HORROR UBIQUE ANIMOS SIMUL IPSA SILENTU TERRENT
« Des ténèbres profondes^ et un silence plus effrayant encore^ remplissent l âme de terreur. »
Cette immense cité de la mort, que quelques-uns ont appelé l'Erèbe chrétien, s'étend sur les deux rives du Tfibrej^et ses sentiers innombrables, s'ils étaient en ligne droite, à la suite l'un de l'autre, formeraient une galerie de trois cents lieues, plus longue que Fltalie tout entière. Quelle est la première nécessité qui a commencé ces immenses excavations, appelées catacombes? Qui a le premier ouvert ces régions de ténèbres? Lra mémo cause sans doute qui se révèle dans toutes les grandes villes qui ont fouillé le sol poiir y prendre les matériaux sous lesquels elles s^abritenl et sur lesquels elles reposent. Mais c'est aux chrétiens qu'appartient leur immense développement, et la sainte gloire qui illumine leur obscurité. La colère et les persécutions des empereurs romains y firent descendre les cKsciples du Christ. Là ils creusèrent une nouvelle cité; ils conduisirent les rues tortueuses de ce dédale ténébreux jusqu'aux jardins, jusqu'à la demeure des patriciens, des nouveaux adeptes qu'ils avaient gagnés à leur cause et qui, à l'aide de ces communications, voulaient bien sans doute les visiter et les protéger.
Là des sculpteurs, des peintres, des mosaïstes, de pauvres artistes ébauchèrent sur le tuf, sur le bois, sur le marbre , les premiers éléments de l'art chrétien, devenu si admirable plus tard. Là commença, dans le sang des martyrs , au miUeu des agapes fraternelles et des tombeaux, le culte pieux des saintes reliques; là, sur les cendres des héros chrétiens, s'élevèrent les autels où descendait la victime auguste et trois fois sainte, à la lueur des torches et des flambeaux. Le grain de sénevé, en enfantant la foi. avait enfanté l'art chrétien. Des couloirs étroits, longs, tortueux, abaissés parfois sous des arceaux et des piliers de soutènement , aboutissent à des carrefours plus agrandis et dans lesquels, sur un sol taillé en gradins et en amphithéâtre, les nouveaux frères pouvaient se réunir. Le long de ces chemins, des portes semblables à des entrées de voûte
sont creusées de Tépaisseur d'un tombeau pour y recevoir un sarcophage ou plusieurs coffrets oblongs et superposés. Je retrouvai là, non sans un grand' étonnement, la forme exacte et complète des tombeaux, telle que je l'avais vue dans la Judée, et surtout dans les fameux Qbour el Molouck.
Jadis ce nom de catacombes ne s'appliquait qu'au cimetière de Saint-Calixte, dans le voisinage de la basilique de Saint-Sébastien. Du verbe grec xoijua», dormir^ on avait fait ce nom de dortoirs ou cimetières; lieux choisis pour y déposer, dans l'attente de la résurrection glorieuse, la dépouille de ceux qui s'étaient endormis dans le Seigneur ; on le voit, déjà ce nom , par une idée symbolique et chrétienne, enlevait à la mort tout ce qu'il y avait d'effrayant dans sa dernière victoire. L'entrée de la catacombe de Saint-Calixte est dans l'égHse même de Saint-Sébastien hors des murs. On a inscrit sur la porte les paroles du commentaire d'Ezéchiel par saint Jérôme, que je viens de citer. Celle-ci est la plus vaste et la plus illustre de toutes les catacombes. Cent soixantequatorze mille martyrs, au dire du savant Bosio, et quarante six pontifes ont été inhumés dans ce cimetière.
Des travaux sérieux ont déjà révélé et révèlent encore tous les jours bien des beautés religieuses et archéologiques enfouies dans cette terre des catacombes. En effet, tout ce qu'on y découvre n'est pas à l'état d'enfance el de naïveté. On en a eu la preuve lors de la découverte de tant de sublimes inspirations du génie de la peinture et surtout en présence de cette admirable tête du Christ, du type le plus pur et qui , bien que mutilée , a jeté dans le ravissement tous nos plus grands peintres et sculpteurs. Elle fut trouvée au cimetière de Sainte- Agnès, et en voyant cette merveilleuse image où l'inspiration chrétienne s'alliait si bien au génie grec et à ce que dit l'Ecriture du plus beau des enfants des hommes, M. Ingres ne put s'empêcher de verser des lai'mes d'admiration.
Dans la catacombe de Saint-Calixle on vénère 'une image antîqiie de sainte Cécile que les siècles ont respectée, et dont l'ouvrier obscur et ignoré dort probablement à côté du lieu où fut enseveli son modèle. Je me sentis profondément ému en face de l'antique tombeau de la jeune martyre romaine , dont l'Eglise universelle allait dans trois jours célébrer la fête, et je détachai, comme relique précieuse, quelque peu de ce tuf dans lequel elle avait été ensevelie. Ainsi que ceux des autres martyrs, son corps avait été enfermé dans un de ces sépulcres que je viens de dire, mais dans un lieu séparé de la foule. C'est là qu'il fut retrouvé à l'heure que Dieu avait marquée pour sa glorification. Que de fois ces niches, hermétiquements scellées, se sont ouvertes sans révéler le nom du martyr qu'elles renfermaient! Près de la tête de ce mort inconnu, une fiole de sang, quand les fidèles avaient eu le bonheur d'en recueillir quelques gouttes ; un monogramme du Christ-Sauveur, la palme de la victoire , la colombe qui s'envole au ciel, la couronne du vainqueur; voilà toute la légende du héros, dont le nom n'était connu que du Dieu qui avait été et qui est encore sa récompense pour l'cternité.
