CHAPITRE LV
L'église de la Flâgellatioo. — Le lerer de la Voie douloureme, — L'arcade de VEcce-Homoè — Les sœura de Notre-Dame de Sioo. — Le Morharhy» Le joif à Jérasalem. — L'hospice autrichien. — Les dernières stations de la Voie douhureuee.
Le lendemain je me rendis de bonne heure au sanctuaire que j'avais choisi pour y célébrer les saints mystères. J'avais réservé le dimanche pour jouir d'une grande faveur, c'est-à-dire de la permission qu'on m'avait déjà accordée de dire la messe au Saint-Cénacle. Pour le samedi, j'avais demandé l'église de la Flagellation , parce que le souvenir de ce mystère douloureux était plus en rapport avec les préoccupations de mon âme ; parce que cette chapelle se trouve au commencement de la Voie douloureuse j dont je venais de méditer les mystères, et parce que j'avais le projet d'employer ma matinée à lever le plan de ce chemin du Calvaire. J'avais si souvent regretté, pour mon propre compte, de ne point connaître en détail ce chemm parcouru par le divin Sauveur, que j'étais bien résolu à lever ce plan avec tous, ses accidents de terrain. J'avais apporté une boussole surmontée d'un petit appareil que j'avais fait construire en France dans ce but, ainsi que tout ce qui m'était indispensable. Un religieux franciscain et un
serviteur du couvent sortirent avec moi pour m'aider à prendre les mesures, et M. le consul me donna un cawas pour me protéger contre la foule et les indiscrets.
Quand tous ces préparatifs furent terminés, j'arrivai dans cette église, bâtie en face du palais de Pilate, et dont l'autel repose sur la base même qui supporte la colonne de la Flagellation, transportée, comme on Fa vu, dans l'église du Saint-Sépulcre. La colonne qui se conserve à Rome dans l'église de Sainte-Praxède vient de la maison de Caïphe, où Jésus fut aussi accablé de tant d'outrages. Il est probable que les précautions et les exigences de sécurité, toujours si indispensables dans ce pays désolé, auront pesé étrangement ' sur le goût et sur les décisions de l'architecte appelé en 1838, par les libéralités et la pieuse dévotion d'un prince autrichien, à bâtir 'cette chapelle de la Flagellation qu'on a adossée à une modeste mais solide demeure. Aussi cette chapelle a plutôt l'apparence d'un cachot que d'une église: ni dans l'ensemble, ni dans les détails, on n'y respire rien de religieux, rien de poétique.
Et pourtant, sous cette petite voûte, agenouillé devant cette pierre où fut attaché et flagellé le corps sanglant de Jésus, le pécheur se sent convaincu et subjugué par cette impérieuse loi de la mortification et de la pénitence enseignée et pratiquée par un si haut exemple. Au souvenir de ce sang qui jaillit et de cette chair adorable qui éclate en lambeaux, il faut bien que le disciple d'un tel maître se rappelle cette parole : « Le disciple n'est pas au-dessus du maître ; et si on a traité avec cette rigueur le bois encore vert et utile, que ferat-on de celui qui est desséché et stérile? » La négation du péché originel a enfanté tant . de malheurs dans les sociétés modernes, a causé tant de ravages, en substituant dans les âmes qui souffrent les fureurs de la colère aux saints exemples de la résignation, que le lieu ensanglanté de la terre où Jésus fut flagellé et commença à donner ce sang qu'il allait répandre en entier pour des crimes
qu'il n'avait pas coounis, prend les proportions de l'enseignement le plus solennel. Oh! combien est grand dans l'âme des élus ce désir de la mortification, cet amour des sacrifices que Dieu demande à tous ceux qu'il aime!^ Flagellât Dommus omnem filium quem recipiti Le Seigneur éprouve par la flagellation celui qui aspire à son amour! Le vrai disciple est celui qui veut ressembler à son maître, aussi va-t-il jusqu'à oser lui demander ce signe infaillible de ses plus grandes faveurs. Le maître impose silence à la chair et aux convoitises du disciple! il lui apprend à respecter en son âme l'image de Dieu et à se résigner à ssi volonté sainte, en vue de la récompense destinée aux épreuves qui lui sont imposées. C'est de l'oubli de ce principe que viennent la colère et les emportements de nos modernes idolâtres de la chair, qui regrettent hautement les beaux joui^ du paganisme et de ses impures divinités.
