CHAPITRE XLVIII
Mon départ pour Beelhlehem. — Les arabas et le térébiothe. — La porte de Jaffa. — La vallée de la Géhenne et VHakeldama, — Le mont du Mauvaiê' ConMtiL — Le pnits des Troit^Rois, — Le tombeau de Rachel. — Jacob et Rachel. — Beethlebem et sa position. — Le costume porté par la sainte Vierge. — L'église et le couTent. — Les grottes. — L'entrée dn convent. •— La descente à la grotte de la Nativité. — L'étoile d*argent et les Grecs* — La crèche. — L'adoration des mages. — Antres sanctuaires. — La basilique de sainte Hélène. — Le coucher dn soleil et le tableau. — - La collection biblique. — Les protecteurs de Beethlebem. — La chambre do sainte Hélène.
C'est au milieu de ces douces impressions que vint me surprendre l'agréaJîle invitation de visiter Beethlebem. Vers trois heures de l'après-midi, ce même jour qui déjà venait de me procurer tant de pieux ravissements , le 'mercredi 22 octobre, un grand mouvement dans la maison et dans tout le personnel du consulat vint m'avertir que tout était prêt pour notre course à Beethlebem. M. de Barrère, accompagné d'une escorte d'honneur, avait voulu être de la partie, en sorte qua j'allais trouver en lui , outre le charme de sa compagnie , la ressource des précieux renseignements qu'il possède sur les lieux que nous alUons parcourir. Je ne sais rien de plus agréable pour un voyageur, dans ses excursions lointaines, que d'avoir à ses côtés un homme de bonne compagnie et suffisamment instruit pour éclairer tous les doutes et
répondre à toutes les questions. Je m'abandonnai donc tout entier aux douces et pieuses émotions que la lettre de saint Jérôme vient de si bien faire pressentir.
Nous sortîmes à cheval par la porte de Damas, afin de parcourir à l'extérieur les murs de la ville dans toute* la partie ouest. Â peine fûmes -nous dehors que nous remarquâmes un certain mouvement d'ouvriers et d'arabas traînés par des ânes : ils enlevaient des pierres destinées aux fondations du grand hospice de pèlerins que les Autrichiens font bâtir à Jérusalem, La vue de ces petites caisses grossièrement bâties et posées sur deux roues en bois plein, comme en construisent les enfants pour leurs jouets , nous fit sourire , et le consul me fit remarquer que ce pays , qui ne connsut ni routes ni voitures, n'avait peut-être pas vu , sauf les jours de Titus et des croisades, d'autres transports, d'autres véhicules depuis les temps de Salomon. Nous étions bien loin en effet des 70 mille porteurs et des 80 mille ouvriers des montagnes , travaillant , pour les constructions merveilleuses du temple , à l'équarrissement des bois de cèdre et des pierres de marbre, par les ordres du grand roi (m Reg. ch. 5). Un magnifique térébinthe, demeuré seul comme un voyageur pleurant sur des ruines , rappelait les anciens jardins de ces mêmes lieux qu'Hérode voulait jadis enfermer dans la ville, et semblait nous inviter à visiter les ruines de la tour Pséphinos, le premier campement de Titus et le tombeau de la reine des Adiabènes.
. Arrivé à la porte de Jaffa, appelée aussi porte des Qievaux ou porte de David , à cause de la citadelle ou Tour du même nom, je vis les restes d'une tentative de chemin, faite par le gouverneur de la ville, et nommée à cause de cela route du pacha. Rien de plus naturel, en vérité, que d'essayer d'établir une route entre Jérusalem et Beethlehem, sur un des plateaux les plus commodes de toute la contrée. Mais fera-t-on jamais quelque chose en Turquie? Que peuvent des
efforts isolés dans un pays sans ressources et sous un gouvernement aussi aveugle et aussi impuissant en matières de finances? Nous passons à côté des vastes réservoirs, jadis destinés à conserver les eaux amenées à Jérusalem ; nous voyons s'etttr'ouvrir la vallée Gé* Hinnaniy autrement dite la vallée de la Géhenne, et dans le fond, sur le filane droit de ce ravin, le fameux champ du potier, YHakeldamay acheté avec l'argent rapporté par Judas.
Laissant alors la ville sur notre gauche • nous nous dirigeons au sud , en passant au pied du mont du Mau^ vais-Conseil y ainsi nommé à cause de la maison de campagne qui se trouve au sommet et qui appartenait au grand-prêtre Caïphe; c'est là que les Juifs prirent la résolution de faire mourir Jésus, et qu'ils acceptèrent la responsabilité de cette parole : « Il vaut mieux qu'un seul homme périsse que la nation tout entière. > Après cela, nous marchons droit dans la direction de Beethlehem et d'Hébron. C'est alors qu'on me montra aussi un puits nommé le puits des Trois-Rois^ parce que c'est là, dit-on, que les mages revirent l'étoile miraculeuse qui devait les conduire à Beethlehem. Elle les avait abandonnés un instant , pendant qu'ils traversaient la ville cou{)able et qu'ils allaient consulter un oracle qui donnait la vérité aux autres et se mentait à lui-même. C'est là que ces illustres voyageurs, prémices des nations appelées à la lumière de l'Évangile , furent saisis d'une grande joie en revoyant leur guide céleste , et il me semble que ma joie d'arriver à Beethlehem est aussi grande que leur ravissement.
Dans ce pays où les chemins, nous l'avons dit souvent mais pas encore assez, sont inconnus, la route de Beetbl^em, c'est-à-dire un parcours d'environ deux lieues, est d'un accès commode et agréable. Sur la droite, non k)in de Beethlehem, on remarque un monument bizarre, surmonté d'une petite coupole blanche et dans le style turc, apf)elé le tombeau de Rachel.
La Genèse nous dit (ch. xxx) que Rachel, après avoir donné à Jacob son fils Benjamin, mourut en ce lieu et fut ensevelie au bord du chemin qui conduit à Epbrata, c'est-à-dire à Beethlehem. Elle ajoute que Jacob éleva une pierre avec une inscription sur ce tombeau qui porte encore aujourd'hui le nom de tombeau de Rachel. Plus tard nous voyons encore ce souvenir qui revient au vieux Jacob, mourant sur la terre de l'Egypte, lorsqu'il se prépare à bénir ses enfants {Gen. XLvm; 7). En adoptant Manassé et Ephraïm, les deux fils de Joseph devenu si puissant, et avant do, répandre sur Juda les bénédictions solennelles qui annoncent et appellent le Messie , il épanche dans le cœur de Joseph cette ancienne et toujours vivante douleur en lui disant : a: C'était au moment même, où revenant de la Mésopotamie, j'entrai' dans la terre de Ghanaan, que Baehei en mourant m'abandonna en ce Ueu. Nous étions alors au printemps et j'allais entrer à Ephrata. Je l'ensevelis au bord du chemin qui mène à cet Ephrata, appelé aussi Beethlehem. » Ce monument n'est rien aujourd'hui qu'un simple carré de maçonnerie, surmonté d'une petite coupole blanche moderne. Quelles que soient les additions postérieures faites à ce tombeau, sa place est parfaitement marquée, et les voyageurs, à toutes les époques, en ont parlé. Il est difficile de passer là sans se sentir touché au cœur par un de ces doux souvenirs qui ont initié notre enfance à la vie des patriarches.
