CHAPITRE XXXVIII
Projets. — Croyance universelle affirmée par le patriarche. -^ Double dignité^ do saocloaire de Sainte-Arint. — La yengeance de Dieu*el les ruines de TAkra. — La demeure de Joachim el d*Anne. — Le respect des musulmans.
— Témoignages. — Saint-Jean-Damascène. — Areulphe, évèqoe français.
— Anlhoyne Regnaoll. — Souvenirs el impressions. — La France gardienne e( dépositaire du sanctuaire de Sainte-Anne, à Jérusalem.
Sans connaître les projets de la France , qui depuis a consacré des sommes assez importantes à Sainte- Anne y et sans prévoir sans doute l'accueil qui pourrait être fait plus tard, à certaines prétentions encore inconnues, Mgr Valerga m'annonça que son dessein était de quitter la maison dans laquelle il était installé pour le moment, et de la donner à l'hôpital français tenu par les sœurs de Saint-Joseph, lequel était dans les conditions les plus défavorables. Il ajouta qu'il prendrait Sainte-Anne pour y établir son patriarchat et son séminaire, et qu'il entourerait cet édifice des constructions nécessaires , afin d'avoir ainsi sous la main tout son personnel autour de son église. Tels étaient alors les simples projets que la donation de Sainte-Anne avait éveillés dès son arrivée à Jérusalem, mais que plusieurs circonstances sont venues modifier depuis.
Au sujet des traditions concernant le sanctuaire de Sainte-Anne , Mgr le patriarche me donna l'assurance
-.Iode cette naissance , dans une liturgie isolée et particu* lière; voici des témoignages dont chacun reconnaîtra là grave importance.
Saint Jean-Damascène sera, de Faveu de tous, une autorité compétente en cette matière. Il naquit d'une famille noble, à Damas, sur la fin du septième siècle. Ses talents rélevèrent aux premières places, et il devint gouverneur de Damas. Pour éviter la persécution des Iconoclastes et satisfaire son goût pour la prière, le travail et la solitude, il renonça aux dignités et aux grandeurs de la terre, et se retira dans la laure ou monastère de Saint-Saba, près de Jérusalem, qu'il édifia par son humilité , son savoir et ses vertus. Il parcourut la Palestine, soutenant le courage des fidèles persécutés par les Iconoclastes , osant même braver jusque dans Constantinople la puissance de Constantin-Copronyme, qui prêtait son appui aux ennemis de l'Eglise. Ses doctes et courageux écrits sont considérés comme une des grandes richesses dé l'Eglise. Ce saint docteur mourut dans son humble cellule, après avoir vécu près d'un siècle dans les lieux mêmes et au milieu des croyances dont nous parlons. Or, voici ce qu'il dit de cette maison de sainte Anne , et comment l'Eglise ellemême a reconnu la grave authenticité de cette assertion, dans l'office de la Présentation de la bienheureuse Vierge Marie, au 24 novembre, donnant ainsi à la parole de ce docteur un retentissement qui dure encore, une autorité acceptée dans la Uturgie du monde entier.
Après avoir comparé la maternité de sainte Anne à celle de la Mère de Samuel, et montré comment le nom d'Anne signifie grâce^ tandis que celui de Marie signifie reine et maîtresse^ il ajoute : « Elle est bien en effet la Reine de toutes les choses créées puisqu'elle est devenue la Mère de Dieu. Elle vient au monde dans la maison de la piscine probatique de Joachim , et de là elle est conduite dans le Temple: ainsi plantée dans la maison du Seigneur, et fortifiée par l'Esprit-Saint, comme Toli-
vier le plus chargé de fruits ,. elle devient le sanctuaire de toutes les vertus... »
Comme je l'ai déjà dit à l'occasion de Saffouri , les augustes parents de cette fille des anciens rois de Juda avaient possédé successivement ou avaient eu simultanément dans la Judée plusieurs demeures. Celle de Sainte-Anne^ voisine du Temple de Jérusalem, ne pouvait pas être désignée d'une manière plu^ précise et par une autorité plus compétente. Cette piscine Bethsdida ou probatique , ainsi nommée parce qu'on y lavait les brebis avant leur admission à l'autel des sacrifices, était située à l'angle nord-est du temple et est bien connue de tous. C'est à cette extrémité du temple que se trouvent entassées aujourd'hui les ruines du palais de Pilate, de la forteresse Ântonia et de tout ce que les Romains avaient construit en ce lieu pour dominer de là, et dans la ville et dans le Temple, les séditions si fréquentes du peuple juif. L'évangéliste saint Jean (ch. v) nous apprend que cette piscine avait cinq portiques, sous lesquels attendaient toujours une grande quantité de malades, jusqu'à ce que l'ange vînt agiter l'eau qui devait les guérir, et qu'elle était située près de la porte des brebis. Ainsi la fontaine était à la porte du Temple , et la maison de Joachim. toujours au nord, touchait à cette fontaine ; de là le nom qu'elle portait , que tous connaissaient, qui n'est applicable à aucune autre demeure et que lui donna saint Jean Damascène.
