‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 31 sur 63 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

Le tombeaii du Tasse. — Audience particolière de S. S. Pie IX, — Charme de cet entrelien. — Caractère et portrait do Souverain Pontife. — ^ Héritage de vertos. — Désirs des méchants. — Les chefs-d'œuvre du Vatican. — Ce qui inspire le génie. — Deux Corrége, — L'occupation française. — Quelques calomnies.

Dès le second jour de mon arrivée à Rooîe, après avoir célébré ia sainte messe à Saint-Onufrio, donné un souvenir au tombeau du Tasse, l'auteur de Jérusalem, fait une promenade dans les jardins et admiré les fleurs encore si vivantes à cette époque de l'année, j'eus rhonneur et l'insigne joie d'être admis en audience particulière de S. S. Pie IX. Je venais de parcourir dans la Judée la trace des pas du divin Sauveur; mon cœur s'était enflammé au souvenir des douces paroles et des grandes scènes de l'Evangile; j'avais cru voir, toucher et entendre Jésus suivi de ses disciples ; que pouvait-il m'arriver de plus heureux que de voir et d'entendre son divin représentant sur la terre! Ce pèlerinage, que je venais de terminer au sanctuaire de \ Immaculée Conception, pouvait-il mieux trouver sa fin qu'aux pieds au Pontife qui venait de proclamer ce dogme à la face du ciel et de la terre ? 0 douce et vénérable image de mon Sauveur, ô sainte et noble figure de Pie IX , soyez à

jamais gravées dans les plus chers et dans les meilleurs souvenirs de ce beau voyage que le ciel m'a octroyé dans sa miséricorde!

Quand je fus en présence du Souverain Pontife, dans cette simple et modeste demeure, à laquelle aboutissent tant de somptueuses galeries , je me prosternai , dès le seuil de la porte et selon l'usage, à ses pieds. Pie IX, m'appelant à lui et me dispensant des formules ordinaires de respect et de salutations , me releva avec bonté et me donna ses mains à baiser; puis, prenant mes mains dans les siennes, et attachant sur moi un de ces regards que ne peuvent troubler les plus grandes agitations de ce monde, il m'interrogea, en français , sur la mission intéressante que je venais de remplir à Jérusalem , et dont S. S. avait déjà entendu parler. Je lui exprimai de mou mieux ma reconnaissance et la douce satisfaction que je ressentais si vivement de déposer entre ses mains le plus grand bonheur de ma vie. Pie IX fut frappé et touché, comme je l'avais été moi-même en Palestine, de cette coïncidence providentielle qui avait amené la Turquie à donner à la France, en mémoire d'une victoire remportée le 8 septembre , le sanctuaire même de la glorieuse Nativité de la Mère de Dieu.

Le Saint-Père m'entretint avec bonté de notre ambassadeur à Constantinople , M. Thouvenel, le négociateur habile de Sainte-Anne, me disant qu'il savait déjà tout le bien dont la religion catholique lui était redevable dans ces contrées; S. S. daigna aussi s'enquérir des incidents de mon voyage qui pouvaient intéresser la famille que je venais de conduire à ce haut diplomate. Puis, descendant jusqu'à moi-même. Pie IX voulut bien entendre de ma bouche quelques détails sur moi-même, son indigne serviteur, sur le diocèse de Metz et son saint évêque, sur ma famille et mes neveux adoptés comme enfants , sur mes fonctions d'aumônier et sur tant de choses qui ne pouvaient avoir dMntérêt que pour ma petite personne. Je ne me lassai

— sai —

point, d'admirer les trésors d'humilité, de douceur et de charité, cachés dans le cœur de celui qui, en devenant le père commun des fidèles , a hérité plus que tous de cette leçon tombée, de la bouche du divin maître: « Apprenez de moi que je suis doux^ et humble de cœur, i> Je ne me sentais point le courage de rompre le charme de ce doux entretien; et pourtant, après une entrevue de près de trois quarts d'heure, me faisant violence à moi-même, je tombai aux pieds du Clxrist vivant sur la terre, recueillant et emportant dans mon cœur les abondantes bénédictions qu'iF y répandit et pour moi et pour les personnes dont nous avions parlé.