Bientôt nous apercevons Beethlehem sur le plateau d'une petite colline qui est devant nous. Cette petite ville a toute l'apparence d'un village; mais sa position pittoresque sur la croupe d'une montagne qui domine tout ce qui l'entoure, et le charme qui s'attache à son nom remplissent l'âme de la plus douce émotion. Les flancs de la montagne sont entourés, comme par des ceintures, de petits murs de soutènement, en pierres sèches, à l'aide desquels on prévient l'éboulement des terres , et on se ménage ainsi de petits jardins abondamment
remplis de figuiers et d'oliviers qui font contraste avec la stérile désolation des contrées voisines. Aussi dans les anciennes guerres voyons-nous qu'une des premières opérations de l'ennemi était de détruire ces murs et de couper les oliviers, ruinant ainsi d'un coup et la récolte présente et l'espérance des récoltes futures. Après avoir gravi une pente assez douce dans un chemin couvert, nous entrons enfin à Beethlehem, au milieu d'une population presque exclusivement chrétienne , et qui paraît , à rencontre de l'indifférence si ordinaire aux Arabes et aux Turcs, s'intéresser beaucoup à notre petite caravane et à la joyeuse arrivée de quelques hôtes nouveaux.
Le costume des femmes frappa d'abord mes yeux , et comme j'avais entendu dire déjà qu'elles seules avaient conservé l'antique vêtement, jadis honoré par la sainte Vierge, qui probablement n'avait pu en connaître d'autre, j'y prêtai toute mon attention. Elles portent en forme d'aube, descendant jusqu'aux pieds, un vêtement blanc serré à la taille par une ceinture et à manches plates ; ce premier vêlement est recouvert par un autre à manches larges ; c'est une sorte de dalmatique bleue qui rappelle le long féredgé ou manteau des femmes turques, et qui ne descend que jusqu'aux genoux; la tête, ainsi que les épaules et la plus grande partie du corps, sont recouverts ou plutôt cachés par un immense voile blanc. Nous avons, dans l'imagerie chrétienne, une assez grande quantité d'anciens tableaux représentant la sainte Vierge sous ce costume.
Le vêtement des hommes se compose d'une chemise serrée par une ceinture de cuir, et par dessus d'un manteau de laine blanc, avec des raies grises. Chez tous, hommes et femmes, le vêtement est d'une étoffe grossière et presque toujours en lambeaux. Il me semblait voir des Espagnols drapés comme des sénateurs dans leurs guenilles.
L'église de Beethlehem et le couvent des religieux latins dominent la ville et le pays comme une citadelle.
Placés Bur un roc solide , ils sont entourés de grottes profondes, taillées dans une pierre tendre et friable, et qui servent de demeure à un grand nombre d'habitants ainsi que d'étables à leurs bestiaux. C'est dans une de ces grottes, semblables à celles qui entourent aujourd'hui la Tille de Beethlehem, oue la sainte Viei^e, arrivée au temps de l'hiver et des tortes pluies , fut contrainte de se retirer parce qu'il n'y avait de place dans aucune hôtellerie. C'est sur cette grotte même, qui avait reçu l'Enfant sauveur, que sainte Hélène construisit la grande et magnifique église que nous voyons encore , en l'honneur du mystérieux événement dont le souvenir , après dix-huit siècles, remplit le monde chrétien d'une si grande joie.
Nous allâmes droit à la porte du couvent, entourés d'une foule de curieux qui croissait à mesure que nous avancions, et là nous fûmes reçus par le supérieur et par tous les religieux venus à notre rencontre^ La maison a toute l'apparence d'une forteresse , et la porte d'entrée, étroite et basse , contraint tous ceux qu'on y introduit à baisser la tête comme pour pénétrer dans un souterrain. Les religieux n'ont pas d'autres moyens de se protéger contre les avanies et les vexations de tout genre auxquelles ils sont constamment exposés dans un pays où rien ne rappelle l'ordre et l'autorité.
A peine fûmes-nous entrés que l'on nous conduisit à travers les colonnes de la basihque grande et spacieuse qui sert aujourd'hui de bazar et de promenade publique, jusqu'au chœur des Arméniens, où nous trouvâmes un petit escalier qui mène à la grotte où naquit le divin Sauveur. Quand nous fûmes descendus à la lumière des torches, nous vîmes briller une étoile d'argent, incrustée, au lieu même où s'accomplit cette auguste naissance, dans le marbre du pavé , avec cette inscription que nul mortel n'a pu hre sans entendre les battements de soo oœur : a Hic de Virgine Maria Jesus-Christus natus est! (Ici Jésus-Christ est né de la Vierge Marie !) » Une tren-
taine de lampes, dont quelques-unes sont des libéralités de nos plus anciens rois, éclairent ce sanctuaire.
Ai-je besoin de dire ce qui se passe dans Fâme d'un pèlerin et d'un prêtre quand il lui est donné de baiser la poussière du lieu trois fois saint où le Fils de Dieu, quittant par amour pour nous les splendeurs du ciel, commença , dans la pauvreté et les persécutions , une vie qui devait finir sur la Croix? Quel est le chrétien qui, au moins une fois dans sa vie, n'a pas ressenti, pendant la touchante veillée de Noël, quelque chose de cette douce joie communiquée par le sourire ineffable de l'Enfant Sauveur? Aux joyeux échos des cantiques de minuit, qiii n'a pas adoré et contemplé avec amour, dans les bras de sa sainte Mère, Jésus, Keu de Dieu, lumière de lumière, fait homme en ce inonde par amour pour nous ? Qui n'a goûté > dans ce silence de la nuit, un instant de cette joie qui fait vibrer les âmes de bonne volonté ? Oh ! comme celui qui a eu la sainte pensée de vivre et de mourir pour Jésus se sent ranimé et rempli de foi au souvenu- d'un Dieu fait homme , son modèle , son Maître , son Sauveur et son Roi!... Je n'avais que quelques heures à passer là où Jérôme voulut vivre , travailler et mourir. . .
On me fit commencer aussitôt, un flambeau à la main, la visite des sanctuaires que renferme cette grotte si riche en merveilles. Trois escaliers conduisent dans cette galerie : l'un , de quinze degrés , pénètre dans la grotte près du tombeau des saints Innocents et appartient aux religieux latins ; les deux autres , partant à l'autre extrémité du chœur des Arméniens et des Grecs, appartiennent à ces religieux. Ce souterrain , qui , par ses bizarres sinuosités , se rattache à tous les lieux que nous allons dire , ressemble assez à une galerie creusée par des mineurs. Jadis une autre sortie communiquait encore avec l'extérieur , mais la prudence a commandé depuis longtemps d'y renoncer.
La présence ou plutôt la restitution de cette étoile
d'argent , c[ui marque le lieu de la naissance du Christ et que je Mens da dire , est un événement très-si^nificatijf, et il n'a pas fallu moins que la guerre de Grimée et la victoire de Malakoff pour obliger les Grecs à la remettre à la place qu'elle occupe maintenant et qu'elle avait toujours occupée. Au mois d'octobre 1847, ces derniers l'avaient enlevée et portée en triomphe au couvent de Saint-Saba, à quatre lieues de Beethlehem. Mais s'ils ont rendu l'étoile, ils refusent aux Latins de célébrer les saints mystères au Prœsepe , à la crèche même , et ils font tous les jours des efforts, non pas inutiles mal* heureusement, pour les chasser successivement des principaux sanctuaires.
C'est ainsi qu'en leur enlevant cette merveilleuse basilique bâtie par sainte Hélène , cette antique et admirable église de Beethlehem, ils les ont dépouillés d'un des plus beaux monuments de la Terre-Sainte, dans lequel Beaudoin 1er fut sacré roi, et où l'on reconnaît encore des traces de la pieuse munificence des rois de Jérusalem. En dépit de ses cinq nefs, de ses quarante-huit belles colonnes monolithes de marbre , et de la charpente très-remarquable qui lui sert de voûte, elle n'est plus aujourd'hui qu'un passage public, les Grecs s'étant contentés du chœur de l'égUse dont ils ont fait leur sanctuaire, et abandonnant toutes les nefs au commerce des musulmans ainsi qu'aux jeux bruyants des enfants qui viennent s'y abriter.
