‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 24 sur 63 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

Analhot, — Querelle et réception. «— Latroun ^ Emmaût. — Les plaines de Ramla. ^- Aventare. — Ramia» — La tour et la légende des quarante martyrs. — Dernière course à chevirl. —'Le chemin de fer de M. de Rotschild.

— Sol et végétation. — Jaffa et ses vieux souvenirs. — Côte inhospitalière*

— L'Algérien et le certificat. — Population de la ville. — Séparation*

Ce qui peut arriver de moins fâcheux, dit-on, aux voyageurs avec ou sans escorte qui traversent ces montagnes, c'est de n'y rencontrer personne. Nous marchons péniblement sur ces roches brûlantes, plus dangereuses encore par leurs reflets .pour les yeux aes passants que pour les pieds de leurs chevaux. Je serais très-heureux en ce moment de retrouver les, traces du chemin que suivit Jésus avec les deux disciples qu'il arrêta à Emmaûs et dont il brûla le cœur avec quelques mots tombés de sa bouche divine sur la question, encore vivante aujourd'hui, de la divinité du Messie. Mais, hélas! dans l'état où sont tous ces lieux il faut y renoncer, et rien ne saurait aider le pèlerin dans de semblables recherches. Comment d'ailleurs oser s'arrêter dans ces solitudes?

Il le fallut bien pourtant, et je dus consentir à le faire dans un village perdu de ces montagnes, qui est, dit-on, l'ancienne Keriat-Yeharim (Jos. xv; 9) et que

qiielques**uns appellent Ânathot^ à cause d'une égliàe qui esL encore là et que les Croisés avaient élevée en l'honneur du prophète Jérémie. C'était la seule halte possible pour nous et nos chevaux qui commençaient déjà à soufinr de la soif. Une fontaine qui se trouve à l'entrée du village faillit encore nous attirer de graves ennuis. Une femme qui puisait de l'eau refusa * d'en offirir à un de nos soldats qui lui en demandait, parce qu^il s'était avili jusqu'à escorter un chrétien. Notr^ soldat , pour la punir, se mit en devoir de la frapper. E31e s'enfuit en poussant des cris affreux , et le chef de l'csccHle se crut obligé de mander le chef du village, le digne successeur dn fameux. Âbou-Gosch, afin d'exiger de lui la punition de cette femme. Il arriva aussitôt, et, Malgré les recommandatioift qui m'avaient été faites et dont j*ai déjà parlé, j'intervins pour arranger cette affaife. Une seule larme versép à mon occasion sur le sol de la Terre-Sainte , surtout au dernier jour , m'eût rendu bien malheureux. Le chef envoya aussitôt un esclave qui déroula eu mon honneur une immense natte sous un grand arbre , le seul abri de l'endroit , et on commença à préparer le café. Le malheureiuc bourg-^ mestre n'avait qu'un petit et af&eux tchibouck i offirir à ses hôtes, et je fus le seul qu'il jugea di^ne du sale honneur de fumer après lui. Je ne sais si j'ai déjà dit que ce serait une injure des plus graves, en acceptant im tcbiboQck pour le fumer après celui qui Toffre,' de faire mine de l'essuyer. Je maugréai intérieurement contre cette malencontreuse hospitalité, qui ne me lais^ sait ni la liberté du repos ni celle du mouvement. Je ne tanlai pas à trouver très-fatigant un autre honneur^ eehii d'être assis à la première place : ce repos pris à terra et les jambes croisées est peu conufnode en général et partout à tous ceux qui n'ont pas l'habitude de porter les genoux et les talons à la hauteur des épau-* les ; mais, quand le terrain sur lequel oà est assis s'y oppose, cela devient bien vite un supplice intolérable^

Ajdutez à ceci gue tous les habitants du: yîII^ arrivsàeiit les uns à la suite des autres, non moins avides d'afvaler les rogatons de mon déjeuner, que de conteimpleF mon costume et ma figure, et commençaient à fcxrmer autour de moi un cercle désagréable de vidages éminemment propres à jouer les rôles les plus méchants.

