'impossibilité toute restauration.

Quel est donc l'obstacle, et tous les amis de la Terre- Sainte se le demandent, qui s'oppose à ce que la réparation actuelle de ce temple soit entièrement abandonnée à la France? Qui donc, par des motifs aussi nobles et aussi désintéressés , réclame cet honneur, et qui pourrait appuyer sa demande sur des droits aussi incontestables?

Les champs de la Palestine , fécondés par le sang des croisés et ceux de la Crimée , où la Russie a rencontré sur son chemin les enfants de la France , n'ont-ils pas suffisamment désigné cette nation comme choisie de Dieu pour continuer la défense et la protection des Lieux-Saints? Et le prince qui la gouverne a-t-il hésité, en toute occasion , à mettre son épée généreuse au service de la gloire de Dieu et de la sainte cause des peuples? Pour revoir les beaux jours dans lesquels Aaron-al-Réchid remettait les clefs du Saint-Sépulcre à Charlemagne , ce n'est donc point une épée victorieuse, un nom illustre, une gloire qui fait défaut à l'Occident, mais une main ferme et intelligente qui manque à l'Orient. Entre le neuvième et le dix-neuvième siècle, la différence est donc moins entre les hommes qu'entre les événements, et cela en dépit des prétentions nouvelles d'une nation honorable et chrétienne, l'Autriche, que nous voudrions sincèrement voir au premier rang parmi nos alliés, et surtout en dépit des frémissements (1) du fanatisme oriental qui chercherait en vain à faire trembler l'Europe. Abdul-Medjid , ainsi que tout homme de bonne £oi en est convaincu, se rendrait service à lui-même en remettant en d'autres mains le gouvernement des provinces qui lui échappent, et dont il ne recueille que des embarras.

Pour mieux juger ces deux époques et faire le rapprochement dont je parle, écoutons encore une fois l'historien toujours si intéressant des croisades:

« Les chrétiens , placés entre les rigueurs de la persécution et l'espoir d'une sécurité passagère, durent enfin des jours plus heureux à la sage domination d'Aaronal-Réchid. Sous le règne du calife, que nos vieux chroniqueurs appellent un Iwmme admirable et digne de louanges^ la gloire de Charlemagne, qui s'était étendue

(i) Ce que j'appelais alors un frémissemeol est devena depuis antre chose qu'aae menace, à Djeddah, en Syrie etjiillenrs. (Note de l'Auteur,)

jusqu'en Asie , protégea les églises d'Orient. L^ pieuses libéralités de l'empereur des Francs soulagèrent l'indigence des chrétiens d'Alexandrie, de Carthage et de Jérusalem. Les deux plus grands princes de leur siècle se témoignèrent une estime mutuelle par de fréquentes ambassades; ils, s'envoyèrent de magnifiques présents; et, dans ce commerce d'amitié entre deux puissants monarques , l'Orient et l'Occident firent un échange des plus riches productions de leur sol et de leur industrie. Les présents d'Aaron causèrent une vive surprise i la cour de Charles , et donnèrent une haute idée des arts et des richesses de l'Asie. Le monarque des Francs se plut à montrer aux envoyés du caUfe la magnificence des cérémonies religieuses» Témoins , à Aix-la-Chapelle , de plusieurs processions où le clergé avait étalé ses ornements les plus précieux, les ambassadeurs de Bagdad retournèrent dans leur patrie en disant qu'ils avaient vu des hommes d'or.

:» La poUtique ne fut pas sans doute étrangère aux témoignages d'estime qû'Âaron prodiguait à l'empereur d'Occident; ils faisaient la guerre aux maîtres de Constantinople par les Sarrasins , le bruit seul de l'arrivée des Francs avait ranimé le courage des assiégés et porté la terreur parmi les musulmans.

> Au temps d'Aaron, le nom de Jérusalem exerçait déjà une si puissante influence sur les chrétiens de l'Occident, qu'il suffisait de prononcer ce nom révéré pour réveiller leur enthousiasme belUqueux et lever des armées contre les infidèles.

9 Afin d'ôter aux Francs tout prétexte d'une guerre religieuse qui aurait pu leur faire embrasser la cause des Grecs et les attirer en Asie, le calife ne négligea aucune occasion d'obtenir l'amitié de Gharlemagne, et lui fit présenter les clefs du Saint-Sépulcre et de la ville sainte.

i> Cet hommage rendu au plus grand des monarques chrétiens, fut célébré avec enthousiasme par les légendes

contemporaines , et fit croire , dans la suite , que l'em-

Î>ereur d'Occident avait fait le voyage et la Conquête de érusalem. >

Les choses n'en sont-elles pas à ce point , un millier d'années après, que la surprise et la joie seraient aussi universelles et aussi grandes au sein des populations chrétiennes, si un sultan assez puissant et assez généreux venait à rendre le même hommage, de nos jours , à l'Empereur des Français ? Et en supposant que le sultan actuel, Abdul-Medjid, si impuissant à gouverner son empire, osât le faire, quel est donc le chrétien sincère qui n'oublierait une rivalité qui date de quelques jours et n'applaudirait à celte réparation, à cet hommage ? Il n'est pas question ici d'élever un drapeau contre un drapeau, mais de rendre à Jésus-Christ, sur son glorieux tombeau , un hommage auquel applaudira tout chrétien, racheté dans le sang du Calvaire, de rendre à l'épée de la France la glorieuse tâche à laquelle elle n'a jamais volontairement failli. Xh ! si Dieu le voulait, si Dieu qui la protège daignait rendre à la France une- telle gloire, le monde pourrait bien être encore une fois émerveillé comme aux beaux jours où la pieuse Hélène apparut dans Jérusalenî, portant avec elle les ordres du grand Constantin, et proclamant sur le Calvaire, après tant de sang répandu, le triomphe de la croix et de l'Evangile.

Qu'on se figure, après trois siècles de persécution , le gibet du Calvaire apparaissant radieux comme un diadème sur la couronne et le trône des empereurs du monde. Le sang des martyrs, fécondé par celui du Calvaire, a étabU partout le règne de la justice et de l'amour sur les ruines fumantes de l'esclavage et du paganisme. L'enfer vaincu a renoncé à la lutte contre le Christ ; de tous côtés surgissent à l'Eternel des temples dans lesquels se perpétue le sacrifice du Dieu sauveur, et une foule de chrétiens sortant des catacombes et des profondeurs des forêts vient les remplir. Alors une sainte

femme, appuyée sur le bras puissant de Constantin, son fils, et répandant sur son passage les trésors et les largesses du grand Empereur , apparaît aux chrétiens de la Palestine comme une étoile merveilleuse annonçant les magnificences de l'Eglise de Dieu. Elle vient sécher les larmes des chrétiens et arracher de l'opprobre leurs précieux sanctuaires. Avec elle s'avance la sainte liberté des enfants de Dieu gagnée dans le sang des martyrs , et partout sur ses pas les idoles des païens tombent devant les louanges de l'Eternel.

Le premier soin d'Hélène fut de bâtir sur le Calvaire et au lieu même de la Résurrection un temple qui devait surpasser tous les autres en grandeur et en richesses. Les travaux entrepris par cette pieuse impératrice , alors âgée de 80 ans , sont tellement nombreux , qu'il faut bien admettre , et cela est vraisemblable , que la plupart d'entre eux ne purent qu'être commencés. Voici comment l'historien Nicéphore les raconte.

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