Je ne pouvais me lasser d'admirer ces quatre rangs de belles colonnes corinthiennes, ces restes de peinture sur un fond d'or, et ces voûtes de bois si rare en Europe, dont la solidité égale la simplicité. Pourquoi un si bel hommage , rendu à la Mère de Dieu au lieu même où elle donna son Fils à la terre, est-il aujourd'hui en .cet état? Comment la place jadis occupée par la sainte crèche se trouve-t-elle interdite aux catholiques? Que sont donc les prétendus droits des Grecs, sinon les fruits de leurs rapines et de leurs supercheries? Il n'y
avait point de schismatiques grecs à Tépoque où sainte Hélène bâtit ce temple et le donna aux chrétiens ; ses tristes vicissitudes n'ont pu en changer l'origine; elles n'en ont changé que l'usage. Les Grecs ont élevé un mur qui les enferme dans un sanctuaire carré, dont ils ont chassé les cathoh'ques, et ils ont fait du reste, comme je viens de le dire, une place publique. Avant que l'entrée de ces nefs ne. fût fermée par une muraille, les marchands et les voyageurs attachaient leurs bêtes de somme aux nobles et saintes colonnes de ces nefs élégantes. Est-il donc possible que le monde catholique apprenne de sang-froid qu'un de ses prêtres ne peut célébrer les saints mystères là où naquit Jésus!
A deux mètres environ en face du lieu de la Nativité, est un enfoncement dans lequel se trouvait le Prœsepe, ou la Crèche qui avait recueilli l'enfant Jésus. Les morceaux de bois qui la composaient et qui avaient été travaillés, ainsi que le rapporte la tradition, par saint Joseph, sont déposés aujourd'hui dans la grotte du Prœsçpe ou de Sainte-Marie-Majeure, à Rome. Il ne reste plus maintenant, à la place de cette étable souterraine du bœuf et de l'âne, que quelques marbres avec lesquels on a recouvert ce sanctuaire, et deux colonnes qui soutiennent la voûte en cet endroit. Dans l'un de ces marbres, des veines semblent dessiner une figure humaine à grande barbe , qu'un instinct populaire désigne sous le nom de portrait de saint Jérôme.
Devant la crèche, à la place où se prosternèrent les Rois-Mages, est un petit autel appartenant aux Latins, et appelé l'autel des Trois-Rois : c'est là que le lendemain j'aurai le bonheur de célébrer les saints mystères, si je m'y prends assez à temps pour avoir terminé au réveil de Messieurs les Grecs qui ne veulent point qu'on les fasse attendre.
• A quelques pas de là, sur la droite et à l'angle droit, de pieux ndèles érigèrent, il y a deux siècle» seulement, un autel à saint Joseph, le gardien de l'enfant Jésus et de
— no -
sa Sainte-Mère ; on sait d'ailleurs que la tradition considère le protecteur de l'enfance de Jésus comme étant né à Beethlehem. A côté de là, derrière une grosse colonne, est l'autel des SmntsAnnocentSj dont les corps furent enterrés près de ce lieu. Dans un petit couloir en face on remarque le tombeau de saint Ëusèbe de Crémone, disciple de saint Jérôme, qui mourut aussi dans ces lieux un an après son maître. On entre après cela dans une pièce carrée et Ton a devant soi, dans la muraille du fond, le tombeau de saint Jérôme, mort en 420.
Dsuis l'angle à gauche, en entrant dans cette pièce, ' on trouve le tombeau de sainte Pàule et de sa fille sainte Eustochie, que ce docteur nous a déjà fait connaître et aimer. Si javais la foi, la science et la piété de saint Jérôme, il me semble que j'aurais aussi comme lui le besoin d'entraîner ici quelques amis avec moi pour y prier et y vivre ensemble. Il fait si bon habiter dans ce saint réduit qui, pour un moment, a caché les plus grands trésors des cieux ! Un peintre a placé, au-dessus du tombeau dont je parle, un tableau à l'huile que son état de vétusté laisse à peine comprendre, et dans lequel on voit la mère et la fille mortes et couchées parallèlement l'une à côté de l'autre. Il faut pourtant reconnaître, dans cette naïveté, un mérite à ce médiocre tableau : les demf âges si différents de la mère et de la fille se lisent facilement sur leur visage, et malgré cette grande différence, on reconnaît dans la fille le sang et les traits de la mère. Sainte Paule mourut en 404, et sa fille qui lui avait été si dévouée qu'elle ne la quittait jamais, même durant la nuit, fut placée, quinze ans après, dans le même tombeau.
Une dernière chambre carrée , attenant à ce réduit, est la chapelle qui servait de cabinet d'étude et de prière à saint Jérôme. C'est là que ce docteur, qui avait eu tant de peine à oublier Platon , Cicéron et
— Hi —
Yii^ile, dont les citations émaillent ses écrits tes jdus sérieux, traduisit pendant trente^^huit ans les livres samti, instruisant de jeunes enfants , étudiant toutes les langues, confondant les hérétiques, et éclairant les docteurs de TEglise. C'est là que, au sein de la prière, il croyait entendre retentir la trompette de l'ange app^nt les hommes au jugement de Dieu. C'est là que , durant un accès de délire, se croyant transporté au tribunal de son juge et lui disant qu'il était chrétien, il crut entendre cette voix effrayante qui lui répondit: Tu mens: tu n'es qu'un dcéronien. Hélas! qu'il était loin pourtant ce grand docteur de l'Eglise, dont le langage a parfois une si rude énergie , de mériter un de ces reproches qui ont fait tant de bruit dans la question toute récente des. classiques ! Px)uvait-il être autre chose qu'un saint celui (|ui a passé trente-huit ans à prier et à travailler dans cette grotte ?
Il m'était pénible de laisser là les saintes impressions de. cette solitude et de m'arracher à ces douces pensées ; mais on vint m'appeler pour jouir, avant le coucher du soleil , d'un point de vue qui allait me révéler un horizon des plus riches et un coup-d'œil biblique que nulle [K)ésie n'égala jamais. Michaud qui, à des idées chrétiennes, mêlait souvent son imagination de poète, ce que je comprends sans peine^ ne pouvait se lasser de parier de ces mêmes lieux :
€ Beethlehem, nous dit-il, est un lieu que j'aime; sa colline me sourit plus que les autres collines de la Judée; le nom de Beethlehem est si doux à prononcer! tout est gracieux , tout est noble et pur dans les impressions et les souvenirs qu'il éveille. Quelle ravissante histoire que celle de Ruth et de Boozl... et c'est là, dans les champs voisins, que ce sont passées toutes ces scènes bibliques d'un intérêt si touchant.... Ce divin berceau sur lequel une étoile est descendue, ce berceau qui doit sauver le monde et qui n'est connu que du bœuf et de l'ânon, ne jette-t-il pas sur le pays un charme merveil-
lêttx, ime'douce et grande poésie? Ruth et Booz, Jésus enfant et les pasteurs, expriment tout Beethlehem; Beethlehem a des idylles, comme Jérusalem a des lamentations ^
En effet, après avoir visité la grotte du^ lait^ ainsi nommée parce que la sainte Vierge y allaita (1) l'enfant Jésus, on me fit gravir une éminence surmontée d'un échafaudage de pierres, d'où l'on pouvait à merveille contempler tout le pays. Gomment tracer ce ravissant tableau et les douces images qu'il rappelle à mes yeux !
