CHAPITRE LXV
Une belle nuit. — Civita-Vecchia, — Toujours la quarAulaine. — Livourne. — Obstination. — Gèoes. — La libre pratique, — La cité des palais. — Départ sur le Mérovée, — Adieux à Gènes. — Le mal de mer. — Le voyageur libre et les pestiférés. — Les plaines de TArno. — Pise et ses monuments. — Vado, Pianosa, Monte-Christo, — Les sophistes. — Le port de Civita-Veechia, — La campagne de Rome. — La coupole de Saint-Pierre. — Rome.
Quand le soleil, s'abaissant sous la grande ligne de rhorizon, vint mettre fin à la magnificence de ce tableau et aux émotions de la journée, le Capitule reprit sa course du cap Misène au golfe de Gaëte, laissant derrière lui Ischia, Procida et tous ces charmants rivages. Une nuit douce et tranquille, éclairée par les feux argentés de la pleine lune, semblait nous inviter à méditer dans le recueillement les ravissantes images du jour. Il me fut impossible de songer à quitter le pont: le temps était calme et limpide; je me croyais sur un beau lac, et l'astre des nuits ressemblait à une voile blanche qui naviguait de conserve avec nous. Ce beau ciel et ces eaux tranquilles me redirent ces vers inspirés à un jeune poète, à l'occasion de la mort de Silvio Pellico, l'une des âmes les plus suaves et les plus mélancoUques du beau ciel de l'Italie, qu'on avait cru un instant mort dans ses fers.
Luna romitay aerea, Tranquillo astro d'arçenlo Corne una vêla candtda Nâvighi U firmamento; Corne una dolce arnica Per sua carriera antica Segui la terra in del (1).
A huit heures du matin nous étions dans le port de Civita-Vecchia. Je touchais enfin au sol de la patrie chrétienne; j'avais sous les yeux le môle et les deux entrées du port, la jetée, le château-fort de Michel- Ange, les quais, les églises et les monuments de la ville. C'était le dimanche, 9 novembre; le temps était radieux, la population avait revêtu ses habits de fête, les cloches des églises appelaient de tous côtés les fidèles et, chose qui me faisait battre le cœur, des soldats français, occupés à garder le port et ses défenses, se montraient de tous côtés, allant à leurs affaires, au point
Ïue je me crus un instant dans quelque port de la France, lombien, après avoir vu tant de choses repoussantes en Orient, il m'eût été doux de descendre, de serrer run d'eux sur mon cœur et dans mes bras! Hélas! je ne devais point jouir sitôt de cette faveur. J'avais sous Içs yeux cette terre promise et tant désirée ; JQ touchais du doigt les murailles de sa première cité ; Rome était à quelques heures du rivage ; je suppliai, j'écrivis les plus toucnantes prières; tout fut inutile. Les impitoyables
(1) 0 lope solitaire, aérienne, Âa disque calme et argeniéy Telle qu'une voile blanche sur les flo^s. Tu prends la course dans la plaine des cieux; Comme une fidèle et douce compagne.
Dans sa carrière si longtemps parcoaroe, Ta suis la terre dans le ciel.
règlements de l'horrible quarantaine se montraient partout avec le même zèle et les mêmes rigueurs, et je passai tout le jour à regarder dormir dans sa nacelle î'homnle de qui dépendait fen cet instant ma destinée , le malheureux espion attaché au cordage de notre navire et ouvrant de temps à autre l'œil le moins appesanti pour savoir si je faisais mine de débarquer.
A quatre heures du soir, le supplice dont je parle cessa pour faire place au désespoir, bien grand je l'avoue, de renoncer à visiter la Ville-Eternelle. Je sortis de ce petit port avec la tristesse dans l'âme, n'espérant plus terminer par une bénédiction du Père des fidèles le voyage si heureux que je venais d'accomplir. Pour la première fois mon étoile me devenait hostile. Je repoussai même comme un acte de déraison toute tentative de mon imagination qui osait me représenter ma visite au Saint-Père comme étant encore possible. Le ciel lui-même s'était assombri, et, comme pour le mettre à l'unisson de mon âme, un grand vent du large se mit à souffler et à le couvrir de nuages. Cette préoccupation ne fut pas de longue durée : le vent tomba à minuit-; et, à sept heures du matin, le 40 novembre, nous étions dans le port de Livourne, encombré de navires de commerce et de paquebots à vapeur, par une température assez froide, et que semblait rafraîchir encore la vue des Apennins déjà tout couverts de neige. La journée fut aussi bien longue , passée au miUeu de tous ces mâts et de tous ces cordages ; je n'eus pour me distraire que les pas cadencés d'une sentinelle toscane, dont la coiflfure élégante comme celle d'une amazone, sans me consoler entièrement, m'occupa beaucoup. Je ne me lassai pas d'admirer cette plume touffue retombant avec coquetterie sur l'oreille et cachant à moitié sous ses ondulations gracieuses un chapeau gris dont se serait honoré le plus frais de tous les visages. Je me demandai qui po.uvait prendre la guerre au sérieux avec un tel uniforme? Voilà ce qui servit de récréation pendant un jour à un pauvre.
