CHAPITRE LVII
Le Saint'Cénacle* — Heureux jour. — La messe dans la mosquée de Sion. — Les cent cinquante gardiens. — Le cheikh deNebi-Daoud. — Le nouyeaû dieu Bel, — Accusation fausse contre le général Bonaparte. — Saint Louis en Palestine. — Le Saint-Cénacle se referme. — La mort de la sainte Vierge. — Le Cfaamp-des-Morts et la tombe de M. du Coëllosquet. — Puissant attrait des Lieux-Saints. — Les ruines du Tyropoeon.
Nous étions arrivés au dimanche 26 octobre. Jamais journée ne se leva plus radieuse pour moi. J'allais célébrer les saints mystères au Saint-Cénacle, dans le lieu môme où Jésus mangea la Pâque avec ses disciples, où il institua la sainte Eucharistie, où il se montra vivant et glorieux après sa mort, où ses apôtres reçurent l'Esprit qui les transforma en des hommes nouveaux, dignes d'un Dieu ressuscité, et en fk les martyrs de notre foi. Le vieux fanatisme musulman, épouvanté par la victoire de Sébastopol, n'avait plus, en ce beau jour, de mystères impénétrables aux barbares de l'Occident : il m'ouvrait la mosquée qu'il a bâtie sur la montagne de Sion et qu'il tient fermée depuis trois siècles à tous les chrétiens. Le même jour il m'ouvrira encore l'enceinte du Temple, les portes de la célèbre mosquée d'Omar; et ses mollahs, cadis, derviches, placés sur deux rangs, salueront, la main au front et la rage dans le cœur, le consul de France , précédé de ses cawas et introduisant un
pauvre prêtre catholique dans ce terrible sanctuaire qu*on ne pouvait jusque-là regarder de trop près sans s'exposer à la mort,,.
Mais qu'était pour moi l'enceinte si intéressante du Temple à côté des délices de la montagne de Sion? Rien ne pouvait égaler dans mon âme la joie de dire la sainte messe et de communier dans le lieu même où Celui qui aima les siens jusquà la fin institua pour tous le testament de son amour. J'allais avoir le bonheur de prier sur un terrain plus pur que celui d'Abel, puisqu'il avait servi d'autel au Juste des justes ; sur la montagne même où le premier de tous les pontifes, le vrai Melchisédech, avait consacré le pain de vie, le calice du salut; dans le Saint des Saints le plus redoutable de tous, puisqu'il avait vu s'accomplir les figures de la loi ; là où le véritable Agneau pascal , le vrai Isaac , avait , dans sa puissance et dams son amour, perpétué jusqu'au jour éternel le sacrifice de sa mort et de sa charité.
0 saintes joies de la première communion, vous qui vivez si longtemps dans les cœurs fidèles , rentrez dans l'âme d'un pécheur indigne , à gui Dieu accorde en ce jour une si ^ande faveur*! 0 jour mille fois béni où pour la première fois je célébrai les saints mystères, je retrouve ici , mais à un suprême degré , les douces préoccupations, les pieuses émotions du jeune prêtre qui monte pour la première fois à l'autel offrir la victime trois fois sainte et prier en tremblant pour lui et pour tous^ceux qu'il aime. J'entends et j'écoute, avec plus d'jattention que jamais, les paroles du Maître, dotix et humble de cœur , qui veut , pour célébrer sa Pâque , un cénacle grand et orné où il puisse reposer un instant avec ceux qui ne sont plus ses disciples , mais ses amis^ recevoir leurs dernières caresses, leur dire encore une fois combien il fait bon reposer sur son cœur, leur parler du jour étemel où ils boiront avec lui de ce fruit de la vigne dans le royaume de son Père, Oh 1 que je voudrais voir ici, autour du Cénacle de Sion, toutes les splendeurs
de la Fête-Dieu, ce magnifique triomphe de l^Eucharistie chez les - peuples catholiques ! C'est de ce Cénacle eti effet qu'est parti, pour embraser le monde, ce feu divin que le Christ apporta sur la terre , cet amour pluâ fort que la mort et qui répond à l'amour de Celui qui a donné au monde , en mourant , la plus grande preuve que Fon puisse jamais donner de son amour. C'est bien ICI, en vérité, la sainte origine de toutes les grandes choses qui se sont accomplies par les apôtres et de toutes les merveilles qui s'accomplissent encore aujourd'hui dans l'Eglise, puisque c'est dans la sainte Eucharistie qu'est la vie et la force du chrétien ; puisque c'est dans la participation à ce mystère que la vierge chrétienne, dévouée au soulagement des misères de ce monde, puise l'aliment des pieuses aspirations de son âme ; puisque c'est dans la sainte Eucharistie que le missionnaire, errant dans les solitudes sauvages des bois et des montagnes , à des milliers de lieues de sa patrie, trouve la force de ne rien regretter et même de ne pas reculer devant le martyre. Comment pourrai-je jamais reconnaître la faveur mille fois insigne que Dieu m'accorde en ce jour de consacrer le pain des élus et le calice du sang, au lieu même où Jésus prononça ces puissantes et redoutables paroles : « Prenez et mangez : Ceci est mon corps!!! Prenez et buvez: Ceci est riion sang!!! -p
Comme il s'agissait d'un grand triomphe remporté par la France sur le fanatisme de Mahomet, toute la colonie française voulut m'accompagner et, avec quelques religieux portant un autel destiné à là célébration des saints mystères, nous sortîmes dès le conraiencement du jour par la porte de Sion. Une même joie remplissait tous les cœurs de la petite caravane , parce que tous gfUaient communier à cette messe que j'avais le bonheur de dire en ce beau jour et en ce saint Ueu.
