‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 4 sur 63 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Gomment les Franciscains sont répartis aujourd'hui dans la Terre-Sainte. — Le Père Ré?érendissime. — Distribution des emplois. — Confiscation des LieujL -Saints. — Sanctuaires que les religieui possèdent encore à Jérusalem.

— Ceux qu'ils possèdent en dehors de la sainte cité. — Les neuf couvents et les seize hospices. — Les catholiques de Jérusalem. — Ceui^ des environs. — Le Campo Franco* — Le Père Bernardino da Monte-Franco.

— Ressources impuissantes. — Quand viendront les jours meilleurs t — Le Père des Thévenins.

Les deux cent dix -huit franciscains actuellement en Terre-Sainte, au nombre desquels s'e trouvent cent dixneuf prêtres , sont ainsi répartis : deux provinciaux , quaranfe-cinq missionnaires apostoliques, dix pénitenciers, six prédicateurs, seize maîtres d'écoles, quarante visiteurs; jijoutez, pour compléter ce chiffre, des clercs et quelques laïques chargés d'enseigner aux pauvres les arts indispensables et les métiers les plus utiles.

Le Père Révérendissime , ou supérieur des couvents de Terre-Sainte, par suite d'une vacance assez récente, je crois , n'était pas encore nommé au mois d'octobre 1856, à l'époque de ma visite, et ses fonctions étaient exercées par le procureur général chargé de l'adrpinistration catholique, lequel est toujours Espagnol. Le Père Révérendissime doit toujours, assure-t-on, être Italien. Il correspond directement avec Rome, et son autorité

s'étend sur tous les couvents de son ordre, dans la Terre- Sainte. Il officie pontificalement, mitre en tête; et les splendides vêtements qui le recouvrent, ordinairement envoyés par les puissances catholiques de l'Europe, contrastent alors avec la sévère pauvreté de sa cellule, que rien ne distingue de celle de ses frères. Un lit composé de quelques planches et d'un matelas; une table de bois

Kossièrement travaillée, et une seule chaise; voilà tout imeublement de cette pauvre demeure, entièrement semblable à celles des autres religieux. Le supérieur doit avoir un vicaire , et ce vicaire est de droit, par respect pour les anciens services de la France, toujours un Français. On voit par là qu'on a voulu , tout en laissant à Rome son incontestable prépondérance , intéresser toutes les nations catholiques à la garde des Lieux-Saints, et qu'il serait .très-important que les Franciscains, dont la plus belle mission est à Jérusalem, trouvassent leur place parmi les ordres religieux qui commencent à vivre et à se répandre sur le sol de la France. -

Malgré des droits de légitime possession, venus des premiers chrétiens, et la confirmation de ces mêmes droits accordés par les sultans d'Egypte et de Constanlinople, les religieux de Saint-François n'en furent pas moins chassés successivement d'un grand nombre de sanctuaires , et surtout , chose douloureusement regrettable, de celui du mont Sion en l'année 4561. Leur sang ne put défendre la possession du Saint-Cénacle, et l'argent, ainsi que la ruse des Grecs schismatiques, toujours appuyés par la Russie, les dépouilla des privilèges les plus sacrés, au Calvaire, au Saint-Sépulcre et à fieethlehem. Tout droit , toute justice , toute bienséance sont venus se heurter en vain contre ces obstacles et surtout contre l'ambition de la Russie. Je 'ne veux point anticiper sur ce que je dirai plus tard à propos d'une question aussi grave. Mais n'est-il pas temps bientôt que les peuptes catholiques se lèvent contre de si injustes

préteotioûs , contre tant d'audace , et fassent enfin respecter les droits de la justice? Voici la liste exacte des sanctuaires de la Terre-Sainte que les Franciscains possèdent et desservent aujourd'hui.