Voilà le champ de Booz, si généreux envers la jeune Ruth, et qui, en épousant cette orpheline de Moab, fille d'Elimelech son parent, et beethlehemite comme «lui, mérita de donner le jour à la race de David. Voici les lieux témoins de l'enfance de David ^ le psaloiiste , le chantre des douleurs du Messie et des triomphes de l'Eglise. C'est là que Samuel vint le chercher pcmr le sacrer roi et installer sa dynastie jusqu'au jour marqué par le vieux Jacob mourant sur la terre de l'Egypte. C'est là que le vrai Christ et le vrai Roi fut trouvé aussi dans une étable et acclamé par les anges, les bergers et les mages. C'est là que s'arrêta pour toujours l'étoile merveilleuse, la lumière venue de l'Orient et descendue sur la terre. David et son Christ, la figure et la réalité,
l'homme de douleurs et le Dieu crucifié quel heu sur
la terre racontera jamais autant de merveilles?
Arculphe , l'itinéraire de Rordeaux et l'itinérante d'Antonin , parlent d'une église située au nord-est de Reethlehem et renfermant Te tombeau du roi David. Je dirai plus tard, à l'occasion du tombeau des rois, ce que je crois devoir penser de cette sépulture de David.
(1) Les femmes qui n'ont pas le bonheur de pouvoir nonrrîr elles-mêmes leurs enfants, viennent prendre de ïa poussière qu'elles arrachent à la pierre de la grotte , pour en mettre dans leur breuvage, u parce que, disent-elles , i! tomba du lait de cette sainte Hère Bar le rocber» «i
— us —
Voilà ht grotte d'Eogaddi où David, poursuivi oar.Saul, lui coupa une portion de son manteau , afin de lui montrer qu'ib avait été maître de sa vie et apaiser ainsi son injuste vengeance. La caverne d'OdoUam et la citerne d'où les guerriers de David rapportèrent cette eau qu'il trouva trop précieuse pour lui et que, malgré une soif dévorante, il offirit au Seigneur (u, Reg. 22). Voilà les ruines du monastère fondé par sainte Paule et par sa fille sainte Eustochie , qui ne voulurent plus , à l'exemple du grand Docteur qui les avait appelées, s'éloigner des lieux où le ciel avait annoncé à la terre l'heureuse naissance du Sauveur.
Voilà les ruines du village des Bergers qui, durant cette nuit si heureuse pour le monde et près de cette même, tour, furent appelés à la lumière de la Banne- Nouvelle au moment où ils gardaient leurs troupeaux. Ne vous semble-t-il pas entendre avec eux le cantique des anges : Gloria in excelsis Deo! Gloire à Dieu au plus haut des deux! et admirer, comme si vous y étiez présents vous-mêmes, cette suave harmonie? Ohl qui ne voudrait avoir entendu dans cette nuit , plus belle que tous les plus beaux jours, ces voix mystérieuses qui venaient enfin révéler la naissance attendue par tous les cœurs droits, par tous les hommes de bonne volonté! Il me semble voir autour de moi ces âmes droites et fidèles m'invitant à louer avec elles les miséricordes du Seigneur.
Plus loin enfin voiià à l'horizon la montagne des Francs y ce monticule élevé et si bien arrondi qui attire vos regards , et où quelques-uns prétendent retrouver le tombeau d'Ârchelaûs, mais qui, rien que par le nom qu'il porte , rappelle à tous une gloire inscrite sur les ruines de la dernière citadelle qui survécut aux croisades, un nom toujours respecté, toujours aimé, toujours attendu.
À ce moment le soleil se couchait; et, sans qu'on vit dans le ciel la trace d'aucun nua^e, l'atmosphère, d'un horizon à l'autre, était embrasée d'une teinte rouge et
meurtrie, qui redoublait encore d'éclat au-dessus du désert et de TEgypte. Il me semblait que Dieu, dans sa justice, obéissant à la prière d'Elie, livrait aux flammes le monde ingrat à qui elle avait en vain et avec tant d'amour donné son fils. Le jour disparut bientôt, éteignant jusqu'au dernier de ses feux, et un froid subit nous fit rentrer en toute hâte dans le couvent. Une journée de plus finissait pour moi sur ce sol béni et tant aimé de la Terre-Sainte.
Une collation légère, mais que rien «e vaudra jamais, tant elle respirait une richesse et un parfum bibliques, vint cordialement terminer cette journée. Elle se composa uniquement de légumes provenant de YHortus conclmm des jardins de Salomon, que je devais visiter le lendemain , de quelques raisins venus d'Hébron , et du vin récollé dans les rares vignes d'Engaddi. Une douce et instructive causerie suivit ce repas.
J'appris alors que la population de Beethlehem est presque exclusivement catholique et vit des produits de son travail. C'est elle qui fabrique les nacres, chapelets et autres objets de piété vendus à Jérusalem. Les Turcs n'ont placé à Beethlehem ni autorité civile, ni .autorité religieuse. L'ordre y est maintenu par celui des religieux latins qui remplit les fonctions de curé , ou par son supérieur. Chaque famille possède quelques chèvres et les troupeaux y sont assez nombreux.
Les habitants, impuissants à se protéger eux-mêmes, ont quelquefois recours dans l'occasion au pacha de Jérusalem par l'entremise du consul de France. C'est ainsi que ce recours eut lieu, ce jour-là même et en ma présence, à l'occasion d'attaques nocturnes et audacieuses déjà répétées plusieurs fois contre le couvent. Mais les protecteurs les plus naturels de Beethlehem, ses plus puissants et , ses plus recherchés défenseurs sont les Arabes bédouins qui campent autour de la ville et dans ces contrées. Moyennant une rétribution assez forte , ces derniers se chargent de défendre leurs vassaux contre toute injure,
et entretiennent dans la ville des relations avec quelques-uns des leurs qui les naettent au courant de tout ce qui s'y passe. Le seul danger des Beethlehemites est que ces protecteurs en titre ne soient pas les plus forts et viennent à succomber devant une autre tribu, qui sait alors faire payer chèrement ce prétendu mépris. Aux yeux de ces fils d'Agar, la terre est leur domaine, et quiconque y passe ou vient l'habiter est soumis de droit naturel à payer un tribut. Quelques-unes de ces peuplades se composent de 70 mille âmes, et il y a presque constamment entre elles rivalité et haine. Quand elles combattent, c'est pourtant presque toujours pour l'argent du voyageur. L'alliance des Beethlehemites avec eux est donc une première nécessité, et il n'est pas étonnant d'en rencontrer quelques-uns jusque dans leurs murs.
Bien des crimes d'ailleurs sont complètement ignorés chez ces peuplades primitives; l'adultère entre autres y est à peine nommé. Ce dernier crime , qui traîne après lui tant de désordres chez les Européens et chez les nations qui s'appellent civilisées, est soumis dans ces contrées à un cnâtiment atroce et digne, de ces tribus sauvages. Le coupable est amené en face de la tribu réunie et son tombeau est creusé sous ses yeux; le père , ou à son défaut le plus proche parent , est obligé de tuer lui-même de sa propre main sa fille ou son fils coupable ; puis ce malheureux bourreau , déjà humilié par son déshonneur et grandement torturé lui-même par l'acte sanglant qu'il vient d'accompUr, est lapidé sur le cadavre de son enfant , et on les ensevelit dans la même fosse. Où faut-il donc chercher le progrès de la pauvre humanité? Sera-ce chez ceux qui traitent de la sorte un coupable^ ou bien chez nos peuples civilisés qui plaisantent avec esprit' sur l'adultère?
