‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 33 sur 63 · CHAPITRE LXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIX

Le moDi Janicole. — Saiot- Pierre in montoHo, — La voie Appienne et le disciple de Jésus. — Raphaël et Michel- Ange aa tombeaa de saiot Pierre. — ' Panorama de Rome. — La fontaine Pauline et la fontaine de Trevi. — La villa Pamfili. — Le 25 avril et le 29 jain 18^9. — Le tombeau de la villa. — La prison Mamertine» — Saint-Paul hors-les^mun . — Le Colysée,

La basilique de Saint-Pierre, comme cela semble bien naturel dans une ville qui doit sa gloire à un tel nom et qui est pleine de ses souvenirs , n'est point la seule qui lui soit consacrée. Sur le mont Janicule , à la place où fut crucifié le prince des Apôtres, on voit une petite église ronde soutenue par seize colonnes, et qui passe à juste titre pour le chef-d'œuvre moderne le plus délicat. C'est Saint-Pierre in montorio ou monte aureo. L'apôtre, après avoir été promené avec dérision à travers l'ancienne vallée d'Egérie, toute peuplée de juifs qui n'avaient pour mobilier, dit Juvénal, qu'un peu de foin et Vombre de quelques arbres; après avoir laissé sur la voie Appienne la Fasciola ou bandelette de ses plaies,comme son divin maître avait laissé sur la Voie douloureuse le suaire de sainte Véronique, termina toutes ses humiliations par la mort de la croix, la tête tournée vers la terre , à la porte de ces jardins de Néron , où déjà avait coulé le sang de plus de dix mille martyrs,

Celle Eglise fut bâtie par Bramante et Pintelli aux frais de Ferdinand lY, roi d'Espagne, qui la fit placer là où Constantin en avait élevé .une pour honorer le lieu du crucifiement de saint Pierre.

Les noms les plus illustres dans la peinture ont contribué à la gloire et à l'ornement de ce monument, qui a été en quelque sorte le champ clos de deux génies rivaux, de Raphaël et de Michel-Ange. Le Crucifiement de saint Pierre du Guide, et la Transfiguration de Raphaël ont été transportés au Vatican. La vue dont on jouit sur cette montagne est une des plus complètes et des plus ravissantes de la campagne de Rome. On aperçoit d'ici toutes les coupoles et églises de la Yille-Elernelle, le cours du Tibre, Saint-Paul extrà-muroSy Frascati, Âlbano, et un vaste horizon qui s'étend jusqu'à la mer, le tout couronné par les Apennins en ce moment chargés de neige.

Près de là on admire la fontaine Pauline, ainsi nommée de Paul V, qui fit restaurer l'aqueduc de l'ancienne source Sabatine, sur une étendue de vingt-cinq milles ; c'est un véritable fleuve partagé en trois larges torrents ou cascades se précipitant à la fois dans un vaste- bassin, pour aller de là parcourir et alimenter les quartiers de la ville, et se répandre même au-delà du Tibre. Fluminis impetus lœtificat civitat'em Dei! Quand on a vu ces eaux abondantes, amenées de plus de vingt lieues sur cette montagne; quand on a eu les yeux et -les oreilles charmés par les innombrables cascades de la fontaine de Trevi au centre de Rome, il est difficile de trouver ailleurs quelque chose d'aussi beau en ce genre, même en France. Ici l'art, inspiré et secondé par le génie et par la puissance des Papes, a abandonné les mesquines préoccupations des alignements vulgaires pour lutter de toutes ses forces avec les grands effets de la nature, et il a réussi à tel point que, de retour en France, je trouvai singuhèrement modestes, même dans notre capitale , les choses que j'avais le plus admirées jusque-là,

Le mont Janicule est couronné par les villas Pamfili et Corsini qui en font un des lieux les plus ravissants du monde, à cause de leurs ombrages, de leurs eaux, de leurs prairies, de l'air pur qu'on y respire, de la vue qui en fait le charme. Hélas ! à côté de tant de belles choses il y a aujourd'hui bien des ruines. La porte Saint- Pancrace, ses bastions et- remparts, les habitations voisines noircies par le feu , renversées , percées à jour , attestent les luttes sanglantes que coûta à la France sa victoire sur les bandes d'assassins, et la restauration de Pie IX sur le trône pontifical.