A peine sommes-nous hoi*è de la porte de Sion, que la mosquée qui recouvre le Saint-Cénacle et le tombeau
de David se présente devant nous de toute sa hauteur et que les gardiens qui nous attendaient nous en ouvrent les portes. Il ne reste plus rien que de bien informe de l'antique Cénacle et du couvent des religieux e.Npulsés de \k il y a trois siècles, en i560 , par les Musulmans, qui consacrèrent le tout à leur prophète, ainsi que le couvent qui y est adjacent. L'édifice principal a été bâti en pierres de taille solides par Godefroy de Bouillon, qui en avait fait don à des religieux Auguslins, chargés de la prière en ce lieu. Aujourd'hui c'est une tribu des plus fanatiques et qui n'admet aucun étranger dans son sein, qui est préposée à la garde de ces Ueux,
Nous franchissons l'entrée et nous parvenons dans une cour intérieure, à gauche de laquelle se trouvent deux salles en forme de péristyle, au rez-de-chaussée et communiquant entre elles, La dernière de ces pièces est un carré au milieu duquel se dressent plusieurs giosses colonnes rondes et toutes nues qui supportent l'étage supérieur. On dirait une église dans laquelle on a construit des appartements et placé un premier étage. Le pavé se compose de grosses dalles, et ces colonnes le partagent en deux nefs, dans le sens de sa plus grande longueur, qui peut être de douze à quinze mètres. L'angle le plus reculé à droite est indiqué comme le heu même où Jésus était à table avec ses disciples. C'est là que les religieux préparent l'autel et les ornements qui serviront au sacrifice. Les Musulmans se tiennent avec respect à la porte d'entrée, au nombre de huit ou dix, ne permettant à personne de passer et de troubler cet instant de recueillement et de prière. Dans l'angle opposé à Tautel ^ se trouve la porte et l'escalier du harem , installé au piremier étage; une petite fille de dix à douze ans, attirée par la curiosité, en est descendue et se cache derrière le pilier, afin d'observer ce qui va se faire. Les Turcs lui font signe de se retirer; mais elle insiste, et demeure maîtresse de la placé. Tout ceci se passe pendant que
je me prépare au saint sacrifice, et je demande à Dieu de prendre pour lui et d'amener un jour à sa foi cette âme qui va assister par curiosité et sans le comprendre^ au sacrifice de sa Rédemption, et qui, dans son ignorance , est moins coupable sans doute que tant de chrétiens instruits et négligents, dont la conduite pendant les saints mystères est fort au-dessous de la dignité extérieure et des égards respectueux dont je suis entouré par ces Turcs qui m'ont ouvert leur demeure.
Ce grand acte, accompli le jour même du Seigneur et sur la montagne de Sion, sera, je le demande à Dieu, un des çlus consolants et des plus durables souvenirs de ma vie. Il fallut bien m'arracher à cette douce contemplation, dans laquelle il me semblait voir Jésus et ses apôtres, et, malgré la respectueuse et imperturbable patience avec laquelle ces bons Turcs attendaient la fin de mes prières, me décider à donner le signal du départ. Mais les hôtes de la maison n'entendaient point nous laisser partir ainsi: il fallut entrer dans leur salon et faire honneur à leur café et à leurs tchiboucks. Là nous apprîmes, après les compliments d'usage, que ces gardiens de la mosquée et du tombeau de David, tous logés dans cette vaste et multiple demeure, qui a l'aspect d'un village ou au moins de plusieurs maisons de ferme réunies, étaient au nombre de cent cinquante, tous descendant en ligne directe d'un vieillard presque centenaire, chef de cinq générations , et qui en ce moment était retenu dans son lit par la fièvre. Ce nombre de 450, dans un tel lieu et pour la garde d'intéfêts si divers, me rappelait involontairement les cent cinquante cavaliers chrétiens que devaient fournir. à Godefroy les religieux Augustins, à qui il avait, moyennant cette redevance, fait don du monastère et de l'église.
