‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 28 sur 63 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

RésoloUon. — La côte d'Italie. — Messine. — Les qaarantaittes» — Loisirs. - Le Stromboli. — Le golfe de Naples. — La reine de la terre et des eaux.

— Le tombeaa de Virgile. — Le Vésuve. — Voir NapUi et puU maurir. — Le tonriste k Naples. — Qoelle est la peste la plos redoutable. — Le lazarone.

— L'Anglais libérateur. — Le réfugié.

Pour revenir en France, il me fallait ou aller directement à Marseille ou prendre la côte d'Italie. Ces deux trajets ne pouvaient entrer en comparaison, et l'espérance d'être présenté au chef de l'Eglise, au vicaire de Jésus- Christ, de parler du sanctuaire de la Nativité de la Sainte- Vierge au Pontife qui en avait proclamé l'Immaculée Conception, ne pouvait laisser dans mon âme aucune hésitation, aucune incertitude. Seulement une fausse alarme commençait à se répandre sur la côte d'Italie : on y croyait, sans aucun motif plausible , que le choléra s'était déclaré à Malte, et les quarantaines devenaient de plus en plus sévères. Malgré ce contre-temps, je résolus de tenter la fortune et de me fieyr à l'étoile de mon voyage, qui n'avait encore trompé aucune de mes espérances.

Je m'embarquai donc le jeudi à midi , par un mistral violent, sur le Capitale, bateau des messageries françaises, dont le nom me semblait de bon augure pour

mes projets , comme celui du Jourdain qui m'avait conduit en Palestine. Il me fallut dire adieu à tous mes compagnons de voyage dont aucun ne voulut me suivre et que la côte de France, à quelques heures seulement de celle de Malte, attirait aune façon irrésistible. A l'approche de la nuit, le vent jusque-là si furieux s'apaisa ; nous vîmes l'Etna dont les feux sommeillaient sous une couche de neige, et le lendemain, à sept heures du matin, nous entrions dans le port de Messine. En quelques mois cette côte avait changé d'aspect. À mon premier passage, la beauté de ce Heu souffrait beaucoup des ardeurs du soleil ; en ce moment des pluies abondantes et des nuits plus longues lui avaient rendu un peu plus de verdure, ce qui ajoutait beaucoup de charme à tout ce que j'ai déjà raconté de ce paysage. Cette fois il fallut me contenter de la vue du nvage. Les habitants de Messine, ainsi que je l'ai déjà raconté, avaient tant souffert et étaient encore tellement effrayés des dernières atteintes du choléra ou, ainsi qu'ils l'appelaient, de la peste noire , qu'ils étaient impitoyables sur le chapitre des quarantaines. De mon côté j'avais déjà parcouru la ville et ses environs ; je n'étais nullement tenté de faire quinze jours d'attente dans une prison pour me procurer ce même plaisir, et je me résignai sans peine à demeurer sur le vaisseau. -

Pour me consoler de ne point revoir une ville que j'avais déjà visitée, j'avais autour de moi quelques compensations. J'étais sur un paquebot élégant et confortable, en compagnie de gens de bon ton, occupés à dessiner ou à chanter; j'avais pour abri un ciel admirable, l'Italie d'un côté, la Sicile de l'autre, et à mes pieds une eau limpide dont le soleil éclairait les profondeurs. Dans cette eau , et parmi des poissons de toute sorte , je pris grand plaisir à contempler une chose étonnante pour un voyageur aussi peu versé que moi dans l'histoire naturelle : c'était un poisson ou mollusque, dont le nom m'est inconnu mais dont les propriétés sont

vraiment intéressantes. Semblable à une grosse huître hors de sa carapace , du diamètre d'une forte orange, il se tenait suspendu par quatre à cinq fils ou appendices assez longs et assez effilés à une sorte de parachute qui s'ouvrait ou se fermait à sa volonté, selon qu'il voulait monter ou descendre. C'est ainsi que, à la manière des aéronautes, il montait ou descendait verticalement, avec lenteur ou avec vitesse, pour prendre les morceaux d'orange ou de pain que nous lui jetions.