voyageur relégué, comme un lépreux, à Fextrémilé la plus reculée du port, où on avait bien voulu admettre d'aussi dangereux pestiférés.
Les rigueurs de la quarantaine s'étaient toutefois un peu adoucies, et déjà on ne nous parlait plus que de cinq jours d'épreuve pour être rendus à la liberté. Quelques Russes et Anglais de notre bord, qui voulaient passer l'hiver à Florence, se soumirent volontiers à cette exigence et ils me sollicitèrent fort d'en faire autant, regardant conime très-déraisonnable l'entêtement que je mettais à me refuser à une telle faveur. J'avoue que ce ne fut pas sans un certain regret que je les vis entrer dans- la chaloupe qui allait les conduire à la quarantaine, et que je dus, pour m'en consoler, me persuader que peut-être le port voisin aurait encore moins de rigueur que celui-ci, déjà moins sévère que les autres. Une charmante famille française, celle de l'un de nos braves généraux, était venue à Civita-Vecchia partager réso-: lûraenl le sort réservé au Capitale qui rentrait en France, et la musique, la gaîté, le savoir-vivre, le chant, le bon goût vinrent faire diversion aux exigences révoltantes des messieurs chargés de conjurer la peste. Un acte de Guillanme Tell^ chanté au piano, mit en fuite tous les souvenirs de la quarantaine. Il était temps; nous touchions au dernier port de l'Italie. Aussi quelle -ne fut pas, ma joie, lorsque, à notre entrée dans le port de Gênes, à deux heures du matin , je m'entendis déclarer officiellement, et de la part du capitaine, que j'étais en libre pratique et que je pouvais dès'ce moment parcourir toute ritalie. Jamais nouvelle'ne fut mieux reçue.
On comprend avec quelle impatience j'attendis le lever du jour pour faire usage de ma Uberté. Il parut enfin cet heureux jour, et je pus alors contempler, se dessinant sous les rayons d'une douce aurore, cette fière et gracieuse rivale de Naples qui voulait bien me rendre une liberté si longtemps attendue. Ici les montagnes, en s'avançant avec majesté jusque dans les flots, soutiennent
sur leurs ââucs, comme en un superbe amphiUiéàtre , cette reine orgueilleuse i^ étincelante de marbres et de palais. De puissants môles, élevés par la main des hommes et rattachés au pied des montagnes, enchaînent dans un vaste port les flots dont elle eût si longtemps l'empire. Comment, en face de ce riche amphithéâtre ^ ne pas. songer à cette puissance maritime qui tenait jadis si haut le sceptre des mers, ou comment ne pas frémir à la pensée de l'horrible siège soutenu dans Gênes par les héros de Masséna? Malgré mon empressement à descendre, je demeurai longtemps sous le charme de ce spectacle- J'avais souvent ouï nommer Gênes la superbe, mais je m'étonnais d'avoir entendu si rarement vanter une ville aussi remarquable par sa position, sa grâce, ses contours pittoresques, et je crois pouvoir affirmer que si, aux yeux du plus grand nombre des voyageurs et surtout de ceux qui cherchent une santé perdue, Na^des l'emporte sur Gênes, cela ne peut venir que de la douceur de son climat , nécessairement préféré aux capricieuses et froides habitudes des montagnes du nord de l'Italie.