On me conduisit pour prendre un peu de repos à une petite chambre voûtée, taillée dans cette forteresse et éclairée par une petite lampe. Ce fut là, il y a quatorze siècles, me dit-on, la chambre habitée par sainte Hélène,
lorsqu'elle vînt surveiller elle-même les travaux de la
Î grande basilique qu'elle fît construire en l'honneur de a Nativité. Avant de prendre mon repos, et en songeant que je ne reverrais jamais ces lieux, je demandai comme une grande faveur de descendre encore une fois à la crèche pour y passer quelques heures. On voulut bien m'y conduire en me faisant descendre par la petite église de Sainte-Catherine, qui est la chapelle du couvent, et je prolongeai cette sainte veillée jusqu'à onze heures, assis sur les dernières marches de l'escaher des Arméniens, près de l'étoile qui semblait me révéler comme aux mages dans cette grotte de la Nativité , l'enfant enveloppé de langes, pannis involutum.
GHAPltRE XLIX.
L'Epiphanie, — Le chut monotoBe. — • Abpv , premier roi ehrétiei. — Le Cantique dee eantiqueê. — Le tore et le libèrtie. — Le Bortuê eanciwtmgm — Le ▼ieox monde à Hébroo. — Le fontaiae seellée » l'aquedae et les élngi de SalomoD. — Le souterrain. — Beit-Djala et ses constmctions. — Une église sans fidèles. — Situation reli^ense de la Palestine. — Les trois cultes latin , grec et arménien. — Le patriarchat de Jérusalem.
Le lendemain , à trois heures , j'étais sur pied , et à quatre heures j'avais le bonheur de dire la sainte messe à l'autel des Trois-Rois. Ce qui pouvait me consoler d'être privé par les Grecs du droit de célébrer les saints mystères à l'autel de la Nativité , c'est que la Fête des Rois, que l'Eglise célèbre le 6 janvier, est l'anniversaire de ma naissance, et par conséquent pour moi un mystère de reconnaissance et une occasion de méditations aussi sévères qu'utiles.
\J Epiphanie, c'est-à-dire la manifestation de la véritable lumière à tous les peuples de la terre, était venue jadis surprendre .et condamner le peuple juif dans son endurcissement. Jusque-là ce peuple avait eu l'insigne honneur d'être le dépositaire unique de la parole de Dieu; mais lorsque lès temps furent accompUs, lorsque la lumière vint de l'Orient pour éclairer toutes les nations , sans distinction de Juif ni de Gentil , le peuple
qui était le peuple de Bieu, refiisa seul de la reconnaître. Ainsi que la reine de Saba était venue autrefois vers Salomon , attirée par un rayon de la sagesse éternelle, ainsi les mages, heureux prémices de tous les peuples de la terre, vinrent de Saba, portant Tor, l'encens et la myrrhe, offrir leurs hommages au Dieuhomme descendu parmi nous. Cet enfant mystérieux vint prendre possession du royaume annoncé aux patriarches et révélé aux prophètes ; c'est ce royaume peuplé comme les étoiles du firmament et comme les grains de sable du rivage, que le Christ apporta sur la terre et que chaque chrétien appelle de ses vœux tous les jours par cette parole : Adveniat regnum tuum / Que votre règne arrive! Chacun y est appelé par un rayon de cette lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde, et celui qui refuse d'obéir, celui qui ne cherche pas Jésus-Christ avec la même foi, le même désintéressement et la même persévérance que les mages, se rend coupable du même aveuglement et du même endurcissement que ce peuple juif , jadis si grand et aujourd'hui déchu de ses anciens droits à ce royaume. Oh! que celui qui a osé être ingrat à l'endroit de cette douce vérité, descendue avec tant de grâces dans les cœurs, se hâte, pendant qu'il en est temps encore,, d'ouvrir les yeux à cette pure lumière !
Pour moi, il me semblait, comme à Paule et à Eustochie, voir ce divin Enfant dans son pauvre berceau, et je faisais tous mes efforts pour lui apporter, avec mes adorations et ma foi, l'amour et les prières de tous ceux qui l'aiment sur la terre. Je redoutai le moment où il me faudrait quitter ces lieux que je ne devais jamais revoir, et je me sentais plus attristé encore en pensant que le monde catholique avait abandonné cette magnifique basilique de Beethlehem aux mains de ces indignes Grecs.
Depuis quelque temps déjà les Arméniens schismatiques avaient commencé leur office du matin dans le
chœur de l'église. La monotonie de leur chant me sembla si étrange, qu'elle me poursuivit, comme un de ces souvenirs importuns que donne la fièvre, durant ce jour et même jusque dans le reste de mes excursions. Au sortir de la grotte, je remarquai, en passant à côté d'eux, dans le sanctuaire où ils étaient enfermés , qu'ils chantaient par cœur, ^ans regarder sur leur grand Uvre, ouvert cependant sur un pupitre devant eux, et qu'ils changeaient constamment de place, regardant de tous côtés comme des gens inoccupés et curieux. Voici ce chant monotone et bizarre, d'autant plus facile à retenir que, pendant plus d'une heure, je l'entendis répéter avec une persistance malheureuse, sans aucune variante, addition ou interruption, le tout récité avec une loquacité des plus rapides et des plus merveilleuses :
^ifS^hii^y:^
Il était bien naturel, près du berceau du divin Enfant où furent appelés les mages et dans leurs personnes tous les princes de. la terre , de chercher à savoir quel avait été , à l'époque de la prédication du Christ et des apôtres,* le premier roi chrétien. Une tradition, respectée dans la Judée, ainsi que* me l'affirme M. de Barrère, consul, prétend que ce fut Abgar, d'Orpha, l'ancienne Edesse , dans le pays d'Ur en Chaldée. Ayant appris la haine des ennemis de Jésus-Christ contre son auguste personne et les persécutions qu'ils lui faisaient endurer, il lui offrit ses services contre ses persécuteurs. Mais le divin sauveur le remercia, et, en récompense de son dévouement, il lui envoya son disciple Thadée, qui en fit le premier roi chrétien. Il lui donna la couronne du ciel en récompense de la justice avec laquelle il exerçait les fonctions de roi temporel.
A six heures nous étions à cheval et nous descendions, par le versant du sud, la colline où est assise Beethlehem. Ce fut sans doute aussi par ce côté que descendit Joseph, avec sa précieuse famille, quand un ange l'eut averti pendant son sommeil de prendre l'enfant et la mère et de s'enfuir en Egypte pour échapper aux fureurs d'Hérode. Notre journée allait être remplie par de grandes fatigues et aussi par de douces émotions : il fallait la commencer de bonne heure.
D'abord voici s'ouvrir devant nous ces vallons, aujourd'hui déserts et jadis si riants, où la sagesse de Salomon s'inspira de cette sainte et magnifique idylle appelée le Cantique des cantiques. L'amour conjugal à la fois puissant et chaste, pris pour image de la tendresse ineffable de Dieu fécondant son Eglise et peuplant de ses élus le royaume du ciel , voilà , à part son inspiration , un cantique au-dessus de toutes les idylles de Théocrite et de Virgile, au-dessus de toutes les poésies !