Dans Jérusalem, ils ont deux couvents, celui du Saint- Sépulcre et celui de Saint-Sauveur. Dans le temple du , Saint-Sépulcre, ils possèdent: 1» la chapelle du crucifiement, où j'eus le bonheur de célébrer la sainte messe dès le premier jour que je passai à Jérusalem; 2o l'autel de la Mère de douleurs , élevé dans le lieu où se tenait la sainte Vierge quand son divin Fils était suspendu à la croix, ainsi que l'Eglise le chante dans ces paroles : Stabat Mater dolorosa juxtà crucem lacrymosa; la Mère de douleurs se tenait debout et en larmes près de la croix de son divin Fils ; 3o la chapelle de Sainte-Marie- Madelaine, au lieu même où lui apparut Jésus -Christ après sa résurrection; 4» la chapelle désignée, en vertu d'une vénérable et antique tradition, chapelle de l'apparition de Jésus à sa sainte Mère , aussi après sa résur- . recfion; c'est dans cette chapelle, grande comme un chœur d'église et attenant à leur petit couvent du Saint- Sépulcre, que les religieux célèbrent leur office et que sont armés les chevaUers du Saint-Sépulcre; 5» l'autel de la colonne de la Flagellation où se conserve un tronçon de la sainte colonne ; 6o l'autel de l'Invention de la sainte Croix, dans le heu même où sainte Hélène retrouva -le bois sacré ; 7o le tombeau du divin Rédempteur et la chapelle de l'ange qui sert d'entrée à ce précieux sépulcre; 8o et enfin la pierre d'onction sur laquelle fut embaumé le corps de N. S. J.-C. Hélas ! il faut bien l'avouer ici, ces deux derniers sanctuaires sont partagés en communauté avec les Grecs et les Arméniens schismatiques ! Et le partage du Saint-Sépulcre est tel que les Latins y sont à peine tolérés.

En dehors de ce même temple, mais toujours sur le mont Calvaire, les religieux possèdent encore la petite chapelle de Motre-Dam^s-Douleurs, là où se tenait la

Mère de Jésus , tandis que les bourreaux , à six ou huit pas devant elle, crucifiaient son divin Fils. De plus, ils ont en face du prétoire de Pilate la petite église de la Flagellation , là où Jésus fut flagellé et couronné d'épines.

Dans la vallée du Cédron , près des murs de Jérusalem, ils possèdent aussi le Jardin de Gethsémani, et, à la distance d'un jet de pierre de celui-ci, la Grotte de Fagonie, dans laquelle Jésus sua sang et eau et fut réconforté par un ange du ciel. Ils conservent aussi, dans Téglise de Saint-Sauveur, des autels auxquels sont attachées les trois indulgences de l'institution de la sainte Eucharistie, de l'apparition à saint Thomas et de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres ; ils ont transporté ces autels dans leur égUse de Saint-Sauveur, depuis qu'on leur a enlevé la possession du saint Cénacle, sur la montagne de Sion.

A Beethlehem ils possèdent encore le saint presepe ou le lieu de la crèche dans laquelle fut déposé l'enfant Jésus à sa naissance. On sait que le bois du presepe lui-même est conservé dans la grotte de l'église de Sainte-Marie-Majeure à Rome. A côté de ce heu, dans la même grotte, ils possèdent encore l'autel de l'adoration des mages, et, dans les souterrains qui communiquent à cette même grotte si précieuse de Beethlehem, l'autel de saint Joseph, le tombeau des saints Innocents, le tombeau de saint Eusèbe, abbé, le tombeau de sainte Paule et de sainte Eustochie, sa fille, le tombeau et l'oratoire de saint Jérôme. Ils ont aussi , près de Bethléem, la grotte du lait, ainsi nommée à cause d'une tradition dont je parlerai plus tard, lors de ma visite en ces lieux. A Saint-Jean-des-Montagnes , ils ont encore l'église et le couvent bâtis sur le lieu où naquit le plus grand des hommes, saint Jean-Baptiste.

A Nazareth j'ai déjà parlé du couvent et du sanctuaire de l'Annonciation bâti sur l'emplacement même de la maison habitée par la très-sainte Vierge au moment où

le Verbe s'est fait chair, et qui est entre les mains de ces mêmes religieux. Nous savons aussi qu'ils ont encore dans le même bourg l'atelier de saint Joseph et la tablé du Christ. Nous avons vu aussi la même chose à Tibériade, et j'ai eu l'occasion de raconter. ce qu'on avait le projet de faire pour Saffouri ou Sephoris.

Nous savons qu'il en est de même à Damas , où il y a une chapelle de saint Ananie, le disciple qui alla chercher Saul pour le guérir et le baptiser; et à Ramlé, où se voit celle de saint Nicodème , qui eut le bonheur d'être instruit par le divin Maître dont il aida à descendre le corps précieux de la croix. Je ne parlerai pas de plusieurs autres sanctuaires en Palestine et en Egypte, attendu qu'ils ne sont desservis que momentanément et à certaines saisons, d'après le besoin des populations et les ressources des religieux.

