CHAPITRE LIV
Le Viri Galilœi, — Le loiDbeao de sainte Pélagie. — Les groUes da Périi» téréon, — Départ poar Béthanie. — Les Portei-Oireê, Bethphagi et Pâques fleuries, — La procession des Rameaux, — Béthanie et la résurrection de Lazare. — Le mont du Scandais, — Le tombeau d'Absalom et M. de Sanlcy. — La fontaine de la Vierge. — Ophel , le Tyropceon, la Géhenne. — La maison de Caïphe et les Arméniens. — La frayeur tarque da Vendredi. — La Voie donlonrense. — L'ordre du Saint-Sépalcre.
Qand je fus descendu du minaret , je me dirigeai au nord , vers un autre sommet ou plateau de ce mont des Oliviers , qu'on appelle le Viri Galilœi. Trois sommets, séparés par une égale distance , terminent le mont des Oliviers. Celui du milieu , appelé YAscensio7i^ est le plus élevé ; les deux autres sont le Viri Galilœi au nord , et le mont du Scandale au midi. Le nom de Viri Galilœi vient du premier chapitre des Actes des apôtres et s'explique par le fait important qu'il rappelle.
Après le moment mystérieux et douloureux de l'Ascension , les disciples du Christ quittèrent à regret le sommet témoin de ces derniers adieux, et, forcés de rentrer à Jérusalem pour obéir à leur maître , leurs yeux et leurs pas s'arrêtaient souvent malgré eux sur le point où une nuée l'avait dérobé à leur amour, à leurs regards. C'est quand ils furent arrivés à cette station et lorsqu'ils se retournaient en arrière, regardant le ciel
encore une fois, que deux anges vêtus de blanc parurent auprès d'eux et leur dirent: « Hommes de Galilée (Viri Galilœif act. 4) pourquoi vous arrêtez-vous à regarder dans le ciel ? Ce Jésus, qui vient de s'élever devant vous, reviendra de la même manière que vous venez de le voir s'élever dans les cieux. » La distance d'ici à la ville est bien celle que mentionne l'écrivain sacré, quand il l'appelle la distance d'un chemin de Sabbat , équivalente à une longueur de trois kilomètres, c'est-à-dire le maximum du chemin qu'on était autorisé à faire pendant le jour consacré au Seigneur. En ligne directe cette distance se trouverait réduite au tiers environ.
Ce lieu est aussi couvert de ruines considérables , au milieu desquelles une ouverture circulaire , comme une clef de coupole, à fleur du sol , attire ma curiosité. Elle domine une église souterraine , et je me couche horizontalement sur le sol pour y entrer la tête et en voir l'intérieur. Quand mes yeux, éblouis par les rayons extérieurs du soleil , se sont peu à peu habitués à cette obscurité , je vois d'autres ruines et il me semble distinguer une grande croix appuyée contre une des parois latérales. Mes compagnons vmrent aussi vérifier le fait, mais comme nous n'avions ni le temps ni le désir de nous faire descendre dans l'intérieur de ces ruines, c'est là tout ce que je pus recueillir sur ce lieu jadis vénéré , et qui se trouve à un kilomètre de distance du principal sommet , celui de V Ascension.
En repassant près de ce dernier on nous proposa de descendre au-dessous du minaret de \ Ascension et de visiter la cellule et le tombeau de sainte Pélagie. Bien des versions circulent sur le mystérieux personnage qui vint habiter, au cinquième siècle, cette demeure et y mourir, ainsi que sur les inscriptions qui s'y trouvent. Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que la curiosité s'est exercée à ce sujet. On raconte qu'un évoque de Jérusalem ayant envoyé un de ses prêtres demander à ce soHtaire, qu'on croyait être une femme, qui elle était,
en reçut pour toute réponse ces paroles : « Ton évêque est un saint, et moi je suis un pécheur. » S'agit-il ici de cette pénitente célèbre d'Antioche, sainte Pélagie, qui refusa et qui redouta de paraître encore sous le costume de femme qui lui avait servi à tant offenser Dieu , et que l'Eglise plaça ensuite au nombre de ses saintes? ou bien est-il question de tout autre personnage? Je n'ai point le loisir de trancher cette question ; mais peu importe, je comprends une telle résolution, même dans une femme, et je me sens incliné vers cette âme qui a voulu mourir sous l'empreinte des derniers pas du Sauveur. C'est là qu'est son tombeau , comme si elle attendait ici Celui qui a choisi ce lieu pour quitter la terre.