Mais qut'.lle est l'âme assez dégagée des sensations grossières pour en aborder avec chasteté la lecture et fa méditation? Ce mystère est grand, dit l'apôtre, et il s'élève jusqu'à la hauteur du sublime amour du Christ pour son Église. Aux chrétiens seuls a pu être adressée cette parole : « Que votre amour pour vos épouses ressemble à celui de Jésus-Christ pour son Église. » C'est pour avoir méconnu cette vérité qui lui a'vait été révélée que l'auteur lui-même de ce cantique, Sàlomon, s'éteignit dans une fin honteuse. Or, dans cette Turquie grossière , subjuguée par le fanatisme et par les mœurs de Mahomet , et où la société se meurt pour n'avoir pas su respecter la sainteté du mariage, il n'est pas étonnant que de telles paroles soient hors de propos. Le véritable amour, le seul vraiment digne de ce nom , est aussi inconnu au Turc qu'il l'est au libertin en Europe. L'un et l'autre s'opposent par instinct à ce pieux désir de la femme qui appelle les bénédictions de Dieu sur cet ajnour plus fort que la mort, dont son ânfie comprend si bien la
sainteté et la puissancie. Nous avoos &it voir» chaque fois que l'occasion s'en est présentée, que la condition de la femme , réduite à l'état ou de vil instrument de volupté orientale, ou de bête de somme dans les classes inférieures, était l'obstacle le plus sérieux à toute régénération. C'est donc par une conséquence fort logique que le cceur du vrai musulman , qui ne connaît dans la famille ni mère, ni épouse, ni fille, est inaccessible à cet amour, parce qu'il se trouve aussi dénudé que les collines maudite que nous foulons aux pieds, et qu'il ne présente pas plus d'espoir de régénération que ces terrains rqcailleux et arides.
Et comme pour justifier cette comparaison, ne voyonsnous pas, en Europe même , l'intelligence du voltairien, du libertin , à la fois sceptique et impie , aussi éloignée que celle du mahométan de l'intelligence des mystères chrétiens? Jl méprise du même coup et la femme et la foi qu'elle porte dans son cœur. Le rire qui meurt impuissant sur ses lèvres révèle assez l'aridité de son âme. C'est aux époux généreux et chrétiens que Dieu a révélé en quoi le mariage, toujours saint dans la grande famille du Christ, diffère des traditions païennes, et tend à rappeler l'amour de Jésus -Christ pour son EgUse, amour de rédemption et de sacrifice , amour plus ,fort que la mort et l'enfer. C'est à l'âme pieuse et vraiment ndèle que l'Eglise, cette douce mèrç, fera comprendre les tendresses de l'Auteur de la vie et de la grâce pour Fâme du pécheur converti, et qu'elle révélera les admirables rapprochements à faire entre l'Éternel qui a donné son Fils à la terre, et cette femme mystérieuse , Marie, la plus parfaite de toutes les créatures, donnée pour modèle à la femme de l'Evangile, parce qu'elle a été choisie pour donner au monde le Verne fait chair, la Sagesse incréée , le Fils éternel de Dieu.
Pendant que nous cheminons à travers ces souvenirs salomoniras , nous arrivons à VHortus eonclusus. C'est ainsi qu'on nomme un petit vallon resserré entre deux
collines et dans lequel on suppose que se trouvait le jardin retiré et fermé de toutes parts , que , dans un de ces transports que nous venons de dire , Salomon désigne à son épouse par cette expression de Jardin enclos. Entre ces deux coteaux secs et complètement dénudés, j'aperçois tout à coup des traces de verdure, et bien certainement le seul jardin qui puisse réjouir l'œil dans tout le pays. Est-ce ici une distraction de la nature ou bien faut-il rendre hommage à quelque âme bienfaisante d'une culture qui contraste si fort avec l'aspect désolé de ces régions? Voici le fait. Un juif d'Angleterre, amateur de jardinage et vivant de cette industrie , est venjn s'installer dans ce vallon et a seul le mérite de cette heureuse innovation. Profitant d'une source assez abondante qui s'y trouve , il a dirigé en tous sens de petits canaux d'irrigation qui arrosent de petits carrés de terre végétale, dont le plus grand n'a pas plus d'un mètre,et c'est dans cette bizarre mosaïque de verdure qu'il a trouvé moyen de faire éclore, sous ce soleil vivifiant, les seuls légumes que l'on puisse trouver dans tout le pays.
Je renonce ^ à mon grand regret et en raison du peu de temps que je possède , à visiter Hébron , Thécua , le labyrinthe, la caverne d'Odollam, les rives de la mer Morte , le désert de Saba et les autres sites qui peuvent attirer le voyageur, et je m'achemine vers ce qu'on appelle les Etangs de Salomon , éloignés de Beethlehem d'une distance à peu près égale à celle qui sépare cette dernière ville de Jérusalem. Je regrette surtout de ne pouvoir visiter Hébron , la plus ancienne ville peut-être du monde , le champ Damascène , où l'on prétend que le premier homme mt formé , la terre d'Abraham et de Sara, et les tombeaux des patriarches.
c Aucun pays, écrit M. Poujoulat, dont les impressions me semblent si pleines de vérité, aucun pays ne m'aura aussi délicieusement ému que le pays d'Hébron , et cela par les seuls souvisnirs de la Grenèse. Pour nous,
hommes des derniers &ges , habitants d'un viein monde qui croule , quel charme d'ouvrir le livre de la vie à sa première page , de s'asseoir à la source du grand fleuve de l'humanité ! Quand on regarde les nations de la terre du haut de la colline de Mambré , où la pensée replace tes tentes d'Abrahani , alors surtout on s'aperçoit combien le temps a marché. C'est un des heureux privilèges du voyageur de parcourir ainsi , chemin faisant dans les régions lointaines , toute la chaîne des siècles ; chacune de ses haltes forme un chapitre d'histoire ; au bruit des pas du voyageur^ les générations éteintes sortent de la poussière et lui disent : Nous voici 1 >
Déjà plusieurs fois sur mon chemin j'avais rencontré des tronçons de l'ancien aqueduc salomonien , destiné à conduire dans la Ville-Sainte les eaux des vastes réservoirs dont je vais parler, ainsi que celles du Fons signatus ou Fmtaine scellée^ qui se trouve au même endroit que les étangs. J'avais admiré chaque fois cette gigantesque entreprise du grand roi, digne de cette puissante majesté^ qui est le cachet des ouvrages d'un tel monarque. Durant l'espace de quatre à cinq lieues, du sud au nord, cet aqueduc conduisait l'eau à Jérusalem, à travers d'énormes blocs carrés, de pierre grise, à moitié enfouis dans la terre et laissant à l'eau un chemin tubulaire et intérieur d'un demi-mètre, arrondi et large comme l'ouverture d'un tube de chemin atmosphérique taillé dans le roc. Ces pierres énormes, coupées de manière à se relier entre elles , conduisaient les eaux dans ce chemin cylindrique, sans le secours d'aucun lien ou ciment, J'avais même remarqué , aux environs de fieethlehem , une certaine portion de ce canal servant encore aux habitants, qui y font passer l'eau de quelque fontaine voisine.