La renommée prête à cette tribu des scènes sanglantes et cruelles accomplies par le fanatisme dans ces lieux mystérieux et impénétrables. Dès derviches, des sectateurs de l'insensé et farouche Hakem, invoqué encore
aujourd'hui par les Druses, des aventuriers toujours bien accueillis dans ce sanctuaire, ont pratiqué ici d'incroyables et sanglantes superstitions, semblables en tout point, par leurs horreurs, à celles que la Chino et le Thibet ont révélées à nos missionnaires, et dont ils ont souillé des Heux où le divin Maître , doux et humble de cœur, a légué aux hommes le testament de son amour. Qu'on ne s'étonne point pourtant qu'il m'ait été permis de célébrer les saints mystères dans une mosquée et dans un lieu profané par de telles horreurs. L'Eglise a depuis longtemps reconnu et décidé qu'il ne pouvait pas y avoir prescription contre de tels sanctuaires et que la profanation ne pouvait atteindre ces Lieux que le divin Jésus avait voulu sanctifier.
Pendant que la conversation s'animait à l'aide des interprètes, tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer le vieux centenaire, le chef de la famille, soutenu par deux de ses petits-fils. Sa taille était ordinaire, mais sa figure accentuée et sa barbe blanche lui donnaient un air à la fois solennel et sauvage qui en imposait. On l'appelle El cheikh Mohammed Der^iscJh el Dojani el Danoudi, ou simplement le cheikh de Nebi- Daoud, c'est-à-dire le chef derviche préposé à la garde du tombeau de David. Il s'excusa sur la fièvre qui l'avait empêché de venir au-devant de nous, et vint s'asseoir à mes côtés. Je ne pouvais détourner les yeux de cette . figure étraiige , où je croyais démêler plus de méchanceté et de ruse que de bonhomie. Je songeai à toutes les richesses que les fables populaires racontent du tombeau de David et de Salomon, recouvert par une simple dalle, et dans lequel les sultans de Constantinople envoient jeter chaque année de riches présents, des tapis, des schals, des pierres précieuses, etc. Chaque fois et cette foi», seulement, on soulève la dalle, on y jette les présents, et si quelque téméraire, dit-on, osait y pénétrer, il paierait de sa vie tant d'audace; il serait dévoré par les flammes et ne sortirait point vivant du sépulcre.^ Assurémeot le
vieux sacripant que j'ai devant moi est plus en état que les sultans de Gonstantinople de dire ce que deviennent leurs présents, et un nouveau Daniel mettrait aux abois ce vieux pontife du dieu Bel. Mais j'ai à profiter de l'occasion unique qui se présente et à lui demander quel(|ue chose qui m'intéresse davantage.
Dans le premier volume de son pèlerinage à Jérusalem, ch. xxvn, Mgr Mislin, prélat autrichien, accuse Napoléon 1er, alors le général Bonaparte, d'un propos que cet auteur n'a pas inventé sans doute, pas plus que d'autres écrivains qui ont cru devoir le répéter, mais dont l'inventeur est peu connu , parce que la calomnie affecte toujours des allures qui ne supportent pas la lumière. Il est fâcheux que ce prélat n'ait pas cru devoir se mettre en garde contre une telle insinuation, quelle qu'en soit l'origine ; il n'eût point laissé percer d'intempestifs regrets, qu'il montre d'ailleurs chaque fois qu'il est question de l'influence du nom français en Orieùt. Pourquoi l'Autriche, qui lui semble le salut du monde, s'inquiète-t-elle tant, ainsi que je l'ai raconté à propos dû prince Maximilien, du drapeau français qui flotte sur . le Cârmel et qui est honoré encore aujourd'hui des sympathies des chrétiens de la Palestine? Au milieu des infinies et inextricables difficultés de tout genre que l'esprit révolutionnaire a accumulées en Italie et dans le monde entier , quel intérêt Mgr Mislin peut-il avoir à présenter, tantôt à Malte, tantôt à Rome, sous des couleurs un peu fiwcées et trop rouges, comme celles des héros de la Convention , nos généreux et vaillants soldats français , aujourd'hui gardiens au moins aussi respectueux du chef de TEglise que ne le seraient les Autrichiens une fois installés sur la place du Vatican? Je lui pardonne volontiers ses indignations fréquentes et ses sarcasmes contre M. de Lamartine, qui, après avoir visité la Terre-Sainte, en a parlé comme s'il ne l'avait vue que du fond de son cabinet. Mais si la vieille et chrétienne gloire du nom franc trouble le sommeil de ce prélat, qu'iUongé, par un retour
de conscience, que quand FOccident tout entier vient de se lever contre le schisme de Pholius, durant ta guerre de Crimée, l'Autriche est le seul drapeau chrétien, la seule puissance de premier ordre qui n'ait, point paru sous les murs de Sébastopol. Qu'on me pardonne d'être un peu susceptiple en ce moment. J'ai toujours été froissé par quelque insinuation pénible chaque fois que le nom français est tombé de la plume de cet écrivain. Le lecteur jugera, cette fois entre autres, combien est in* juste sa préoccupation anti-française.