De là nous visitâmes les Tombeaux des Prophètes , à quelques pas vers le sud : ce sont des grottes taillées sous terre dans le roc, et que l'historien Josèphe appelle Péristéréon^ à cause de la grande quantité de cases ou niches qu'on y a creusées.
C'est alors que nous commençâmes seulement, à vrai dire, notre excursion à Béthanie, où se trouve la demeure de Lazare et de ses deux sœurs Marthe et Marie. On sait toute la tendresse que leur avait vouée l'Homme-Dieu , et combien de fois il parcourut ce chemin qui passe par le mont des Oliviers et qui va de Béthanie à Jérusalem. Ce chemin descend encore aujourd'hui par la même pente du mont des Oliviers et aboutit en face des murailles du Temple, près de la porte Dorée, dont nous parlerons plus tard, porte désignée du temps des Croisades par le nom de Portes-^ires.
Ce vieux mot, signifiant chemin, oirre et oire, que l'on trouve dans Villehardouin et autres, et que quelques auteurs font dériver du latin ire , nous rappelle en effet que c'est ici le chemin de Dieu quand il entra dans la Ville-Sainte. « Depuis cet instant, dit Ezéchiel (44), cette porte sera fermée , on ne l'ouvrira plus et aucun prince n'y passera , parce que le Seigneur Dieu d'Israël y a fait son entrée de triomphe. »
En effet, ce jour de triomphe n'a jamais été oublié dans l'Eglise quî le célèbre, dans le monde entier, le premier jour de la Semaine-Sainte à la procession des Rameaux, procession instituée en souvenir de cette entrée à Jérusalem. Cette fête, d'une bien douce mélancolie pour les âmes chrétiennes, est encore assez souvent désignée et connue sous le nom de Pâques fleuries.
Ici, dans ces lieux, ce souvenir et cette fête ont gardé pendant longtemps un magnifique et touchant caractère. A l'entrée d'une petite vallée qui sépare le mont des Oliviers de Béthanie, se trouvait le village de Bethphagé, dans lequel Jésus envoya ses disciples prendre l'ânon dont il avait besoin (Luc xx) pour entrer à Jérusalem. Or, en ce jour dé fête, tous les chrétiens du pays arrivaient en ce lieu, conduits par les Pères Franciscains. Quand tous avaient baisé la terre, le Père gardien, qui présidait la cérémonie, faisait un discours au peuple et on chantait l'évangile du jour qui rappelle les événements accomplis en ce lieu. Aussitôt deux frères s'acquittaient de la mission prescrite aux disciples du Sauveur; les assistants couvraient le chemin de vêtements et de branches d'arbre, et la procession, escortant le Prieur monté sur une ânesse, se dirigeait vers Jérusalem, chantant les cantiques de joie et l'hosanna des enfants d'Israël. Arrivés là où Jésus avait pleuré sur Jérusalem, on s'arrêtait pour entendre les paroles de l'Evangile, qui montrent à la fois et la justice de Dieu qui
[»unit l'endurcissement du cœur, et sa miséricorde qui ui fait répandre des larmes sur le pécheur endurci. Aujourd'hui le chemin n'existe plus : il est enfoui sous les pierres du sol, comme la cérémonie elle-même a disparu sous rinfluence anarchique qui règne dans ce pays.