Quand je fus arrivé à la partie supérieure, c'est-àdire à la naissance du vallon dont je viens de parler, je vis la vallée tout entière, d'une colline à l'autre colline, étranglée à la gorge par un énorme barrage
de rochers taillés au ciseau et composé de très-larges assises de blocs considérables en retraite les unes sur les autres jusqu'au déversoir supérieur. Un escalier taillé dans le roc permet de descendre jusqu'au fond de ce premier réservoir qui contient encore aujourd'hui un peu d'eau et quelques plantes aquatiques. C'est là le premier et le plus grand . des Etangs de Salomon. Ce vaste bassin , entièrement à nu , est d'un effet gigantesque, et l'œil en mesure à l'aise les grandes dimensions. A quelque, distance au-dessus de cet étang, on en rencontre un tout à fait semblable , avec cette seule dilBférence que celui-ci étant plus rapproché de l'extrémité supérieure de la vallée et de la gorge, ses dimensions sont un peu moins grandes. Il se déverse dans le premier que nous venons de dire et qui est en aval. Enfin, à une distance à peu près égale, on trouve la nioins grande de ces trois piscines, supérieure par conséquent aux deux autres et recevant la première les eaux du ciel. Les dimensions de celle-ci, que je n'ai pu mesurer, m'ont paru être de quatre-vingts à cent mètres de largeur sur une longueur de cent cinquante mètres.* Tels sont les trois réservoirs imaginés par le grand roi pour alimenter Jérusalem dans les plus beaux jours de sa puissance. Aujourd'hui, hélas! la cité du grand roi n'a pour ses eaux potables et autres que ce que ces citernes peuvent dérober aux nuages du ciel et aux feux du soleil 1
A quelques pas , environ à deux cents mètres vers le nord, on arrive à un plateau où se trouve le Fons signatus ou Fontaine scellée dont il est parlé au livre du cantique de Salomon. C'est un puits fermé qui contient plusieurs source^ abondantes et assez précieuses pour qu'on ait cru devoir bâtir près d'elles un château ou enceinte crénelée destinée à les protéger. Que n'ai-je le temps de raconter ici les glorieux combats qu'a suscités à l'époque des croisades et en tout temps le désir de posséder un si précieux trésor !
Mes compagnons me montrent aussi près de là l'entrée d'une caverae ou plutôt d'un souterrain immense, qu'ils déclarent se prolonger sous terre, dans la direction nord-ouest, jusque bien loin au-delà de l'horizon qui est sous nos yeux. Une telle excursion souterraine, d'ailleurs entravée, dit-on, par les eaux qui coulent dans ces catacombes ou excavations, n'est pas dans le programme de notre journée et n'a pas non plus grand attrait pour moi. Il est donc décidé que nous allons par le chemin le plus court, d'abord à Beit-Djala visiter la demeure de Mgr Valerga , le patriarche , son église et sa maison de campagne, et ensuite au désert de saint Jean-Baptiste, le dernier des prophètes et le précurseur de Jésus- Christ, voir la grotte sauvage où il préparait sa sainte mission. Nous retournons donc , dans la direction du nord, regagner les montagnes de Juda, qui doivent aussi me parler au cœur et me révéler bon nombre de touchants mystères.
Le village de Beit-Djala est entouré de quelques terres cultivées en forme de jardins, et nous y voyons les habitants fort occupés de la récolte des fruits de l'olivier qui abonde de tous côtés. Ce qui frappe d'abord la vue dans ce paysage, c'est l'église et la maison du patriarchat, que fait élever en ce moment Mgr Valerga, et dont il se propose de faire son séminaire, maintenant que la France lui a fait hommage et don, en faveur dès Latins, de l'Église Sainte-Anne, à Jérusalem. Ces deux édifices, comme on le pense bien, attirent de loin les regards dans ce pays nu et désolé. Ces constructions n'étaient pas encore terminées à l'époque de ma visite et elles sont à quelque distance du village qui ne^ renferme aucun catholique. Les travaux étaient alors dirigés par un jeune prêtre français attaché au patriarchat, l'abbé Morétain, qui s'en acquitte avec beaucoup de zèle et d'intelligence et qui doit avoir plus d'une difficulté à vaincre dans ^e pays. On s'en fera une idée quand je dirai que j'ai vu les échafaudages de la voûte dressés sur
des mâts qu'il hii avait fallu former avec de petits morceaux de bois, inégaux en diamètre comme en loiigueur, et reliés entre eux par des liens grossiers. Combien ce, jeune architecte a dû regretter, s'il les a vus, les échafaudages employés dans ce même temps au Louvre et aux Tuileries, et qui forment déjà à eux seuls une décoration presque assez belle pour qu'on croie à une démolition le jour où on les enlève pour laisser voir un palais.
Ce ne fut pas sans préoccupation et inquiétude que je vis exécuter, à cet endroit de la Judée, de pareilles constructions, au milieu d'une population hostile aux chrétiens et dans une contrée livrée à la merci de toutes les incursions de tribus sauvages , cupides et farouches^ telles que l'Orient en possède en si grand nombre aujourd'hui. Or, cette crainte , malheureusement si fondée, ramène tout naturellement mon esprit à considérer la situation des catholiques dans la Palestine , et à me demander quel intérêt pressant peut motiver la création, au milieu de tant de dangers graves et incessants , d'un séminaire, c'est-à-dire d'une génération de prêtres, qui sera toujours loin d'être assurée dans un pays où tant de causes viennent à la fois s'opposer au recrutement des fidèles et des pasteurs. Hélas ! le missionnaire, c'està-dire le prêtre qui arrive ici avec toutes les armes de la for, comme Mgr Valerga y est arrivé lui-même au début de sa carrière apostolique, voilà, pour longtemps encore, le seul apôtre possible dans ce pays. On assure, comme pour justifier ce que j'avance, que cette église de Beit'Djala est bâtie sur l'emplacement même où Mgr Valerga, encore missionnaire, faillit devenir victime et martyr de son zèle , et où il n'échappa que par miracle à la colère de ses ennemis. N'est-ce pas une raison de plus pour comprendre que l'érection de l'église ne doit pas précéder la création du troupeau, et que le missionnaire qui vient poser le pied sur ces montagnes et les arroser de ses sueurs doit toujours être préparé à
obéir à cette parole du divin Maître : c Si Ton ne yous écoute pas, secouez la poussière de vos pieds et portez à d'autres le bienfait de ma parole, i
Voyons, en effet, quelle est la situation religieuse de de la Palestine en cette année 1856. Il n'est pas hors de propos de s'arrêter ici un instant pour comprendre une question si peu connue en général, même du public chrétien.
Trois rites, le culte latin, le culte grec et le culte arménien, se partagent l'usage des Lieui-Saints, sous la protection toujours vénale et intéressée des autorités turques, qui viennent présider à la séparation des sanctuaires, et en dépit de la menace continuelle de spoliation et des autres dangers que fait aussi redouter la rapacité des Arabes. Le Hattir-Hmnayoum , émané dernièrement du gouvernement actuel de la Turquie , gouvernement qui désormais ne saurait plus être théocratique, mais purement laïque, a placé sous la tutelle de la dynastie ottomane les adhérents des deux cultes grec et arménien, lesquels fqrment la plus grande partie de la population chrétienne de l'empire d'Orient. Chacun de ces deux cultes a toujours été , dès les premiers temps de l'Eglise chrétienne jusqu'à nos jours , sous l'autorité spirituelle de ses patriarches. Aujourd'hui la suprématie qui seule pourrait sauver ces populations des dangers que leur fait courir la protection turque , la suprématie spirituelle du patriarche d'Occidrat, du pape, est rejetée par l'immense majorité des peuples de l'empire d'Orient, tandis qu'il est constant, par le témoignage de l'histoire, qu'ils reconnaissaient autrefois le pape comme le chef suprême de l'Eglise et le pariarche des patriarches, et que, ainsi que je l'ai dit dans le premier volume, ils acceptent encore la décision du concile de Florence sur ce point. Dans cet empire d'Orient on compte douze à quinze millions de Grecs non unis ^ en comprenant ensemble les Slaves , les Hellènes, les Roumains, les Moldo-Yalaques, les Syriens et les Arabes grécm$. Qoant aux Grecs catkoliquesyàxkvàhm^
rite que les premiers, mais unis au Saint-Siège , on n'en compte que trente-cinq à quarante mille. Ils ont un seul patriarche, élu par leur clergé, mais reconnaissant la suprématie du pape, dont il reçoit le Pallium. Ce
f)atriarche catholique-grec réside à Damas , et il porte e titre des trois pàtriarchats , grec-catholique-melchUey d'Ântioche, d'Alexandrie et de Jérusalem.
