‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 39 sur 63 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

Civita et fc Bosphore, — Noire-Dame de la Garde el le rivage de la France. — Reconnaissance à l'Etoile de la mer. — Le désir de raconter. — Trois grands dangers. — Caractère religieux des questions politiques. — Vers qui se tournent les regards. — Pourquoi la France a-t-elle un caractère modérateur. — Ce qu'il faut attendre d'elle et de son Eo^pereur. — Charlemagne et Napoléon III. — Le clocher.

De retour à Civita-Vecchia y je trouvai le Bosphore prêt à lever l'ancre pour retourner directement en France, Par une singulière coïncidence encore, le bateau qui allait me ramener dans ma patrie portait le nom de ces rives enchanteresses qui avaient été le premier but de mon voyage et sur lesquelles j'avais laissé mes amis. Je ni'embarquai aussitôt et, malgré un temps fort désagréable qui cessa comme par enchantement aux îles d'Hyères, j'arrivai à Marseille le samedi 22 novembre, à six heures du soir. En apercevant les feux de la côte et l'église de Notre-Dame de la Garde , mon âme s'éleva dans sa reconnaissance jusqu'à Dieu qui avait guidé mes pas dans Jérusalem, et jusqu'à sa sainte Mère qui avait daigné embellir d'un charme si poétique et si consolant , par la donation de l'égHse de Sainte^ Anne y les dangers et les fatigues de ce long pèlerinage.

Le voilà donc terminé, ô mon Dieu! disait mon àme

dans sa prière, ce voyage par lequel vous avez console et instruit votre enfant qui l'avait si peu mérilé. Oh ! gardez dans l'esprit de votre serxiteur le souvenir de Jérusalem , le souvenir des actions , des paroles et surtout du grand amour de votre divin Fils. Et vous, Etoile de la mer, vous qui brillez sur tous les plus beaux sanctuaires de la France et qui, après m'avoir préservé de tout danger, m'avez rempli d'une douce joie au sanctuaire de votre naissance glorieuse, dans la demeure de vos augustes parents, continuez à veiller sur le plus indigne de vos seniteurs que vous avez comblé de faveurs comme un de vos enfants.

A partir de ce moment j'ai combattu en vain le désir de raconter à mes frères dans la foi ce que j'avais appris de la chute prochaine de l'empire ottoman, de l'opprobre qui pèse sur les plus beaux sanctuaires de Jérusalem, et des dangers immenses qui menacent la couronne temporelle du chef de l'Eglise catholique et universelle. J'ai -donc cédé à ce désir impérieux de mon âme, dérobant avec joie quelques loisirs, tantôt à mon repos, tantôt à mon travail habituel, tantôt à mes occupations les plus agréables, afin de livrer ces pensées au public. Je prie donc le lecteur d'user d'un peu d'indulgence à l'égard d'une exposition de faits qui pourront lui paraître ou inutiles au récit ou mal développés; comme je prie les hommes les plus compétents, surtout dans le clergé, de ne voir dans mes jugements qu'un profond respect pour tout ce qui tient à la. foi, à la discipline générale de l'Eglise et aux décisions des souverains pontifes. .

De grands dangers menacent la sécurité de l'Europe et peuvent ressortir des trois causes que je viens de signaler, dangers que les trois noms placés en tête de cet ouvrage indiquent assez. Des complications inséparables d'un partage de la Turquie peut sortir .une guerre européenne et formidable, comme peut en résulter an accord soudain etde longue durée. Les scandales de la

Terre-Sainte, si on veut sincèrement y melti e un terme, peuvent amener une rupture entre la France et la Russie, entre la France et l'Angleterre, comme ils peuvent faire place à une ère de foi, de piété et de paix qui serait loin d'avoir quelque chose à envier aux temps si regrettés des croisades. Les agitations de l'Italie peuvent entraîner la chute de la royauté temporelle des papes, et avec cette chute formidable un cahos d'horribles catastrophes et de trônes renversés, comme il peut en ressortir pour la papauté, avec une indépendance suffisamment établie, une ère nouvelle de gloire, de bénédictions et de salut pour l'humanité.