Nous étions assis en face d'une ancienne église bâtie au temps des croisades et dont il reste encore la toitu!zre et la nef ; ce fut pour moi un louable prétexte de m'àiv racher à cet ennui et de rompre tous ces entretiens! Je me levai pour la visiter et ne fus pas peu surpris de la trouver encore en aussi bon état. Elle était jadis desservie par des religieux franciscains que les cruels habitants d^Âhathot ont contraints par leurs actes sauvages à * abandonner ces lieux. On assure que, dans une seule nuit, quatorze de ces prêtres latins furent ou étouffés, où égorgés. Je m'empressai de remonter à cheval et de fiiir cette hospitalité, en laissant quelques pièces de naonnaie qui furent bien accueilUes.

Je me serais cru à Latroun , pays du bon larron ,. et yauraîs pensé que cette église lui était consacrée, si on n'avait pris soin de m'en montrer les ruines sur un monticule plus loin et à notre gauche. La correspond^Boe d^(hient indique cette égUse devant laquelle nous sommes eomme étant celle d'Emmaûs, bourg des croisades. L'église de l'Emmaûs des Romains , bâtie en l'honneur de Giéophas , l'un des deux disciples qui renconltèreiit h Sauveur à trois lieues de distance au nord-ouest de Jérusalem, a ses ruines sur un piton, à l'Orient et à la distance indiquée par l'Ecriture. Je parcourus ^ encore qnekpies coteaux et, ce qui ne fut pa& sans me causer • un peo de surprise , un petit .vallon assez futile , orné de quelques vignes et d'un grand nombre de figuiers^ mais dans lequel je ne vis point d'eau. Enfin ^ du haut d'une élévation qui dominait au loin les alentours , je pus admirer les belles plaines de Ramla, les terrains rosés de Jaffa et les flots bleuâtres de la MéditerraoéOi,

qui , dans vingt*quatre heures, allait être pùxiv mbî' ïè chemin d^ la France. Oh! combien eât douce à de telles distances l'image de la patrie !

Ramla, dont le nom arabe signifie sable, est au milieu d'une immense plaine qui s'étend depuis les rivages dé la mer jusqu'aux premières montages de la Judée. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une terre plus fertile. Elle peut produire les choses les plus rares, et cela sans culture. L'huile de sésame , le colon , le blé , le riz la mettent en relation de commerce avec l'Egypte.

Que de fois ces champs ont été les témoins des combats sanglants dés Sarrazins et des Croisés et à la veille d'être pour toujours la conquête des Européens ! Cotament les traverser sans penser aux Richard, aux Saladin, aux discordes si funestes des rois et des chevaliers de * Jérusalem ?

Pendant que je m'approche de Ramla, une récente et grave préoccupation vient se mêler à ces vieux souvenirs. La nuit est déjà obscure, et je ne vois pas aniver mes deux compagnons, nos jeunes conseillers d'Etat, que j'ai laissés à Jérusalem. Comme le Uèvre de La Fontaine,' ils s'étaient vantés de rattraper en quelques heures la tortue qui les précédait. Ils avaient , pour un si court chemin, dédaigné mon escorte, comptant sûr l'agilité de leurs chevaux et mettant ainsi à profit la maxime qu'ils répétaient souvent, en dépit de mes obser^ vations : qu'il y avait une grande exagération dans les récits de brigandage dont on les amusait, et qu'ils aimaient mieux parcourir seuls les montagnes de la Judée» que de traverser le soir certain boulevard ou cer- .taine barrière de Paris. Cette excessive confiance et un aussi long retard^ commencèrent à mjB donner des inquiétudes, qui ne firent que s'accroître et qui devinrent très-graves lorsque j'appris, en entrant à Ramla , qu'on ne les avait point vus et qu'on n'avait' point de leurs nouvelles. Ce contre^ temps m'ôta singulièrement du plaisir que j'avais d'arriver à ce gîte et d'y recevoir U

bonnp ^t çhariCable hospitalité qu'y, donneoi les- Fràn* cispaîiqs. Je n'avais de la vie ress^ti une fatigue aussi grande que celle de cette journée: les pierres des ravins et les sables de la plaine m'avaient tant fait soupirer après une nuit de repos, que je renonçai à prendre aucune espèce de nourriture sdin d'en jouir au plus vite. Une chose cependant avait le droit d'interrompre ce repos, sans qu'il me vînt l'idée de m'en plaindre, tant était grande l'inquiétude causée par l'absence de aos jeunes compagnons : c'eût été la bonne nouvelle de leur arrivée.