Nous suivons, tristes et remplis de ces souvenirs, le chemin qui mène à Béthanie et en peu de temps nous y sommes arrivés, Béthanie n'étant éloigné de Jérusalem que de quatre kilomètres environ. Il ne reste de la demeure que nous allons visiter qu'un caveau sépulcral
taillé dans la montagne et fermé du côté du chemin. Nous y descendons avec peine par un escalier étroit et difficile, au milieu de ruines considérables; et dans cette obscurité à peine troublée par la lueur d'un pâle flambeau, un vague sentiment de terreur, un instant de méditation sérieuse, nous reporte à cette scène de l'Evangile que l'Eglise, toujours si sage, rappelle à ses enfants quand ils assistent aux funérailles d'un de leurs frères. Si le germe de l'immortalité, inséparable de la nature de l'homme , se fait parfois sentir et respecter au cœur même de l'impie, qu'est-ce donc ici dans ce caveau ténébreux où nous voyons le Sauveur des hommes, en face du silence et de la corruption du tombeau, commander à la mort de rendre la proie qu'elle a depuis quatre jours rangée au nombre de ses dépouilles? Qui n'entend encore cette voix de Marie , qui crie dans sa douleur: « 0 mon bon Maître, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort! » Et qui ne se rappelle cet autre cri de Job , dont la foi a plus de mérite encore: « Je sais que ma chair mortelle ressuscitera un jour, elle qui cependant a dit à la corruption et aux vers: « Vous êtes ma sœur et mes frères! » Je sais qu'elle contemplera de ses yeux périssables le Dieu mon Sauveur. » Je sors de là le cœur rempli de foi et d'espérance , et comme nous n'avons plus rien à voir dans ce misérable village, nous regagnons, à peu près par le même chemin, la vallée de Josaphat.
Avant de descendre dans la vallée nous laissons à notre gauche le troisième sommet de la montagne des Oliviers : c'est celui qu'on désigne sous le nom de Mont du Scandale. C est là que le plus grand des rois, Salomon, donna à son peuple le scandale de sa chute et de son idolâtrie. Ce n'est point assez d'être sage, il faut l'être encore à la fin, il faut l'être toujours. Dieu nous a révélé ainsi le néant de notre raison et de notre sagesse lorsqu'il nous abandonne. Une femme idolâtre, venue des pays qui ont le plus admiré la sagesse du
grand roi, suffît pour faire tomber celui qui avait reçu de Dieu même le don de la sagesse. Qui se croira plus sage que Salomon, plus fort que David?
Le tombeau d'Âbsalom est le premier monument qui se présente à nous dans cette vallée. C'est aussi le premier que M. de Saulcy nous dépeint avec Texaclitude qui caractérise ses savantes analyses d'architecture. J'ai eu souvent l'occasion de vérifier les descriptions minutieuses que nous devons au talent de cet officier distingué, habitué aux études et au langage propres aux armes spéciales, c'est-à-dire à la portion la plus instruite et la plus intelligente de notre armée, et aujourd'hui un des membres les plus éclairés de l'Institut. Si quelques-uns se croient en droit de se défier de la vivacité de son imagination, personne assurément ne lui conteste la droiture de caractère qui lui appartient, et le savoir consciencieux qui est l'honorable fruit de ses études. A Jérusalem, le même jour, au moment où nous montions à cheval pour commencer l'inspection des murailles et des monuments de la Ville-Sainte, M. le consul ne trouva rien de mieux à faire que de prendre pour guide le livre de M. de Saulcy et de procéder, ce livre en main , à la visite de cette enceinte qui nous intéressait à un si haut point. Cette plume , toujours savante et toujours aussi fidèle que la plus scrupuleuse de toutes les photographies, transcrit et dépeint avec une telle lucidité les constructions dont elle s'occupe, qu'on est tout étonné que le langage de l'homme puisse rendre aussi vivantes des images de pierre et d'architecture. J'aurai encore plus tard l'occasion de constater cette précieuse exactitude dans la visite que nous ferons demain aux fameux tombeaux Kbour-el-Molouck Aussi, plein de respect pour les savantes descriptions de mon compatriote, où peut-être abondent un peu trop les termes techniques, je ne me permettrai jamais d'essayer de mieux faire , et je ne toucherai à ses jugements qu'en de très-rares occasions. Je renvoie donc le lecteur à la description que M. de Saulcy a faite de ce monument d'Absalom,