Depuis douze ans une longue et tumultueuse série de commotions agite l'Europe et menace de ruine tous les empires. Le monde semble animé partout d'une seule pensée, d'un seul désir qui se présente avec un . double caractère, celui de renverser ce qui est, de créer partout des choses nouvelles, et en quelques lieux malheureusement celui de déclarer la guerre à Dieu et de renverser son Christ. De là ce phénomène moral et universel qui cause tant de surprise aux âmes superficielles, à savoir que toutes les questions qui s'agitent de nos jours avec tant de passion en ce jour ont un caractère infailliblement religieux et trouvent leur solution dans l'Eglise.

Ce siècle où nous vivons, si orgueilleux dans ses doctrines, s'est éveillé en prononçant un blasphème : « Le catholicisme est mort! » s'est-il écrié. Et voilà que ceux qui avaient poussé ce cri dans leur délire ne voient .plus aujourd'hui que le catholicisme comme moyen de salut; et voilà qu'appelés dans ces derniers jours à sauver la société qui semble toucher à sa dernière heure et priés de faire usage de leurs moyens de salut, ils ne trouvent rien en dehors des maximes et des lois du

catholicisme Sous leur pouvoir et entre leurs mains,

on fait des essais de liberté, d'égalité et de fraternité; et voilà que les prétendus frères ne veulent d'autres

libertés que celles qui sont dans l'Évangile Sous

leur proleolion on proclame le droit au travail ; et voilà que le pins terrible et le plus logique des communisteB déclare qu'il n'en a jamais demandé davantage pour

renverser le droit de propriété Par leurs encourage-*

ments, des essais de toute nature se multiplient dans l'intérêt de l'État, de la prospérité publique, des ouvrière, des malheureux; et voilà chacun eflrayé pour ce qu'il possède de crier merci, d'implorer la pitié pour ces existences toujoure enchaînées à la peine, de

demander la fin de ces épreuves De toutes parts le

mal apparaît avec son effrayante nudité ; on s'épouvante de l'absence des grands principes d'ordre et de sécurité ; partout on appelle la charité, partout on demande l'obéissance , le respect de la loi; les législateurs réclament l'urgence, la priorité polir les lois morales, l'intervention du principe religieux , et bientôt, dans ce monde anticatholique, les jésuites font moins peur que l'anarchie

Aux premiers cris et désordres de la révolution, les espérances des • protestants prennent déjà en pitié les malheurs de l'Eglise; ils se découvrent avec respect devant l'oraison funèbre de la papauté; les despotes qui ont étouffé la Pologne dans ses fers et affamé l'IrlaïKle dans la misère, se croient appelés à partager sans co0-> trôle l'héritage des nations; et voilà que le Pontife de Rome est considéré comme le seul en état de constater et de faire valoir les droits des Slaves, des Hongroiô, des Irlandais, des Polonais, peuples, qui n'ont plus de salut que dans les germes catholiques de leurs populations; et voilà que la répubUque française est amenée par la force des choses à tirer de la poussière le glaive de Pépin et de Charlemagne pour défendre le successeur de Jésus-Christ et des Apôtres.

En ce moment donc, quand l'Europe est en feu et que les flammes de cet incendie épouvantent les plus incrédules, tous les regards se tournent vers la France dont répée a toujours servi la cause de Dieu et des.

peuples. A l'heure de ce grand péril, un seul bras se trouve ai^ez vaillant, assez robuste pour manier l'épée que chacun regarde comme l'unique moyen de salut; Dieu inspbe à cet homme la volonté de la saisir et la résolution de sauver un des plus grands peuples ; le ciel bénit ses efforts et la France, se fiant à la vaillance de son libérateur, respire enfin..... Les inconséquents et les ingrats l'ont seuls oublié.

Mais en ce moment tout n'était pas fini. De grands maux se sont révélés encore. Qui donc nous sauvera aujourd'hui? Qui réunira en une seule volonté tous les éléments de salut? Assurément la tâche actuelle n'est ni moins noble ni moins périlleuse à cette heure^ et le monde n'a pas vu se révéler un autre libérateur que celui que je viens de dire. Les coalitions sans cesse tentées coutre ce sauveur et sans cesse avortées, parce que Dieu a divisé les intérêts de tous, nous disent assez l'importance de la mission que Dieu lui a donnée et que tous lui reconnaissent. Je ne suis rien pour juger cette mission, mais tous les jours les événements en développent la grandeur. Notre patrie lui doit donc son concours, elle qui, par sa position et par son intelligence, possède un caractère essentiellement modérateur. En France les tentatives extrêmes du despotisme et des républicains sont également démontrées imposables, tout aussi bien que les exagérations d'un principe quelconque, fùt*il même le principe catholique; elles ne peuvent plus même être essayées. De là vient que chacun reconnaît à la France ce caractère calme, désintéressé «t modérateur qui convient à un arbitre; de là vient que, tandis que le monde entier a sujet de se plaindre de nous, tandis que nous avons humilié les Anglais , refroidi les Américains, gourmande l'Italie, abaissé l'Autriche, effrayé l'Allemagne, nous sommes encore en ces derniers jours juge et arbitre aux yeux de tous. Chez nous l'intérêt religieux est encore le premier, et notre clergé, depuis longtemps régénéré dans le sang