Je me hâte de faire mes adieux au Capitale, et me voilà bientôt parcourant les rues magnifiques de cette cité, dont le pavé de marbre lutterait avec celui de nos salons, et m'arrêtant émerveillé devant ces palais dont les murs réfléchissent avec tant d'éclat des dessins de jaspe et d'azur. Ce n'est point par hyperbole qu'on l'a nommée la cité des palais. Il semble que l'argent du monde entier, dont elle était maîtresse au temps de ses doges, a été enfoui dans toutes ces magnificences. Tout, sur la terre et sur l'onde, se réunit ici pour charmer le voyageur : au fond de ce vaste golfe ligurien les Apennins se resserrent pour dessiner dans leurs flancs cette ravissante enceinte demi-circulaire; des jardins, des bouquets descendent de terrasse en terrasse jusque dans les flots; les rochers eux-mêmes viennent concourir par leurs formes variées au charme de ce paysage ; une double
enceinte de remparts disparaît, comme par discrétion, au milieu de cette verdoyante ornementation; des milliers de colonnes, des portiques, des frontispices, des églises, des palais commandent l'admiration par leur élégance, leur bon goût, leur noblesse. On sent que le génie de Michel-Ange a présidé à l'édification de cette Carlhage des temps modernes, qui possède à elle seule autant de palais qu'une nation tout entière.
Une fois débarrassé de ce soupçon de peste qui jusquelà avait pesé si désagréablement sur ma personne et sur mes projets, le désir de voir Rome me reprend de plus belle. Le Mérovée partait le soir même pour Livourne et Civita-Vecchia ; je m'y installe au plus vite, au milieu d'un encombrement de passagers tel que le nombre ordinaire des premières places était plus que doublé. Grâce à l'obligeance du capitaine et à la rencontre d'un commissaire des postes que j'avais connu à Gonstantinople, je n'eus point à en souffrir et je pus même jouir, sans faire tort à personne, de la plus belle chambre à deux lits de toutes les cabines, fiélas ! une telle aisance, aussi inattendue, ne me fut guère profitable. En même temps que mes désirs se réaUsaient, de nouvelles épreuves se préparaient à les accompagner. La mer n'avait plus à m'offrir que des tempêtes. Gênes nous fit ses adieux en nous envoyant à bord une troupe de chanteurs et de chanteuses, armés de violons et de harpes bien capables assurément de me réconciUer avec la nouvelle musique italienne et de me faire comprendre par quel charme les hardiesses de Verdi avaient pu triompher du bon goût traditionnel des Italiens en matière de chant. Mais l'orchestre une fois rentré en ville, la mer ligurienne eut aussi des adieux à nous faire, et une nuit horrible, semblable à bon nombre de suivantes, vint apporter de cruelles angoisses à tous ces inexpérimentés passagers.
Nous étions alors à la préface de ces mauvais jours qui signalèrent par tant de sinistres la fin de l'année 1856, et
je pus contempler, heureusement sans en souffrir moîméme, toutes les étranges péripéties de ce mal si étrange qu'on appelle le mal de mer. On m'avait donné, pour partager ma chambre à deux lits , un magistrat français , chevalier de la Légion d'honneur. Les souffrances de ce pauvre compagnon de cabine furent telles que, dans les moments où il pouvait encore parler, il ne proférait, lui qui n'était pas encore arrivé en Italie, autre chose que des gémissements sur la nécessité de son retour en France par le même chemin. Cette pensée, qui lui ôtait à l'avance la joie si heureuse pour tous d'arriver au port, était pour lui le plus horrible de tous les cauchemars. Plusieurs fois pendant la nuit la mer brisa et enleva une partie des bastingages et retomba en flaques d'eau au milieu du salon. Chaque fois que cela arrivait, la frayeur produisait un effet certain et immédiat : elle suspendait un instant les nausées et les cris des malheureux pas-r sagers ; puis, le danger passé, quand un matelot venait de la part du capitaine rassurer les passagers en leur affirmant que ce n'était rien qu'un cov/p de mer, alors on entendait peu à peu tous ces phénomènes reprendre leurs cours. On comprend en ces tristes moments que ceux-là seuls voyagent qu'une nécessité puissante y entraine, et encore il n'est pas rare de voir ces derniers appeler la mort qu'ils préfèrent à la prolongation de leurs souffrances. Tel est le mal qui a résisté jusqu'ici à tous les remèdes et qui, moins quelques vertiges, cesse entièrement une fois qu'on a quitté cet élément mobile et posé le pied sur la terre ferme.