Un Arabe et sa femme, prosternés en prières et en larmes sur le pavé et devant la sainte victime qui s'immolait entre mes mains sur l'autel, me semblaient comprendre à merveille cette grande doctrine delà flagellation, et quand ils s'approchèrent pour demander la communion, quoique j'ignorasse complètement le sujet de leur vive douleur, je joignis mes prières à leurs larmes, afin que le Dieu qu'ils venaient chercher devînt leur consolation, leur appui et leur récompense.
Après l'action de grâces, je commençai aussitôt les
opérations de mon lever. Je me rendis près de la porte
- Sitti'Mariam et là, ayant le temple à ma gauche et à
ma droite l'église Sainte-Anne, je m'avançai, travaillant
et méditant à la fois, sur les traces du sang de Jésus.
La première chose remarquable qui se trouve sur ce chemin est Y Arcade de VEcce-Homo. On sait que le mur du palais de Pilate est nu et entièrement dépouillé du bel escalier de marbre blanc, de 28 marches, transporté à Rome, à l'église de Saint-Jean de Latran, et non loin de Sainte-Croix de Jérusalem, par les ordres de l'empereur Constantin. Les premiers chrétiens avaient
ufl 'grand respect pour ce monument, et ceux qui vont vîèîlér cfette vieille basilique de Rome peuvent s'assurer que leur vénération n'est pas moins grande encore aujdiiW*hui. Où sait que Jésus le monta et le descendit six fois , d'abottl polir aller subir un injuste interrogatoire ; puis au retour du palais d'Hérode , et enfin une troisième fois meurtri et ensanglanté par le supplice de la flagellation. Le sang du Sauveur, si impuissant sur tant de bêcheurs , 'A laissé sur celte pierre des traces ineffaçables.
Près de ce mur se trouve l'arcade où se passa la scène cruelle et sanglante dont parle" l'évangéliste saint Jean daùs son chap. xix , torsquê Pîlate , espérant de la part du peuple un mouvement de compassion qui sauverait sa sentence d'une inique et révoltante faiblesse , s'écria : Voilà l'Homme! en montrant à la foule des juifs, ameutés devant son palais, la saiirte victime dans l'état aflEreux où l'avaient mise les supplices déjà endurés. Cette arcade formait une espèce de tribune, d'où le gouverneur romain, sans sortir de son palais, pouvait haranguer le peuple, et l'on sait aussi que, en arrivant le matin de la maisori de Caïphe, les juifs avaient refusé d'entrer dans le prétoire, parce qu'ils devaient s'abstenir de toute souillure afin de pouvoir manger la Pâque. Ce lieu s'appelait en grec XieoWpwrd* {mosàique) , et en hébreu Gabba-^ tha. Le mot dePilate a donné à cette tribune ou arcade lé nom qu'elle! porte aujourd'hui.
Vrfici , pour la description et l'appréciation architecturale.de ce monument, le jugement d'un homme? plus instinjit et plus èompétent que moi. M. de Saulcy avait d'abord pàâsé plusieurs fois avec dédain sous cette arcade, qu'on lui désignait pourtant comme contemporaine de la passion du Sauveur. Cette porte, surmontée de deux petites fenêtres carrées, et devenue presque ogivale par un replâtrage , lui paraissait d'une structure évidemment récente , et il était bien décidé à n'en pas dire un seul mot dans soft ouvrage et à n'en point rechercJier
Torigine , lorsque des pluies torrentielles survenues au mois de février, pluies qui firent écrouler une quarantaine de maisons dans les différens quartiers de la ville , lui démontrèrent la témérité de ses premiers jugements. Voici comment il raconte lui-même cet événement providentiel, qui fît tomber, devant un juge aussi compétent , le voile grossier qui cachait une des beautés architecturales les plus pures de ces temps éloignés.
€ Un soir, dit-il, que nous avions bravé l'averse, pour aller passer quelques heures auprès de notre ami M. Botta, au moment où les kaouas allumaient les falots avec lesquels ils devaient éclairer notre marche jusqu'à la Gasa- Nuova, un Inruit assez semblable à un violent roulement se fit entendre au loin, dans la direction delà Voie douloureuse. — C'est une maison de plus qui s'écroule, nous dit-on, et nous regagnâmes tranquillement notre gîte, sans nous préoccuper autrement d'un accident qui, depuis quelques jours, s'était si souvent répété, que nous étions en quelque sorte blasés sur l'émotion naturelle qu'il eût dû nous inspirer.
