‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 32 sur 63 · Chapitre lxviii · texte numérisé non relu

Chapitre lxviii

La basiliqae de Saint-Pierre. — Les monumento qu'elle renferme» ^^ Le chef de saint André. — La confeuion de saint Pierre. — La ehaire de saint Pierre. — La chapelle et les chanteurs du Pape. -^ Deux règlements sur la musique. — La sainte lance et les reliques. — Le château Saint- Ange.

Je visitai tous les jours la merveilleuse basilique de Saint-Pierre, et tous les jours j'y découvris quelque merveille. Peu à peu je parvins à me rendre compte de son immensité, non toutefois sans laisser encore entrer de temps en temps en comparaison avec elle le souvenir de la magnifique nef ogivale de la cathédrale de Metz, si abandonnée et si peu connue. D'où pouvait venir une telle réminiscence au milieu de telles splendeurs ? Il n'est assurément ni Parisien ni Strasbourgeois qui, une fois entré à Saint-Pierre, ose encore penser à Notre-Dame de Paris ou à sa nef de Strasbourg. En effet, Notre-Dame a quatre-vingts mètres de moins en longueur et cent mètres *de moins en largeur que saint Pierre. Ce dernier édifice mesure, y compris les murs, deux cent vingt mètres de longueur et cent cinquante-cinq de largeur ; c'est-à-dire, en un mot, qu'il a en largeur ce que Saint- Paul de Londres possède en longueur. Si de telles dimensions sont de nature à écraser par la comparaison tous

les autres édifices, la nef de Metz, si aérienne, si transr

f)arMte, si ra^yonnante des prismes de ses vitraux, n'en aisse pas moins sa noble et ineffaçable imajge au cœur d'un Messin, fnème dans Saint-Pierre de Rome. Mais laissons là, pour le moment, ce souvenir, sur lequel j'aurai peut-être l'occasion de revenir.

Il faudrait des volumes pour décrire cette basilique de Saint-Pierre, qui n'a ni rivale ni modèle. Cent cinquante statues de marbre ou de bronze, dix-neuf mausolées gigantesques, parmi lesquels celui de Clément XIII, qui a demandé huit ans de travail au ciseau de Canova, con* courent à l'ornement de cette basilique; et tous ces mo* numents« loin de se nuire ou de restreindre l'espace» se perdent dans l'immensité ; et tous ces chefs-d'cBuvre aux formes colossales deviennent pour celui qui, se croyant assez fort contre le vertige, tenterait de les apercevoir du haut de la galerie de la coupole intérieure du dôme, presque aussi petits et aussi invisibles que s'ils n'existaient point. Une chose vraiment remarquable et plus forte que le diamant, a pu toutefois atteindre ces monuments et en entamer le nronze et l'airain : c'est la foi et la

f)iété des fidèles. Une statue de bronze, représentant' 'apôtre saint Pierre assis dans une chaire de marbre, et placée à l'extrémité de la nef centrale devant un pilier, a le pouce du pied droit usé par les baisers des pèlerins et des fidèles.

Sur cet autel de la confession repose encore, exposée publiquement à la vénération des fidèles, une bien pré^ cieuse relique: c'est la tête de saint André, apôtre, apportée à Rome au quinzième siècle, au moment où le flot de l'Islamisme rejetait de son sein tout ce qui rappelait le nom chrétien, et menaçait d'engloutir l'Europe. De grandes fêtes accueillirent ce précieux chef de l'apôtre, frère de saint Pierre: le pontife, la noblesse, Rome toute entière se portèrent au-devant de la relique, avec laquelle le pape Pie II bénit le peuple. La basilique étincelait de mille feux. De nos jours une fête de ce

''^voir lien; mais c'était une cérémonie

^ de l'apôtre est enfermé dans plusieurs

^étal d'or et d'argent, enchâssées

peuple romain commençant, à

n lui prêche tous les joufs, à

^tres, il se trouva des voleurs

an sacrilège impossible dans

précieuse relique disparut de

. néfastes de la révolution derniài».

