CHAPITRE XLVII
Programme du lendemain. — Beelhlebem et saint Jérôme. — Itinéraire donné par saint Jérôme dans une lettre écrite à la fille de sainte Paole. — Départ de Panta et d'Enstochiam. — Leur voyage. <— Leur arrivée en Palestine. — Lear piété et lears aamônes. — Pienx transports de saint Jérôme.
La visite de tous ces sanctuaires avait exalté mon âme au point de me donner des inquiétudes pour mes courses suivantes, car je ressentais un immense besoin de repos , aussi impossible à satisfaire que facile à expliquer. Comment en effet s'arrêter en face de tant de merveilles à parcourir ! D'ailleurs je me sentais comme électrisé par un séduisant prograinme que l'on venait de me communiquer, par nos projets du soir et du lendemain , c'est-à-dire par une course à Beethlehem ; l'air, la promenade à cheval, les ravins , les collines et les riches souvenirs de Juda allaient faire diversion à cette fatigue, et je me sentais irrésistiblement entraîné vers des lieux et des pensées qui ont toujours eu le saint privilège de faire battre le cœur des chrétiens.
Beethlehem , la maison du min vivant donné à la terre; la crèche où naquit l'Homme-Dieu; la ville de Juda ; les collines qui ont vu les troupeaux et les armées de David, berger et roi ; le cantique des anges à la naissance, sur la terre, du Fils de l'Eternel; les mages et l'étoile qui les conduisit; et, au fond de ce ravissant
tableau, les sanglantes fureurs d'Hérode : que de choses merveilleuses mon âme et mes yeux vont contempler dans cette admirable soirée et dans le jour plus beau encore qui va suivre !
Pour bien comprendre ces lieux et les goûter en chrétien, j'avais cherché à m'inspirer des méditations du saint docteur qui avait voulu y prier et y mourir. Les souvenirs de saint Jérôme me poursuivaient sans relâche et je comprenais que rien au monde ne pouvait mieux servir de guide à mes pensées ainsi gu'à mes excursions.
Voilà donc que je vais me précipiter, avec bonheur et sur ses pas, vers la douce colline que le divin Sauveur illustra par la plus humble des naissances ! Partout sans doute je retrouve avec amour les lieux où il accomplit quelque œuvre mystérieuse de la Rédemption ; mais, aussi comme saint Jérôme, au milieu de tous ces sanctuaires, il en est un qui parle bien haut à mon cœur et qu'entoure un charme tout particulier: c'est le berceau dans lequel l'enfant divin, ce Roi de nos douces fêtes de Noël , cette étoile éclatante de la plus belle de nos nuits , daigna recevoir les hommages et les caresses de la terre , quand il vint lui apporter et son sang et sa vie. Comme saint Jérôme encore, je voudrais amener, dans ces lieux de Beethlehem, où il voulait mourir, quelques âmes pieuses, quelques amis, pour y prier et y attendre le même tombeau. Paula et sa fille Eustochium , endormies du sommeil des justes dans la grotte de Beethlehem, à côté des saintes rehques d'une des plus grandes lumières de TEglise , m'ont apparu en ces lieux comme la plus douce' image de ces temps de piété; et de plus ces trois âmes, confondues dans ce même amour, m'ont toujours semblé un défi à la molle et coupable indifférence de notre siècle. Une dame romaine et sa fille , s'arrachant aux distinctions , aux joies et aux richesses de la capitale du monde , pour visiter les Lieux-Saints et les remplir dé leurs prières, de leurs larmes, de leurs abondantes aumônes; un docteur ,
consulté par le souverain pontife et par les lumières de l'Eglise comme un trésor de science et d'érudition , et venant s'enfermer dans la solitude de Beethlehem pour s'y livrer aux travaux les plus arides afin de transcrire les plus précieux de tous les manuscrits de nos saintes Ecritures... voilà un sujet de méditation pour les chrétiens endormis de nos jours. Je ressentais une grande joie en comparant mon itinéraire en Palestine avec celui que saint Jérôme traça lui-même à la piété de cette sainte matrone. En voici les détails dans une délicieuse lettre écrite à la fille de sainte Paulè , dont il cherche à ranimer la fervente piété, pour la consoler de la mort de sa sainte mère (1). Où pourrai-je trouver une description plus poétique et plus chrétienne des lieux que je suis venu visiter?