Comme pour vérifier encore davantage la parole de ce saint docteur nous montrant la Vierge, Mère de Douleurs, conduite au Temple dès le premier jour, telle qu'une brebis destinée au sacrifice, image sanglante appliquée aussi à Jésus , la tradition populaire appelle encore aujourd'hui fontaine de la Vierge la première source que l'on rencontre près de là , en descendant la vallée de Josaphat, et croit que la. Vierge, consacrée au Temple dès son enfance , s'y rendait fréquemment pour laver le linge destiné aux sacrifices.
Ce même docteur répète et confirme cette assertion, à Toccasion d'une autre fête de la Vierge y celle de sa glorieuse Nativité. Il s'écrie : € Salve sis , Probaticay sanctum Reginœ domiciliumf Je vom salue, maism Probatique , sainte demeure de notre Reine / ( De Nat.
Virg.)
Ainsi le répètent et le confirment d'âge en âge Guillaume de Tyr (lib. II, c. 4) ; Jacques dé Vitry (c. 58) ; sainte Brigitte, au livre V de ses révélations ; Quaresme (tome II, p. 404) ; les BoUandistes ; la sœur Emmerich (XVI,p. ï44),etc.
Ârculpbe , évêque français, qui avait visité les Lieux* Saints vers la i^n du septième siècle et qui lit écrire la relation de son voyage par saint Àdaman, abbé de Saint-Golomban, nous dit qu'on montrait, au nord de la porte Sainte-Etienne, la maison ou était née la sainte Vierge , et qu'il y avait là un monastère placé sous l'invocation de sainte Anne.
Si, dès les premiers siècles et après l'élan de ferveur inspiré par samte Hélène, sainte Mélanie, saint Jérôme, sainte Paule et tant d'autres, nous trouvons cette tradition établie dans les Lieux-Saints, nous allons voir qu'entre les croisades et nous elle est loin de faire défaut au souvenir et à la piété des fidèles.
L'an 4548, Anthoyne Regnault, bourgeois de Paris, alla visiter les Lieux-Saints, et, dans un livre imprimé à Lyon en 4573, il nous donne le récit le plus détaillé de son voyage. Il rapporte jusqu'au texte des prières qu'on lui a fait réciter dans chacun des sanctuaires qu'il a visités, et jusqu'au nombre des jours d'indulgence que l'Eglise y avait attachés. À l'occasion de la maison de Sainte-Anne^ voici ce qu'il nous écrit à la page 95 de son ouvrage, g^éralement estimé et connu sous le nom de Bourgeois de Paris:
a Puis descendant à la grand'rue, qui va, â la porte Sainct Estienne, sont tes maiso>ns de Pilate et Hérode,
entre lesquelles y a deux fenestres^ et une petite devant un arc de pierre, que fut le lieu où Pilate monstra nostre Seigneur Jésus Christ aux Juifs, disant: Ecce homo.
> Ensuivant fûmes en la maison de saincte Anne, et s. Joachin, où les Sarrasins ont une mosquée , c'est à dire Eglise. . .
1^ En ladite maison de saincte Anne fumes au lieu où elle accoucha de la Vierge Marie, il y convient descendre avec grand peine. En ce lieu les Mahometistes ont de coustume nous faire payer à chacun deux medins. En ladite maison y a assez beau iardin , qui est idgnant par derrière sur les murailles de la ville , près la porte sainct Estienne. . .
> En ceste maison de saincte Anne , y a sept ans et sept quarentaines de pardon , où l'on a de coustume dire ce qui s'ensuit.
> Gloriosœ Virginis Maria nativitatis locum devotis-dmè tfisitemus (visitons avec un très-grand respect le lieu de la naissance de la glorieuse Vierge Marie), quœ et genitricis dignitatem obtirmt, et virginalem pudi^ citiam non amisit.
» Versus.
» Hic nata est (id e^ née) sancta Deî graitrix Virgo.