Pie IX (Jean-Marie-Mastaï-Ferretti), élu pape le 46 juin 484Ç, d'une haute stature et d'une taille parfaitement droite, porte avec majesté le poids de ses 64 années ; l'écjat de son front noble et élevé est tempéré par la ^uave douceur de son regard et de ses traits; sans annoncer la souffrance, son visage est d'une pâleur qui s'allie bien^ avec la soutane blanche qu'il porte dans sa cellule. Il est difficile de peindre Tangélique douceur de son regard et l'inexprimable bonté de sa parole. On comprend que, avant toute initiative étrangère, il ait trouvé dans son propre cœur la pensée de toutes les réformes qu'il voulait accorder à son, peuple et que le poignard des révolutionnaires a frappées au berceau; comme on comprend, hélas! que, dans une crise aussi difficile, il n'a que des instincts de patience et de douceur à opposer aux tentatives les plus perverses et les plus audacieuses. Près de lui un christ d'ivjoire, remarquable par sa hauteur et admirable par son travail, lui rappelle sans doute avec quelle patience il doit supporter les insultes et la calomnie dont on l'abreuve tous les jours. Le disciple n'est certes pas au-dessus du Maître ; mais aussi rien ne lui est épargné.

Que de pontifes romains ont vécu, comme Pie IX, du pain de l'amertume. Ils continuent dans la douleur le raehat de l'humanité commencé sur la croix. Depuis

la sortie des catacombes, les hérésiarques, les novateum^, les philosophes, tes rois, les emperews, les Gibelins, les influents du siècle , ont suscité des entraves an pou^ voir des pontifes, ont cherché à soulever le peuple de Rome contre le pjusdonic, le plus paternel de tous les sceptres de la terre. Qui ne connaît les larmes et les exhortations de saint Bernard à cette ingrate population romaine, aspirant à se dépouiller, comme Jérusalem, la veuve des nations, vidua gentium, du pouvoir qcii fait sa vie, du diadème dont l'éclat rejaillit sur toute la péninsule? Et pourtant à quel prince de la terre ira^t-elle demander autant de droiture et de justice? Où est dans l'histoire la famille régnante qui peut se glorifier de tant de vertus, de tant de sacrifices portés aussi dignement sur le trône? Combien de papes ont fait vivre sous la tiare les vertus les plus sévères des ordres religieux ! Où e&l la couronne qui possède un tel héritage de vertus? Aussi , et les révolutionnaires ne le savent que trop, ce n'est pas la patience dans l'adversité qui fera défaut à celui dont le Maître a été conduit à la mort comme l'agneau qui va sans se plaindre jusqu'à l'autel du sacrifice. Le génie du mal ira donc jusqu'au dernier terme de son impitoyable logique, et de part et d'autre chacun le sent à merveille, a Ou le trône ou les catacombes, a dit Pie IX. » Et déjà ses enfants n'entendent-ils pas avec anxiété courir le bruit d'une extase dans laquelle Dieu lui aurait révélé la gloire de son propre martyre? Sans doute le fer des révolutions a bientôt fait une victime; mais le temps des catacombes est passé. C'est li que les papes ont conquis pour le monde la liberté de conscience, née dans le sang des martyrs; mais cette liberté ne peut mourir. Le monde ne pourra les faire rentrer dans les entrailles de la terre que quand sonnera ïhmce qilidoit enlever à tous cette même liberté. Malhei^r à qui oserait porter sur le pontife une main parrkidel Bans être superstitieux, on peut se rappeler ce qu'il adviaat ^ Henn ÏY et à ses alliés, à Frédéric II, à Lo^ de