Le 42, à huit heures du matin, nous étions dans le port de Livoume, et notre capitaine ayant déclaré qu'il n'était pas prudent à cause du mauvais temps de continuer notre route, et les commandants des autres vapeurs ayant imité sa prudence, je me rendis ce jour-là même en toute hâte à terre pour jouir de ce congé. La stupéfaction de mes compagnons du Capitale^ que j'avais quittés l'avantveille et qui étaient entrés pour cinq jours au lazaret,
fut grande en apprenant que j'étais libre, tandis quMls étaient encore eniermés pour trois jours. Je me lundis à la police afin de mettre mes désirs de touriste en harmonie avec ses exigences, et, après mille lenteurs, vérifications, paiements et signatures, il me fut enfin permis de prendre à Livourne le chemin de fer de Florence. Je parcourus cette grande plaine fertile et verdoyante conquise sur les eaux de la mer et arrosée. en tous sens par des canaux que remplissent les flots de TArno. J'admirai ces belles cultures, ces vignes suspendues aux arbres des chemins, ces paysages qui, depuis Virgile, ont été chantés tant de fois. Puis, quittant la nature pour les arts, je visitai la belle cathédrale de Pise, ses admirables peintures et sculptures, cette célèbre tour penchée dont on n'approche point sans effroi, le Baptistère et ses relfefs, le Campo-Sancto enrichi de la terre de Jérusalem et des émouvantes peintures de ces âges de foi qui nous ont légué tant de merveilles. Pendant ces deux jours, le vent du sud-ouest redoubla de violence, les lames franchissaient l'enceinte du poit, des cataractes de pluie tombaient du* ciel, le vent soufflait avec fureur et un violent orage vint ajouter encore aux horreurs de la nuit; le feu Samt-Elme, ainsi que l'ont nommé les Espagnols, apparut aux mâtures des vaisseaux, et on eut à la côte l'inusité spectacle de deux naufrages à l'ancre et à l'entrée du port.
Le 14 au matin, il nous fut enfin possible de eontinaer notre route. Nous étions encore assez près du rivage, lorsqu'on me montra sous les flots l'emplacement de la ville dé Vado, recouverte par les eaux de la mer et engloutie par les vagues, comme Herculanum et Pompeï l'ont été par le feu. Cette partie de la côte d'Italie a beaucoup de charme et paraît très-habitée; les Apennins, chargés de neiges, à l'instar des grandes Alpes, encadrent le tableau. L'île d'Elbe nous apporte les souvenirs de l'empire; et, pendant que Pianosa, Monte-Christo font songer mes compagnons de voyage à la prodigieuse
ilâCQndité da ceqjî.qu'oii appelle les romanciers ijxiçderr>çs, je ne puis m'empêcher de prendre quelques notes et observations, que je reproduis avec leurs détails suç le caractère fugace et impressionnable des habitants des contrées que je parcours. -
Parmi les discoureurs italiens que nous emportions avec nous sur notre navire, il en était bon nombre qui professaient les idées les plus excentriques^ en matière de religion et de politique. Le fond de tous ces discours était une épaisse ignorance des principes qui font remonter à Dieu, unique source de tous biens, l'origine des droits et des devoirs. Tous les princes et tous les principes semblaient à la fois exécrés et exécrables ; les. sarcasmes et les blasphèmes se produisaient au grand jour avec la plus grande aisance , et comme le nom du souverain Pontife y était constamment mêlé , il y avait toujours aussi un chœur anglais pour applaudir. C'était à se demander si un roi ou un législateur quelconque était encore possible sur la terre. Parmi tous ces étranges sophistes , il en était un que chacun qualifiait du nom de docteur: c'était un petit homme, d'une quarantaine d'années, très-pétulant et très-causeur; sa parole ét^it vive et facile et il abordait avec une ardeur sans pareille tojutos les questions, faisant feu de toutes pièces à chaque provocation, et toujours prêt â contredire, quelle que fût la thèse posée. Il se révoltait surtout à la pensée horrible qu'un Italien pût subir le joug d'aucun maître, et il réclamait à grands cris la hberté pour sa patrie, que le ciel avait créée si belle. Je me demandais si j'avais à faire à des fous, à des sauvages indomptés ou à des enfants mal instruits. Pour justifier cet amour d'indépendance, il fallait bien se déclarer le plus brave et le plus guerrier de tous les peuples : aussi rien n'égalait les exploits militaires dont un Italien est capable, et dont m assourdissait les oreilles. Malheureusement pour les plans homériques de ce pétulant docteur, il y avait là quelques dames françaises 9 fort rieuses de leur nature, et qui avaient
grand'peîne à prendre au sérieux la gloire miHlaM»è;dé ritalien et de l'Italie. Le docteur qui parlait si bien' avait d'ailleurs la tête marquée d'un signe assez bizarre, qui occupait tout le monde et que rien ne pouvait expliquer. Chacun se rappelait involontairement certain renard de la fable, et cette figure prêtait à rire aux mieux disposés. La partie postérieure de la tête du docteur, depuis le sommet jusqu'à la nuque, était complètement rasée; une aussi étrange particularité avait bien le droit de préoccuper un peu les passagers et chacun même parmi les moins curieux, aurait bien voulu connaître l'explication de cette énigme bizarre; mais quand on en demandait la raison à ce personnage on ne pouvait jamais obtenir d'autre explication que celle-ci, à savoir qu'étant chez son barbier pour se faire raser le menton , il s'aperçut tout à coup, mais trop tard, que ce gaillard lui rasait autre chose que le visage. En présente de tels hâbleurs , chacun se demandait comme moi : Que faut-il le plus admirer, ou l'impudence de ces conteurs de sornettes ou la stupide crédulité de leurs dupes? Que de fois pourtant j'ai eu l'occasion d'admirer l'une et l'autre !