« Quand mon corps tout entier ne serait qu'une langue et que tous mes membres auraient le don de la parole, jamais je ne pourrais rien dire qui fût digne des vertus de la sainte et vénérable Paule. Noble par sa naissance , elle le fut bien plus encore par sa sainteté ; possédant autrefois d'immenses richesses , elle est plus riche aujourd'hui de la pauvreté du Christ. La souche des Gracques, la fille des Scipions, l'héritière de Paul, trahie dans sa modestie par le nom glorieux qu'elle porte, a préféré Beethlehem à la grande ville de Rome, et elle a quitté ses palais lambrissés d'or pour une vile maison de boue. Nous ne nous afQigeons pas d'avoir perdu une telle femme, mais nous rendons grâces à Dieu de l'avoir possédée, que dis-je, de l'avoir encore. Tout vit en effet dans le sein de Dieu , et tout ce qui retourne à Dieu est comfté dans la grande famille... 3>
Mettant ensuite de l'ordre dans ce panégyrique, il laisse à d'autres le soin de louer celle qui au sang des Scipions et des Gracques ajoutait encore la gloire d'Agamemnon, illustré par dix*ans de combats sous les murs
(i) Ep» CVIIIf ad. Eu$U virg. Epiiaphium Paul» matrië,
de Troie , et nous la montre plus grande par le mépris des richesses que par la possession de ses trésors. Après la mort de son mari, il nous retrace la douleur qui faillit la conduire au tombeau et la grâce qui fit d'elle la servante du Seigneur ; ses combats pour échapper au monde et à sa famille , et enfin cette scène déchirante où, s'arrachant aux larmes et aux supplications de ses deux enfants, à qui elle abandonne son immense fortune, elle s'embarque avec sa fille Eustochium, décidée à partager l'exil et les saintes résolutions de sa mère.
« Déjà, nous dit-il, le vaisseau fend les ondes et tous les passagers ont le regard fixé au rivage ; elle seule détourne les yeux pour ne point voir ceux dont la vue déchirait tant son âme. Les vents ne soufflaient point au gré de son impatience , elle accusait de lenteur la course la plus rapide du vaisseau... Elle passe entre Scylla et Charybde, traverse l'Adriatique, laisse bien loin derrière elle les Cyclades semées dans les flots
Sparsasque per œquor cycladas ;
après avoir visité Rhodes et la Lycie, elle vient, dans l'île de Chypre, se jeter aux pieds du saint et vénérable Epiphane, pour obtenir de lui la permission d'entrer dans tous ses monastères, d'y prier et de s'y édifier. De là elle passe à Séleucie et arrive à Antioche , assise sur une simple monture, elle qui jusque-là ne sortait que portée dans les mains de ses eunuques et de ses esclaves. Je laisse de côté Cœlès de la Sjfie et les chemins de la Phénicie , car je ne veux nommer que les lieux dont parlent les saints manuscrits. Traversant Beryte, colonie romaine, et l'antique Sidon, elle entre sur le rivage de Sarepta, dans la tour d'Elie, pour y adorer le Seigneur; elle s'avance, à travers les sables de Tyr, où Paul tomba à genoux, jusqu'à la ville d'Acca, aujourd'hui Ptolémaïde. Dans les champs de Mageddo, témoins de la
mort de Josias , elle pénètre sur le territoire des Philistins... Elle entre à Lydda, qui a pris depuis le nom de Diospolis, ville célèbre par la guérison d'Enée et la résurrection de Dorcade ; de là elle va voir le bourg d'Arimathie, patrie de ce Joseph qui. ensevelit le corps de Jésus ; Nobé , la ville sacerdotale , où Saûl indigné ordonna le massacre des prêtres de TEphod et des habitants qui avaient donné un asile à David; Joppé, le port du fugitif Jonas , témoin (pour mêler à tout ceci quelque peu du langage des poètes) du désespoir de l'infortunée Andromède attachée au rocher. Retournant sur ses pas, elle s'arrête à Nicopolis, qui portait d'abord le nom d'Emmaûs, là où le Seigneur se fit reconnaître à la fraction du pain eucharistique, et elle bâtit une église sur remplacement de la maison de Cléophas. De là elle monte aux deux Bethoron, bâties par Salomon, l'une supérieure, l'autre inférieure, aujourd'hui détruites par les malheurs de la guerre, et pénètre, sur sa droite, dans le pays des Gabaonites...