]» Responsorium.
> Ctjyiis vita inclita eunctas illustrât Eecfesias.
3) Oremus.
9 Famulorum tuarum, qurnumus Domine ^ deliciis ignosce, ut gui tibi f lacère de actibus nastris non vale**
mus^ Genitrim FUii tut Damini noslri Jesu Christi, QUjE hic NATA est (qui est née ici) intercessiane salvemur. Per eundem...
> Nous partant de la milite maison saincte Anne, allâmes près le temple de Salomon... Aux parois dudict Temple y a force painctures, et sumptuositez, où les Sarrasins ne veulent souffrir entrer les chrétiens dans icelluy. Â la porte duquel lors y avait gardes, qui dirent à nostre trucheman si y voulions entrer, convenait se faire mahometiste, à raison de quoy ne osâmes en approcher, que d'un ject de pierre, faict bon voir Taire (i), et l'allée d'alentour dudict Temple, qui est carrée, ayant en longueur et largeur plus qu'un dart ne se peut tirer. Le tout est paué de marbre blanc, près d'icelluy Temple aune place en forme de lardin, ou avons veu force figuiers, orangiers et grenadiei:s.
9 Nous départis dudict lieu allâmes en la Piscine
probatique que les Hébrieux appellent Bethsade faicte
en façon d'un viuier carré , alentour de laquelle y a
. encores force porticuUes faictes en la façon d'entrée
de portes. Âudict lieu pour lors n'avait point d'eau. 2>
Il est impossible de donner une description plus minutieuse, une idée plus, exacte des lieux, et d'y ajouter en même temps une autorité plus grave , puisque c'est l'Eglise elle-même , seule dispensatrice du trésor de ses indulgences, qui a autorisé la composition et la récitation de telles prières. On sait aussi quelle importance
(i) On ne pouyait 8*approeher de trop près, poar contempler cette aire bonqe à voir , sans coorîr le risqae. d'être massacré par les fanatiques qni ne ▼oniaient pai laisser profaner, même da regard / le plas vénéré de leurs sanctuaires. Je dirai bientôt comment il m'arriva d'y pénétrer.
TEglise attachait alors à ces pèlerinages , et lé même voyageur nous apprend encore, avec le même soin et les mômes détails , de quelles autorisations et permissions il dut se pourvoir pour arriver à Jérusalem. On réglait alors jusqu'au nombre de jours que chaque pèlerin devait passer dans les sanctuaires de la Judée et de la Galilée. Le témoignage d'Antoine Regnault a donc une grande valeur par lui-même, en dehors même de la série des témoignages qu'il vient confirmer; et il prend des proportions plus grandes si nous le réunissons à tous ceux qui le précèdent et que nous venons de dire; il nous fait voir la tradition , non interrompue jusqu'à nous , d'un fait intéressant , historique , cher à tous les âges chrétiens et d'un charme tout particulier aujourd'hui.
Un chrétien ne peut donc pas fouler sans émotion le lieu qui a vu naître la Vierge, Mère du Sauveur, et chacun comprendra la douce joie que j'éprouvai en me trouvant , quoique si indigne , chargé d'un tel message. Puisse le monde chrétien, si dévoué à Marie et à son culte, oublier tout ressentiment pour se réjouir avec la France à la pensée de cet événement, de ce nouvel hommage rendu à la Reine du ciel, dans la demeure de ses parents bien-aimés! Qui verra sans émotion le berceau de cette nouvelle Eve, le jardin enclos de cette tige de Jessé ? Qui n'aimera les lieux si chers à cette sainte enfance, cette demeure que l'Esprit-Saint visita tant de fois et dans laquelle le ciel contemplait avec amour sa Reine future , Celle qu'il avait ornée de tant de vertus, Celle qui devait un jour faire sa glorieuse parure?
C'est ici , à l'entrée de la Voie douloureuse , à côté de la pierre des holocaustes, qu'est née la Mère du Sauveur des honunes, celle que Dieu avait choisie de toute éternité pour l'associer au sanglant mystère de la Rédemption, pour la placer au pied de l'arbre eucharistique du sang et de la vie , sur le Calvaire. Ainsi le paradis
terrestre avait vu la première Eve , faible et coupable, debout au pied de l'arbre du serpent et de la mort.