ours n'eurent point le courage d'achever

. iniquité: un main invisible les arrêta au

^u ils tentaient de briser l'eriveloppe d'argent

o emparer de la boîte d'or. Alors ils cachèrent le

ui dans un champ loin de Rome. Un prodige, qui

rappelle celui qui s'accomplit dans le champ de iosué

le Bethsamite (4 ) , fit découvrir ce lieu et l'on trouva

encore intact ce précieux dépôt. Pie IX, entouré d'un

grand concours de fidèles et touché d'une sainte émotion^

eut la consolation de replacer dans la basilique ce chef

sanctifié par sa mort sur la croix. Les témoins de cette

cérémonie ont pu juger par les larmes du Souverain

Pontife de la vivacité des appréhensions qui oppriment

son cœur paternel.

Les i7 et 18 novembre, j'assistai aux cérémonies célébrées à Saint-Pierre à l'occasion de la fête de la Dédicace. J'eus même le bonheur de célébrer les saints, mystères dans la grotte ou crypte qui renferme les restes précieux du prince des Apôtres. Ce tombeau en forme, d'oratoire et recouvert d'une voûte, se trouve au fond et à gaache d'une chambre ronde, souterraine mais à iùel ouvert, et creusée dans le sol de la grande nef, au point d'intersection de la croix; on s'en fera une idée en prenant pour modèle la crypte ou tombeau de Napoléon I^r aux

(t) Plaostram venK in agram Josné Belhsamitv, et stefit ibi. (I Heg. Vf ; U).

Invalides. Cette chambre est revêtue des bronzes et des marbres les plus précieux; cent douze lampes, toujours vivantes comme la foi des fidèles, y brûlent nuit et jour, et quand le chrétien vient s'agenouiller et prier à la galerie qui dessine sur le pavé de la nef la forme ronde de cette chambre, quelque. chose lui dit au cœur que c'est bien là en vérité le centre du monde, le point d'appui de toutes les nations catholiques, confondues dans la même foi et dans le même amour, près de ces glorieux Princes de l'Eglise, que la mort n'a pas séparés et dont la voix a retenti jusqu'aux extrémités de là terre.

Au nord et contre cette galerie, immédiatement au^ dessous de la grande coupole et au-dessus de la crypte de Saint-Pierre, s'élève le baldaquin qui couronne l'autel de la Confession de saint Pierre^ ainsi nommé parce que ce fut en confessant avec foi et courage la divinité du Christ, Fils de Dieu, que cet apôtre mérita l'honneur du martyre et la gloire de la primauté. Le Pape seul peut célébrer la sainte messe à cet autel ; sa face est tournée , selon l'usage antique et vénéré des vieilles basiliques, vers le peuple dans la grande nef. Cet immense baldaquin en bronze doré est plus élevé que la plupart de nos plus beaux palais: un dais ou gigantesque couronnement en forme de mitre, et entouré de quatre anges, repose sur quatre colonnes torses de l'ordre composite, cannelées jusqu'au tiers et ornées de pampres et de figures d'anges ou d'enfants. Deux mille quintaux de bronze, provenant du Panthéon, ont été employés à chef-d'œuvre.

On voit non loin de là, dans un trône de bronze ou reliquaire, le siège de bois incrusté d'ivoire qui a servi au premier pontife des chrétiens, à saint Pierre. Cette Chaire de saint Pierre^ soutenue par quatre figures, en proportion de taille avec le monument et représentant les docteurs de l'Eglise, se trouve dans le chœur au chevet de ce vaste édifice. Quelques auteurs, comme Anastase le bibliothécaire, pensent que saint Pierre fut crucifié dans les jardins de Néron , au lieu même où se

trouve aujofurd'hui le Vatican ; je suivrai de préférence et contrairement à cette idée l'opinion de Baronius, d'accord avec le monument que Constantin fit placer sur le ïï>ont Janicule.