Bavière^ à Philipperle-Bel, etc. .. De quoi sont capables les ennemis de la jwipauté? Nous ne l'entrevoyons que trop et la révolution le proclame en toute liberté. En vain Texpérience a-t-elle démontré, dans ces dernières années si malheureuses, que la solution de toutes les questions difficiles se trouve dans les enseignements de k foi ; en vain on a vu les modernes réformateurs, impuii&saats à établir leurs utopies, laisser entre les mains de )& rsHgion le dernier mot de leurs problèmes; en vain toutes les questions politiques, depuis dix ans, ^ant aussitôt devenues des questions religieuses; nos modernes révolutionnaires n'en continuent pas moins à saper la société dans ses fondements; donc, cela est évident pour tous, ils travaillent à anéantir un jour l'œuvre de Dieu. D'où vient la tendresse particulière que les révolutionnaires montrent à l'endroit de la population romaine? Ce peuple a-t'^l vraiment leurs sympathies, est-il le peuple le plus tyrannisé de toute la terre? Il faudrait être bien aveugle pour ne pas comprendre que cette tendresse affectée vient u&iquement de la haine qu'ils portent à l'Eglise qui les condamne et dont le pontife leur semble n'avoir d'autorité que par cela même qu'il est roi. Yoilà le secret de leurs ^orts et de leurs espérances.

Gomment sortir du Vatican .sans dire un mot des ravissants chefs-d'œuvre dont l'ont orné tant de génies qui non-seulement ont illustré l'Italie, mais qui sont encore une des plus grands gloires de Thumanité? On n'y. fait pas un pas sans s'arrêter en extase devant quelque merveille que la puissance intelligente et protectrioe des papes a fait jaillir de l'éclat de ces génies. Le maiv teau de Jules II , détruisant sans pitié les fresques qui n'étaient point du pinceau de Raphaël , a été plus puissaiït que la hache de Yulcain: il a enfanté la Minerve catholique. De même que je n'ai point essayé de parler d\i Jugement dernier d'Orcagna, au Gampo Santo de Pise , wicore bien moins oserai-je tenter de porter un jngefii^ sur des œuvres telles que la Dispute du Saint

Sacrement, Moise muvé des eaux, la Victoire de Cbus-tantifij le Crucifiement de saint Pierre; le Jugement dernier de Michel-Ange. AsseK d'autres , plus cajmbles que moi, ont fait conoaitre tous ces chefs-d'œuvre. Mais qui osera' ravir au catholicisme la gloire dont ses eufatits Font couvert dans ce sanctuaire des arts? Quelle autre flaimne que celle de la foi a éclairé et embrasé tant d- esprits créateurs? Ne faut-il pas être chrétien pour comprendre le ravissement que procure la contemplation des suaves images de la Vierge, telles que la Madone de Saint^LuCj dan s^ la chapelle de Paul V, à Sainte-Marie- Majeure, ou bien- la Vierge adorant F enfant Jésus pen^ dont son sommeil dans la galerie Corsini.

On remarquera sans peine que les causes qui ont produit en ItaUe la stagnation fâcheuse que Ton y voit aujourd'hui dans les beaux-arts, sont les mêmes qui ont travaillé au dépérissement de sa foi, et qui apportent -de nos jours tant d'activité à la destruction de la papauté. Que Dieu suscite une main assez puissante pour arracher l'Italie aux barbares modornes, aux ennemis impies de la foi chrétienne," qui prétendent l'asservir, et rttalie sera toujours la terre de prédilection où le génie, toujours vivant parce qu'il est toujours chrétien, s'est écrié une fois dans son enthousiasme : € Et moi aussi... Anoke io son pittore ! j> Le monde, qui a vu en musique à peine UQ seul génie sans la foi, «n verra-'t-il jamais un teul dans l'art sublime de la peinture? Verra-t-*il jamais encore une fois un maître comme Raphaël et un (fisci|de comme le Corrége? Nul n'osera le dice. Mais ce que je puis affirmer, c'est que la pensée qui rayonnait d'un tel maître à un tel disciple a enfanté bien des prodiges que le monde païen n'a jamais égalés, et entre autres denx qui absorbent tout le ravissement dont je suis capable, chaque fois que je songe aux merveilles de la peinture ; Je veux parler des deux tableaux si poétiques et si cbi^étiens du Corrége, le Mariage de sainte Cûtàerine et le Saint Jérôme. La France et l'Italie se sont partage ces deux trésors.

