CHAPITRE LXXII
La dernière heare dans la Yille-Sleraelle — Reproches. — Amélioralions réclamées. — lojDsUce. — La séparation de l'Église et de TÉtat. — La révûlulioD eonemie de la papauté. — Les codes et la lilierlé. — Les finances. — La vie a bon marché.
Voici en effet qu'a sonné la dernière heure de mon séjour dans la Ville-Eternelle; voilà ma dernière visite à toutes ces pieuses merveilles. Plus ma reconnaissance est grande envers le Seigneur qui a daigné me les montrer et me les faire comprendre , plus je dois me hâter de revenir là où m'appellent l'obéissance et le devoir^ plus je me sens pressé de raconter tant de choses à ceux qui m'attendent et que, depuis quatre mois déjà, je n'ai pu revoir. C'est un temps bien court en vérité ; mais la multitude et la variété des choses que j'ai vues, les deux mille cent trente-six lieues que j'aurai parcourues sur la mer, quand mon pied retrouvera le sol de la patrie, tout cela a allongé démesurément ces jours heureux qui voiit désormais tenir une si grande place dans ma vie. '
Pourquoi faut-il que le chrétien qui s'éloigne de Rome en ces jours malheureux emporte dans son cœur une désolation que les événements semblent aggraver tous les jours?... Le Père de la grande famille chrétienne, qui
n'a dans le cœur et sur les lèvres que des pensées el des paroles d'amour pour ses enfants, est maudit par un concert de voix qui , sous le vain prétexte de réclamer des améliorations, demandent sa chute ou son exil. Noiis n'en voulons point pour roi, criaient les Juifs, mais nous voulons Barabbas! Le cri de cette multitude est au-dessus de la raison qu'il étouffe, et aucune voix ne semble de taille à se faire entendre de la foule. Il viendra un jour, disait Jésus, où quiconque vous fera mourir croira rendre service à Dieu. Cette fois encore le disciple n'est pas au-dessus du maître et son sort est loin d'être différent.
A Dieu ne plaise que je fasse entendre ici ma . faible voix pour autre chose que pour protester contre les" indignes calomnies que j'ai entendues sur mon passage en Italie et celles que j'entends encore tous les jouis. Eussé-je trouvé au gouvernement pontifical, le plus juste, le plus paternel, le plus économique de tous les gouvernements, quelque ombre de forme un peu vieillie, , que je me garderais encore de la signaler, tant est injuste le mortel venin des ennemis de l'Eglise; tant j'ai peine à croire que tous ces cris partent d'un désir légitime. Qui n'a pas ses idées, ses projets, ses con-^ seils; qui ne se croit le droit, quand il a vu quelque chose, de dire ce qu'il en pense, de signaler c^. qui est vicieux, d'indiquer le remède? Je l'ai bien fait à propos de l'empire turc. Mais en présence de la fureur et des projets avoués des ennemis de l'Eglise, irai -je mêler ma voix aux cris des amis de Barabbas? Si j'ai dû parler avec modération en face de la Turquie, je dois me taire quand il est question de l'Eglise. Je voudrais bien savoir quel gouvernement, fût-il le plus fort de l'Europe, pourrait résister à un tel déchaînement de critiques, d'insultes et de calomnies? Presque toutes venues du dehors, elles sont propagées à l'intérieur par ceux qui payent ainsi leur reconnaissance à l'hospitalité si loyale et si généreuse du chef de l'Eglise. Pas un homme
juste n'exigera qu'aucun des enfants de cette mère désolée trouve dans son cœur le triste courage de montrer où est l'apparence de mat qui solliciterait le violent remède proposé par les ennemis de l'Église.
Il faut, dit-on, distinguer entre les améliorations réclamées par les gens de bien et celles que réclament les agitateurs, les impies, les révolutionnaires. Mais que peuvent donc réclamer ceux qui répudient toute agitation, tout bouleversement? A mesure qu'ils nomment un point quelconque, on leur montre, au sein des nations qui, dans leur orgueil, se déclarent les plus civilisées, un mal réel, sérieux, véritable, de la même nature et mille fois plus grand encore. Tout gouvernement froisse de sa nature quelqu'un, -et n'est pas, par cela seul qu'il y a des mécontents, le pire de tous les gouvernements.