 trois heures nous levons l'ancre et nous avançons en face des deux côtes si rapprochées de l'Italie et de la Sicile, passant majestueusement entre la plage de Charybde à notre gauche , et le rocher de Scylla à notre droite, sur la côte d'Italie. Entre ces deux écueils à jamais célèbres, loin des fables effrayantes de la mythologie, et sans trembler comme les nautonniers de Virgile, nous n'avons sous les yeux que des réalités attrayantes et sans danger , que des spectacles à la fois calmes et ravissants: le rivage des Galabres d'une part et de l'autre les jardins de la Sicile me font un instant rêver au Bosphore, me rappelant d'autres joies trop tôt passées. Le soir nous sommes au pied du Stromboli , volcan en forme d'île conique , dont les feux s'élançant à chaque période de dix minutes, éclairent notre route monotone et silencieuse. On le considère généralement comme une soupape de l'Etna, et on croit avoir remarqué qu'il ne lance ses feux intermittents que quand celui-ci est éteint, tandis qu'au contraire il se repose pendant ses éruptions.

Le lendemain, au lever du soleil, après une nuit trèscalme, nous étions en face de cet hémicycle ravissant qu'on appelle le golfe de Naples, et cfui, assure-t-on, n'a pas son pareil dans le monde. Jamais je ne vis la nature s'éveiller dans de plus ravissantes conditions. Le ciel le plus pur et le plus transparent commençait à s'inonder des rayons d'un magnifique soleil sortant des blanches vapeurs de l'horizon au-dessous du golfe d'Otrante, et

couronnant de son éclatant diadème les montagnes de cette belle région de l'Italie. Une brise légère, qui lais* sait l'eau sans rides et Tair sans nuages, éveillait de ses douces caresses la ville encore endormie au pied du Vésuve et sur le bord des flots. Cette reine de la terre et des eaux, gracieusement étendue au pied des collines, sur les rives d'un golfe arrondi, large et profond, et enfermant dans le contour de ses jardins et de ses murailles une population de près d'un demi -million d'âmes, se présente avec plus de grâce encore qve de majesté aux regards émerveillés du voyageur. Les poètes païens, frappés du prestige de cette beauté, lui avaient donné le nom de la Syrène Parlhénope et y avaient placé le temple et le culte de cette divinité, maîtresse des eaux du golfe et des ombrages des coteaux : ils y étaient venus chanter et mourir. Â l'entrée de la grotte ou chemin creux du mont Pausilippe , entre la ville et Pouzzoles, sur les derniers rameaux de ces collines, repose le tombeau de Virgile, jadis ombragé de lauriers qui n'ont pu résister à l'indiscrète piété des admirateurs de ce chantre de l'Italie. Depuis le cap Misène , au nord de ce rivage, jusqu'à la pointe de Sorrënte au midi, l'œil ne sait en effet ce qu'il doit le plus admirer des beautés de ce golfe ravissant, que prolongent encore au loin dans la mer les îles Procida, Iscbia et Gapri, sentinelles avancées dans les flots comme pour protéger le repos de leur reine.

De cette couronne de fleurs et de verdure, qui enferme la ville et se reflète dans l'azur tranquille des eaux, sort, sur la droite du spectateur et à l'Orient, la double dme du Vésuve, cachant dans ses abîmes des feux qui font pâlir tous les feux de la terre; il plane comme une me* nace incessante au-dessus de ces charmants paysages, gigantesque image de la mort qui plane sans cesse audessus de toutes les joies de ce monde. On n'entend aucun bruit dans ses flancs , mais une fumée grisâtre et se déroulant en longues spirales semblables à des

nuages transparents, révèle la présence du terrible danger. Quand le tonnerre retentit dans les pntrailles du volcan, Naples se rappelle qu'en 4631 elle fut pendant seize heures mortelles à la veille d'être engloutie, et que les cendres vomies par la montagne portèrent la terreur 'dans tous les ports de l'Archipel et jusqu'à Constantiûople. A côté des vignes de Sorrente et de Salerne , dorment sous la cendre qui les a englouties depuis dixsept siècles les villes d'Herculanum et de Pompeï, véritable et effrayant tombeau qui ne semble protéger la dépouille des morts que pour rappeler aux vivants leur destinée.