Après avoir, en d'autres passages, nié à Saint-Jeand'Acre le talent militaire de Bonaparte, 'repoussé ou au moins contesté à JaflFa soti abnégation héroïque en face des pestiférés , Mgr Mislin dit , en parlant du couvent de Ramla, entre JafTa et Jérusalem : « Quelques soldats français, morts à Ramla, y fuient ensevelis parmi les vieux sépulcres des chevaliers de la croix. 3> Il emprunte ces paroles à la correspondance d'Orient, qui a le tort à ses yeux d'être ui;i peu trop française; aussi se hâtet-il bien vite d'ajouter : « Ainsi les Français, ces fils des Croisés, arrivent à une journée de Jérusalem, et ils ne daignent pas même la visiter. Jérusalem n'entre pas dans ma ligne d'opération , répondit Bonaparte à quelqu'un qui lui proposait d'aller jusque dans la Ville^ Sainte. Saint-Jean-d'Acre, ajoute Mgr Mislin, fut comprise dans sa ligne d'opération, et nous savons comment cette opération a réussi. j>
Or, voici la vérité sur une anecdote aussi exacte et si peu bienveillante. Dans notre conversation au Cénacle, ce vieux Mohammed vint à nous parler, à l'occasion de Sébastopol, du respect qu'il avait depuis longtemps pour la valeur française, dont il avait pris des leçons, et qu'il avait fort bien connue dans sa jeunesse. Il nous raconta en riant et sans rancune la vigoureuse charge qui lui avait labouré les talons au mont Thabor, ce qui ne le rajeunissait pas d'un bon demi-siècle; et enfin, avec un certain orgueil, il daigna nous apprendre qu'il avait eu
rhonaeur à celte époque de commander à Jéru§alemr Profitaot bien vite d'une circonstance ausâ inattendud ^ d'une aussi belle occasion de connaître la vérité ^ je lui fis cette question : «; J.e n'ai jamais compria que Bonaparte et ses soldats fussent venus si près de Jérusgdera sans y entrer au moins un instant pour y prier, -r-r Ce n'est pas leur faute, me répondit aussitôt le vieiyx Mohammed. Je savais qu'ils le désiraient tous beaucoup, et ils ne me le laissaient pas ignorer. Bong^parle luimême m'écrivit pour me demander de venir seul et sans armes, avec quelques officiers, visiter le Saint-Sépulcre. - — Eh bien 1 lui dis-je , qu'avez-vous répondu ? — Voici, me dit-il avec vivacité, ce que je lui écrivis : Si tu ^iens ici avec trente mille hommes , il faudra tien que je te laisse entrer; mais si tu es seul, tu n'entreras jamais. » Mohammed ajouta qu'une telle réponse lui était dictée par son devoir, que la garnison qu'il commandait était en état de se bien défendre, et son récit, écouté avec respect par une vingtaine de Turcs là présents , était visiblement appuyé d'une approbation générale •
J'étais heureux qu'une occasion aussi inattendue m,' eût mis en état de si bien connaître la vérité, et je crus même comprendre ce que dut souffrir, si près des Lieux- Saints, celui qui allait bientôt quitter ces rivages pour rendre à la France sanglante et éperdue ses temples éj ses autels. Mgr Mislin a-t-il songé qu'un roi de France, que l'Eglise a placé au nombre des saints, et qui avait quitté l'Europe, lui, en qualité de croisé et avec l'intention par conséquent de comprendre Jérusalem dans son plan d'opération, a été, à son grand r^ret, piivé aussi du bonheur de voir Jérusalem, où il était pourtant invité à venir , et cela par les infidèles eux-mêmes, habitués à vénérer sa personne royale? Ce pieux monarque, qui donna dans la Galilée tant d'exemples d'édification et de piété, dut, à son grand regret et sans scandaliser personne, se résigner à ne point voir k Ville-Sainte, dont il était si peu éloigné.