C'est sur la terre des prophètes et au pied du trône de David qu'apparaît , après quatre mille ans d'atteute, la femme nouvelle qui devait écraser de son talon la tète du serpent infernal. C'est ici qu'ont dû retentir, à la naissance de cette Vierge des vierges, des voix d'anges et des cantiques célestes , semblables à ceux aui chantèrent à Bethléem : c Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre à tous les hommes de bonne volonté! >
En proclamant dans le monde entier, avec tant de bonheur et de retentissement, le dogme de l'Immaculée- Gonception, le père commun de tous les fidèles, Pie IK, nom glorieux et doux à la fois, appelle ICI, dans ce sanctuaire de Sainte^Anne, les présents, les respects, les hommages et l'amour des chrétiens de toute la terre.
Portés par les flots de la mer sur les rivages de la Palestine, comme aux plus beaux jours de la foi, les heureux enfants de Marie viendront avec empressement de toutes parts ; leur joie sera grande autant que la mienne à la pensée de voir Jérusalem : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi; in domtm Domini ibimus; ils monteront jusqu'au sanctuaire de Marie, et on reconnaîtra les disciples du Christ à leur amour pour sa sainte Mère; illùc enim ascenderunt tribtiSj tribus Domini; ils contempleront l'alliance de Jésus, Sauveur des hommes, avec la fille des rois ; sedes super domum David; ils verront un gage de salut pour le monde racheté , une espérance à l'appui de toutes les autres espérances dans le décret de Dieu qui fait sortir de la poussière et de l'opprobre ce précieux sanctuaire de l'Immaculée-Conception, au moment même où ce dogme, l'amour, l'espérance et la consolation de la terre, vient de sortir, comme un trésor longtemps caché, de la poussière glorieuse et féconde des siècles chrétiens, pour ranimer la foi et la piété des fidèles.
Que la France chrétienne se réjouisse donc, avec une humble et douce confiance» de ce regard de miséricorde que la Reine des cieux a laissé tomber sur elle et qui vient la consoler et la rassurer après tant d'épreuves et de combats. Sa piété filiale , son tendre dévouement au culte de la Mère de Dieu en ont fait la nation chérie de l'Eglise et lui ont mérité ce grand honneur que je viens de dire. Et voilà qu'à l'heure même où j'écris ces lignes, cette France catholique, que l'impiété méconnaît et calomnie, contemple avec admiration et reconnaissance le prince qui l'a relevée de ses ruines et a replacé sur son front sa double couronne de nation chrétienne et valeureuse , agenouillé , avec sa pieuse et noble com* pagne, au sanctuaire de Sainte-Anne d'Auray^ implorant, par l'intercession de la mère de Celle qui donna Jésus- Christ au monde, la force et la sagesse nécessaires pour faire et assurer le bonheur de la France.
En remettant ce sanctuaire de la Nativité et de l'Immaculée-Conception aux mains de la France , dans la personne de son ambassadeur M. Thouvenel, le sultan n'a songé qu'à payer une dette sacrée à la noble et généreuse nation dont la vaillante épée a placé et maintenu son drapeau immortel et chrétien sur les murs de Sébastopol. Mais Celle qui a choisi le Jour anniversaire de sa naissance (le 8 septembre 1855) pour faire un miracle en notre faveur (1) , pour nous donner la victoire, après tant d'épreuves et de combats, a regardé du haut des cieux tous ces peuples de la terre rachetés par le sang de son divin Fils , et elle a voulu remettre entre les mains de sa nation bien-aimée le plus chéri de tous ses autels et de tous ses sanctuaires, en récompense de sa foi et de son amour.
C'est donc à la France, gardienne d'un sanctuaire si
(1) J*ai entenda dire à des officiers supériears d'ane grande valeur et d'an incontestable mérite, que la prise de Malakoff était un fait en dehors des prévisions humaines, et qu^on s'était trouvé en possession de la victoire aa moment où tout semblait, sinon désespéré, au moins fort compromis.
cher au cœur de la Aeine des vierges , qu'il appartient de se réjouir en ce jour glorieux du 8 septembre, à cette fête solennelle de la naissance de Marie et de chanter avec plus de bonheur encore : Nativitas tua, Dei genitrix Virgo, gaudium annnntiavit universo mundo! (Votre naissance^ ô Vierge-Mère de Dieu, a répandu dans le monde entier la plus grande de toutes les Joies!) Oh! qu'il nous soit donné d'entrevoir, dans ce dfon merveilleux de la puissante Vierge-Mère, un nouveau gage de cette force qui. écrase toutes les hérésies , Ja cessation prochaine du schisme oriental qui désole l'Eglise, et la fin des humiliations de Jérusalem ! 1 Fiat pax in virtute tua!