J'eus encore la bonne fortune, ayant si peu d'heures à donner à la capitale du monde, d'entendre à Saint* Pierre, pendant ces deux jours, les chanteurs et toute la musique du Souverain Pontife, réunis dans la chapelle latérale de gauche , qui sert d'égUse aux chanoines. Des deux côtés de cette large chapelle s'élèvent deux vastes tribunes supportant chacune un grand jeu d'orgues; chaque tribune était remplie de chanteurs accompagnés par l'orgue ; il n'y avait d'autres instruments que quelques violoncelles et contre-basses. Les deux tribunes disaient à deux <;hœurs et alternativement le chant ; de temps à autres elles chantaient ensemble, soutenues par les deux orgues, avec une perfection à très peu de chose près sans reproche. Des compositions à la Palestrina, des psaumes de Marcello , une musique mâle et harmonieuse comme devait être celle qui édifia Pie IV à la messe du pape Marcel, quand il crut « entendre chanter les anges eux-mêmes; i> des chants qui ne sauraient être inspirés qu'à ceux qui, comme l'immortel élève du flamand Goudimel , écrivent en tête de leur cahier de cojfnposition : « Mon Dieu, éclairez^moi ! » en un mot des inspirations chrétiennes, dans le genre de celles qui sauvèrent la musique au moment où les docteurs de l'Eglise allaient pour toujours lui fermer les portes du sanctuaire; voilà ce que j'entendis avec bonheur; voilà l'exemple, si précieux et si peu compris, qui est donné en haut lieu au monde catholique.

Le chant des premières vêpres dura près de trois heures, et je le trouvai constamment simple et noble , comme le génie qui avait conçu cette merveilleuse harmonie, comme les voûtes aériennes qui devaient l'entendre. Hélas ! cette audition réveilla dans mon âme de tristes souvenirs! Combien j'étais loin d'avoir été impressionné

de celte sorte, non-seulement en France, mais encore dans les diverses églises quil me fut donné de voir durant le cours de ce long voyage. Je suis bien loin de connaître tous les airs d'opéra qui peuvent être populaires en Italie, mais à coup sûr mes oreilles furent plus d'une fois irritées par des mélodies nées sur les théâtres et cela durant les cérémonies les plus graves et à l'heure même qui demandait aux fidèles le plus saint recueillement. A Jérusalem même, à l'orgue de Saint- Sauveur, je dus entendre plus d'une fois sous les doigts d'un pauvre religieux, qui s'était donné sans doute bien du mal pour parvenir à une telle agilité, des airs qui eussent mieux trouvé leur place dans le moins distingué des salons. Allons-nous donc encore une fois revenir à ces jours où les docteurs de l'Eglise durent proposer de chasser la musique de nos sanctuaires? A notre époque d'ignorance et de mauvais goût, où ceux-là même qui doivent enseigner le chant clérical ne connaissent ni le nombre ni la valeur de nos modes ecclésiastiques et ne savent pas les distinguer l'un de l'autre ; où on professe un grand dédain pour nos mélodies gâ égoriennes que l'on remplace par quelque chanson où par quelque air d'opéra en faveur, un exemple et une leçon, comme ceux que je viens de dire, doivent pourtant porter leur fruit.

Un singulier et heureux hasard , dont je pris note à l'instant, fit que, en ce mois de novembre 1856, S. Em. le cardinal-vicaire adressa au clergé de Rome une circulaire sur la musique ecclésiastique, accompagnée d'une instruction pour les maîtres chargés d'enseigner et de diriger cette musique. Je ressentis une grande joie en voyant condamner ces abus détestables qui tiennent tant du scandale et si peu de l'édification, soit par le style plutôt théâtral que religieux des compositions, soit par la qualité des instruments qu'on emploie, soit par les répétitions et par l'interminable longueur de l'exécution. Il y était dit que, après avoir consulté notre