]> Le lendemain matin , en me rendant aux tombeaux de la vallée pour y continuer mon travail , je fus fort surpris de trouver la Voie douloureuse encombrée sur une étendue d'une vingtaine de mèlres en deçà de l'arcade de l'Ecce-Homo ; c'était toute la muraille dé gauche s'appuyantsur cette arcade, qui avait été renversée la veille au soir, en entraînant avec elle l'épaisse croûte de plâtre sous laquelle l'arcade priAiitive avait été ensevelie. Ainsi dégagée de son revêtement moderne , cette arcade reprenait son véritable caractère, et un caractère auquel il n'était pas possible de se méprendre. J'étais en face d'une belle porte en plein-cintre, datant très-certainement du haut empire et construite en très-bel appareil de blocs considérables tout à fait semblables à ceux qui forment la muraille de la Voie douloureuse et sous une longue voûte qui est percée en un point pour donner jour sur un petit cimetière musulman. Cette muraille, assez sem-
blable d'ailleurs , pour l'appareil, à celle qui longe, près du Saint-^pulcre , l'ancien hôpital des chevaHers du Temple, est considérée par la tradition comme une des murailles du palais de Pilate. Je ne veux pas examiner ici la valeur de cette tradition , mais ce que je puis afiSrmer, c'est qu'une muraille semblable est d'une antiquité très-reculée.
> Je reviens à l'arcade de l'Ecce-Homo. La porte romaine, dont Texistence venait de m'ètre révélée par un accident tout providentiel , se rattachait donc au mur dit du palais de F ilate, palais qui, au point où s'en voient les restes, se trouvait évidemment en contact avec la forteresse Antonia; dès lors la double tradition devenait pour moi très-plausible. De ce moment je n'ai plus conservé de doutes réels, et, à moins de démonstration contraire, je crois fermement aujourd'hui et je continuerai à croire que l'arcade de l'Ecce-Homo a légitimement reçu ce' nom.
» Ainsi que je l'ai dit, c'est un arc en plein-cintre de 6 mètres d'ouverture et, par conséquent, décrit avec un rayon de 3 mètres. Une archivolte simple, dont la moulure est formée d'un listel étroit, d'une large doucine et d'une plate-bande égale en largeur à la doucine, orne Tarcade et vient retomber sur une corniche formée de 'deux listels séparés par une doucine. L'éboulement avait démasqué une niche cintrée, pratiquée dans le piédroit, ayant une hauteur de 1«û,4o environ, et 50^ de largeur. Le cintre de cettfe niche repose sur deux, amorces de corniche en console , du même profil que celle qui reçoit la retombée du grand arc. Enfin, l'épaisseur de l'arcade, parallèlement à l'axe de la rue, est de 2ïn,50. La porte est, ainsi que je l'ai dit plus haut, couronnée d'une ignoble construction moderne, et toute la partie de droite se trouve englobée dans les murailles d'une petite église chrétienne abandonnée. Quant à la face postérieure, malheureusement elle n'avait pas été dégagée par l'écroulement qui avait entraîné le revêtement extérieur de l'autre face. »
J'ai déjà pai4é de ces trois filles de Sîon 6Q\noyées par Tabbé Ratisbonne à Jérusalei» y de la mission qui feur est confiée et des efforts qu'elles ont tentés jusqu-ici. Elles sont en instance pour obtenir ces mnes du prétoire de Pilate et cette arcade merveilleuse que nous venons de décrire (1). Puisse leur pieux dé^r être bientôt exaucé ! Les filles de Sion , chargées d'ailleurs de bien d'autres soins pieux , prient pour la conversion du peuple déicide disséminé par toute la terre , et elles sont sous la protection de Notre-Dame des Douleurs. Elles appellent de leurs vœux et de* leurs efforts cette conversion future, qui est une des espérances de la foi chrétienne, et qui doit se faire à la voix d'Elie , quand il convertira le cœur des fils à la foi de leurs pères. Convertet cor /Uiorum adpa^ très (Malach. iv). Viendra-t-il bientôt ce jour tant désiré? Hélas! si Jérusalem doit rester maudite jusqu'à cette heure,*il faudra donc attendre les derniers temps qni pré-céderont le jour terrible du jugement de Dieu ! La parole ' de Jésus-Christ lui-même a confirmé cet oracle ; c'est le dernier mot des derniers prophètes. Elles seront donc soutenues par les prières de tous les chrétiens,, ces saintes filles , et elles seront admirablement placées , -en ce lieu de bien douloureuse mémoire, comme des anges de réconciliation entre Dieu et son peuple ! Leurs larmes et leurs prières seront exaucées à la place même où la nation^ déicide fit retentir la formidable malédiction qui porte ses fruits de mort encore aujourd'hui par toute la terre : c Qtie son sang retombe sur nous et sur nos enfants! » Et, comme il en est bien peu parmi nous, pauvres disciples d'un si bon maître , qui n'aient aussi quelquefois outragé le sang adorable de Jésus , nous sommes tous intéressés à cette amende honorable , à cette prière qui s'élèvera sans <5esse dans ce heu de dôuleurê jusqu'au trône de la justice de Dieu.