Le 25 avril 4849, une flotte à vapeur, partie de Toulon , débarquait une armée française de 23,000 hommes à Civita-Vecchia. Il était grand temps: Rome, privée de son auguste chef, dominée par la terreur, ne voyait plus que pillage et sacrilège; le poste des douaniers de Saint-Calixte , commandé par l'assassin Zambiancihi, répandait partout la terreur et fusillait en un seul jour quatorze prêtres, parmi lesquels le pieux curé de la Minerve, sans doute uniquement coupable, comme tant d'autres, d'avoir du respect pour le chef de TEglise et des sympathies pour l'armée française. Ce fut alors que le duc de Reggio, trompé par une indigne violation du droit des gens, et se laissant prendre à un semblant de réconciliation digne des hordes les plus sauvages, fut reçu à mitraille au moment où il croyait à la paix, et subit au premier jour un fâcheux échec à la porte Cavalleggieri^ où l'attendaient les bandes les mieux armées de Mazzini et de^ Garibaldi. Le projet de ces faux frères avait été d'attirer la colère et la vengeance de l'armée française sur le Vatican et sur les plus précieux monuments de Rome; mais notre vaillante armée, toujours juste, même dans ses vengeances, s'imposa les plus pénibles devoirs et les plus graves difficultés , dans l'unique but d'épargner les monuments de la ville qu'on offrait à ses coups. Le soir du SflT juin, f$te du prince des Apôtres, à la clarté des feux qui

illuminaient la coupole de Saint*Pierre , nos soldMs prenaient d'assaut les hauteurs dont je parle; Rome était délivrée -du joug de ces assassins, et, pour mieux faire comprendre les fruits de cette victoire, le général français disait à ses soldats: c Mes amis, nous avons pris le taureau par les cornes. >

À quelques pas de là j'allai prier sur un tombeau, caché sous les ombrages et les bosquets dé la villa. C'est le mausolée que les Romains, délivrés de leurs oppresseurs, ont élevé à la mémoire des soldats français ensevelis dans ce triomphe et recueillis dans ce lieu de repos. Rome a donné la sépulture à ces enfants de la France dignes des temps de Pépin et de Gharlemagne. Ces enfants, morts pour l'Eglise leur mère, sont là qui dorment dans son sein.

Un autre sanctuaire, consacré au prince des Apôtres, appelle aussi la visite et les prières des fidèles : c'est la prison Mamertine ou saint Pierre à la prison. Elle se trouve sur la rive gauche du Tibre, près des ruines du Capitole et de la tour de Néron. C'est une suite de cachots souterrains, superposés et profonds, construits par Âncus Marti us et Tu Uns Hostihus, média urbe, imminens foro œdificatur, dit Tite-Live, au milieu de la ville et audessus du Forum. Saint Pierre et saint Paul furent enchaînés dans cette prison. Au fond de ces cachots, dam lesquels on pénètre au flambeau et au moyen d'un escalier très-étroit, un précipice recevait jadis les criminels , dont les gémissements mouraient étouffés sans écho dans ces cavernes , appelées pour cette raison les Gémonies. C'est là que , à la voix de Pierre enchaîné , quarantesept captifs et geôliers embrassèrent la foi du Crucifié; c'est là qu'une source d'eau jaiUit à la voix de l'apôtre pour servir au baptême de ces néophytes et qu'elle se montre encore de nos jours, en dépit de certains géologues incrédules et confondus.

Un *autel , dressé dans cette prison qui sert de chapelle, était occupé lors de ma visite par un prêtre

eatholique et syriaque qui y célébrait la sainte messe dans son culte et dans son langage, entouré d'un assez grand nombre de fidèles ; précieux exemple de tolérance que j'ai déjà invoqué. Ce sacrifice du sang de Jésus, dans le lieu même où son premier disciple attendit la mort qui lui avait été annoncée par son maître , fit sur moi la plus vive impression. Aujourd'hui le Forum est une ruine et le tombeau du Vatican est la gloire des nations chrétiennes.

En suivant la route d'Ostie, dans un riant vallon, au lieu appelé les Eaux sal viennes, on rencontre le lieu où saint Paul fut attaché à une colonne de marbre et eut la tête tranchée. Son corps fut enterré par Lucine, dame romaine, dans un terrain voisin qui lui appartenait, et depuis le commencement du quatrième siècle, une basilique s'élève en ce Ueu. Le premier monument, bâti par Constantin , était admirable par ses lambris recouverts d'or et par les marbres étincelants. de ses colonnes, dont l'éclat effaçait les fleurs et la verdure du printemps. Au commencement de ce siècle un incendie dévora l'édifice et ne laissa debout que la façade avec ses mosaïques, l'abside, l'arc triomphal et le maître-autel. On vénère dans cette église la colonne de marbre blanc sur laquelle l'apôtre fut décapité et on y voit la succession de tous les Papes dans une longue série de médaillons en relief appHqués aux murailles intérieures de l'église et au-dessus de colonnes nombreuses qui , semblables aux pins d'une fovèi ou aux mâtures d'une flotte, soutiennent les cinq nefs. De grands travaux étaient en ce moment en cours d'exécution, afin de réparer les désastres du funeste incendie de 1823.