Le Pape, crie-t-on bien fort, a besoin des baïonnettes étrangères, et les gens de bien de s'épouvanter de cet argument qu'accompagnent toujours quelques plaisanteries d'un ministre anglais, par exemple, à qui les baïonnettes, on le sait, ne suffisent pas toujours. Sans vouloir justifier le gouvernement autrichien, sur qui tombent principalement ces reproches, quel est donc le gouvernement qui n'a pas besoin de baïonnettes? Pourquoi donc' Rome a-t-elle ce besoin, sinon parce qu'elle a dû, dans les desseins de Dieu, protéger les faibles £t se mettre depuis un millier d'années à la tête de la civilisation des peuples? On oublie trop facilement l'avantage que j'ai déjà signalé et dont les Romains jouissent avec tant d'ingratitude, celui de ne pas payer l'impôt du sang et de ne pouvoir par conséquent fournir une armée à leur souverain. Où est donc en Europe le gouvernement modèle qui peut à l'intérieur se passer d'une armée? Est-il devenu illégal par cela. seul qu'il a besoin de se défendre? Si le Pape avait aussi une armée suffisante, il n'y aurait point de rebelles dans ses Etats. Je l'ai déjà dit, c'est un devoir pour tous les princes chrétiens de défendre dans Rome le principe en vertu duquel ils régnent. Comment se
fait-il que les souverains dont le premier intérêt est de défendre la papauté, ne se sentent pas menacés sur leur trône par ceux-là même qui cherchent à renverser le plus saint de tous les pouvoirs?
Il n'est pas bien, dit-on, que l'Eglise ne soit pas séparée de l'Etat ; et les plaisanteries recommencent sur ceux qni administrent les sacrements et les provinces, qui confirment, ordonnent, expédient dans l'ordre spirituel et dans l'ordre temporel. On avait plus de courage il n'y a que trente ans et on disait nettement : ^ Il faut que la loi soit athée! > Singulière •conviction! étrange
{principe, aussi bien alors qu'aujourd'hui! Il a fallu 'horrible Pandémonium des doctrines qui bouleversent toutes les sociétés, pour invoquer une pareille maxime, un pareil athéisme. Dans le quatrième commandement de Dieu, nous voyons que l'autorité paternelle a été et est sur la terre le principe, l'image et la force de toute autorité dans la famille, dans la tribu, dans la nation, dans la société. Et pourtant il a toujours été enseigné que l'obéissance n'est plus un devoir, quand le chef de la famille s'oublie jusqu'à commander quelque chose contre la conscience, contre la loi de Dieu. Il faut donc qu'une loi, pour être juste, remonte jusqu'à Dieu, et ne soit jamais en contradiction avec lui. En effet, la loi c'est la justice et Ij justice c'est Dieu. Donc la loi n'est pas et ne doit pas être athée.
Veut-on seulement parler de la liberté de conscience? Qui ne sait qu'à Rome les Anglais schismatiques sont tellement hbres qu'ils en sont devenus insolents, même dans les églises. Tolérance pour les personnes, intolé^ rance pour les principes; telle est la règle du salut pour tous, telle est aussi la loi dans l'Eglise. Non, la perfection politique en matière de gouvernement n'est pas la rupture entre le spirituel et le temporel, qui ne sauraient être ennemis l'un de l'autre ; c'est l'alliance au contraire de la loi de Dieu et du pouvoir; c'est l'autorité dans la justice et la justice dans l'autorité; donc la perfection du
pouvoir, c'est au contraire le Roi-Pontife, c'est le Pape écouté par ses enfants, c'est le Pape souverain. Enquérez-vous des misères et des imperfections humaines qui, même à Rome , au sein du plus paternel des gouvernements, tout aussi bien que chez quelque grande nation civilisée, obscurcissent ou retardent ce triomphe spiendide, celte alliance de la loi de Dieu et des hommes, et vous aurez à gémir non pas sur l'imperfection que prx)duit la conformité de la loi qui gouverne avec la loi 'qui vient de Dieu, mais bien sur les imperfections de ceux qui étant gouvernés ne sont pas encore dignes de l'être par une telle loi. Donc il n'est pas de loi juste en dehors de la loi divine, la seule immuable, la seule éternelle, la seule parfaite ; donc séparer l'Eglise de l'Etat, c'est séparer Dieu de l'homme; c'est ôter à la volonté humaine sa loi première; c'est ôter sa morale à la justice. Ou votre loi sera en harmonie avec le type éternel, s'appuiera sur la sainteté de Dieu et sera conforme à ce qu'enseigne l'Eglise, ou bien votre législation n'aura de force que la sienne propre , c'est-à-dire que celle des baïonnettes; elle sera dans l'occasion la loi de l'homme contre l'homme, la loi du plus fort contre le plus faible, une provocation à la licence, au désordre, pour ceux qui n'y verront autre chose que le bon plaisir d'un homme qui commande et qui tenteront de s'en affranchir au moyen des révolutions.