Les Arméniens non unis au Saint-Siège et portant le nom de grégoriens, sont au nombre de deux millions cinq cent mille dans l'empire d'Orient, tandis qu'il y a seulement trente mille Arméniens catlwliquss. Les grégoriens ont plusieurs patriarches ; les Arméniens catholiques n'en ont qu'un qui réside au mont Liban.
Ces trois cultes ont leurs représentants dans la Ville- Sainte. De là il suit que , dans les sanctuaires de Jérusalem, le clergé grec schismatique représente ces douze ou quinze millions d'Orientaux non unis , sans compter les adhérents que lui fournit en Russie la haine de ces autres schismatiques contre Rome et contre son clergé latin. Ce clergé grec sera donc tout puissant, jusqu'à ce que les Russes, qui en sont déjà fort occupés en ce moment, obtiennent (Je construire pour eux-mêmes, à Jérusalem et dans les environs , les égUses , hôpitaux et édifices qui assureront la représentation du schisme moscovite dans la Ville-Sainte, jusqu'à ce qu'ils y posent le pied en vainqueurs , peut-être pour toujours. Voilà ce qui explique jusqu'ici et pour le moment , l'audace , l'astuce et les orgueilleuses prétentions de messieurs les Grecs sur tout ce que peuvent posséder les catholiques latins. Par la même raison le clergé arménien de Jérusalem représente les deux millions cinq cent mille Arméniens grégoriens non unis de tout l'empire d'Orient.
De son côté le clergé latin représente ici les catholiques du rite latin, qui sont en immense majorité dans le monde entier et se comptent par millions dans le patriarchat d'Occident.
D'après ce que nous avons déjà dit de la position et
de ravenir du schisme en Orient» il est certain qu'il faudra pendant longtemps encore dans les Lieux -Saints un clergé représentant chacun de ces trois cultes. Le souverain pontife, pour des raisons fort sages et que nous avons dites , ne veut pas qu'un Grec non uni ou un Arménien schismatique , qui demande à rentrer dans le sein de TEglise , passe dans l'église du rite latin ; il exige qu'il entre dans le rite grec uni ou arménien catholique ^ dont la langue correspond au rite qu'il a quitté. Ce partage du monde oriental catholique en trois cultes qui rappellent les trois grandes racés de la famille de Noë, à l'époque de Babel et de la confusion des langues, et quQ le culte catholique tend à réunir dans un seul et même bercail, est donc, dans les desseins de Dieu, un acheminement à ces beaux jours où il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur et dans lesquels l'Eglise, dont le titre le plus glorieux egt d'être catholique , ramènera la grande famille des hommes à l'unité de langage dont il est parlé dans l'Ecriture, quand elle dit que la terre n*avait qu'un seul langage: Erat terra labii unim.
Cette espérance une fois acceptée, et le monde chré" tien devant toujours progresser vers YUnité, rfa-t-on pas à craindre de donner, dans un avenir plus ou moins éloigné , une trop grande importance au patriarchat de Jérusalem, et cela au détriment du pape, au détriment de l'autorité du pontife souverain. Jérusalem sera-t-elle toujours une ville maudite, ou bien approchons-nous mque ad finem de cette fin dont parle Daniel quand il prophétise (ch. 9) la désolation abominable qui doit régner dans les Lieux-Saints? S'il faut arriver un jour à n'avoir plus dans l'Eglise qu'un troupeau et qu'un pasteur, si les patriarches catholiques grec et arménien ne sont qu'une nécessité de transition, n'est-il pas convenable et utile que l'exemple de l'obéissance et de l'union sous un seul pasteur, parti des rangs des latins, dans lesquels on ignore la distinction d'unité et de non unité
et où tous sont catholiques? N'est-ce pas une anomalie qu'un patriarchat de cette importance dans un pays où il y a si peu de catholiques? K 'est-ce pas vouloir faire de Jéru^em un centre catholique au détriment de Rome?
On compte environ douze cents catholiques du rite latin à Jérusalem, tous instruits et baptisés par les religieux franciscains, de telle sorte que les prêtres attachés au patriarchat, qui sont Européens et surtout Français, en sont fort peu occupée. Aussi les succès de ces derniers rencontrant chez les Arabes d'insurmontables difficultés, ils se sont attachés, sous la direction du patriarche latin, à former et à instruire un séminaire de jeunes indigènes. Mais, hélas! leur tâche n'a pas abouti, et les mœurs arabes rendent bien difficile à leurs novices Tobser\'ance de la discipline ecclésiastique.
C'est donc pour longtemps encore que le missionnaire, partant de Rome et façonné à ce dur métier de l'Evangile , sera le seul champion convenable de l'Eglise dans ces contrées soumises au despotisme et à l'ignoble loi de Mahomet. Pourquoi donc alors, quand* l'horizon perd ses sombres couleurs , quand l'ignorance et la cruauté des fils du prophète vont devenir de jour en jour plus impuissantes, pourquoi dépouiller de leurs droits et de leur couronne ces généreux franciscains, ces enfants des cinq plaies du Sauveur , encore tout couverts de leur sang et de leurs cicatrices? Pourquoi les laisser exposés à un conflit inévitable que Rome regrette , qui attriste la piété et qui réjouit les ennemis du Christ et de la Foi ? Pourquoi leur retirer un à un tous les privilèges dont ils jouissaient depuis le temps des croisades et que cet ordre séraphique , ainsi que je l'ai démontré , a si chèrement payés?
L'exemple des deux autres rites catholiques, grec et arménien, vient confirmer ce jugement qui m'est en quelque sorte personnel , et que je dois pourtant relater ici comme étant l'opinion de plusieurs personnes sen*
— Irisées, soumise d'ailleurs à une appréciation beaucoup plus compétente que la mienne.
Ainsi les Grecs catholique, qui ne sont autre chose que des Arabes grécisés et qui ne parlent que Farabe, sont au nombre de quarante mille, depuis AnticKrhe jusqu'à Alexandiie, et leur patriarche n'est point à Jérusalem. Il réside à Damas et s'intitule : patriarche grecmelchite-catholique d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem. Parmi eux le clergé seul sait le grec, et les offices se font en gi-ec et en arabe.
Ainsi les Arméniens catholiques, disséminés dans l'Asie mineure, dans la Caramanie, et un peu aussi dans la Syrie , sont au nombre de vingt mille et aont pas leur patriarche à Jérusalem. D réside au mont Liban et s'intitule : patriarche de Cilicie. Leurs offices se font en arménien, et leur liturgie est tout entière dans cette langue.
Or 9 en réunissant les catholiques latins de la Syrie , au nombre de quatre mille , à ceux de la Palestine* entière , on arrive au chiffre bien modeste de dix mille , dont le dixième seulement, un millier, disons-nous, habite la Yille-Sainte : donc, en raisonnant par analogie, il ne semble pas y avoir là un motif suffisant pour la création ou pour la continuation d'un patriarchat dans Jérusalem , dans la cité vers laquelle se dirigent, il est vrai, les pieuses aspirations du monde entier, dans la Jérusalem dont le nom a été pris pour le type de notre seule et véritable demeure permanente , pour le type du ciel qui sera seul et à tout jamais notre patrie, mais dans la ville dont le nom , cependant et quoi qu'on fasse , ne pourra jamais soutenir la comparaison avec Rome , et dont la gloire prophétique s'efface devant les brillantes réalités de la couronne de l'Eglise.