Voir Naples et puis mourir! s'écrient tous les enthousiastes, qui en font VEl Dorado de ce monde. J'ai vu, ce me semble, plusieurs sites enchanteurs qui peuvent le disputer à Naples pour la beauté, et qui ont de plus l'avantage d'être privés d'un voisin aussi redoutable que le Vésuve. Des admirateurs plus calmes indiquent à cet adage l'origine que voici. Il y a, disent-ils, près de Naples un lieu délicieux appelé Morere. Il ne suffît pas de voir la ville, il faut encore et surtout visiter ce lieu , qui laisse loin derrière lui tout ce qu'on a vu jusque-là. Voir Naples et , après Naples , visiter ce lieu enchanteur, e poi Morere, dont on a fait par corruption morire , mourir , tel est le devoir du touriste qui met le pied sur ces beaux rivages. Je ne serai pas juge entre ces deux assertions: la quarantaine s'y oppose.

Sur un terrain presque aussi mouvant que la surface des flots, les choses ont souvent changé d'aspect depuis le temps où Virgile chantait le lac d'Aveme et^ les plaines de la Campanie. Des ruines antiques et en grand nombre sont accumulées sur les rivages de Pouzzoles et de Misène. Baïa, Cumes et sa sybille, le lac rappellent au poète les sombres rives de ï'Achéron. Qu'eût-il dit s'il fût entré dans la sépulture d'Herculanum et de Pompeï?

Les touristes ont ici mille devoirs à remplir, sans

aller, comme Pline, jusqu'à affronter le cratère du Vésuve. Des rives enchanteresses, de riants paysages, des grottes célèbres, qui ne se visitent même pas sans quelque danger, des collections importantes, des musées delà plus haute valeur, cent vingt-deux églises dont la plus^ importante est Tégliso gothique et cathédrale de saint* Janvier, bâtie par Pisano sur la grotte souterraine qui conserve le sang et les reliques du saint martyr; voilà certes, et je ne dis pas tout, de quoi occuper et intéresser la curiosité du plus dédaigneux de tous les voyageurs. Et pourtant il laut que je renonce à toutes ces nierveilles, dont la vue exigerait, comme à Messine, la compensation douloureuse et préparatoire de l'inévitable quarantaine. Or, il est certain que si j'eusse possédé quelques jours de plus en ce voyage, Jérusalem surtout, ainsi que le Caire et Rome, avaient le droit de les réclamer de préférence à tout autre lieu de la terre. Mon parti est donc bientôt pris tout aussi bien qu'à Messine, et je vais rester tout le jour en face du tableau que je viens de dépeindre et où sont entassées toutes ces merveilles. Un pemtre en eût fait avec reconnaissance son affaire ; il faut donc tâcher d'en tirer aussi quelque profit. Beaucoup d'incidents d'ailleurs viendront nous distraire et nous occuper, et nous sommes tellement rapprochés des quais et du rivage que nous voyons sans peine les nombreux et magnifiques équipages qui parcourent sans interruption la longue chaussée entre la ville et le port.

Les précautions prises dans le port contre la prétendue peste que nous portons avec nous, nous divertissent un instant, et ce n'est pas sans une grande hilarité que nous voyons les gardiens qui nous entourent recevoir au bout de longues perches les objets provenant de notre navire, ainsi que les lettres de la correspondance qu'on parait mettre en pièces et noyer dans le vinaigre ou dans je ne* sais quel acide, avant de les livrer au public. Hélas! la contagion dont on parait tant occupé

n'est pas la plus redoutable , et le vinaigre ne sauve pas les empires menacés. D'ailleurs la peste dont les Napolitains nous soupçonnent ne leur semble pas telle qu'ils doivent refuser les nombreux écus d'argent que nous leur apportons (Jans les flancs de notre navire, et pendant plusieurs heures des seaux remplis de pièces de cinq francs, ce mythe qui disparaît de la France, passent avec leurs outils et leurs cordages des entrailles du Capitale dans les barques napolitaines qui les reçoivent avec une avidité beaucoup plus tenace que leur prudence.