Je remarquai , et tous les voyageurs ont fait comme moi, que la plate-bande qui entoure le dôme de ce tombeau est surchargée d'un grand nombre de petites pierres jetées sur le monument par ceux qui vont le visiter. Cela me rappelle que j'ai vu aussi en France quelques usages de ce genre, entre autres dans mon pays, sur les côtes de Grimont, près de la ville de Metz. Là se trouve un petit monument très-ancien , appelé la Croix aux trois branches ^ qui ne ressemble en rien à une croix , et sur lequel les passants aussi jettent des pierres. Ce monument se compose de trois colonnes supportant un petit dôme moins élancé que celui du tombeau d'Absalom, et dont la corniche ne peut retenir qu'mi très-petit nombre des pierres qu'on y jette. Seulement on suppose aux filles de mon pays , qui lancent à la dérobée une pierre sur ce dôme et qui s'intéressent beaucoup à ce qu'elle n'en descende pas , un désir trop naturel et trop pressé pour qu'il me soit possible d'en parler et pour que j'en accuse les femmes arabes, à propos du tombeau d'Absalom. Ici on donne un tout autre motif à cet usage. Les juifs, dit-on, et non pas les juives, jettent une pierre sur le tombeau d'Absalom pour maudire la. mémoire du fils rebelle qui causa tant de larme&^ au roi David et enseigna si solennellement la désobéissance à ce précepte de Dieu : ce Père et mère honoreras. » Il est écrit au 11^ Livre des Rois y ch. 18, v. 17 : « Ils enlevèrent le corps d'Absalom et le précipitèrent au fond de la vallée dans une grande fosse , et ils amassèrent sur lui un monceau de pierres trèsélevé. i>
Près du tombeau d'Absalom sç trouve celui de Josaphat, entièrement fermé et dont je n'ai rien à dire, ainsi que celui de saint Jacques, appelé aussi Caverne des Apôtres. Ce dernier est un vestibule ou péristyle soutenu par quatre colonnes et qui conduit à des cases sépulcrales. La tradition croit que ce monument a servi à une première sépulture de l'apôtre saint Jacques, lapidé
près du temple, après avoir été précipité du haut de ses murailles. On dit aussi que, au moment où Judas s'empara de son divin maître, les disciples effrayés se cachèrent en ce lieu souterrain.
Près de ceux-ci un autre monument, taillé également dans le roc de la montagne , s'appelle le Tombeau de Zacharie. Est-il question de ce Zacharie dont Jèsus- Christ reproche le sang aux meurtriers des prophètes et qu'ils ont immolé entre le temple et l'autel? Dans cette vive accusation adressée aux pharisiens, le divin maître semble renfermer entre Abel et Zacharie tout le sang des justes qui a été répandu (Matth. xxiu). Le sang des prophètes toucherait ainsi de bien près aux prémices du sang des martyrs, puisque ce tombeau est si près de la roche où saint Etienne fut lapidé. Tout ce que j'ai pu savoir et tout ce que je puis dire, c'est que, d'après l'avis des connaisseurs, tous ces tombeaux sont de la plus haute antiquité et que celui d'Absalom peut très-bien remonter jusqu'aux rois de Juda.
Laissant de côté le village peu attrayant de Siloam, bâti comme un nid d'oiseaux sur une plate-forme de rocher, au milieu à peu près de la pente du Mont du Scandale^ et au-dessus des seuls jardins potagers qui soient à Jérusalem , je me dirige vers la fontaine de la Vierge, près des murailles orientales du temple. Je l'ai déjà dit en écrivant le Calvaire^ d'ici l'œil embrasse deux chemins partant de Gethsemani pour arriver aux hauteurs de Sion et enveloppant , l'un à droite , l'autre à gauche, la ville de Jérusalem. Le premier s'appelle la Voie douloureuse et aboutit au Calvaire ; le second s'appelle la Voie de la captivité et aboutit au mont Sion, au Cénacle. On dirait les deux bras de la miséricorde divine embrassant dans un dernier effort la ville coupable et ingrate. Sion et l'Eucharistie, le Calvaire et la Rédemption! N'est-ce pas encore aujourd'hui par ces deux mystères , consommés à l'extrémité de ces deux voies , le sacrifice du Calvaire et la sainte Eucharistie^ que Jésus triomphe des pécheurs?