, Jamais je n*^ été remué par une idée cbi:élîêaâ<3 comme je Tai été en faee de ces deux tableaux, devant ces groupes où la yie, la lumière, la grâce et la pensée ohisétienues se confondent avec tant de boaheur, avec tant d'amour. Le divin enfant, Sauveur adorable des hommes, apparaît dans l'un et dans, l'autre. sous ta lojrme la plus suave des saintes Ecritures et de la grâce de l'Evangile. Dans le premier, Jésus,, entant de trois ans h peine et assis sûr les genoux dé sa sainte Mère, reçoit d'elle dans sa main droite un anneau nuçtial qu^tl va passer au doigt de la j^une vierge qu'il tient déjà préparée à le recevoir de sa main gauche. Le visage de sainte Catherine rayonne de bonheur, et il n'y a pour témoin de lîetle aUiance avec le ciel. qu'un martyr, saint Sébastien, portant les flèches de son supplice et dont la figure s'élève au-dessus de ce groupe céleste au côté gauche du tableau. Au fond et dans le lointain, on aper** çQit d'un côté le martyre de saint Sébastien et plus loin celui de sainte Catherine. De même que les rives du Jourdain et les collines fécondes de la Terre promise étaient pour les Hébreux l'image du ciel, ainsi ce déi^cîeux paysage fait rêver à cette ravissante cité du royaume céleste, dans laquelle les vierges suivront. le divin Agneau, chantant sur leurs harpes frémissantes C^luî qui fera leur bonheur pendant l'éternité.

Dans l'autre cbef-<l'œuvre, l'allégorie est aussi suave èi plus complète encore. Le divin enfant, toujours sur les genoux de sa Mère, comme pour rappeler c^te vérité sî souvent répétée par les Pères de l'Eglise «t sur iaquelle j'ai si souvent insisté, que Jésus veut tout accorder par l'intercession de Marie, a devant lui saint ^I^Ôme et sainte Madeleine, c'est-à-dire la vérité, la force .et l'antiquité des saintes Ecritures, et la douceur et la grâce de l'Evangile. Saint Jérôme, le plus robuste iiiter- {)i^e des maniMcrits des prophètes et des évangélistes, se •pr^ente sous la forme osseuse et décharnée de l'ana- <^rè(e, effrayé sans cesse dans ses méditations par

Taudition de la trompette du jugement de Dieu; il présente humblement son travail au divin enfant qui' étend la main droite pour le bénir; à gauche, Madeleine la pécheresse s'est jetée ou plutôt s'est couchée aux pieds de Jésus. N'osant le regarder en face, kt tète appuyée sur les genoux de sa sainte Mère en qui elle cherche un appui près de son divin Fils, on voit sa blonde et douce figure s'épanouir au rayon de l'espérance, et on sent sa pauvre âme frémir au contact des petits doigts du Sauveur qui, en signe de pardon, lui passe la main dans les cheveux. 0 admirable séduction de la grâce qui a triomphé de la puissance du mal! On sent ici combien est différente de la loi de Moïse gravée sur les pierres du Sinaï, la douce influence de la loi nouvelle écrite par la grâce dans les cœurs; on comprend à cette vue que, pour un jour passé auprès de Dieu, on peut

mépnser toutes les folles joies' de la terre Il y a dans

ces deux tableaux, les plus beaux que j'aie jamais vus, UE rayon du ciel qui éblouit l'âme, un charme qui l'enivre, un secret qui fait couler des larmes de joie. Ce sont bien là deux pages écrites dans le ciel, c Non, dit saint Paul, l'œil de l'homme n'a jamais vu, son cœur n'a jamais rien pressenti de ce que Dieu réserve à * ses élus. 3^ Comme saint Paul ravi au troisième ciel, le Corrège avait eu aussi son heure d'extase.

