CHAPITRE XXXIX
Visite à ThApiUl Saint-Joseph. — Antoine. — École de jeanes filles arabes. — La femme et TÉglise. — Obstacles et résultats. — Une petite fille de nenf ans. — Le cantique et la rose de Jéricho. — Visite aux religieux franciscains. — Leur demeure et la Casa nova, — Garde d'honneur au tombeau du Christ. — Origine des franciscains en Terre-Sainte. — Leur possession des Lieux-Saints dès les treizième et quatorzième siècles. — Les droits que donne le martyre.
Au sortir du patriarchat, je visitai l'hôpital des sœurs de Saint-Joseph, fondé et dirigé, depuis 1848, parla supérieure EmiUe, venue de Marseille ainsi que ses compagnes, et toutes bien dignes de faire respecter le nom français. Mais, hélas! en petit nombre et pauvrement installées dans un ramassis de masures orientales, encombrées de toutes les misères qu'enfantent, et chez les Arabes et chez les chrétiens , l'ignorance , la saleté et les mœurs du pays, le bien qu'elles peuvent faire est encore trop restremt. On ne saurait trouver dans cette bizarre demeure , dans cette mosaïque de chambrettes, deux pièces au même niveau. Dans une chambre reculée j'allai visiter mon pauvre Antoine. Il avait fallu lui faire l'amputation du doigt, et il l'avait supportée avec un grand courage; tout d'ailleurs annonçait une guérison prochaine.
Ce pauvre drogman m'avoua qu'il lui avait fallu tous
ses sentiments chrétiens pour ne point s'affliger outre mesure d'une telle opération. En effet , tout le courage religieux que sa nature arabe avait puisé dans son éducation d'^toura lui était indispensable pour supporter une telle mutilation , dans un tel moment et à son âge, appelé qu'il était à offrir sur le Calvaire ce petit sacrifice qui allait en demander bien d'autres, tant par l'inaction qui lui était forcément imposée dans la ville sainte, que par le retard que des soins aussi impérieux et aussi suivis allaient apporter à son retour dans son pays. Il me rassura sur son sort le mieux qu'il put, m'affirmant qu'il était l'objet des soins les plus charitables et les
f)lus intelligents. Combien j'eusse été heureux d'avoir à ui offrir quelques ressources. M. le consul , témoin de mes regrets, me promit de s'intéresser à Antoine tout le temps de son séjour à l'hôpital , et de l'aider autant qu'il le pourrait quand le moment serait venu de le renvoyer dans son pays.
Mais ce n'est point aux secours à donner aux malades que se bornent les soins charitables de ces pauvres religieuses, les efforts de ces pieuses femmes. J'allai, au sortir de là, visiter une école de jeunes filles arabes, dirigée par ces mêmes sœurs de Marseille, dans un autre local mieux approprié et un peu plus convenable. Tout y respirait l'ordre, le travail, la propreté. Des enfants de l'âge le plus tendre s'y trouvaient associés à de jeunes filles de douze à quatorze ans, cathoUques pour la plupart, mais non pas sans mélange de différentes communions. J'y trouvai même les enfants de quelques musulmans. Le Turc fanatique seul soustrait ses enfants à l'influence de l'Eglise catholique : il a compris qu'élevée par de tels enseignements , la femme lui échapperait et ne pourrait plus rester sous sa domination, comme une bête de somme ou comme un vil instrument de plaisir. Nous ne saurions trop répéter une telle remarque , et si l'on n'y prend garde, tous ces beaux projets du Hatti- Houmayoun seront à tout jamais une lettre morte. Le
complet et honteux esclavage où la femme est ensevelie en Orient, voilà l'obstacle éternel à tous les beaux projets enfantés par la question orientale, et les pauvres sœurs qui ont consacré leur vie à Tœuvre de ces écoles , si dénuées de tout, font plus pour le bonheur et l'honneur de l'humanité , plus pour la gloire de là France , que tous nos plus grands politiques. C'est de leur enseignement, placé sous le patronage de la Vierge-Mère, que sortiront un jour des filles et des femmes nouvelles, supérieures aux Rachel et aux Esther de la terre des patriarches, parce qu'elles auront été formées sous le saint et glorieux patronage de la Vierge de l'Annonciation et de la Mère de douleurs; parce qu'elles seront dignes de Nazareth et du Calvaire.