du mailyre , tient un rang honorable et honoré parmi toutes les hiérarchies de la terre. Nulle part l'agitation soulevée à l'occasion du pouvoir temporel du Pape n'a été aussi grande que chez nous: il y a toujours eu soUdarité entre la tiare des Pontifes et l'épée delà France. Les questions à la fois politiques et religieuses ent chez nous une place indiquée et dans l'opinion publique un tribunal compétent. Si pendant un millier d'années le gouvernement des papes, institué et protégé par l'épée de la France, a été de l'aveu de tous le meilleur des gouvernements, il est permis d'espérer encore que, grâce à l'influence française, la puissance temporelle des papes, ayant une fois octroyé aux peuples qu'elle gouverne les concessions raisonnables qu'elle peut accorder dans Tordre civil, dans les choses de la politique et de l'industrie, sera pour longtemps encore la gloire et le salut de' l'humanité. La France aura donc une large part dans les bienfaits dont dépendent le calme et la prospérité de tous, bienfaits qui feront encore une fois de la papauté le meilleur de tous les gouvernements, parce (ju'il est et sera toujours le plus désintéressé, le plus samt de tous.*

Donc je suis en droit de considérer le sauveur providentiel dont je parle comme le seul en état de préparer et d'appliquer un remède efficace aux trois grandes tourmentes religieuses et politiques que représentent les noms de Constantinople, de Jérusalem et de Rome; donc Napoléon III réussira dans cette tâche glorieuse, ou le monde commence encore une fois une épouvantable série de malheurs, peut-être sans fin ; donc ou la Providence qui veut nous épargner nous a ménagé ce sauveur, ou cet effrayant cataclysme va joncher le sol de nouvelles ruines. Partout sur mon passage, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, j'ai vu s'accroître l'influence de ce nom libérateur, et au fond de l'Orient qui réclame aussi la liberté de conscience, et dans les Lieux-Saints que déshonorent le vol et l'injustice, et à Rome où tous attendent le repos et la liberté.

Y a-t-il témérité à penser qu'une miission aussi prô- \adentielle doit avoir sa raison d'être, son germe, ses antécédents, son origine dans l'histoire? Je ne suis point le premier qui l'ait demandé. Déjà à cette occasion on a cherché des exemples dans l'histoire et le nom de Charlefiiagne a été prononcé. Or, chacun sait ce qu'un nom aussi grand a été dans les desseins de Dieu.

Il y a une telle association entre les desseins catholiques de la Providence et l'œuvre de Charlemagne, qu'aucun historien ne s'est avisé de juger celui-ci en dehors de la mission divine qu'il avait reçue et que tous l'ont considéré comme le premier missiis dominus , le délégué du Très-Haut. Et par ses faits d'armes et par ses capitulaires , ce prince, qui pourtant ne supportait point la contradiction, s'est toujours montré l'enfant de l'Eglise , dans la guerre et dans la paix, préoccupé uniquement et tout d'abord de régner au nom du Christ, d'étendre son empire et de prendre sous sa protection tous les chrétiens de la terre. Fils aîné et respectueux de l'Eglise, il mit toute sa gloire à la servir, pratiquant même en temps de guerre les observances les plus rudes de la discipline catholique, se faisant une joie d'assister la nuit et le jour aux offices du chœur, de chanter les louanges de Dieu en compagnie des évoques dont il aimait et vénérait le caractère, se plaisant à les consulter sur les points de doctrine que sa conscience lui signalait. Le trésor de la cathédrale de Metz conserve comme une précieuse relique une chape que ce monarque revêtit sur. son trône en assistant à l'office du chœur, pendant la nuit de Noël. Tel fut le prince que l'Italie appela à son secours, qui arrêta et mit en fuite Didier, roi des Lombards, et que Léon III plaça sur le trône des Césars, inaugurant ainsi au Vatican, dans la capitale du monde, un nouveau royaume fondé syr la justice, le Saint Empire^ destiné à protéger l'Eglise c'est-à-dire la cause de Dieu et des peuples. C'est cet çmpire, qui fut continué dans la suite des siècles, qui fut toujours chargé de