Voici comment rhistorien des croisades rapporte ceci dans son Tome iv, livre xvi: « Louis IX visita plusieurs fois la montagne du Thabor, le village de Cana, se rendit en pèlerinage à Nazareth. Le sultan de Damas, qui recherchait toujours son alliance^ l'invita à venir* jusqu'à Jérusalem: ce pèlerinage aurait comblé les vœux du pieux monarque ; mais les barons , et surtout les évêques , lui représentèrent qu'il ne lui convenait point d'entrer à Jérusalem comme simple pèlerin , et qu'il était venu en Orient non pas seulement pour visiter, mais pour -délivrer le saint Tombeau. Ils ajoutaient que les princes de l'Occident qui à l'avenir prendraient la croix , croiraient ,. à son exemple, avoir rempli leur serment en visitant la Ville-Sainte , et qu'ainsi la dévotion des croisades n'aurait plus pour objet la délivrance du sépulcre de Jésus- Christ. Louis IX se rendit aux représentations des prélats, et con^^entit à ne point voir alors Jérusalem, dans l'espoir d'y entrer un jour les armes à la main. Mais celte espérance allait bientôt s'évanouir, et Dieu ne devait plus permettre que la Ville-Sainte fût arrachée au joug des infidèles. » Dieu avait en effet rejeté le concours des princes de l'Europe , et sa miséricorde à l'égard de la Judée était ajournée pour de longs siècles. Les deux croisades de saint Louis donnèrent acte au monde des droits et des devoirs de Tépée de la France à l'égard des Lieux-Saints; elles montrèrent aux rois chrétiens, la première comment ils doivent supporter le malheur, et la seconde comment ils doivent mourir.
Lorsque je sortis du Saint-Cénacle , les portes se refermèrent sur moi, et depuis ce. jour, hélas! le fanatisme a repris son empire et elles ne se sont plus ouvertes , ainsi que celles de la mosquée d'Omar, à aucun chrétien, même au légat apostolique
A quelques pas de là, toujours sur le sommet de la montagne de Sion et un peu incliné vers le sud-est, on voit un amas de pierres et de ruines. C'est le lieu jadis occupé par la maison où mourut la sainte et auguste
Mère de Dieu, la sainte Vierge* Je m*y prosternai et invoquai de nouveau celle que l'Église a pnoclamée Immaculée et exempte de la souillure originelle, celle dont j'avais déjà visité la sépulture à Gethsemani et que son divin Fils n'a pas abandonnée à la corruption du tombeau .
Quelques écrivains se sont demandé si la sainte Vierge n'était pas morte à Ephèse; mais le texte du concile d'Ephèse, qui a donné lieu à ce doute et dont les historiens ne nous ont laissé qu'un fragment, n'est pas achevé, et la partie que nous ne connaissons point peut donner lieu à bien des interprétations toutes différentes et même à un sens entièrement opposé. Il n'est pas hors de propos assurément de supposer que saint Jean ait amené avec lui à Ephèse, dans un voyage quelconque, Celle que Jpsus lui avait ordonné en mourant de protéger et de vénérer comme sa mère; mais, lorsque cet apôtre vint se fixer dans cette même ville, la sainte Vierge, qui eût été alors âgée de plus de quatre-vingts ans , n'était déjà plus très-probablement. Une vie aussi longue eût laissé bien des souvenirs dont quelques-uns seraient arrivés jusqu'à nous. Ce n'est point d'ailleurs une tradition nouvelle que celle qui nous apprend que, avant de mourir, les apôtres connurent la glorieuse A^oraption de Marie. Saint Jean Damascène parle de cette croyance populaire.
Et comment un autre lieu sur la terre aurait-il eu plus d'attrait pour cette Reine des martyrs que les lieux témoins des douleurs, àe% dernières paroles et des derniers regards de son Fils ! Comment eût^elle abandonné une terre sur laquelle accouraient avec empressement les nouveaux chrétiens, les. nouveaux disciples de ce Fils bien-aimé ! L'Evangile, il est vrai, est muet sur tous ces détails ; il semble avoir réservé pour Celle qui écrasa la tête du serpent les plus riches trésors de la tradition, comme s'il plaçait sous sa tutelle cette arme puissante de l'Eglise. De là vient qu'il est si sobre de détails sur la
ibmme admirable donnée comme modèle dliumilité, de dévouement, de sacrifice et de modestie à toutes les femmes chrétiennes !