Pendant ce même temps un jeune lazarone, h moitié vêtu, s'approche dans une misérable gondole, et sur des planches rangées en guise de tréteaux se met à nous chanter, avec force gestes, mimes et expression, les canzonettes de sa patrie ; il se hvre ensuite à une série de pantomimes tragiques aboutissant toujours à un dénouement familier aux Italiens, au classique coup de poignard, qui heureusement ne le fait pas mourir , et ensuite à des aumônes qui maltraitent un peu notre bourse en raison.de chaque émotion nouvelle. Ce petit héros du drame itaUen a des yeux malins qui ne le rendent que trop digne de figurer avec avantage dans la fine cohorte des gamins de Paris.

Mais pendant cette comédie une autre, malheureusement un peu plus sérieuse , se déroule devant nous. Bon nombre d'Anglais, ainsi que je l'ai déjà dit, se considérant comme dans leur domaine, se trouvaient avec nous , sur le Capitule^ aussi à l'aise qu'à Londres et à Portsmouth; ils arrivaient les uns de l'Inde, les autres de Malte ou de tout autre point de la Méditerranée. La quarantaine leur était au moins aussi désagréable qu'elle pouvait l'être à moi-même et, comme ils avaient refusé de s'y astreindre , ils s'en vengeaient largement ar mille railleries , satires et calomnies. A les entendre, e roi de Naples, qui, disait-on, voulait à tout prix défendre sa couronne, effaçait en hypocrisie, sottises et cruautés, tous les souvenirs de l'histoire et laissait^ bien

loin* derrière lui Néron, Vitellius, Caligula et tutti qùtmti ses patrons et ses modèles. En voyant la citadelle et les quelques frégates du poit napolitain, ils regrettaient tout haut que le Roy aU Albert ou le Malborouch ne fussent point là pour foudroyer et réduire en cendres cette misérable ville, complice des iniquités de son rof, et ils annonçaient sans détour une vengeance prochaine et solennelle.

Je n'ai point à juger ici la manière plus ou moins raisonnable avec laquelle le roi de Naples jugeait à

f)ropos d'accueillir les plaintes de ses sujets; mais il aut être doué d*une rare impudence et d'un insoutenable orgueil pour donner aux gens sérieux une Êareille comédie. Il paraît que tous ces vendeurs de libles ont oublié ou supprimé dans leurs traductions ce passage de l'Evangile: « Hypocrite, ôtez d'abord la poutre qui crève votre œil, et puis vous verrez à débarrasser votre frère de la paille qui gêne le sien. » Ce {)euple marchand, qui fait entrer la Bible dans l'actif et e passif de son commerce; qui vend le poison de l'opiûm à coups de canon ; qui abuse de sa supériorité sur l^Hitidou pour s'engraisser de la substance de plusieurs millions de victimes humaines; qui fait traquer îes Indiens comme des bêtes fauves ; qui mitraille avec un siipérbe dédain ceux qui ont mis bas les armes sur la parole de ses généraux, ce peuple ose se proposer comme un modèle de civilisation, comme le satfveur des 0|q)rimés. Comme il lui sied bien de prêcher l'humanité, à ce commerçant qui n'a d'autre Dieu que l'or, qui a apporté dans rinde une misère, une ignorance, une dégradation toujours croissantes ; qui propage dans la Chine . le poison ; dans l'Irlande, à la porte de sa splendide demeure, la faim, l'exil et la mort! Oh! oui, il sait, il peut, il ose incendier les vaisseaux et les villes: il a détruit h flotte danoise à Copenhague, la flotte turque à Navarin; il «est prêt à en détruire bien d'autres, et chacun nomme tout bas les victimes dont il ferait volontiers sa proie. Son

?^ est très-simple. L'apôtre des nations Christ, une seule foi, un seul baptêffle. » ^h seul peuple, un seul commerçant, Tant qu'il sera seul négociant sur ^ mers, tous les bénéfices du com- 'est là pour lui le point de mire 'uses, politiques, humanitaires c le monde sera-t-il délivré ^ù il en sera fatigué. Il ^55, que l'enquête des des faits de tortures Miras, indigna l'Eu* dais. Les prisons de repos pour les -^ '^' aie enquête révéla les

^lais qui succombent sous .0 du fameux Chat-à-gtieues de la .* aient heureux de pouvoir de temps à ^€S laissait faire, s'abriter sous la discipline ^iie. Et voilà les hommes qui se donnent sans aeur le titre de grand peuple, de nation civilisée, qui osent flageller même le plus paternel de tous les gouvernements, celui du Souverain Pontife ; voilà les politiques qu'un bon nombre de nos écrivains encensent et applaudissent, bien plus par instinct anti-catholique que par conviction.