Je fus donc heureux lorsque, réveillé au milieu de la nuit, par le retour de nos jeunes imprudents , j'appris qu'ils avaient échappé aussi heureusement que possible à une périlleuse aventure. Le guide qu'ils avaient pris à Jérusalem était la seule cause de leur retard. Ce misérable avait cherché, au milieu des montagnes, un prétexte pour disparaître dans les ravins et planter là ses deux cavaliers. Ceux-ci, n'ayant aucune connaissance de ces montagnes , et voulant gagner la plaine avant la nuit , s'égarèrent dans des défilés escarpés dont ils ne purent sortir. Une lumière qu'ils aperçurent dans le lointain et qu'ils prirent pour les feux de Raml^a, acheva de les perdre. Après bien des fatigues et des inquiétudes, ils parvinrent à ce feu qui les avaient gmdés et se trouvèrent non pas au milieu d'amis qui les attendaient, mais entourés d'un groupe d'Arabes à' demi-vêtus , et en revanche tous porteurs de la {rfiysio*nomie la moins rassurante. En pareille situatioa nos pauvres jeunes gens s'attendaient, et ce n'était là qu'une de leurs préoccupations les moins graves, à être ûé^<

Eouillés comme des vers et envoyés nus, ainsi que ces onx)rables détrousseurs font métier d'en user à l'égard des voyageurs qu'ils ne veulent point maltraiter, à. la

Eoursuite de quelque autre aventure. M. de Salverte se âta biea vite de provoquer chez ces hommes encore sur« pris un sealime*n( d'hospitalité, sachant bien qu'il n'est

point permis aux Arabes de maltraiter le voyageur qui vient se réfugier au milieu d'eux ; s'adressant à celui qui semblait le chef de la troupe, et faisant briller à ses yeux une somme de quatre cents piastres /il lui demanda en italien un ffuide pour aller jusqu'à Ramla, conduire deux Français ^arés dans ces montagnes. Les deux mots : Francese et Ranila firent tout comprendre , et le chef en effet désigna aussitôt un des Arabes pour les conduire. C'est ainsi qu'ils arrivèrent au couvent de Ramla, heureux de n'avoir pas payé plus cher une rançon qui pouvait si facilement aller jusqu'à les dépouiller de tout.

Ramla est un boui^ qui n'a pas plus de trois mille habitants, et c'est la seule station entre Jaffa et Jérusa* lem. Saint Jérôme nous apprend que c'est la patrie de Joseph d'Arimathie, ce saint disciple qui obtint de Pilate la permission d'embaumer le corps de Jésus. Une vieille tour carrée, qui s'aperçoit de trës^loin, surmonte une église, changée plus tard en mosquée et qui tombe en ruines. Elle s'appelle la Tour des Quarante Martyrs, et rappelle une des précieuses légendes des premiers âges chrétiens. Dans mon enfance j'avais plaisir à relire souvent la mort de ces généreux soldats de la douzième légion, refusant de sacrifier aux idoles, et souffrant nus sur la glace, par les ordres de Lysias, le martyre que d'autres guerriers des plus belles légions, comme Maurice, Exupère et Candide, trouvaient sur les bords du Rhône et sous le glaive idolâtre et tyrannique des maîtres du monde. Au-dessous de cet édifice on voit aussi les ruines d'une église souterraine, dans le genre de la Porte-'Noire de Trêves. Çà et là aussi quelques ruines de rempart attestent l'importance que les Croisés avaient attachée à cette position qui commande le pays entre la mer et les montagnes. La population grecque domine à Ramla; elle possède un couvent qui a l'apparence extérieure d'une citadelle. La charité ne préside point à la garde de ses ponts et on ne lève point sa herse aux gens sans asile : nos compagnons attardés en eurent la . preuve.