Entre le Cénacle et la porte de Sion , et du côté du chemin de Beethlehem, un champ de sépulture, abandonné et ouvert à tous les passants, comme les Champs^ des^Mortê chez les Turcs, renferme quelques sépultures catholiques , et appartient aux religieux latins, qui attendent en vain quelques pieuses ressources et aumônes qui leur permettent de les enclore. Aussi les pierres plates qui recouvrent ces tombeaux sont-elles brisées, foulées aux pieds et injuriées par les passants. Un saint respect ne devrai t-il pas entourer ces cendres chrétiennes, à qui a été accordé le grand honneur de reposer sur la montagne de Sion , là où fut déposée TArche sainte, -et où Jésus institua l'Eucharistie de nos saints tabernacles?
Je cherche, avec des larmes dans les yeux et une profonde vénération dans le cœur , la pierre tumulaire qui doit recouvrir d'une inscription latine et chrétieane la dépouille mortelle, enfouie dans cette terre sainte j d*un de mes concitoyens les plus honorables, distingué en tout temps par sa piété et par les saintes œuvres d'une douce et inaltérable charité. M. le comte du Coëtlosquet, de Metz, avait toujours désiré couronner sa vie pieuse par une visite au tombeau de Notre-Seigneur. Dans le courant de l'année 1852, il se cheisit pour. compagnon de voyage un saint prêfere de la roême ville , et parcourut avec lui tous les lieux de la Palestine illustrés par la présence du divin maître. Un soir qu'il rentrait de sa course à Saint-Jean du Désert et àBeethleheai, pour dîner chea Mgr Valerga-, il fut pris des premiers accès d'une fièvre qui devait mettre le comble à ses pieux désirs-eft l'ertiportarft au; tombeau, à la suite des privations et des- fatigues de son pèlerinage. JN'ayant jamais été HMirié, d'un âge un* peu avancé, et sans autres liens de parenté que des frères aussi considérés et. aussi pieux que lui, il s'était constamment préoccupé du désir
et des moyens de faire une sainte mort- Que pouvait-U demander à Dieu de plus précieux que de terminer sa sainte vie sur cette montagne de Sion, image de la céleste patrie? Dieu, qui connaissait sa piété, avait prévenu les désirs et la prière de son cœur. Agenouillé sur sa tombe, je demandai.de mépriser comme lui les vanités de ce monde et de n'estimer que les biens dont la valeur ne change pas, même au jour de. la mort et en face de l'éternité.
Ainsi cette terre prophétique et sanctifiée de Jérusalem, en dépit des souillures qui la profanent, en dépit de l'abandon où la laissent les peuples chrétiens , a toujours eu et aura toujours la puissance de réveiller la foi et d'attirer les cœurs. Nue et désolée, le touriste n'a rien à lui demander, rien à y voir ; mais au fond de cette poussière, il y a un attrait qui saisit le pécheur et un charme qui séduit la piété. Qu'il me soit encore permis, afin d'appuyer cette importante vérité par de nouveaux témoignages, d'en demander quelques autres exemples -à l'histoire. Nous avons dans l'historien Michaud,^à propos de cette ferveur des pèlerins , un exemple dans lequel le nom de Metz , notre commune patrie à M. le comte du Coêtlosquet et à moi , se trouve mêlé et daps lequel, en même temps, des souvenirs intéressants reportent à des distances bien éloignées la vertu dont je parle, et vont même jusqu'à attribuer à un pèlerinage en Terre-Sainte la puissance d'effacer tous les crimes.
€ Plusieurs années après la mort de Frotmond, Censius, préfet de Rome , qui avait outragé le pape dans l'église de Sainte -Marie-Majeure, qui l'avait arraché aux autels et précipité dans un cachot, n'eut besoin, pour être absous de ce grand sacrilège, que d'entreprendre le pèlerinage de la Terre-Sainte. Le comte d'Anjou, Foulques de Nerra , qui vivait dans le môme siècle , était accusé d'avoir fait mourir sa première, épouse et de s'être plusieurs fois souillé du sang innocent. Poursuivi par la haine publique et par le cri de $a propre conscience , il
lui semblait que les nombreuses victimes immolées à sa vengeance ou à son ambition, sortaient de leurs tombeaux pour troubler son sommeil et lui reprocher sa barbarie. Afin d'échapper à ces cruelles images qui le suivaient en tous lieux, Foulques quitta ses états et se rendit en habit de pèlerin dans la Palestine. Les tempêtes qtfil essuya dans les mers de Syrie lui rappelèrent les menaces de la colère divine , et redoublèrent Fardeur de ses sentiments pieux. Lorsqu'il fut arrivé à Jérusalem, il parcourut les rues de la Sainte-Cité, la corde an cou, battu de verges par ses serviteui's, et répétant à haute voix ces paroles : « Seigneur , ayez pitié d'un chrétien infidèle et parjure, d'un pécheur errant loin de son pays. î> Pendant son séjour dans la Palestine, il distribua de nombreuses aumônes, soulagea la misère des pèlerins et laissa partout des souvenirs de sa dévotion et de sa charité.
