CHAPITRE XLIV
Les Cophtes. — L^étendard de Mahomet et les oripeaux grecs. — L'apparition à Marie-Madeleine. — La tradition du Regina cœtû — La colonne de la Flagellation. — Les Sept Arches de la Vierge. — La Prison de Jésus. — Le fer de la sainte Lance et le titre de la croix. — Le Partage dos Tètements. — La chapelle de sainte Hélène. — L'Invention de la sainte Croix. — Colonne de VImpropèrjs, — Les Grecs et les nobles restes de Godefroy et de Baudouin. — La tradilion du Calvaire» — Comment la Turquie protége'les droits des chrétiens. — La Russie a-l-elle le droit de s'opposer à la proteetioD de la France?
Mais avançons. Autour de ce sanctuaire , c'est-à-dire le long du mur circulaire qui soutient la grande coupole et enveloppe le rocher du Saint-Sépulcre, règne une série d'arcades qui servent de demeure aux cophtes , dont la chapelle principale est adossée au Saint-Sépulcre luimême. Toutes ces habitations, et surtout celles des Grecs dont les fenêtres et les galeries sont au premier étage de la coupole, contribuent singulièrement à enlever à ce temple son imposante majesté et à' lui donner l'aspect d'un bazar , où tout retentit excepté la prière. On voit sécher aux fenêtres le Unge plus ou moins blanc de ces profanateurs, et souvent ils ont lancé de là des ordures sur les crédences et sur les objets préparés pour le saint sacrifice dans la chapelle des religieux latins. En voyant tous ces sales oripeaux, je n'ai pu me défendre de regretter
que rétendard de Mahomet, qui les tient sous son ombre, ne fût pas appendu aux voûtes des Invalides.
Entre le Saint-Sépulcre et le couvent des Latins , on voit un marbre incrusté dans le pavé et un petit autel dressé à sainte Marie-Madeleine. C'est le lieu où l'évangéliste (Jean, xx) raconte que Jésus apparut à cette pécheresse , égarée plutôt par la faiblesse de son cœur que par la méchanceté de son âme ; à cette femme devenue le modèle du repentir le plus touchant , et par sa constance, et par sa vivacité; à cette coupable qui ne vivait plus que pour celui qui l'avait sauvée et qui lui avait permis de l'aimer.
Nous voici à l'entrée de la chapelle de l'Apparition de Jésus ressuscité à sa sainte Mère. Il y a une tradition bien établie à Jérusalem et presque oubliée dans un grand nombre de pays chrétiens, c'est que, dès sa Résurrection, le divin Sauveur apparut à sa sainte Mère au lieu même où se trouve cette chapelle , et par celte douce apparition combla son âme de fa plus grande joie. Il est parlé à tous les chrétiens de cet instant de bonheur dans le fameux cantique Regina cœli^ que l'Eglise a consacré à ce précieux souvenir et dont elle entonne le chant solennel aux fêtes de Pâques. Mais cette antienne triomphante , qui cause toujours une si douce joie aux pieux fidèles dans le monde entier, prend, à Jérusalem, de bien plus grandes, de bien plus consolantes proportions, et le chrétien qui chante ici à la Reine du ciel ces paroles : « Réjoumez^ouSy Reine du ciel! parce que celui dont vous avez mérité d'être la Mère , est ressuscité comme il l'^^vait dit ! ;ï> croit voir à ses côtés , dans le lieu même où Jésus ressuscité lui apparut , Celle à qui s'adresse ce beau cantique, et ressentir comme une part très-abondante de cette sainte joie. Cette chapelle, grande tout au plus comme le chœur d'une église, est entourée de stalles et ressemble au chœur d'un chapitre ; elle possède un orgue, placé à l'entrée même de la chapelle.
On y voit aussi l'autel de la Flagellation, près duquel
on conserve le tronçon de la colonne à laquelle fut attaché Jésus, au moment de sa Flagellation. Celui-ci est à droite , en entrant dans ce sanctuaire , et a pour pendant, de l'autre côté du maître-autel, un petit autel où on vénère d'autres reliques. Le lieu de l'apparition de Jésus à sa sainte Mère est en avant du grand autel, au milieu du pavé.