; .. l^.le^^fa^n, au commencement.dii jour, nous étions a chevaLet nous prenions congé de la cordiale, et.chà- ,r]lt^ble hospitalité des bons religieux Franciscaine qui nous, avaient hébergés comme des., frères. Celte fois notre petite caravane était au complet, et lesokil s'é|.ait levé radieux sur ma dernière journée en Palestine. J'allais atteindre Jaffa avant l'ardeur des ses feux ,* et déjA UQS yeux distinguaient sur la plaine bleue des eaux un point noir qui descendait du nord et grossissait à vue d'<^il : c'était le Méandre qui apportait, à heure dite, les der-nières pièces du ministère turc relatives à la reddition de l'église Sainte-Annè et qui allait me ramener en France. Déjà il me semblait que je foulais, aux pied^ le soi de la patrie: nous cheminions en effet dans une plaine fertile et cultivée qui nous rappelait celles de la France, et nous suivions sur un terrain uni et sablonneux une de ces voies incommodes que nos paysans appellent chemins de traverse, mais qui dans ces contrées devient, plus qu'une route impériale, infiniment précieuse. On dit que M, de Rotschild a le projet de f^ire construire un chemin de fer de Jaffa à Jérusalem. Si une telle voie a la propriété de dépoétiser un pays q^^lconquC) c'est bien dans les montagnes de la Judép qu^'un tel effet serait inévitablement produit. Laissez aii .pèl^in ses fatigues, et à sa foi les lieux tels que Jéçus,, ses, apôtres et ses prophètes les ont parcourus, D'ajl- .Içurs ici comme pour le chemin de l'Euphrate, la difficulté n'est pas de vaincre des montagnes, mai? d'a^ ^surer l'existence de la voie et celle des voyageurs, , ; . Tout est brûlé par le soleil sur notre passage; mais des traces de récoltes attestent de tous le^ côtés des prodiges de végétation. Les voyageurs qui traversent, au printemps ce sol gras et fertile, émaillé de tulipes^ de lis et de roses, se font une idée des merveilles de la terre promisie, telle qu'elle était aux beaux jours de JM,oïse et de Josué. Quand nous approchons de Jaffg, nous traversons , quoique nous soyons au mois d'octobre,

des iardins de plusieurs kilomètres, très-touffus et plantés ae grenadiers, de bananiers, d'amandiers et d'orangers, dont les fruits variés en couleurs produisent un effet délicieux. Des haies de nopals de vingt à trente pieds de haut, des palmiers ornés de leurs gracieuses guirlandes rouges, font de cet Eden une promenade charmante, arrosée par une eau délicieuse et pure. Que ces ombrages et cette fraîcheur ont de charmes sous ce beau ciel ! Cette Terre promise que j'ai trouvée si aride a voulu, pour me laisser plus de regrets , se faire gracieuse au jour de mes adieux.

Jaffa est posée avec coquetterie et en amphithéâtre sur une colhne au bord de la mer. C'est une ville de 6,000 âmea environ. Son nom ancien est Joppé, que des érudits font descendre de Japhet, dont Phne luimême (Hist. nat., liv. v et vi.) fait remonter l'origine aux temps antédiluviens, et une prodigieuse quantité de faits bibliques, païens , guerriers se rattachent à l'histoire de ce lieu vraiment remarquable. C'est là que, d'après le témoignage de saint Jérôme lui-même, dans son traité sur Jonas , les fables mythologiques avaient enchaîné Andromède sur le rocher où Persée vint la délivrer du Centaure. C'est dans cette plaine, dit-on, que Noé construisit l'arche du déluge. C'est là que s'arrêtaient les cèdres du Liban, lancés dans les eaux de la Phénicie pour la construction du Temple , aux temps de Salomon et de Zorobabel. Jonas, épouvanté et voulant fuir la face du Seigneur, vint s'y embarquer pour se réfugier à Tharsis. C'est dans Jaffa, sur la maison de Simon le corroyeur, que. saint Pierre eut la vision dont il est parlé au chapitre x des Actes des Apôtres. Cest dans cette ville que le même apôtre accourut de Lydda pour ressusciter Dorcas et la rendre aux fidèles qui la pleuraient. C'est à Joppé que les Romains vinrent exercer leurs premières vengeances contre les Juifs révoltés. C'est là que saint Louis, dans sa chapelle qu'il appelait « son arsenal contre toutes les traverses du monde^ »