Une impudeur aussi révoltante, une aussi fatale persévérance à semer partout les germes de la révolte , a néanmoins porté ses fruits, quelque tristes et surtout quelque désastreux qu'ils soient pour l'humanité. Il y aura toujours, même dans l'empire le mieux administré, assez de mécontents suffisamment préparés à maudire le glaive porté par celui que saint Paul appelle vindex in ionunij c'est-à-dire le défenseur de l'ordre, assez d'ambitieux convaincus de cette fausse maxime que tout pouvoir vient , non pas de Dieu , ainsi que le pense l'Apôtre et avec lui tous les hommes d'ordre , mais du

bon plaisir de rhomme qui a daigné Tinstituer; il y aura toujours assez de sujets rebelles et passionnés pour entendre et goûter avec avidité ces enseignements. C'est surtout en Italie que de telles doctrines ont été fatales , et , ce jour là-même , le hasard me mit sous les yeux une victime imprudente de ces sortes d'entraînements et de séductions, vers laquelle je me sentais instinctivement attiré.

J'avais remarqué sur notre bateau un charmant jeune homme qui allait de Malte à Gênes. Une figure blonde et intéressante , des manières enfantines , un air ouvert, une tenue décente et presque recherchée, en faisaient un des compagnons les plus sociables du navire. J'avais été dès l'abord un de ceux dont il avait préféré la compagnie, et je m'y étais prêté de mon mieux. Prévenu en faveur de ce jeune homme , j'admirai comment tout ce qu'il voyait excitait son enthousiame et lui faisait pousser des cris de joie. Jamais enfant ne montra une plus sincère naïveté : une simple explication de la merveille la plus simple de nos jours, du télégraphe électrique, par exemple, lui faisait pousser d'une façon excentrique de vrais cris d'étonnement et de bonheur. Je fus bientôt au courant de sa vie tout entière. Hélas! cette blonde candeur cachait les instincts poUtiques les plus révolutionnaires. Une fois sur ce chapitre, sa conversation n'était plus qu'une interminable colère, un fauve et long rugissement, que les passagers anglais accouraient prolonger et irriter encore. Le malheureux jeune homme avait échappé aux actives recherches de la police de Naples et s'était réfugié à l'ombre du pavillon français. Tout le temps que nous demeurâmes dans le port, sa famille qui habitait Naples, c'est-à-dire son père, son aïeul, sa mère et ses sœurs, montés dans une barque, se tinrent là sous les flancs du navire, cherchant à le voir, à l'entendre, à lui parler. Ils n'osaient monter sur le Capitale j parce qu'alors la quarantaine les eût empêchés de rentrer dans la ville; ils n'osaient inviter leur

fils à descendre, puisque c'eût été le livrer aux enaemis dont il avait si heureusement évité jusque-là les poursuites. Ils en étaient donc réduits à lui ]^arler par gestes, à lui envoyer des baisers, tandis que lui, penché sur les flots comme sur un abîme, cherchait à entendre encore une parole de leurs lèvres. Les espions de la police et ceux de la quarantaine né les perdaient de vue ni les uns ni les autres. Tout le jour se passa ainsi en gestes surveillés et en larmes furtives arrachées au cœur d'une famille qui paraissait autant respectable par la vivacité de son amour que par la grandeur de son chagrin. Le soir la séparation fut déchirante et pourtant nécessaire: un seul port devait s'ouvrir au jeune homme, c'était celui de Gènes, toujours ouvert à tous les révolutionnaires, à tous les agitateurs • politiques.

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