3> Mais pourquoi tant tarder? Laissant à sa gauche le mausolée d'Hélène, reine des Adiabènes, qui sauva le peuple de la famine, elle entre dans Jérusalem, la ville aux trois noms, Jebus, Salem, Jérmalem, qui, relevée de ses ruines et de ses cendres, d'abord par ^lius et ensuite par Hadrien, porta le nom d'iElia. Laissant de côté les honneurs que lui avait préparés le proconsul, ami de sa famille , elle va se prosterner devant la Croix avec la même ferveur que si elle y voyait encore attaché le Seigneur Jésus. Entrée dans le Sépulcre de la Résurrection , elle y baisait la 5)ierre que l'ange avait éloignée de la porte de ce Tombeau ; et , dans le lieu même où avait reposé le Seigneur, elle le dévorait de ses ardents baisers, comme quelqu'un qui étanche sa soif dans une fontaine longtemps désirée. Jérusalem fut témoin des larmes qu'elle y répandit, de ses gémissements, de sa douleur; le Seigneur, qu'elle était venue prier, en fut témoin lui-même. De là elle monte à Sion, élevée comme
une tour ou citadelle, et on hii montre , soutenant le portique de Féglise , la colonne à laquelle Jésus fut attaché et Qagellé et qui porte encore aujourd'hui des traces évidentes du sang du divin Maître. » '
J'arrive à la visite de sainte Paule à Beethlehem. On me pardonnera de trop m'arrèter aux détails si intéressants de cette lettre : j'y trouve à la fois , outre son charme particulier, un état des lieux et sanctuaires visités à cette époque, et un rapprochement à faire entre la piété de nos jours et celle du siècle de saint Jérôme , classé au nombre des siècles irréprochables par les protestants eux-mêmes, qui aujourd'nui regardent avec une froide indifférence et presque avec mépris tous ces sanctuaires, ou qui osent persifiQer les exemples si rares de piété qu'on peut y voir encore. Saiqt Jérôme ajoute :
€ Ayant ensuite distribué aux pauvres et à ses compagnes le peu qui lui restait de ses ressources, elle se rendit à Beethlehem, s'arrêtant, sur la droite de son chemin, au tombeau de Rachel, mère de^enjamin, qu'elle mit au monde sur ce chemin d'Ephrata et qu'elle appela Benatii^ c'est-à-dire le fils de sa douleur. De là, montant à Beethlehem et descendant dans la grotte du Sauveur, cette hôtellerie sacrée de la vierge Marie, cette étable où le bœuf {Is. 1 , 3.) reconnut son maître, et l'àne Iç Prepe ou la crèche de son Seigneur ; elle m'affirma sous serment avoir contemplé, des yeux de la foi , comme si elle les avait vus en réalité : le divin Enfant enveloppé de langes ; le Seigneur et Maître gémissant dans son berceau ; les mages venus pour l'adorer; l'étoile radieuse planant sur ce groupe ravissant; la Vierge-Mère; son dévoué protecteur; les bei^ers venus pendant la nuit pour adorer le Verbe fait chair, les petits enfants massacrés dans les bras et sur le sein de leurs mères ; les fureurs d'Hérode ; Joseph et Marie fuyant en Egypte; et, mêlant à ce récit des larmes de joie, je l'entendais s'écrier: Salut, ô Beethlehem 1 maison du pain^ dans laquelle est né le pain vivant descendu du
ciel! Salut, Ephrata, ô région la plus fertile, dont la fécondité a produit Dieu lui-même 1 c'est de toi que le prophète Michée a dit : Et toi, Beethlehem, maison d'Ephrata, tu n'es pas la dernière entre ces milliçi^ de villes de Juda. C'est de ton sein que sortira pour moi celui qui doit commander dans Israël , celui dont la naissance remonte aux premiers jours de l'éternité. Oui, c'est dans ton sein qu'est né le prince dont la naissance a précédé celle de Lucifer, et qui, engendré du Père, a précédé tous les âges... Oh ! s'écriait David, si jamais je parviens à entrer dans la maison de mon Dieu..., dans la tente du Dieu de Jacob!! {Ps. 431). Puis il ajoute : Nous avons entendu sa voix dans Ephrata , nous l'avons trouvé parmi les oliviers de la campagne. Ainsi , disaitelle encore, moi, misérable pécheresse, j'ai été trouvée digne de baiser la crèche dans laquelle mon Dieu enfant poussa son premier cri , de prier dans la grotte où le Seigneur enfant s'échappe comme un rayon de soleil du sein d'une Vierge-Mère... Cette maison sera désormais ma demeure, parce qu'elle est la patrie de mon Dieu. J'y habiterai, parce que le Seigneur l'a choisie! {Ps. 131.) Près de là elle descend à la tour d'Ader, appelée Tour des bergers j turris gregis {Gen. 35, 21), près de laquelle Jacob abreuva son troupeau, et où les bergers qui y passaient la nuit eurent le bonheur d'entendre ce cantique : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre à tous les hommes de bonne volonté {Litc, 2,14). C'est ainsi qu'en gardant leurs troupeaux ils rencontrèrent le véritable Agneau de Dieu , dont le sang , placé sur le seuil des portes en Egypte, arrêta les coups de l'ange exterminateur et fut répandu plus tard sur la croix pour le salut du monde. i>
Je laisse là les détails si intéressants de notre sainte voyageuse, qui parcourt la terre d'Hébron et des patriarches, les ruines de Sodome, revoit Jérusalem, Bethanie, Jéricho , traverse les champs de Sichem et la Samarie , parcourt la Galilée, Nazareth, Tibériade, le grand et le
Etit Hennon, Naîm, la grande plaine et le torrent du son. c Le jour me manquerait plutôt que la parole, dit saint Jérôme, si je voulais parier de tous les lieux que la vénérable Paule parcourut avec un esprit de foi que rien ne saurait dépeindre, i