£n sortant' du Vatican, je vis les troupes françaises se reposant de leurs exercices près ^ de l'obélisque où soiit gravées ces paroles qui chantent la victoire du lion de Juda: € Christus vincit! » La musique jouait, pendant le repos des soldats, un de ces airs sympathiques que nos populations françaises ont tant de plaisir à écouter. Je me croyais en France, et, comme prêtre et comme Français, je me trouvais heureux et fier ^ la fois du noble rôle dévolu à ma patrie. Fille aînée de l'Eglise, la France remplit mieux et plus noblement que toute auti:e nation catholique les conditions propres à une teUe mission^ et cette longue occupation, décrétée p^r

la Providence, après avoir comprimé le fer et le feu des révolutionnaires et des assassins qui tentent dans leur colère de détruire à jamais la chaire de^ saint Pierre, portera pour les nations civilisées des fruits de sabt. At-on contesté son désintéressement? Qui peut mieux que nos soldats prêcher d'exemple et enseigner au peuple que la liberté n'est pas la licence? Si la France ne réussit point dans la mission de pacifier et de régénérer l'Italie, quelle est la nation qui méritera de recevoir de Dieu l'honneur d'une semblable mission? qui se sentirait rassuré par une occupation autrichienne, espagnole, anglaise? Tout catholique devrait sincèrement et avec la ferveur dont il est capable, prier Dieu de donner à l'homme providentiel qui nous gouverne avec tant de fermeté et de sagesse l'intelligence et le courage de mener à bien l'assistance qu'il prête à l'Eglise et le salut qu'il apporte à tous. J'ai déjà dit ailleurs que ce nom de Napoléon était le seul capable de faire pour ^Italie et pour la Palestine ce qu'il a fait pour la France. Eloignée qu'elle est du centre de l'Italie, l'intervention de la France ne saurait être attribuée à des projets ambitieux, et le mot célèbre passé en proverbe qui nous la représente comme une nation a^sez riche pour payer sa gloire, ne manque pas de raison pour être mis ici en pratique. Le respect que la France a toujours professé pour le chef saint et auguste que Dieu a donné à son Eglise, ne peut être surpassé chez aucun autre peuple; et à Rome même, où un parti seulement a toujours été hostile à la France, nos officiers et nos soldats ont plus d'une fois été cités comme modèles de convenance et de respect par le clergé et même par le peuple qui, après avoir donné le nom de diables noirs à nos chasseurs à pied pendant le combat, les nomma durant la paix les petits saints.

Qui donc osera, dans des temps aussi difficiles, proposer une autre épée, une autre puissance en état de protéger le trône pontifical? J'ai déjà dit auparavant ce que pourraient et ce que devraient faire les nations

catholiques réunies ensemble pour proléger l'indépendance de leur chef. Mais, en attendant le jour où ces vœux pourront se réaliser, la mission dont la France a dû s'emparer est tellement sienne, que, à la révolution de 1848, au moment où la République se croyait bien et dûment installée chez nous, à la grande satisfaction malheureusement de ceux qui n'étaient rien moins que chrétiens et capables de vivre en république, les républicains étonnés, tant ceux de la veille que du lendemain^ comme on les désignait alors, durent prendre en main la défense de la tiare et du Saint-Siège. Et d'ailleurs quelle nation aurait montré plus de franchise dans les motifs qui commandaient l'occupation aussi bien que dans les moyens d'exécution? Qui peut mieux que nos honorables guerriers et nos braves soldats rassurer le Roi-Pontife, qui les aime d'une tendre affection et le leur laisse bien voir, contre des appréhensions exagérées à propos des véritables franchises ou libertés à concçder et à expérimenter? Quel roi ne voudra de tels hommes?

A ce propos, les ennemis du Saint-Siège nous accusent de patroner par cette occupation les imperfections du gouvernement pontifical. Je dirai plus tard ce qu'il faut penser de tout ce qu'on appelle ici imperfections. Les mconvénients sérieux du pouvoir temporel de la papauté, si tant est qu'on y découvre quelqu'un de ces défauts qui sont dans les meilleures choses de ce monde, sont beaucoup plus graves chez ceux qui s'arrogent le droit de faire des reproches et de donner des conseils. L'excessive bonté du plus saint et du plus paternel de tous les pouvoirs considérée comme une indigne faiblesse ;. sa vive sollicitude jugée comme une tyrannie; sa forme élective condamnée comme un usage suranné; voilà les graves scandales dont on nous reproche d'avoir pris la défense. Cette puissance temporelle qui fait plus pour prévenir. le mal que pour le punir, voilà ce qui porte atteinte' à la liberté de conscience; cette couronne, jadis le modèle et l'appui de tous les pouvoirs, n'a plus de Iççons