Ici on franchit le torrent sur un petit pont d'une seule arche , et , au fond de ce lit desséché en dehors du temps des pluies de l'hiver et du printemps, on montre un rocher qui garde Tempreinle de la chute du divin Sauveur. En commençant cette voie de la Captivité, qui débute au baiser de Judas, Jésus, garotté et entraîné par ses ennemis, fut poussé au fond de ce ravin, selon cette parole du prophète : a II boira dans son chemin de l'eau du torrent (Ps. 109). ï)
La fontaine de la Vierge est une piscine profonde, presque carrée et creusée dans le roc. On y descend par * un grand escalier de vingt-six marches, taillé aussi dans la pierre, et des fragments de colonnes, dont un est encore débout, se font voir dans cette eau. Cette source, qui servait aux cérémonies et aux usages du Temple, est intermittente, et ses eaux aboutissent, par le prolongement de son canal, jusqu'à la piscine de Siloë, de l'autre côté du mont Ophel , colline qui fait le prolongement méridional du mont Moriah. L'intermittence de cette eau est un fait bien constaté dès la plus haute antiquité. L'historien Josèphe, le pèlerin de Bordeaux, les récits des Croisades et tous les voyageurs de ces derniers temps l'ont constatée. Pe hardis pèlerins se sont aventurés jusqu'à passer par ce canal de la vallée du Cédron dans celle de Tyropaeon. Celte eau un peu saumâtre est assez désagréable.
L'imagination ardente des Arabes s'est beaucoup exercée sur les causes de l'intermittence de ces eaux ; quelques-uns, qui se croient sans doute plus sages, l'attribuent à un mouvement de flux et de reflux de je lie sais quel lac souterrain. Il est probable, sans sortir des explications vulgaires données par la physique, à propos des fontaines intermittentes , qu'il se trouve quelque part , dans les flancs de la montagne des Oliviers , peut-être du mont Moriah lui-même qui est en contact avec le mont Akra et les terrains au nord , de vastes réservoirs qui se déversent par le trop plein dans un syphon en communi-
cation avec la fontaine de la Vierge. Ainsi s'expliquerait tout naturellement la fable du dragon qui de temps à autre avale Veau de cette fontaine et qui a fait aussi donner à cette source le nom de Fontaine du Dragon, Un de ces explorateurs qui ont parcouru le canal intérieur qui passe sous le mont Ophel et met en communication la fontaine de la Vierge avec celle de Siloë, fut, à sa sortie du canal , pris par les femmes de la vallée pour le dieu peu bienfaisant qui de temps en temps retire ces eaux pour en priver les habitants, et faillit payer de sa vie son audacieuse curiosité. C'est dans la partie opposée de cette source, nommée, à son issue dans l'autre vallée, la Fontaine de Siloëy que Jésuff rendit la vue à l'aveugle dont il est parlé au chap. ix de saint Jean ; c'est là aussi qu'une fameuse tour écrasa dix-huit ouvriers dans sa chute . (Luc, xm).
Le nom de Fontaine de la Vierge , donné à la partie de ce canal qui débouche dans la vallée de Josaphat, n'a pas besoin de justification. Marie, née dans la maison de sainte Anne , à la porte du Temple , consacrée dans son enfance aux pieux exercices de la maison du Seigneur, devait souvent, comme les autres femmes, recourir à cette fontaine, et la tradition, toujours si respectueuse et si empressée pour le nom de Marie, ne l'a pas oublié.
Nous côtoyons à notre droite la colline Ophel, qui se prolonge au sud du mont Moriah et qui sépare la vallée de Josaphat de la vallée du Tyropaeon ou des Fromagers. Cette dernière est ainsi nommée à cause de l'industrie qu'y exerçaient jadis les plus pauvres habitants de la ville. Là était aussi la porte Sterquiline. Ces deux vallées se réunissent au-dessous du village de Siloam, à l'endroit appelé Etang et Jardins de Salomon. .
Ici , sur un petit tertre , près de la fontaine de Siloë, un arbre indique le lieu où l'impie Manassé fit scier en deux le plus grand et le plus éloquent des prophètes, Isaïe, ce poète à la plume de feu, qui a tracé, en des images si vraies et si saisissantes, et les douleurs de la
Rédemption et les grandeurs du Christ et de son Eglise. Un peu plus bas se trouve aussi la fontaine de Néhémie ou le puits du Feu, dont il est parlé au Ille Livre des Rois et au second livre des Machabées.