En sortant de cette chapelle pour visiter le lieu où sainte Hélène trouva la vraie croix , on rencontre successivement plusieurs sanctuaires. On a d'abord devant soi une série de piliers ou tronçons de colonne, construction bizarre et inachevée, désignée sous ce nom: Les Sept Arches de la Vierge, Fut-il question un jour d'élever là, au pied même du Calvaire , un monument à la Vierge des Sept'Dotdeurs y supposition qui me semble raisonnable et vers laquelle j'inclinerais volontiers, ou bien ce commencement d'étrange et irrégulière exécution se rattache-t-il à une autre origine? Personne ne put me donner à cet égard une explication satisfaisante.
A l'extrémité du mur qui se prolonge à gauche , on arrive à une chapelle qui est la dixième station de la Voie douloureuse. Elle recouvre le heu où Jésus fut enfermé pendant les apprêts de son suppUce. On y voit un autel entouré de lampes qui brûlent sans cesse. Il y avait là une fosse , au fond de laquelle Jésus fut descendu. Cette chapelle se nomme la Prison de Jésus.
Ensuite on passe successivement devant deux chapelles, dont la première est dédiée à saint Longin, le soldat qui perça le cœur de Jésus. Le martyrologe nous apprend que ce soldat, touché de repentir, se retira à Césarée en Cappadocé, où il endura le martyre. Il était convenable devant Dieu ique celui qui avait ouvert ce cœur adorable d'où s'étaient échappés tant de trésors et qui avait été arrosé de ce sang précieux, fût régénéré par le plus grand des sacrifices et couronné de la palme du martyre. Dans la basilique de saint Pierre, à Rome, on montre, aux fêles solennelles, parmi les reliques avec
lesqueUes on bénit le peuple , le fer de cette lance décorée du nom de, sainte. C'était aussi dans cette chapelle qu*on conservait jadis le titre ou écriteau que Pilate avait donné et qui est à Rome aujourd'hui. C'est une planche de bois, avec une inscription dans les trois langues hébraïciue , grecque et latine , et qui avait été placée pa^ les juifs au sommet de la croix de Jésus. . La seconde chapelle se nomme la Division ou Partage des Vêtements. C'est le lieu où l'évangéliste (Jean , xix) nous apprend que les soldats partagèrent les vêtements et tirèrent au sort la robe sans couture du Dieu fait honame, accomplissant ainsi la parole de l'Ecriture sainte, qui avait annoncé ce partage. Elle est à vingt mètres de la prison de Jésus.
Enfin i derrière le transept de la chapelle des Grecs, on, arrive à un escalier de vingt-huit marches, qui descend dans une chapelle souterraine qui porte le nom de Sainte-Hélène. C'est un des plus beaux monuments de l'architecture des chrétiens pendant les premiers lâges de l'Eglise. Elle forme un carré presque régulier, de 15 à 4 8 .mètres de côté. M. Doussault en a donné un fort joli dessin. A droite, dans l'angle de c^tte chapelle, on trouve un petit escalier d'une douzaine de marches, qui conduit au Ueu où fut trouvée la vraie croix et qui, pour ce motif, est appelée Y Invention de h Sainte^Croix, Ainsi que je l'ai déjà fait remarquer , la profondeur actuelle de. ce réduit é^i être singulièrement modifiée, si on tieqt compte diçs ruines successivement accumulées à la partie ëiiipérieure. C'était d'ailleurs une fosse asses^ profonde dans. UqueUe. on précipitait les instruments du supplice. C'est, de là que, sortit ce gibet infâme, cett^ potence jadis destinée à la mort ignominieuse des es-* claves, cette croix ;qiii allait recevoir, en souvenir de Celui qui était nfiort dansi ses bras , les honneurs et les adorations du monde entier ^ cette croix qui devait un jour décorer la. poitrine «des braves et le trône des Césars,
Une fois sorti dei ces profondeurs , on se retrouve à
Tangle nord-est du Calvaire, près de la oolonnetlè 17tH* pr&père ou des outrages-, colonne à laquelle Jésus fut attaché au moment où les soldats de Pilate, simulant une royauté outrageuse et dérisoire, abreuvèrent ce bon "Maître d'amertume et d'ignominies.