Hélas! qui ne sait ce que l'Italie, depuis si longtemps, a eu à souffrir! Le Français, qui a vu aux cent jours ses rues, ses monuments, ses villes et ses campagnes, inondés par les cohortes russes et allemandes, pourra, plus que tout autre peuple, comprendre et exprimer les angoisses et les colères d'une population humiliée dans son amour-propre, dans ses habitudes, dans son langage, dans ses mœurs, et n'osant, depuis tant d'années, laisser échapper de son âme le plus étouffé des gémissements. Mais que de fois n'a-t-on pas confondu, même à dessein, les saintes aspirations du malheur avec les folles utopies et les rêves orgueilleux de l'impiété et de l'ambition !
Nous n'avions plus que quelques heures pour arriver à Civita-Vecchia^ lorsque le mauvais temps nous réprit
de .plus belle et que te capitaine se décida à prendre la haute mer, afin d'éviter le voisinage de la côte, jusqu'à ce que le temps devînt meilleur. Pendant qu'il consulr tait ses cartes, je me couchai, fatigué par le roulis de la n>er, l'ennui et le chagrin dans l'âme, sans cesse repoussé de cette plage tant désirée, et cela surtout chaque fois que je croyais y aborder. Une fois de plus je vis là, par ma propre expérience et à ma honte, combien la nature humaine est prompte à se décourager. 0! homme.de peu de foi! se fût écrié le divin maître : guid timidi estisy modic(B fidei? En effet, cette nuit-là même, le samedi matin, vers deux heures, le ciel se dégageait de ses nuages, la lune se montrait encore avec assez d'éclat pour que le capitaine, se ravisant sur ses projets, .prît le parti de se jeter à travers les brisans et d'entrer dans le port de Cinita. Réveillé par le calme du navire que la vague ne battait plus; je saluai encore une fois cette étoile de la mer, Ave Maris Stella! qui m'avait souri avec tant de persévérance durant ce long voyage, et aussitôt je courus sur la dunette embrasser l'otflcier hardi et prudent qui m'amenait au port tant désiré et que j'allais quitter pour toujours.
Maintenant, me disais-je en toute sécurité , que longtemps le ciel et les abîmes m'enferment ici , je puis, attendre... Enfant de la grande famille chrétienne, je. me sens dans ma patrie...
Quand le jour parut, la première figure qui se montra devant moi fut celle d'un jeune mendiant venu dans une barque au-devant des passagers du Mérovée, Avec un visage candide, il se prit à me regarder d'un sourire gracieux, comme une vieille connaissance et comme pour me dire : Soyez le bienvenu! Au moins, me disais-je, la pauvreté n'est pas toujours un crime sur cette terre où la charité se donne rendez-vous de tous les points du globe pour retourner au-delà des mers embraser le monde ; sur cette terre dont les vivantes doctrines portent le salut à tous les peuples comme les eaux de l'Océan
qui remontent d'abord vers le ciel avant dq répandre sur tous leurs célestes bienfaits. Je payai volontiers à C6 mendiant Tobole de ma reconnaissance.