S rendre en main la cause de Dieu, empire que les traités e 1845 anéantirent, qua TAutriche voulut sans cesse reconquérir à son profit et que les . souverains pontifes réclamèrent toujours. Le 14 juin 1815, les princes alliés étant réunis à Vienne, Pie VII, par l'organe du cardinal Consalvî, déplorait la destruction « de ce Saint Empire romain, ce centre de Tunité politique, vénérable et par son antiquité et par l'auguste caractère dont Ta revêtu la religion, i^ Il protestait « contre toutes les déterminations prises et maintenues au congrès de Vienne, contraires aux intérêts des Eglises d'Allemagne et du Saint-Siège. > Il blâmait le congrès qui n'avait pas encore rétabli « l'empire romain, regardé comme le centre de l'unité politique. * :& Jusque-là lés rois et les peuples chrétiens n'avaient point songé à trouver leur salut en dehors de l'Eglise , qui soutient seule aujourd'hui , dans la personne de son Pontife entouré par les orages de la Révolution , la loi de Dieu , la vérité , le droit, les biens les plus sacrés de l'humanité, dont la destruction seraif la perte de tous.

Sans sonder les impénétrables desseins de Dieu sur l'avenir des peuples et de son Eghse, n'est-il pas permis de penser et de dire que" si\e Saint-Empire n'existe plus, la mission dont il était chargé existe toujours? Mais cette mission, à la fois politique et religieuse, estelle donc invariable durant tous les siècles et dans sa forme et dans ses moyens d'action et dans le but qu'elle se propose d'atteindre? N'est-il pas sage de reconnaître au sein des populations des nécessités nouvelles, de penser que ce n'est point la fatahté qui a placé Napoléon III en face de tous ces graves événements comme pour présider à une destinée de cette nature? Faut-il injurier Pie IX qui a rassuré les consciences catholiques en ordonnant de prier pour l'empereur des Français et en acceptant la protection de son épée ; faut-il le juger avec la sévérité de Joseph de Maistre qui, dans ses écrits, manqua de- respect au souverain Pontife Pie VII , parce

qu'il avait, par un acte solennel et à la face du peuple, consacré Napoléon 1er comme chefd'un monde nouveau. Non, ce sacre après lequel Rome ne voulut jamais se déjuger, n'était point une injure à la mémoire des fils de saint Louis montés au ciel; non, il n'était point la consécration du principe révolutionnaire, puisque ce nouvel élu au contraire était le sauveur de la France , de ses libertés, de son culte; non, il n'était pas une injure à la monarchie, et les rois, qui se sont ligués pour l'anéantir, se fussent sauvés en le respectant.

Le jour du Sacre ^ le 2 décembre 1804, le Pape avait consacré une nouvelle monarchie; et quand l'Empereur, saisissant d'une main ferme et résolue la couronne de fer qu'il plaçait sur sa tête, jurait solennellement de maintenir la paix dans l'Eglise et d'en honorer les ministres, quand il fit retentir d'une voix mâle et accentuée le Pro/iteor que l'Eglise lui demandait, il acceptait, pour lui et pour les siens, cette nouvelle obligation, cette nouvelle destinée.

Ce que j'avance, une autorité compétente l'a jugé avant moi. Quand Pie VII mourut, les fils de saint Louis semblaient à tout jamais restaurés sur leur trône. L'âme sainte du pontife paraissait même à quelques hommes de Yancien régime avoir besoin d'une justification , et les termes de son oraison funèbre, pesés, examinés, discutés, jugés à l'avance, firent grand bruit. L'orateur devait être digne d'une telle cause ; ce fut le P. Ventura. Or, voici quelques-unes de ses paroles :

« La Révolution, ce fléau redoutable de la colère de Dieu , avait parcouru l'Europe avec la rapidité de la foudre , et elle avait abattu tous les trônes. Depuis cette époque, plusieurs princes parvinrent bien à commander, aucun ne régna véritablement. La France avait des consuls, l'Europe ne pouvait avoir de vrais monarques. L'intérêt de l'Europe exigeait donc que le trône de France fût relevé; et ce trône, par son influence, devait bientôt relever tous les autres. Mais le trône de la France

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