C'est ainsi que tout s'enchaîne dans l'œuvre de Dieu ; son royaume est préparer sur la terre par le règne momentwé de l'Eglise ; l'Eglise à son tour , fécondée par le plus saint de tous les amours , l'amour d'un Dieu, rencontre sa plus belle image dans la famille, où le dévouement, l'amour, l'obéissance viennent seconfondre en un seul tout destiné à produire le bien , l'ordre, le mérite, la récompense , le bonheur. 0 hommes! s'est écrié l'apôtre de Jésus , aimez vos femmes comme le Christ a aimé son Eglise! (1) Voilà sans aucun doute la réforme la plus utile, le besoin le plus pressant de l'Orient; c'est donc sans contredit travailler de la manière la plus utile et là plus solide au bien de cette société qui se meurt, que d'implanter ici les vertus oui fécondent chez la femme l'honneur, la liberté et le dévouement.
 Jérusalem , la situation précaire des catholiques, le fenatisme et l'argent des schismatiques ne permettent pas à ces bonnes sœurs d'obtenir des résultats aussi consolants que ceux que j'ai constatés à Smyrne et à Beyrouth; mais j'y rencontrai pourtant, malgré ces
(1) Splies. V, 8».
[rands obstacles, les plus heureux succès sous le rapport le la piété et du travail. Un bon nombre de ces jeunes filles arabes parlaient et écrivaient, presque avec perfection, les langues française, arabe et italienne. On me montra, chose toujours surprenante pour un Européen, une petite fille âgée de onze ans, déjà fiancée à un Arabe de son âge et dont le mariage allait se faire dans trois mois, lorsqu'elle aurait terminé ses classes et sa préparation à la première communion.
"Une autre petite fille de neuf ans était douée d'une beauté si surprenante , que , y compris les sœurs ellesmêmes, chacun s'an^êtait comme en extase devant ce visage éclatant et ces yeux dont le regard dévoilait tour à tour les séductions de l'intelligence et de la douceur. Ainsi, me disai-je, devait être la Vierge-Mère du Christ, la mère du plus beau des enfants des hommes, dans les jours de son enfance, jours heureux qui s'écoulèrent, si doux à sa piété, ici à Jérusalem, entre la maison d'Anne et de Joachim et les autels du Temple. Tous ces enfants me chantèrent ensemble un cantique qui me fit grand plaisir : c'était une paraphrase de VAve, maris Stella, composée et mise en vers arabes par un rehgieux du mont Liban. De là nous allâmes à la chapelle , petite mais bien propre , de l'établissement. C'est une simple et unique voûte, assez basse et à plein cintre, qui prête bien au recueillement. Après avoir adoré le Dieu qui reposait là sur cet autel , à quelques pas de l'autel du Calvaire, j'avisai un petit orgue- harmonium , et, me rappelant la rose de Jéricho éclose sur cette terre des miracles, je fis entendre cette douce mélancoUe du P. Hermann, appelée Rosa mystica, et dédiée à Celle qui protégea sa conversion. Je dirai ici comme saint Augustin: Da amantem et sentit quod dicof Donnez-moi une âme dévouée à Marie, et elle sentira comme moi cet instant de bonheur ! •
Je fis, après cela, ma visite aux religieux franciscains, appelés communément , comme partout ailleûts dans la
Palestine 9 les Pères de la Terre-Sainte. Ils sont installés au nord-ouest de la ville, près du Calvaire, dans la maison appelée Saint-Sauveur, et ils sont chargés du soin de la Casa nova, habitation destinée aux pèlerins et séparée par la rue seulement de leur demeure,. La nécessité qui a contraint ces pauvres reHgieux à dissimuler aux yeux des musulmans, leurs cruels et infatigables oppresseurs, les travaux ou les améliorations de leur couvent, a fait de cette demeure un assemblage insolite de constructions fort bizarres , et lui a donné à l'extérieur l'apparence d'une prison ou citadelle.
Elle se trouve placée au lieu même ou les Assyriens établirent leur camp , où Titus commença ses travaux de siège, et où se réunirent aussi les principaux efforts des croisés. Du haut de la plate-forme du couvent le regard domine l'ensepible de la ville et s'arrête à l'Orient sur la coupole du Saint-Sépulcre, comme l'œil de la sentinelle qui garde la tente de son roi se repose sur le pavillon qui la domine. Cette garde d'honneur, si souvent décimée et couronnée par le martyre, veille avec amour sur le précieux dépôt qui lui a été confié et dont il ne lui reste plus que quelques lambeaux que le monde chrétien de nos jours semble encore dédaigner.