à donner aujourd'hui; elle a conservé des formes bonnes autrefois, dit-on, mais qui semblent par trop étranges aux populations de nos jours: Voilà les cris qui Causent tant de peur aux âmes pusillanimes. Le clergé qyi est l'âme de ce pouvoir, habitué qu'il est aux formes éternelles et immuables de la foi et de la discipHne, n'est plus d'accord, affirme-t-on encore, avec les formes éternellement changeantes de nos sociétés modernes. Là encore est un scandale. Mais est-il donc si déplorable d'avoir quelque chose de stable sous le soleil?

Comment supposer qu'un saint Pontife comme Pie IX, et qu'un Empereur aussi libéral que Napoléon III, proposent et inaugurent en Italie des lois anti-chrétiennes, anti-libérales? L'expérience n'est-elle pas venue appuyer de ses démonstrations la valeur des mstitutions pontificales? Les Romains qui ont eu le* bonheur, ambitionné par tant de fous, de passer de temps à' autre sous un autre sceptre, n'ont pas tardé, comme les grenouilles exaucées par Jupiter, à gémir et à déplorer la différence. Plus d'une fois on a vu des provinces romaines, après avoir désiré ardemment et obtenu d'être gouvernées par des laïques, faire des pétitions pour être de nouveau administrées par des prêtres. Ou^ comprend bien en effet qu'un administrateur, par cela seul qu'il porte un frac, ne soit pas plus capable, plus intègre et plus impartial qu'un véritable prêtre, dont la conscience, quoique voilée par une soutane, est pourtant soumise à la loi de Dieu.

Le pouvoir qui commande à Rome est un pouvoir électif, et dans ce siècle si antipathique aux légitimes hérédités, un exemple partant de si haut devrait rencontrer plus de sympathie. D'où vient donc la haine des démocrates contre la papauté, contre le plus populaire de tous les systèmes d'élection? Le Pape est le seul roi du monde qui puisse sortir des rangs du peuple, et cette ovation plébéienne, aujourd'hui que la papauté, en est arrivée à son deux cent cinquante-neuvième

Pape, scandalise de préférence ceux qui se déclarent par monopole les anus du peuple !

Les démocrates, sans avoir jamais pu mettre d'accord leurs goûts et leurs dépenses, aiment Les gouvernements à bon marché. Comment alors ne sont-ils pas plus justes envers un roi qui, sans demander autre chose à son peuple qu'une liste civile de seize cent mille écus par an , suffit aux dépenses de la papauté, des cardinaux, des nonces ou ambassadeurs, des basiliques, des chapelles, des musées, des palais, des bibliothèques, de sa garde-noble, de ses gardes-suisses, etc. ? Je voudrais bien savoir en quelle occasion messieurs les démocrates si amoureux de réformes ont donné l'exemple d'un pareil gouvernement à bon marché.

Dieu a voulu jadis que, tandis que les nations se civilisaient à la lumière de l'Evangile, la parole d'un pauvre vieillard , assis sur la chaire de saint Pierre, fût plus forte que l'épée injuste des monarques et des tyrans.... Il aura aussi ses desseins de justice et de miséricorde sur les générations futures. Puissent-elles -bientôt, ces générations enfin éclairées, dociles et reconnaissantes, respecter et aimer un pouvoir que tant de siècles ont vénéré comme établi par Dieu pour la sauvegarde du monde, un pouvoir qui a pour lui la justice et les promesses étemelles , un pouvoir toujours en rapport avec les nouveaux besoins des sociétés nouvelles, un pouvoir qui devra seul rester debout quand seront confondus les intérêts matériels de tous les peuples, un pouvoir que tous béniront parce qu'il est chargé de réaliser celte parole : € Il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur. T> Erit unum ovile et unus pastor.

Page 1