Autrefois Tescalier qui conduit au Calvaire se trouvait à cet angle du rocher. Dans ce même lieu éteient encore les tombeaux de Godefroy et de Baudouin, dont les cendres furent enlevées et dispersées par les Grecs , qui tenaient, en haine de la France, à prouver, de manière à ne laisi^r aucun doute, que leur cause n'avait rien de commun avec les nobles restes de ceux qui avaient donné leur sang pour le Tombeau du Christ. On oom-
{)rend facilement que messieurs les Grecs, troublés dans eurs perfidies par le souvenir de ces héros français, aient fait disparaître leurs tombeaux après l'incendie de de 1808. Cet instinct, qui confond dans la même haine le nom français et celui de l'EgHse catholique, est un grand honneur pour la France. Voici maintenant pour quelle raison sans doute ces deux guerriers, qui avaient donné leur sang et leur vie à la cause de la Terre-Sainte, voulurent reposer en ce lieu.
Une tradition, respectée en Orient, croit q«e, après le déluge, les descendants de Noé transportèrent la tête du premiet Adam de la vallée d'Hébron jusque sur le mont Calvaire. Là ils l'ensevelirent, et, au moment du sacrih fice anguste du Rédempteur , elle fut ainsi lavée par le sang tombé de la croix et sorti de la poitrine du nouvel Adam , Sauveur du monde. C'est du nom latin calva , crêne, que vient le nom significatif de Calvaire. Quoi qu'on pense de cette tradition , l'idée qu'elle représente est plus que respectable: elle est admirable. Elle montre dans son ensemble la Rédemption mainte et parfaite du monde par le sang de Jésus-Christ; et les yeux des chrétieiis se âont acooMumés dès l'origine , comme ils le sont encore aujourd'hui, Avoir au pied de la' croix de- Jésus' le crâne etleè Os de f homme
mortel , attendant le jour de la Résurrection , dont l'espérance repose sur ce signe du salut.
Tel est Tétat actuel de ce temple dont les vicissitudes intéressent à un si haut point le monde chrétien. Si les questions qu'il soulève étaient jugées, si les droits du Saint- Sépulcre étaient sauvés, tout serait jugé, tout serait fmi. L'ignorance , l'orgueil , la haine et la ruse des Grecs, autant que les sommes importantes qui leur viennent de la Russie et du Fanar de la Corne-d'Or, voilà les causes puissantes et détestables qui ont paralysé jusqu'ici l'inlluence, toujours vivante à la vérité , mais aujourd'hui si nulle de la France.