La garde des Lieux-Saints, confiée à ces religieux, se compose donc de neuf couvents et de seize hospices. Les couvents sont les deux églises du Saint-Sépulcre et de Saint-Sauveur, à Jérusalem ; Sainte-Catherine, vierge et martyre, à Beethlehem; Saint- Jean-Baptiste, àSaint- Jean-des-Montagnes ; l'Annonciation, à Nazareth; la Madone-des-Grâces, à Larnaca, dans l'île de Chypre; Sainte-Marie-de-Jésus, à Alep; Sainte-Catherine, vierge et martyre, à Alexandrie; et l'Assomption, au Grand- Caire. Les hospices sont: Saint-Pierre, apôtre, à JafFa; Saint-Nicodème, àBamlé; Saint- Jean-Baptiste, à Saint- Jean-d'Acre ou Ptolémaïs; Saint-Pierre, apôtre, à Tibériade; Saint-Paul, apôtre, à Damas; l'Annonciation, à Sidon ou Saïda; Saint- Joseph , époux de la sainte Vierge, à Beyrouth; les apôtres saint Pierre et saint Paul, à Arrissa ; Saint-Joseph , époux de la sainte Vierge , à TripoU de Syrie; la Sainte -Croix, à Laodicée de Syrie ou Latakié; la Sainte-Croii , à Nicosie, dans l'île de Chypre; Sainte-Catherine, vierge et martyre, àLimasol, dans la même île; Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, à Constantinople ; la Sainte-Famille, à Rosette, dans la

Basse-Egypte; rimmaculée-Gonception , à Mansourah; et Saint-Antoine de Padoue , dans l'Egypte du milieu , à Faium.

Voilà les champs où travaillent ces infatigables ouvriers, et dans lesquels, pour tant de motifs, là moisson se fait attendre. Que le monde se garde bien d'abandonner ce qu'ils n'ont pu sauver, même au prix de leur sang, et qu'il les encourage sans retard dans leur sainte mission. Dieu , qui donne l'accroissement , n'a pourtant pas laissé que d'accorder quelques consolations à tant de sueurs et de dévouements. Ainsi leur paroisse de Jérusalem se compose de onze cent soixante-trois catholiques :

Celle de Beethlehem, de 1945

— Nazareth, y compris les Maronites. 1152

— Saint-Jean-des-Montagnes 103

— Jafia 503

— Ramlé 63

— Saint-Jean-d'Acre 89

— Larnaca 412

— Nicosie 101

— Limasol 42

Voilà, pour le diocèse de Jérusalem, les seuls fruits que le divin Sauveur des hommes ait permis à ces religieux de recueillir près de son tombeau. Tous les catholiques latins de Jérusalem, à très-peu d'exceptions près, sont baptisés, instruits, surveillés, prêches et administrés spirituellement par les Franciscains.

Dans les légations apostoliques d'Egypte et de Syrie^ leurs paroisses se composent :

A Alexandrie, de 7020

Au Grand-Caire 4248

A Rosette 61

A Faïum 60

A Mansourah 147

A Alep ' 560

A Damas 180

A Saïda ; 427

A Tripoli , y compris les Maronites .... 525

A Latakié 90

Total. . . . 18591

Tous les endroits que la piété des fidèles a l'habitude de visiter, tous ceux que la tradition a consacrés, tous ceux où se rassemblent quelques catholiques pour prier, ont aussitôt donné naissance à un couvent. Souvent deux ou trois religieux seulement l'habitent comme celui dont j'ai parlé à Tibériade, et vivent ainsi des années entières séparés du reste du monde, remplissant les saints devoirs de leur ministère et ajoutant aux fonction^ de curé, celles de médecins^ d'ouvriers et surtout d'instituteurs. Autour de leur cloître, à côté de la chapelle et de l'école, quelquefois dans l'intérieur du bâtiment lui-même, qui peut au besoin, comme à Saint-Jeand'Acre et à Saïda, se transformer en citadelle et résister à une attaque, viennent se grouper les catholiques,

formant ainsi un quartier à part pour s'entr'aider et

()rier en commun. Ce quartier est toujours désigné sous e nom de Campo Franco^ hommage incontesté et habituel , toujours rendu à l'antique et vénérée protection de la France.

Mais que peuvent, pour l'entretien et la défense de tous ces sanctuaires, ces pauvres religieux abandonnés à leurs seules ressources ; ou plutôt que ne pourraientils pas avec le concours, la bonne entente et l'argent des puissances catholiques! Le supérieur général de tous les Franciscains, le P. Bernardino da Monte-Franco , dont le siège est à Rome, a été pendant douze ans Père Révérendissime de la TerreSainte* Ses anciennes fonctions et le nom qu'il porte lui rendent donc bien chère l'œuvte, à la fois catholique et française, des sanctuaires de la Palestine.