Saint-Père le Pape, qui remettait en vigueur l'exécution des édits précédents suç cette matière , on défendait de se servir dans les églises ^d'instruments bruyants, à percussion, d'autres instruments en un mot que de l'orgue ou dé ceux en petit nombre qui avaient été tolérés; qu'on devait éviter de rappeler en rien les pièces de théâtre, de répéter ou de tronquer les paroles des offices, de prêter occasion au turtiulte en remuant ou fermant les instruments avec bruit , en intercalant des repos insolites dans la liturgie; qu'il était inconvenant aux maîtres de chapelle de battre la mesure avec autre chose qu'un petit papier de musique roulé, de tourner les épaules à l'autel, d'oublier la bonne tenue et le recueillement dus à la maison du Seigneur, de faire de longs préludes, de prolonger les cérémonies au-delà de l'heure dç Y Ave Maria. La circulaire terminait en indiquant les amendes à subir et à payer en cas de contravention , peines qui allaient jusqu'à atteindre les recteurs eux-mêmes des paroisses , et en nommant une commission d'ecclésiastiques compétents pour surveiller les musiques des églises et leur faire garder toujours la gravité qui convient à la maison de Dieu.

L'instruction donnée aux maîtres de musique ^ avait pour but de les engager à chercher leurs inspirations dans l'esprit de religion et de piété, et de leur faire éviter les formes et les mélodies du théâtre ; de leur défendre les mouvements trop vifs, la mauvaise prononciation des paroles, l'inversion des mots, des textgs de l'Écriture ou de la liturgie, la confusion des parties, les récitatifs, ariettes, duos, à l'imitation du théâtre; la mollesse excessive ou le bruit exagéré dans l'instrumentation, dont le but devait être de soutenir et d'enrichir le chant et non pas de le fatiguer ou de l'écraser. La circulaire dont je parle est datée du 18 novembre, du jour même.de la fête à laquelle f assistai dans la basilique de Saint-Pierre : elle me donnait la mesure des choseè que l'Eglise entend ne pas tolérer dans son sein. Puissent les deux règlements

dont je parle être entendus dans le monde entier et y porter leurs fruits salutaires! J'avais le même jour assisté à la leçon et à l'exemple, et mon oreille, encore remplie des divines mélodies alla Palestrina, emportait le souvenir de la dignité et de la majesté qui convient à la maison de Dieu , majesté que rehaussait encore la noble et pieuse attitude de Pie IX, qui les avait, ce jour-là, sanctionnées par son auguste présence.

Après les offices terminés et du haut de la tribune ou balcon qui est près du chevet de l'église, un cardinal présenta à la foule les saintes reliques de la Passion du Sauveur , un morceau de la vraie Croix , le suaire ou voile avec lequel sainte Véronique essuya la face de Jésus, et le fer de la sainte lance, reliques qu'on ne met au jour qu'à de très-rares intervalles. C'est depuis le pontificat d'Innocent VIII que la basilique de Saint-Pierre possède cette lance précieuse. Quand Pierre d'Aubusson, le grand-maître de Rhodes, surnommé le bomlier de V Eglise, gardait comme otage le fameux Zizim, ce Turc célèbre par ses formes athlétiques, le sultan Bajazet, frère de ce redoutable compétiteur, envoya à Rhodes la sainte lance et la main droite de saint Jean-Baptiste, pour se concilier les bonnes grâces des chevahers et les empêcher de rendre la Uberté à Zizim. Pierre d'Aubusson envoya au Pape la sainte lance, que deux cardinaux vinrent recevoir à Ancône, le 4 mai 1492. C'est avec ce trésor que, du haut de la tribune, le même cardinal bénit le peuple, se pressant en foule devant ces signes de la Rédemption.*

En quittant la place du Vatican pour traverser le Tibre au pont Saint-Ange et rentrer dans la ville , on passe devant le môle d'Adrien au château Saint-Ange, qui sert de tête de pont sur la rive droite du Tibre, dont les flots roulent vers le midi. Ce fut en ce lieu que le pieux pontife Grégoire, durant les prières de la grande litanie, vit l'ange qui remettait son épée dans le fourreau et que Boniface IV, pour perpétuer ce souvenir, fit ériger sur

le sommet du mausolée de l'empereur romain une chapelle dédiée à saint Michel, sous le titre de Saint- Ange ihter nubes. Ce château est aujourd'-hui gardé par l'artillerie française.

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