Je vais faire abstraction pour un instant de la vénération toute particulière que m'a toujours inspirée un ordre religieux fondé par le séraphique amoureux de la croix de Jésus , à qui j'ai été voué dans le saint baptême, tout aussi bien que des défauts que j'ai pu remarquer moi-même dans les différentes maisons de cet ordre que j'ai visitées, pour ne dire ici que la pure et entière vérité. Tant de choses contradictoires ont été dites à propos du conflit regrettable qui s'est élevé, ici à Jérusalem, entre l'autorité religieuse du patriarche et les prérogatives des rehgieux , que je crois utile de rétablir certains faits trop facilement oubliés, afin de rendre justice à qui elle est due, et afin surtout de diminuer
la joie que prennent de ce trouble, toujours fort regrettable sans Qoute , les ennemis de la croix et de l'Eglise de Jésus-Christ
Lorsque, au commencement du treizième siècle, et pendant les horreurs du siège de Damiette, Dieu révéla à son serviteur François d'Assise qu'il allait répudier les services des princes croisés et refuser désormais la victoire à leurs armes, devenues moins soucieuses des intérêts du ciel que de ceux de la terre , il inspirait en même temps à un cœur brûlant d'amour pour le Calvaire le samt dévouement qu'il nous faut bien encore admirer aujourd'hui. François d'Assise, accompagné de quelques moines, arrivait dans la Terre-Sainte, et venait offrir à Jésus la pauvreté et le sang de ses frères, pour garder des trésoi-s et des souvenirs que des armées n'avaient pu défendre. Toutes les nations catholiques, et la France en tête , les accompagnèrent de leurs vœux et les soutinrent de leurs aumônes.
Déjà, même avant le milieu de ce treizième siècle y ils avaient recueilli la couronne qu'ils étaient venus chercher en Orient, et ils remportaient la glorieuse pahne du martyre, massacrés jusqu'au dernier, et dans le temple du saint Sépulcre, sur le Calvaire, et sur les rivages de la Palestine, à Ptolémaïs. Comme des guerrielrs qui montent à l'assaut, ils furent aussitôt remplacés par d'autres martyrs; et toujours, quoique vaincus, leur sang commandait le respect à leurs vainqueurs. Déjà, dès cette époque, ils obtinrent des suhans de Gonstantinople, sur l'éghse du Calvaire , sur le mont Sion , sur l'église de Bethléem, des droits dont ils n'ont plus que les titres aujourd'hui. Au siècle suivant, quand Robert, roi de Sicile, et Sanche, sa femme, payèrent au sultan d'Egypte des sommes considérables pour acheter les Lieux-Saints, te Saint-Sîége, qui en prit possession, en confia, le soin aux mêmes religieux Franciscains, qui s'aa étaient montrés si dignes. Nous avons, pour en fiadce foi ^ la bulle Nuper Charissma, de dément Y, datée du 21 novembre 1342, à Avignon.
Dans son Itinéraire, M. de Chateaubriant donne une longue liste de ces incessants martyres , fruit glorieux de l'amour du séraphique François. On sait aujourd'hui que tant de sang versé pour la cause de Jésus n'a fait qu'accroître le zèle des nouveaux martyrs. C'est à ce prix qu'ils ont conquis les droits qu'on voudrait leur ravir aujourd'hui. Sic vos non vobis! Depuis la dernière réunion capitulaire des Frères mineurs , qui a eu lieu en t768, jusqu'à l'an 1856, dans un intervalle de quatre-vingt-huit ans, l'ordre a envoyé au service de la Terre-Sainte dix-sept cent quatre-vingt-dix-neuf religieux, dont mille quatre-vingt-deux retournèrent dans leurs provinces respectives, après y avoir passé le temps qui leur était prescrit, et dont quatre cent quatre-vingtdix-neuf y trouvèrent la mort. En ce jnoment deux cents dix-huit y demeurent encore, prêts à donner leur vie lorsque le service et la gloire de Dieu l'exigeront. On remarque parmi ces morts quatre religieux massacrés par les Turcs, six par les Grecs, cent dix-sept morts de la peste, cinq naufragés. Plusieurs y sont morts en odeur de sainteté, tels que Luigi Sparza, Espagnol, et Charles de Borung, Piémontais.