(i) Les sœars de Notre-Dame de Sion ont depuis ce joar obleau ce
3 Quelles désiraient, et leur demeure nouvelle s*élève a Jérusalem en cet endroit e la Voie douloureuse.
S'il est bien douloureux de penser que le peuple à qui Di^u avait confié la promesse d*un Messie à venir ne Ta pas voulu reconnaître quand il est venu, il faut admirer aussi avec quelle foi tenace et quelle persévérance il s'attache an sol de Jérusalem et fouille dans ses ruines, pour retrouver et baiser les pierres de son temple. En contournant ce temple qui est à ma gauche , une rue étroite conduit à un pan de muraille que les Juifs ont toujours considéré comme ayant fait partie du premier temple. On nomme ce lieu Larmes des Juifs, ou encore Heit-el-Morharby, ce qui veut dire mur occidental. L'approche de cette ruine vénérable n'est pa» interdite aux juifs , qui se réunissent en ce lieu tous les vendredis vers l'heure du soir. On entend de loin leurs lamentations, leurs cris, leurs gémissements; et, quand on approche, on les voit, le front appuyé contre ces pierres , pleurer, prier ^t cacher leur tête dans les trous et les enfoncements de la sainte muraille, pour y faire couler et y déposer les larmes qu'ils versent sur la ruine dé Jérusalem et de son temple.
On demeure frappé de stupeur en face d'un mur aussi respectable, qui s'étend à droite et à gauche, mais qui n'est abandonné à la vénération des Juifs que sur une longueur de 30 mètres seulement. M. de Saulcy aous .raconte qu'il fut aussi saisi d'admiration en arrivant devant cette muraille, dont il fait la peinture en ces termes: <sc Sur une hauteur de plus de 42 mètres, la construction primitive est restée intacte ; des assises régulières, de belles pierres ,j)arfaitement équarries, mais en bossage , c'est-à-dirè offrant une bande Usse qui encadre les joints , sont superposées jusqu'à 2 o,u 3 mètres du faîte de la muraille. Il suffît d'un seul coup-d'œil pour reconnaître que la tradition juive est indubitablement vraie. Un mur . semblable n'a été construit ni par -des Grecs ni par des Rpmains. C'est évidemment là un échantillon de l'architecture hébraïque. Dans les assises inférieures le$ pierres sont assez régulièrement d'une
largeur double de leur hauteur; parfois , cependant, des blocs carrés se trouvent juxta-posés entre les blocs à grande largeur. Les quatre dernières assises -sont formées de blocs carrés , sauf Favant-dernière qui est comfpôsée de blocs trois fois plus longs que hauts. A mesuré que les assises s'élèvent au-dessus du sol, tes dimensions des blocs diminuent; chaque assise est en retmiflede 5 centimètres sur Tassiée précédente, et ces retraites- successives constituent, on le voit, un fruit considérable pourk muraille salomônienne... Enfin ce mur primitif est couronné, à son sommet, par quelques assises régulières, il est vrai, mais de petites pierres de taîUcC Certainement ces assises supérieures sont de construction assez récente, et il faut nécessairement n'en faire remonter l'âge que jusqu'à l'époque musulmane. )>