Au sud de la Rome moderne, au pied oriental du mont Palatin , et dans ce centre qu'entourent le Capitale, les monts Quirinal et Viminal, le 4nont Esquilin, les monts Celins et Aventin, se trouvent entassées les gigantesques ruines de la vieille Rome, ses colonnes, ses chapiteaux, ses portiques , ses arcs de triomphe. Parmi ces

débris de géants s'élève une masse imposante qui porte sur son front les cicatrices de bien des siècles et qui semble défier encore les âges futurs. C'est le grand cirque , le ColyséSy le colosse dont les entrailles sanglantes servaient de jeu et de pâture au peuple-roi; où les Césars, salués par les gladiateurs mourants, versaient en abondance ce sang des martyrs, qui allait miner et renverser leurs autels et leur trône. Rien ne saurait produire une sensation de grandeur et de surprise comme cette masse imposante. On éprouve à son aispapt une impression que je ne puis comparer à aucune autre: Tétonnement, l'effroi augmentent à mesure qu'on en approche, et quand le pied du voyageur s'avance à travers l'épaisseur colossale de ces murailles, un frisson parcourt les veines et à chaque bruit l'oreille croit entendre les rugissements des lions du désert. C'est ici que la Croix a réellement vaincu le monde; c'est ici qu'a été réellement conquise la liberté de conscience par le sang de tant de héros qui ont préféré désobéir aux hommes pour obéir à Dieu; par le sang des martyrs, semence féconde de la vraie liberté donnée par le ciel ; par les enfants de cette Eglise née dans le sang divin du Golgotha.

Que de légions d'âmes saintes et de héros se sont élancées d'ici dans les cieux! que de couronnes et de palmes, apportées par les anges, sont descendues du ciel en cette arène ! Il me semblait voir les tigres et les lions couchés aux pieds des vierges saintes, comme pour reprocher aux hommes leur férocité, comme pour faire comprendre par cette douce et respectueuse attitude que les tyrans et les bourreaux, descendus par la violence au-dessous de la brute, n'avaient sur les élus du ciel d'autre pouvoir que celui que Dieu avait bien voulu leur donner. Je comprenais comment, au milieu de cet enivj^ment du sang, la sainteté des martyrs épouvantait le peuple, et comment des bourreaux s'écriaient dans leur enthousiasme : «c Et moi aussi je suis chrétien! » Je comprenais que le génia de

Châlëaubriant eût choisi ce théâtre pour sa scène si émouvante des Martyrs. Je ne suis point retourné une fois parcourir cet horrible dédale de couloirs, de galeries, de cages, de portiques et de ruines, sans éprouver chaque fois une de ces terreurs ou une de ces admirations dont je parle. Cette sensation est la même pour tous les voyageurs, même ceux qui sont peu chrétiens. On voit souvent dés visiteurs qui recherchent, pour se promener dans ces ruines, l'heure nocturne et les ombres profondes et silencieuses qu'y projette l'astre des nuits ; on en voit d'autres qui, pour donner à ce tableau une couleur et une vie en rapport avec les émotions qu'il réveille, rassemblent leurs efforts et leurs dépenses pour se procurer, pendant la nuit, l'effrayante représentation dun tel monument éclairé par des feux de Bengale ; comme si ces éclairs follets et ces lueurs fantastiques étaient l'image de§ esprits infernaux qui ont hvré sur ce sol sanglant le dernier combat de l'idolâtrie.

Le Colysée a des enseignements qui font pénétrer dans l'âme la puissance de Dieu et la terreur de ses jugements ; c'est un monument qui tient une grande place dans la Ville-Eternelle. Il marque une glorieuse et féconde étape de l'humanité, entre le paganisme et le règne de la Croix; c'est un champ clos où le Christ a vaincu le monde. Des esprits impies ou vulgaires pourront ou le maudire ou passer à côté sans le comprendre. Habitués qu'ils sont aux merveilles de l'industrie qu'ils admirent sans aucun souci de l'humanité , aux cheminées qui fument, au bruit retentissant des marteaux, à ces autels barbares où la vapeur étiole et amaigrit tous les jours des miniers de victimes, à ces holocaustes de l'ateher, où la pauvreté et la misère engendrent le désespoir et la mort, ils regretteront peut-être la place utile qu'occupent ces ruines et les matériaux qu'elles contiennent. Ils feraient volontiers l'œuvre de ces barbares du nord qui avaient entrepris, après la victoire, de démolir cet édifice pour en ^irracher quelques ligatures de fer et d'airain, et qui

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