Une fois débarrassé des exigences de la police, et après avoir déposé une partie de mes bagages chez le sousintendant de l'armée française à Civita, je montai sur l'impériale de la diligence et je partis à midi, pour coucher enfin cette fois dans les murs de la grande capitale. Tantôt le chemin de Civita à Rome suit les bords de la mer, et je contemplai, avec sécurité cette fois, les vagues encore furieuses qui semblaient, avec leurs voix de tonnerre, réclamer la proie qui leur échappait; tantôt nous traversions des collines et des pâturages, l'antique richesse de ces peuples, et mes regards se perdaient dans ces solitudes prolongées , toujours si remplies de charme pour le poëte et le paysagiste; tantôt j'admirai ces troupeaux aux cornes rebondissantes, fortune, patriarchale devenue chez les autres nations le privilège des grands propriétaires, et qui est ici la source féconde du bien-être tranquille et assuré de ces peuples. Quand le soir vint nous envelopper de ces ombres, cette nature silencieuse, que tant de romanciers ont cherché à assombrir, fit impression sur moi et je me sentis pris comme d'une vague terreur au miheu de ces contrées inhabitées. Mais bientôt la compagnç de mes nuits de voyage, la lune vint blanchir ces paisibles horizons, et ses rayons argentés me montrèrent dans le ciel la vaste coupole qui abrite la plus auguste de toutes les couronnes.
0 Rome! mère et maîtresse de toutes les nations, je te salu^! 0 reine du monde! tous les peuples de la terre ont les yeux tournés vers toi ; ouvre tes bras à celui de tes enfants qui vient te visiter avec tout le respect et l'amour filial qu'il te porte dans son cœur!
Non, le chrétien n'entre pas dans Rome comme dans toute^ autre ville du monde, comme il y entrerait si Rome était tombée au pouvoir d'un prince de la terre , fût*il un des plus grands. Enfant de l'Eglise, son cœur
bat en approchant de ces murs qui renferment le Père des fidèles, et il se sent à l'aise sur le seuil de la patrie. Les vœux et la volonté de toutes les nations chrétiennes, française, irlandaise, espagnole, allemande, italienne, l'accompagnent et font de son pèlerinage comme un tribut porté au Chef suprême ; de sa piété comme un hommage de chacun de ses frères. L'espoir de tout catholique est de visiter Rome un jour et de ranimer sa piété au centre de toutes les églises, et il lui semble que si les difficultés du-voyage s'aplanissent de jour en jour, si les communications deviennent plus rapides j 0*^681 afin qu'il puisse plus facilement aussi réaliser ce vœu si ardent de son âme. Et quand ce désir est accompli, quand Rome est sous ses yeux , quand il touche ces murs chéris, il sent qu'il est, non pas seulement dans la capitale du monde catholique, mais dans une propriété qui est la sienne, dans un royaume dont il est membre, sous une autorité indépendante et souveraine qui le protège, dont il est aimé, et qu'il va vivre un instant sous la tutelle du plus puissant, du plus auguste , du plus paternel de tous les monarques. Il y a à Rome trois cent soixante églises. Où est le roi de la terre qui possède autant de palais? Quelle est la ville assez riche potfr garder et entretenir autant de monuments? Comment ont été bâtis tous ces innombrables édifices? Comment sont-ils entretenus? N'est-ce pas l'or des pèlerins, l'argent de la catholicité qui a relevé les ruines de Rome, qui a édifié tant de belles- choses, et qui a payé les travaux des grands génies, créateurs de toutes ces merveilles? Sans les papes et sans leurs immenses ressources, Rome serait aujourd'hui ce que sont toutes les antiques splendeurs de la terre, un amas de ruines, peut-être un cloaque pestilentiel, comme tant.de grandeurs déchues que je viens de visiter.
Ma joie est grande en effet , et pourtant mon enthousiasme me semble de la froideur à côté de celui que Rome a inspiré à tant d'autres, à côté, par exemple, de
ces belles paroles, extraites des premiers âges de TEglise, et tombées de cette bouche êUor ^ la gloire de FEglise d'Orient. Saint Jean Chrysostôme^ expliquant l'Epître aux Romains , peut-être du haut de cette chaire que j'ai tant admirée dans l'égUse du Fanar à Constantinople , s'écriait : « J'aime cette grande ville de Rome, et j'ai mille raisons ^our l'admirer et l'exalter : son antiquité , sa splendeur, le nombre et la richesse de ses habitants, leur puissance, la gloire qu'ils ont acqutse dans les combats. . . , mais je ne veux point la considérer par tous ces avantages. Si je l'estime et si je la trouve heureuse entre toutes les villes, c'est à cause de l'honneur grand et unique qui lui a été accordé de posséder dans un commun tombeau ces inappréciables trésors, les corps des deux apôtres saint Pierre et saint Paul, qui, tels qu'un double phare allumé par le ciel même, projett^t leur lumière jusqu'aux extrémités» du monde, d