Il y a toujours à Jérusalem , outre les juifs qui y sont à demeure, un assez grand nombre de ces enfants d'Israël envoyés là à frais communs par tous les juifs de la terre. A bord du Jourdain , le vaisseau qui m'avait amené en Syrie, j'avais remarqué un jeune et grand israëlîte, dont les habitudes sérieuses contrastaient fort avec la figure enfantine. Au Heu de prendre part à l'agitation générale sur ce bateau, il était constamment occupé à prier ou à lire dans ses livres d'hébreu. Une fois à Jérusalem , je le retrouvai souvent , méditant , comme un autre Jérémie, devant cette muraille, le M(?rharby que je viens de dépeindre , ainsi que devant les autres portions remarquables de Tencéinte actuelle. Son visage calme et recueilli , son attitude mélancolique et résignée en face de tant de ruines , m'offraient un contraste bien tranché entre sa personne et^celle des juifs de Jérusalem , qui furent loin dfe m'édifier, • et dont je vais bientôt parler." En présence de ces raines et de ces murailles renversées, il me semblait ébranlé et comme anéanti lui-même. Sa douce etconstante piété me toucha, et souvent je priai le Dieu ({\i\ a dotiné î'inspiratiTJn aux prophètes et 1 accomplissement à leurs paroles, de mou-
trer enfin la lumière et la vérité à cette âme de bonne foi.
En arrivant à la troisième station ou à la première chute de la Voie douloureuse^ je remarquai sur une petite élévation, à ma droite et le long du chemin, un grand mouvement d'ouvriers et d'enfants qui portaient des matériaux de construction. J'appris que l'on bâtissait là un vaste hospice destiné aux pèlerins de l'Autriche et dont le gouvernement autrichien faisait tous les frais, lesquels devaient s'élever , disait-on alors , à plus d'un million. Les enfants chantaient un refrain assez monotone qu'on avait imaginé et qu'on leur avait appris en l'honneur de ceux qui leur faisaient gagner ces quelques piastres. Même à Jérusalem, j'aurai souvent occasion de le redire, le fanatisme ne va pas jusqu'à étouffer la voix et la puissance de l'argent.
Lorsque mon travail fut parvenu à la partie de la ville qui comprend la Jérusalem nouvelle, en dehors par conséquent de l'antique enceinte, au heu même où Jésus rencontra les femmes qui se lamentaient sur son supplice, je ne pus continuer mon lever, à cause des constructions de date récente et des maisons particulières qui entourent l'église du Saint-Sépulcre. Il me fallut rebrousser chemin jusqu'à l'ancienne porte Judiciaire, où Jésus était tombé pour la seconde fois , et prendre mes mesures à travers le bazar et les cours qui mènent à l'intérieur d'une maison turque, près du dôme du Saint-Sépulcre, au lieu même où Jésus tomba pour la troisième et dernière fois. Le bon religieux, qui me suivait et m'avait consciencieusement aidé jusque-là, se révolta tout à coup en me voyant occupé à prendre des angles et des mesures là où Jésus n'était point passé. Ne comprenant point l'importance de ce travail, le seul possible alors et le seul qui pût établir des lieux et des distances que les constructions dont je parle avaient rendus infranchissables» il s'obstinait à me refuser son concours et, dans sou chagrin de ne pouvoir ni se faire comprendre ni vaincre
mon obstination qui lui semblait si intempestive, il criait et répétait sans cesse: Ma il Signor non è passato qui!!. Pour comble de malheur mon cawas, tout occupé de la dispute, ne vit point arriver une longue file de chameaux conduits par des Nubiens; en sorte que l'un de ces animaux, portant de lourds ballots, m'accrocha par la nuque au moment même où je mesurai un angle , et faillit me prosterner dans l'épaisse couche de poussière qui remplit ce bazar. Mon cawas, inîté de l'accident, voulut se fâcher et frapper le Nubien ; mais je le calmai et fus le premier à rire de ma mésaventure.
Les cinq dernières stations se trouvant parfaitement décrites dans le plan de l'église du Saint-Sépulcre, je terminai là ma besogne que je rapportai précieusement en France. Jamais possession ou conquête ne fit autant de plaisir et ne rendit personne plus heureux.