D Les chroniques contemporaines se plaisent à raconter la fraude pieuse à l'aide de laquelle Foulques trompa les Sarrasins pour être admis en présence du Sépulcre de J;-C. Les mômes chroniques ajoutent qu'en se prosternant devant le saint tombeau , il en détacha furtivement une pierre, et qu'il revint en Occident chargé de ce précieux larcin. Rentré dans ses états, il voulut avoir sous les yeux une image des lieux qu'il avait visités, et fit bâtir, près du château de Loches, une église semblable à celle de la Résurrection. C'est là qu'il implorait chaque jour la clémence divine; mais ses prières n'avaient point encore fléchi le Dieu de miséricorde. Bientôt il sentit renaître dans son cœur le trouble qui l'avait si longtemps agité. Foulques se mit en roule une seconde fois pour. se rendre à Jérusalem, où il édifia de nouveau les fidèles par les expressions de son repentir et les austérités de sa pénitence.
3) Revenu en Europe par l'Italie, il délivra le souverain pontife d'un ennemi formidable qui ravageait l'Etat romain. Le pape récompensa son zèle,' loua sa dévotion et lui donna l'absolution, de tous ses péchés. Le noble
pèlerin revint enfin dans son duché , rapportant avec lui une foule de reliques dont il orna les églises de Loches et d'Angers. Dès lors il s'occupa, au sein de la paix, de faire bâtir des monastères et des villes, ce qui lui acquit le surnom de grand édificdteur. Ses services et ses bienfaits lui avaient mérité les bénédictions de l'Eglise et celles des peuples, qui remerciaient le ciel d'avoir rappelé leur prince à la modération et à la vertu. Foulques semblait n'avoir plus rien à craindre de la justice de Dieu ni de celle des hommes; mais tel était le cri de sa conscience et le tourment de son âme agitée , que rien ne pouvait le défendre contre ses propres remords , et lui rendre la paix qu'il avait cherchée deux fois près du tombeau de Jésus-Ghrist. Le malheureux prince résolut de faire un troisième pèlerinage à Jérusalem. La Palestine le revit bientôt arrosant de nouvelles larmes le Tombeau de Jésus*Christ et remplissant les Saints-Lieux de ses gémissements. Après avoir visité la Terre-Sainte, et reccommandé son âme aux prières des anachorètes chargés de recevoir et de consoler les pèlerins, il quitta Jérusalem pour revenir dans sa patrie, qu'il ne devait plus revoir. Il tomba malade et mourut à Metz. Son corps fut transporté et enseveli au monastère du Saint- Sépulcre, qu'il avait fait bâtir près de Loches. On déposa son cœur dans une église de Metz, où Ton voyait encore, plusieurs siècles après sa mort , un mausolée qu'on appelait le tombeau de Foulques, comte d'Anjou.
» Parmi les pèlerins renommés de ce siècle , on cite encore Robert , duc de Normandie , père de Guillaumele-Conquérant. L'histoire l'accuse d'avoir fait empoisonner son frère Richard. Le remords le conduisit dans la Terre-Sainte; il partit accompagné d'un grand nombre de chevaliers et de barons, portant le bourdon et la panetière, marchant les pieds nus et couvert du sac de la pénitence, Robert mettait, disait-il, beaucoup plus de prix aux maux qu'il souffrait pour Jésus-Christ qu'à la meilleure Tille de son duché. Arrivé à Conslantinople ,
.il dédaigna. l^i luîte et les,préiijeiits de .VQïnper^MX, et Ipari^t à ia, .cour, comirie Je plus simple des pèlerin;?. Etant .tombé malade dans l'Asie mineure, il refusa le service ,de§ chrétiens de sa. suite, et se fit porter. par des Sarra- ^n^. dans u^ie litière. Un pèlerin de Normaaidie l'ayant reoconjtrôy lui demanda s!il avait des ordres à lui doan^ pour . Sjon pays, a Va dire à mon peuple, lui dit le d|ic,
aue lïU.as vu un prince chrétien porté au paradis par es diables. ï> Lorsqu'il arriva à la porte de Jocusaleii), jl y 'trouva une foule de pèlerins qui n'av-aient pas de quoi payer le tribut aux infidèles ; ils atlendaieplt l'arrivée de quelque riche seigneur qui daignât^ par ses. aumônes, Jeur ouvrir les portes de la Ville-Sainte. Robert paya
Îour chacun deux une pièce d'or,. et les suivit, d^ns érusalem, au milieu des acclamations dçs chrétiens. Pendant son séjour, il se fit remarquer par sa dévQtion et surtout par sa charité qui s'étendait jusqu'i^qx ia&dèles. Comme il revenait en Europe, il nioujnutà.Nicée en Bithynie, ne s'occupant que des relique^ qi^'il d.ppQTtait de la Palestine, et regrettant de n'avoir pas.ûpi ^ jours dans la Sainte-Cité. . .