Je l'appelle française à cause du nom et du caractère que lui a légués l'histoire, plutôt qu'en raison de l'intérêt qu'elle excite aujourd'hui en France. Dieu me garde de reprocher à ma patrie une indifférence qui n'existe pas et qui serait aémentie par la création de l'œuvre toute récente des écoles d'Orient, et par l'invi-. tation pressante, adressée aux évoques par le ministre des cultes, de rétablir dans toutes les églises de France la collecte du Vendredi-Saint. Mais il n'est que trop vrai et trop déplorable qu'on n'a rien su faire d'utile depuis longtemps pour un pays dont l'histoire et les rumes intéressent l'humanité toute entière et dont la poussière a encore le pouvoir de donner à l'âme des secousses à nulle autre pareilles. J'ai déjà dit avec quelle douleur j'ai trouvé dans tous ces sanctuaires des présents plus ou moins avariés, dont la présence constate les vains efforts qu'ont souvent fait des puissances étrangères pour effacer le souvenir si grand et si honorable de la France. Comment d'ailleurs, tristement préoccupée de ses propres malheurs depuis un demi-siècle, la France aurait-elle pu songer à un devoir dont la voix et le

souvenir se perdaient dans un tel lointain! Et ne savonsnous pas que la cupidité et le fanatisme des musulmans, les déprédations et la tyrannie des pachas, plus encore que les voleurs et les naufrages, ont détourné et tari la source de bien des aumônes.

Dans ces derniers temps eux-mêmes et peu avant mou arrivée à Jérusalem, ces pauvres religieux venaient d'être victimes d'une atroce et injurieuse fourberie. Dupés et spoliés d'une façon qui montre autant de candeur de leur part que de perfidie du côté de leurs cupides ennemis, ils devinrent encore la risée des méchants qui applaudirent. Quelques âmes droites, indignées de voir ces intrépides gardiens du Tombeau de Jésus-Christ victimes à la fois de l'astuce de quelques Européens et de la rapine des Arabes , furent les seuls qui osèrent les plaindre et désapprouver le vol.

N'est-il donc pas enfin permis d'espérer des jours moins mauvais où la pieté de la France , ranimée par tant de causes inattendues et providentielles, pourra venir encore une fois au secours de ces sanctuaires merveilleux qui ont tant de fois fait battre le cœur de nos ancêtres?

Parmi ces bons religieux je rencontrai un Français d'un grand mérite et d'une haute piété , le P. des Thé-^ venins, qui me fut d'un grand secours dans mon pèlerinage. Il y avait fort peu de temps qu'il venait d'embrasser la vie monastique dans l'ordre de saint François. Quoique médecin distingué, dans la capitale même de la France, marié et père de plusieurs enfants , il était depuis longtemps tourmenté du besoin de se consacrer à Dieu d'une manière toute spéciale par l'entrée dans la vie religieuse. Sa femme , à qui il ne s'était point ouvert de ses projets et qui, par un dessein mystérieux de la grâce , se trouvait aussi aux prises avec ce même et irrésistible désir , lui fit part uq» jour de ses résolutions. Leur parti fut donc pris aussitôt. Il ne restait plus qu'à pourvoir, d'une manière complète et assurée,

à l'éducation et à l'avenir des enfants , afin d'obéir ensemble à cette voix du ciel. Avant de se prononcer dans une question aussi délicate, la cour de Rome instruisit longuement cette affaire et multiplia les épreuves. Le fervent novice dut aller lui-même à Rome et plaider sa cause. Enfin aujourd'hui les enfants, pourvus de tout, attendent dans une pension convenable un avenir assuré par leur patrimoine; leur mère, entrée dans une maison du Sacré-Cœur, s'occupe avec joie de Dieu, de la prière et du travail ; et le P. des Thévenins, jeune encore, porte sur son visage l'empreinte d'uhe joie douce et calme qui se répand sur ceux qui l'approchent. Ses connaissances, sa piété, sa douceur et surtout son titre de Français l'ont désigné à ses supérieurs comme propre à rendre de grands services à la Terre-Sainte, et ils l'y ont envoyé depuis un an. Je me sentis involontairement pris au charme de sa piété et attiré vers lui. Il me fut bien doux de parcourir avec lui la trace sanglante de Jésus montant au Calvaire, de pleurer au saint Sépulcre et de gravir ensemble l'admirable montagne des Oliviers. Qu'il reçoive ici l'expression bien sentie d'une reconnaissance qui a commencé dans la cité de David pour durer jusqu'à notre entrevue dans la Jérusalem céleste !

Page 1