Nous commençons alors à remonter la vallée des enfants de Hennon^ Gê (Ben) Hinnom, appelée la Géhenne. C'est là que Josias mit en poudre les statues de Moloch élevées par les enfants de Juda^ sur les hauteurs de Tophet, pour y brûler leurs fils et leurs filles (iv Rois 23), et que s'accomplit la malédiction de Jehova , annoncée par Jérémie (vu , 30.) Tout respire la justice de Dieu en cette vallée de Josaphat, et jamais la vengeance céleste n'a été si près de la miséricorde , puisque le plus beau monument de celle-ci est sur le Calvaire. Hakel(lama,le champ du sang (Matth. xxvii, 7), c'està-dire le prix que les hommes 'ont donné du sang d'un Dieu, domine cette vallée du carnage et des tombeaux. C'est une espèce de plate-forme posée à mi-pente sur le versant oriental de cette vallée.
En gravissant cette pente fort raide du chemin de la Captivité, pour arriver au mont Sion, on voit à gauche le lieu où se trouvait la maison de campagne de Caïphe, appelé aussi le mont du Mauvais-Conseil, parce que, ainsi que je l'ai déjà dit, ce fut là que les ennemis de Jésus- Christ déclarèrent, sans se douter du sens prophétique d'une telle affirmation^ qu'il valait mieux qu'un homme seul mourût plutôt que d'exposer le peuple tout entier à la colère des Romains. C'est là aussi que fut jadis le camp de Pompée et que passa la redoutable enceinte de Titus. On admire à sa droite les énormes blocs qui font partie des vieilles murailles et dont quelques-uns ont jusqu'à neuf mètres de longueur, et on contemple à sa gauche la vallée -du Cédron qui va par méandres sau- .vages jusqu'à Saint-Sabba. On arrive ainsi à la maison de Caïphe , dernière station de la Voie de la Captivité.
Cette maison de Caïphe n'était pas éloignée de celle d'Anne, son beau-père. C'est là que Jésus, insulté
grossièrement par une indigne valetaille et renié trois fois par celui de ses disciples qu'il avait choisi pour la pierre fondamentale de son Eglise , fut mis en prison jusqu'à ce que le jour fut levé et que les ennemis qui devaient prononcer sa mort eussent pu s'entendre avec Pilate , que l'on n'osait éveiller à une telle heure et dont le palais était près du temple, à l'autre extrémité de la ville. Ce lieu est aujourd'hui en dehors de la porte de Sion , dans un couvent qui appartient aux Arméniens , et dans lequel on montre près de l'autel la place où fut attaché Jésus. On assure aussi que la pierre de l'autel de cette église est la même qui servit à fermer l'entrée du sépulcre où fut déposé le corps de Jésus. Il est certain que les Arméniens possèdent à Jérusalem les plus grandes richesses en tous genres. L'ignorance àe ces pauvres Arméniens est telle qu'ils ont l'air de croire que leur église existait déjà au temps de la Passion du Sauveur, et qu'ils me disent à ce sujet les choses les plus étranges. Comme je ne suis point entré chez eux pour discuter, je les écoute avec une grande docilité, et je dois leur paraître entièrement convaincu.
Nous rentrons à Jérusalem par la porte de Sion , qui venait de s'ouvrir, quoique nous fussions au milieu du jour. J'ai déjà dit avec quels soins les Turcs ferment la porte dé la ville tous les jours, dès le coucher du soleil. Ces nations de l'Orient ont quelque chose d'enfantin, de puéril, qui se révèle jusque dans la peur. Ainsi un autre usage, encore moins justifié , est celui de fermer les portes le vendredi, vers le milieu du jour. Est-ce un souvenir de la prise de Jérusalem par les croisés, un vendredi de l'an 4099/? Des prophéties, me dit-on, annoncent que les chrétiens entreront de nouveau à Jérusalem , encore un vendredi , pour en chasser définitivement les Turcs qui, ne sachant pas quel sera ce vendredi, prennent ainsi toutes les semaines cette précaution.
Nous nous rendons au consulat, et, après quelques instants consacrés au repos et à la prière, je me prépare
à parcourir la Voie douloureuse, ce vendredi, 24 octobre, à l'heure même de la mort de Jésus-Christ. M. le consul me témoigne le désir de m'accompagner dans cet acte de piété, et m'annonce en même temps que Mgr le Patriarche a choisi l'heure qui suivra la cérémonie de trois heures et la procession dans l'église du St-Sépulcre, pour m'armer chevalier et me donner la croix de Jérusalem. Le Père des Thévenins, dont la pieuse compagnie m'est si douce et dont la charité sait si bien faire aimer Celui qu'il a choisi pour lui tenir lieu de tout, déclare en même temps qu'il ne veut pas me quitter, et me demande de parcourir avec moi ce chemin du salut qu'il a le bonheur lui de connaître et de parcourir tous les jours.