De toutes les études sérieuses et approfondies sur Rome souterraine^ c'est encore à la France que revient le plus grand honneur de ce beau travail. Elle a payé un noble tribut à l'art chrétien, en publiant à grands frais l'œuvre d'un de ses enfants, M. Louis Perret, qui a consacré dix ans de sa vie à reproduire par le pinceau les plans, les vues, les décors, les inscriptions et les peintures des catacombes , ainsi que tous ces pieux monuments qui nous restent de la primitive Eglise. ■
Je ne sais si jamais quelqu'un a pu suivre sans émotion la lampe et les pas du religieux chargé de le conduire dans ces abîmes. Pour moi, je fus en proie à l'émotion la plus vive quand je me vis dans ce sanctuaire où ont été déposés les corps des apôtres; en face dé cette chaire de pierre où siégaient les premiers pontifes;
devant le lieu ou sâint Sixte II assemblait les fidèles le jour destiné à la célébration des saints mystères et souffrit le martyre ; devant ce tombeau qui servit d'autel. Les noms d'Urbain, de Calixte,.de ces premières colonties de l'Eglise, le froid qui vous pénètre en ces lieux souterrains, la torche qui se consume, la crainte de s'égarer dans ces régions de la mort, dans ces froides solitudes , tout me' redisait dans un langage éloquent et inimitable ce qu'avait coûté de sang et de larmes l'œuvre de notre salut, et ce que valaient nos aïeux.
En parcourant des lieux si émouvants, il est impossible d'oublier et de séparer des. noms qui résumeiit à eux seuls l'histoire des catacombes , des noms tels que ceux d'Urbain, de Cécile, de Valérien, de Tiburce. Aussi quand le pape saint Pascal fit transporter, en 818, les restes de sainte Cécile dans l'église du Transtevère qui lui était consacrée et que le peuple avait surnommée la Chapelle du divin amour; dans cet oratoire même où elle passa son enfance; où sa prière montait vers Dieu, accompagnée des mélodieux cantiques des anges; on n'y transporta point seule la petite-fille des Metellus et des Tanaquil; on mit à ses côtés Valérien, le néophyte qu'elle avait converti et qu'Urbain avait baptisé, et son frère Tiburce à qui le parfum des fleurs et la vue de l'ange de Cécile avaient révélé le bonheur qu'il aurait à être ctirétien. L'église du Transtevère garde sur son pavé d'albâtre, entourée de pierres orientales et de quatrevingt-dix lampes brûlant sans cesse, la dépouille mortelle de Cécile, le plomb, les tuyaux, les briques de l'étuve où Almachius tenta de l'étouffer ; ce sont là de précieuses reliques sans aucun doute; mais la crypte de Saint- CalLxte, avec l'image de Cécile et son tombeau vide, ce lieu vénéré où la déposèrent les pieuses mains qui avaient recueiUi son sang , m'a laissé dans l'âme une impression bien plus vive encore.
Quand, au sortir des catacombes, je revins à la lumière du jour, mon cœur était plein de toutes les merveilleuses
choses dont Rome l'avait inondé en quelques heures. Cette ville, la seule ville du monde ^ a-t-on dit, m on rCa jamais tout vu, il m'avait fallu la parcourir la nuit et le jour, prendre bien juste le temps de la prière et du repos, afin de ne négliger aucune des choses importantes que je m'étais promis de visiter aussi rapidement et dont je viens de rendre compte. Je vis d'autres monuments, d'autres églises, que j'ai à peine le temps de nommer, tels que Sainte-Marie du Transtevère, la première église dédiée à la mère de Dieu dans la capitale du monde chrétien et élevée pai^ le pape Calixte en 224, vénérable sanctuaire où d'illustres Romaines, comme Cécile et Françoise, vinrent si souvent s'agenouiller et prier; l'église de Saint-Barthelemy dans rÛe, dont les religieux me donnèrent l'hospitalité pendant mon séjour à Rome et l'un des plus curieux monuments de cette ville ; elle est bâtie à la place de l'ancien temple d'Esculape, et son maître -autel, sur lequel j'eus plusieurs fois l'honneur de célébrer les saints mystères, est enrichi du corps de saint Barthélémy, apôtre, donné par les habitants de Bénévent à la reine du monde; l'église de Saint-Augustin, aussi consacrée à la reine des Vierges et dont les incroyables richesses , en ex voto et en ornements de tout genre, ont de quoi surprendre les yeux les plus difficiles à étomier; l'église du Gesu; celle de Saint-Louis des Français ;\e couvent des frères Mineurs de San-Franeesco a Ripa, bâti sur l'emplacement des jardins de César, où on voit encore la chambre qu'occupait saint Français d'Assise, la pierre qui lui servait d'oreiller, le crucifix devant lequel il priait. Cette dernière visite est bien capable de consoler le pèlerin de la Terre-Sainte, quand il songe à tous les martyrs que les enfants de saint François ont donnés à l'Eglise; elle me consola un peu de n'avoir pu aller à Notre-Dame des Anges, prier dans la chaumière où mourut le séraphique fondateur de l'ordre le plus dévoué à la Palestine.