i> Le plus grand bonheur pour les pèlerins, celui .qu'ils .demandaient au ciel comme la récompense de Leui^ travaux et de leurs fatigues, était de mourir comi{ie Jésus-Christ j dans la Ville-Sainte. Lorsqu'ils se présen- .taient devant le Sépufcre du Fils de Dieu, ils avaient coutume de faire cette prière : « Vous qui êtes mort pour nous et qui fûtes enseveli dans ce saint lieu, prenez pitié de notre misère, et retirez-nous aujourd'hui de cette vallée de larmes- > ... . 3> L'histoire, p*rle d'vm chrétien né dans le territoire d'Autun, qui, arrivé à Jérusalem, chercha la mort dans l'excès du jeûne et des mortifications. Un jour il resta longtemps en prières sur.la.montape des Oliviers, Iqs yeux et les br^s levés, vers le ciej, où Dieu semblait l'appeler à lui. l^orsqu'ilfut rentré dans l'hospice des pèlerine, il. s'écria trçis .fipîs: f GJoMC.à.toi^ Sdgneur! p
et mourut subitement à la vue de ses compagnons , qui ne pouvaient assez admirer le miracle.de son trépas. %
Jérusalem n'a rien penlu de sa puissance et de ses attraits. Malgré Rndifférence de nôtre siècle, elle appelle encore leis justes et les pécheurs. On remarquera que je n'ai point accusé la piété de mon compatriote, M. le comte du C<>ètlosquet , d'avoir recherché ou demandé la mort : il était trop éclairé pour tenter Dieu. Mais je sais par de précieux témoignages recueillis à Jérusalem , que dans son grand respect pour la volonté sainte du Dieu crucifié, qui lui demandait, sur la montagne de Sion même, le sadriflce de sa vie, il a éprouvé une grande consolation, et qu'il a considéré ce décret admirable du ciel comme une grande faveur. Bienheureux ceux qui meurent ainsi dans le Seigneur !
Après l'accomplissement de ce devoir, je descendis vers la maison de Caïphe , et j'arrivai aussitôt à franchir la vallée du Tyropaeon ou des Fromagers, qui sépare le Temple de* la montagne de Sion. Quand je ftjs parvenu au fond de cette vallée , je traversai des monceaux de ruines entremêlées de végétation , et quoique dépourvu de monture, je me trouvai bientôt dans la même impossibilité que Néhémie, attendu qu'il devient difficile de trouver où mettre le pied. Nous allâmes droit à l'angle sud-ouest du Temple, où nos regards étaient attirés par Tamorce ou naissance de l'arche d'un pont magnifique qui reliait le Temple à la ville de Sion , en passant par dessus cette vallée. Ce qui reste dé l'intrados et des voussoirs a suffi à M. de Saulcy pour décrire parfaitement le pont tout entier. Les dimensions d'un pareil ouvrage, dît ce savant , sont imposantes et dénotent des connaissances architectoniques fort développées. C'est donc encore une fois de plus, comme à propos des ruines de Baalbek, comme à propos des grandes assises des murs de Jérusalem, comme à proposr du grand aqueduc de Salomon , l'occasîofi d'émettre un doiue sérieux sur les progrès des siècles modernes en architecture . Et pour
augmenter Fadmiration , ou au moins Tétonnement, à propos des immenses constructions de cette époque, ajoutez ce que nous lisons au III« Livre des Rois, ch. vi, v. 7 : c Tandis que s'élevait ce monument (le Temple de Salomôn), composé de pierres polies et parfaites, on n'entendit le bruit d'aucun marteau, d'aucune hache, ni d'aucun instrument de fer. > L'historien Josèphe nous apprend que ce pont rattachait le plateau du temple au Xistm: c'est ainsi qu'on nommait la place publique ou forum, dans laquelle s'agitait la population quand elle tenait ses assemblées. Près de là nous passons encore une fois devant le Morharby , ce réduit soHtaire où vont pleurer les Juifs et dont j'ai déjà parlé.