Les quatorze stations de la Voie douloureuse qui conduit au Calvaire ont pour l'âme chrétienne un enseignement et un charme qu'aucune autre dévotion ne saurait atteindre ou remplacer. Mais, à Jérusalem, elles transportent l'âme d'un saint ravissements Prier et répandre des larmes sur ses fautes et sur ses erreurs, là où le divin Sauveur des hommes les a expiées dans son sang, suivre ses pas et en baiser les traces , en méditant les leçons et la charité de l'Homme-Dieu, ne saurait être un acte sans fruit, accompU par tout homme qui a le bonheur d'avoir conservé la foi. Ce chemin du Calvaire ne se compose que de ruines ; mais , tel qu'il est , et tant qu'il y aura un chrétien à Jérusalem, il recevra dans sa poussière les adorations , les baisers et les larmes de tout pécheur qui veut aimer Dieu. Des fragments de colonnes brisées indiquent la place où se sont accomplis les mystères de sang et d'amour que le chrétien vient y chercher.
On compte neuf de ces stations depuis le palais dePilate jusqu'au Calvaire, que des constructions postérieures ont enfermé dans la Jérusalem nouvelle, et les cinq dernières sont toutes comprises dans l'enceinte de l'église du Saint- Sépulcre. Je les ai détaillées dans mon Manuel du Cal--
vairey et un artiste français (4), non moins exact qu'inspiré, les a toutes reproduites dans une publication in-folio qui permet à tout chrétien de les contempler comme s'il était à Jérusalem. Des rois et des princesses, sainte Hélène, les Croisés vainqueurs, les chevaliers et les pèlerins de tous les âges y ont donné l'exemple de la plus touchante piété, c Que celui qui m'aime prenne sa croix et me suive, a dit Jésus. > Et des générations incessantes d'élus ont parcouru ce chemin pour arriver au ciel ! Comment ne pas croire aux ravages causés par le péché en contemplant le sang qui a été répandu sur cette Voie des douleurs? Comment ne pas sentir au cœur un peu d'amour pour Jésus en le voyant mourir à sa place? Aussi, dans la société actuelle, qui ne croît pas au péché et qui matérialise son amour en dehors de Jésus, divin Sauveur des hommes, les populations vraiment chrétiennes ont-elles voulu posséder , chez elles et dans leurs éghses, l'image de ce Calvaire, afin de suivre et d'adorer, autant qu'il était en leur pouvoir, la trace du sang qui a racheté le monde. Cette recrudescence de piété est considérée par tout esprit impartial et observateur comme un signe que Dieu, dans sa miséricorde, a encore une fois déclaré les nations guérissables. Et tout prince, qui comprend aujourd'hui les destinées de son 'peuple, a remarqué sur le Vexillum de la Croix ces mots adressés au vainqueur Constantin : « In hoc signo vinces. i^
Ce fut donc avec un cœur rempH de douces et salutaires impressions que je parcourus les stations de cette Voie douîoîirev^e. Arrivé à l'église du Saint-Sépulcre, je me joignis aux reUgieux qui commençaient leur procession quotidienne du Calvaire. On me donna un livre et un cierge, et je parcourus, avec eux et M. le consul, les cinq dernières stations , ainsi que les autres Ueux que j'ai déjà détaillés.
(1) DoassaQit.