De là vient que les ennemis du pouvoir temporel du Pape sont partout les eiiîiemis de l'Eglise et des saines doctrines. Pour renverser ce gouvernement, la Révolution appelle à son aide tout ce qui lui fait écho dans le monde entier : elle a pour elle les passions dédiaînées, les ambitieux, les impies, les incrédules, les protestants, l'argent, la presse, l'appui d'une des plus grandes puissances de l'Europe ; et pourtant, avec de tels auxiliaires, la Révolution ne se croit pas encore assez forte pour renverser un faible vieillard. Magnifique spectacle donné au monde par la chaire de saint Pierre^ qui n'est rien
que rœuvre de Dieu, contre laquelle se brisent les puissances de l'enfer. Pour qu'un gouvernement si violemment attaqué puisse résister à une pareille tempête, il faut qu'il possède une bien grande force morale ; il faut qu'il y ait une. grande exagération dans les défauts qu'on lui reproche. 11 ne suit point de là que nous considérions comme toujours indispensable l'alliance des deux pouvoirs dans un seul et même représentant. J'ai invoqué ailleurs les raisons qui réclament l'indépendance du pouvoir spirituel. Nous ne demandons, à propos du pouvoir temporel, que la conservation de ce que les siècles ont cru devoir faire pour lui, en affirmant toutefois que ce gouvernement si décrié est encore un des moins mauvais, un des plus aimés. Quelle étrange sollicitude de la part de nos ennemis? Il y a tant de mauvais gouvernements au monde ; comment se fait-ïl que celui du pape ait le privilège d'inspirer seul tant d'intérêt à tous ces médecins qui ont d'abord besoin de se guérir eux-mêmes? Ce sont bien là les mêmes hommes qui pouvant porter leurs bibles et ce qu'ils appellent la parole de Dieu aux nations sauvages et abandonnées, préfèrent chercher à corrompre les peuples catholiques, et de préférence ceux de l'Italie. Il serait vraiment curieux et intéressant de montrer comment ce gouvernement temporel si décrié pourrait servir de modèle, non-seulement sous le rapport de la justice, mais encore sous celui de la forme, à bien d'autres qui s'arrogent le droit de lui donner des leçons? Nos publicistes reconnaissent que la première de toutes les libertés est celle des provinces, des communes; ils crient sans cesse contre la centralisation qui les absorbe, les entrave, les anéantit. Nulle part cette liberté des communes n'est plus grande qu'ici. Dans chaque commune il y a un collège électoral pour lequel on n'exige que le domicile et vingt-cinq ans d'âge; un conseil municipal renouvelé par moitié tous les trois ans, et enlin un tribunal municipal que nous nous efforçons de ressusciter chez nous en ce moment. Les notables
des provinces ont des attributions permanentes que n'ont pas nos conseils généraux en France. On slnsnrge trèsfort contre le droit canon, et on oublie que c'est TEvangile qui a fait nos premiers codes, Tbéodosien et autres, qui a étouffé la barbarie et civilisé les peuples. Notre code français que Ton considère comme une panacée universelle, et pour tous les peuples et pour tous les climats, avec lequel on fait tant de bruit aux oreilles du Pape jet qui traite sur le pied de l'égalité toutes les croyances, a-t-il donc plus que tout autre le mérite d'empêcher les crimes, les révolutions? Ce Père, ce Pontife, que des Anglais osent appeler crvel et que tant de chrétiens n'osent défendre, n'a-t-il pas été le premier à entrer dans la voie des concessions , à offrir à son peuple ce qui paraissait bon et utile à réclamer? Sous le poids de l'exil, de la calomnie et de la persécution, Pie IX n'en a pas moins maintenu le mémorandum de 1832, le motuproprio si tristement célèbre du 14 octobre 1847, et ennn le motu proprio de Portici, du 12 septembre 1849. En neuf ans, ce Pontife, affligé par tant de calamités , a rétabli l'équilibre dans son budget, ce que ne peuvent faire tant d'autres qui se donnent pour modèles, et a détruit tout le papier monétaire, ce fatal apanage de toutes les révolutions. Où vont donc se réfugier les proscrits qui acceptent leur infortune et ne conspirent ni par eux-mêmes, ni par leurs amis? C'est Rome qui les appelle , moins encore par la douceur de son climat que par la douceur et par le feu de sa charité, moins par les beaux-arts que par l'air calme et chrétien qu'on y respire. Il n'y a nulle part de véritable liberté là où il n'y a rien de chrétien.
Sous quel souverain l'ouvrier, le prolétaire trouverat-il le bon marchéy qui est son luxe et son aisance, à un aussi vil prix que dans Rome même? J'y ai vu des ouvriers prendre leur déjeuner, composé d'une tasse de café au lait y compris le sucre et le pain, pour la somme de quinze centimes. J'ai admiré nos troupiers se
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