reçut de son confesseur la nouvelle que Dieu lui avait retiré sa mère. C'est là enfin que Bonaparte, seul en face de l'Orient, eut à lutter contre toutes les calamités réunies. C'est là enfin que débarquent encore tous les jours les nombreux pèlerins qui se rendent en Palestine. On voit si ce lieu est riche en souvenirs. Quinze à vingt lieues seulement séparent Jaffa de Jérusalem, tandis que par tout autre chemin, on n'aborde la Ville-Sainte qu'après de grandes fatigues. Jaffa n'a point de port et ses abords sont très-dangereux. Un quai élevé et solide a bien de la peine à la défendre contre la fureur des flots. Souvent il arrive que les vapeurs qui portent les dépêches n'osent même s'y arrêter le temps nécessaire pour essayer d'y faire parvenir une chaloupe, et sont contraints de passer outre au plus vite, afin de n'être pas jetés sur les rochers. Ces contre-temps, assez fréquents dans la mauvaise saison, peuvent retenir longtemps les pèlerins sur ces rivages.

Le vice-consul de France, M. Philibert, avait eu l'obHgeance de se charger d'une partie de mes bagages que lui avait apportés le Jourdain. J'allai le remercier. Il me fit remarquer le vent qui fraîchissait très-fort, la mer qui devenait houleuse, et me donna le conseil de m'embarquer à l'instant si je ne voulais pas courir le risque d'en être empêché vers la fin de la journée, à l'heure où le vaisseau devait lever l'ancre ; il fondait son avis sur la parfaite connaissance que son expérience lui avait donnée de ces affreux parages. Depuis les bouches de rOronte jusqu'à celles du Nil, on ne trouve plus un seul port, un seul abri, sur les côtes orientales et jadis si commerçantes de la Méditerranée. Je me hâtai donc de visiter les lieux les plus remarquables de cette ville et de régler mes affaires avec le chef de mon escorte. Celui-ci tenait singulièrement à ne point me quitter sans un bon témoignage qu'il pût mettre sous les yeux du pacha; sans cela, me disait-il, il serait puni, lui et les $iens. C'était un Arabe de l'Algérie, aimant beaucoup

- sosies Français, et venu en ces contrées pour faire le voyage de la Mecque ; ce voyagé terminé, il attendait quelques ressources pour relounier dans sa patrie. Je m'empressai de le satisfaire et de lui donner les témoignages excellents et le certificat qu'il me demandait. Je le fis d'autant plus volontiers que, durant tout mon voyage en Palestine , j'avais été comblé de prévenances et d'égards respectueux de la part de ces soldats turcs, qui allaient souvent jusqu'aux attentions les plus délicates à mon égard, surtout sous le rapport de l'hygiène. Ces braves gens se croyaient en quelque sorte responsables de ma santé, et 'ne me permettaient aucune imprudence. Que de fois je fus sur le point de leur en vouloir quand ils s'opposaient à ce que je prisse le plus léger rafraîchissement, à ce que, par exemple, je soulevasse mon chapeau pour sentir un instant la brise qui soufflait. Leur sollicitude fit souvent mon désespoir; mais je leur dois une bonne part de ma reconnaissance pour l'heureux succès de mon pèlerinage.

La population de JafTa est peu en rapport avec la magnificence et la fertilité de ce beau pays. Le quai est encombré de femmes et de porteurs chassieux, à la mine un peu plus que repoussante. Sans ce spectacle, je crois que j'embrasserais la terre que j'ai eu tant de bonheur à visiter et que je vais quitter pour ne plus la revoir.... Mille pensées à la fois oppressent mon âme , et ce rêve de mon enfance , dont quinze jours de joie ont fait une réalité, va désormais s'emparer de toutes mes pensées, de toutes mes aspirations. Cette vie, maintenant absorbée tout entière dans ces grands souvenirs, il'me semble que je la laisse sur ce rivage, où m'enchaînent, avec des liens moins 'fragiles encore que ceux d'Andromède, les ruines tant aimées de la Judée et de la Galilée. Il me faut un violent effort pour quitter à tout jamais dés lieux dont la présence a exercé tant de séduction sur moi A peine suis-je élancé dans ma barque,

que les lames, déjà fortement soulevées par la brise,

nous enveloppent dans leurs larges plis , nous dérobant la vue de la terre et même celle des chaloupes qui rament à nos côtés. Mes fatigues de course et de cheval sont terminées ; mais d'autres labeurs m'attendent , et je n'aurai plus que de rares beaux jours jusqu'à mon retour en France.

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