Faut-il attendre des Turcs une résolution énergique en faveur de notre cause, qui est celle de l'Eglise entière? Ce serait leur demander un miracle. Rs ont laissé les Grecs s'appuyer sur un prétendu firman que de graves autorités considèrent comme apocryphe et qui aurait été délivre par le cahfe Omar, ce conquérant fanatique cjui bâtit 4 ,400 mosquées sur les ruines de 40,000 églises chrétiennes. Rs n'ont pas su répondre , tant est grande leur ignorance en ces sortes de matières, que, en supposant même l'existence de concessions faites par te premier conquérant de Jérusalem, il n'y avait pas de Grecs en 637, aux jours du calife Omar, puisque Photius, leur père , n'était pas né. Les Turcs ont en tout temps , soit par oubH , soit par vénalité , vendu aux Grecs ce qui appartenait aux Latins et apporté la confusion dans ces mêmes sanctuaires qu'ils voulaient protéger. Rs ont eflfacé , et de leurs archives et de leur mémoire, l'acte de vente fait, en 1342, à Robert, roi de Sicile, afin de revendre encore une fois ce qu'ils avaient déjà vendu; ils ont oublié la capitulation ou traité de paix entre François 1er et le sultan Suleïman, qui déclare solennellement que a: les religieux ne seront jamais inquiétés pour les lieux qui sont entre leurs mains ; d ils ont feint d'ignorer que toutes ces conventions avaient été renouvelées à une époque remarqua»-
ble et avec un grand retentissement ^ en 1740 , entre Louis XV et le sultan Mahmoud; ils ont renié et méconnu les concessions accordées à M. le comte de Yergennes, en 1757, ils ont encouragé l'audace des Grecs, toujours prêts à incendier, comme en 1808, ce qu'ils ne peuvent obtenir; ils ont tremblé devant la Russie, qui a toujours cherché à rendre inutiles toutes ces capitulations; et, en dernier lieu, ils allaient tout sacrifier sous la pression de Menschikoff, quand éclata la guerre de Crimée. Est-ce donc encore en vain cette fois que la France aura donné son sang le plus généreux et épuise ses trésors? Le monde chrétien osera-t-il méconnaître dans quel but la Providence à élevé l'étendard de la France au-dessus du pavillon de toutes les Russies? La guerre de Crimée, entreprise à l'occasion des Lieux- Saints, sera-t-elle donc à tout jamais sans aucun résultat pour des sanctuaires aussi précieux, aussi chers aux chrétiens? Faut-il redouter une conflagration générale , parce qu'on osera demander à la Russie de permettre à la France d'user d'un droit et de remplir un devoir que tant de siècles ont établis?
A qui reviendra donc l'honneur de couvrir d'une nouvelle coupole ce saint tombeau échappé à la ttamme des Grecs mais non pas à leurs ignobles profanations, à leur déshonorant badigeon? Ce glorieux Sépulcre qui a donné son nom à cette église tout entière et dans lequel le schisme grec, en pure perte pour l'art, a enseveli des millions sans pouvoir y étouffer les droits justes et intacts des catholiques, va-t-il rester encore une fois oublié dans le scandale et l'ignominie? La France, qui a su si bien réclamer ses droits par M. de Latour- Maubourg, en 1811; qui a porté si haut en Orient son nom et sa gloire par M. Thouvenel, après la guerre de Crimée; la France laissera-t-elle à l'Autriche ou à une autre puissance l'honneur d'une pareille entreprise? Que ne prend-elle exejanple, pour défendre des intérêts aussi graves , «ur l'audacieuse énergie et sur la résolution de
son orgueilleuse alliée, si menaçante quand il s'agit des intérêts de son commerce? L'Angleterre n'a rien à faire dans la Palestine; mais si ce pays avait pu léser une de ses fabriques de savon ou quelques-uns de ses cotonniers, on aurait bientôt vu surgir quelque Pritchard ou quelque Pacifico , prétextes vivants et toujours immanquables quand il s'agit d'une conquête à faire ou d'une forte rançon à demander. Hélas! les intérêts de la France ici sont des intérêts purement spirituels ; ils ne ressemblent point à ceux de la commerçante Albion ; et Jésus- Christ nous a dit : « Les enfants de ce siècle sont plus prudents dans leurs affaires que les' enfants de lumiè* re. » Aussi encore quand les ennemis de Dieu se soulèvent quelque part dans le monde contre le drapeau de la France, ils laissent sans insulte l'étendard de ce peuple de marchands, qui n'a pas l'air de soupçonner cette tache d'infamie et qui continue à travailler sourdement et partout, ainsi que je l'ai dit à propos de Capharnaï dans le Liban, contre notre influence. Mais quittons ces pensées et abordons l'esquisse historique d'un temple si précieux à tous les âges de la foi chrétienne, et qui est encore aujourd'hui la clef de voûte des Lieux-Saints aussi bien que la cause brûlante de toute nouvelle croisade.