Quant tout fut terminé, on me conduisit dans la chapelle de rÀpparition de Jésus à sa sainte Mère , laquelle sert d'église aux religieux latins et où je devais être armé chevalier. Cet acte de reconnaissance de la part de Mgr le Patriarche, au sujet d'une mission qui m'avait déjà par trop honoré et consolé, avait pour moi le mérite de me laisser un gage, un souvenir d'un événement qui était bien la plus grande joie de ma vie. Et si le prêtre doit se glorifier seulement de la croix de Jésus, son indifférence ne peut pas s'étendre à la Croix du Saint-Sépulcre , donnée sur le Calvaire. D'ailleurs je savais, dans le cas où j'aurais cojjru le danger de me laisser flatter par une distinction mondaine , que messieurs les aristarques du palais de la Légion d'Honneur n'autorisent jamais le port de cette décoration, quoiqu'elle se rapproche plus que tout autre de la Croix qui eut l'insigne honneur de donner son nom à toutes les distinctions de ce genre. Il paraît mêitie que, d'après les règles et constitutions de l'ordre, s'il s'agissait d'un honneur de ce genre, fût-il le plus minime, accordé par quelque tête couronnée, par quelque potentat comme Soulouque, ou par quelque reine comme Pomaré, la distinction serait reconnue et vaudrait la peine d'être autorisée; mais Jérusalem, le Saint-Sépulcre, le Calvaire, comment cela peut-il entrer en comparaison avec les puissances de ce monde, dans la pensée de ces juges, enchaînés d'ailleurs par la lettre de leurs décrets? J'acceptai avec honneur et bonheur d'être consacré au service de Jérusalem, au service d'une cause si noble et si délaissée ; et, comme je crois le faire aujourd'hui, en racontant mes impressions à mes frères dans la foi , ainsi je la servirai toujours.
L'historien Michaud nous apprend que l'exemple de Godefroy de Bouillon instituant des hommes de guerre , à la fois chanoines et chevaliers, pour prier à ce Tombeau et le défendre, fut approuvé de tous les peuples chrétiens, et que cet ordre est un des plus anciens qui existent. Les souverains pontifes, qui ont été jusqu'ici des sou-
verains temporels, se sont souvent réservé le titre de grand'maître de cet ordre du Sakit-Sépulcre , qu'ils ont successivement et selon les besoins des temps conféré soit aux patriarches soit aux révérendissimes gardiens. Là je fus armé des éperons d'or de Godefroy de Bouillon et de répée de cet illustre guerrier, symboles de l'amour et des sacrifices qui m'étaient demandés pour le Tombeau si souvent profané du divin Sauveur; et quand on. m'instruisit de mes nouveaux devoirs, je compris que j'étais déjà depuis longtemps et comme prêtre obligé de les remplir.
Ainsi, sauf le cas où il faut se servir de l'épée, et sauf le respect dû surtout en ce lieu, à cette parole de Jésus à saint Pierre : « Remettez votre épée dans le four-reau ; quiconque se sert de l'épée périra par F épée ! ]^ je me. trouve obligé à des devoirs qui m'ont toujours été chers et qui se résument en ceux-ci: Assister toiTs les jours au saint Sacrifice; lutter contre les infidèles et de ses biens et de sa personne; défendre la sainte Eglise; éviter les guerres et les actes injustes; travailler à établir la paix et la concorde ; protéger les opprimés et se sanctifier soi-même devant Dieu et devant les hommes.
Dans ce siècle si indifférent, qui pourra jamais dire ce que Dieu va faire pour sa cause et ce que deviendront ces Lieux que chacun appelle Saints? Il est difficile de se défendre de fort tristes appréhensions qui, hélas! sont bien menaçantes et le deviennent plus encore tous les jours. Dieu appellera-t-il comme autrefois les nations chrétiennes au secours de son Temple? Quels seront ces nouveaux guerriers? Cette épée vénérée du grand capitaine des Croisades qui est entre mes mains froide et rouillée, me semble vivante encore, et ma mémoire se peuple et s'épouvante de ses exploits que l'histoire nous a racontés. Je crois entendre les éclats des casques et des cuirasses ^qu'elle a brisés, et voir rentrer dans Antioche, à la grande consternation de ses défenseurs, la moitié du géant sarrazin qu'elle a partagé ^ en deux et qu'emporte son
coursîer épouvanté. Je m'humilie devant de tels exploits, moi qui ne puis que bégayer les louanges de la Ville- Sainte et de son Tombeau, et je prie pour le Temple injurié' et méconnu à qui je consacre ces quelques pages. Espérons aussi que la pensée du chef de l'Eglise, qui songe aux moyens de rendre à la Palestine le secours de ces vaillantes épées d'autrefois, par la création nouvelle d'un ordre militaire et religieux à peu près semblable à ce qu'étaient les anciens , portera bientôt ses heureux fruits. '