‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 5 sur 63 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Visite à Notre-Dame de Sion. — L'arcade de VEcceHomo et la malédiction. — La saÎDte messe aa SaÎDt-Sépalcre. — Intolérance des schismatiqaes. — Le eoavent des Latins. — Les ordres do pacha, — Les clefs de l'église. — Le rocher do Saint-Sépulcre. — La chapelle de l'Ange. — La porte de com« mnnication entre les deux chapelles. — La forme du Saint-Tombeau. — — Impressions. — > L'architecture et le portail. — Les précieux sanctuaires de celte église. — Les gardiens. -* Le rocher du Calvaire. — L'autel du crucifiement.

Je fis, en ce même jour, une visite aux pieuses filles de Notre-Dame de Sion, envoyées depuis un an à Jérusalem par l'abbé Ratisbonne, fondateur et directeur de cette nouvelle association, bien connue en France et dont le siège est à Paris. Je les trouvai reléguées , au nombre de trois, dans une maison étroite et solitaire, presque en dehors de la partie nord-ouest de la ville et attendant avec une sainte confiance des jours meilleurs, dans lesquels il leur serait donné de choisir une demeure plus rapprochée des sanctuaires qu'elles étaient venues visiter et où elles travailleraient plus utilement au salut des âmes.

J'avais déjà eu la bonne satisfaction de cœur dont j'ai parlé de connaître M. le directeur, l'abbé Cor, envoyé dans le Levant par M. l'abbé Ratisbonne, son supérieur, et de lui être de quelque utilité à Constantinople dans ses projets d^installation. Cette congrégation

ne possédait rien encore à Jérusalem et elle était sur le point d'acquérir les quelques restes du palais de Pilate où se trouve l'arcade de YEcce Homo. On ne pouvait mieux placer ces saintes filles que dans le lieu où un peuple aveugle et endurci avait prononcé contre luimême cette terrible malédiction : « Que son sang r,etombe sur nous et sur nos enfants ! »

Je sortis de là émerveillé de la piété vive et de la résignation touchante avec lesquelles ces femmes acceptaient les privations bien dures pour le présent et les dangers plus que probables pour l'avenir. Il y a là plus de courage qu'on ne le pense.

Le lendemain matin je devais avoir le bonheur de célébrer la sainte messe sur le Tombeau même de Notre- ^Seigneur. La grotte qui renferme le Saint-Sépulcre se trouvant en communauté de partage avec les Grecs et les Arméniens, les cathoHques latins sont obligés d'y célébrer leur office avant le jour et de tout terminer avant l'arrivée des Grecs, qui exercent sans pitié les droits dont ils nous ont spoUés à force d'argent et d'astuce , et cela dès la pointe du jour.

Or, ce sont les Turcs qui ont en main la garde des clefs de l'église ; il ne faut pas s'en plaindre, et cela est même fort heureux pour nous, attendu que c'est à ce peu de droiture et d'impartialité qui reste aux Turcs que nous devons de n'avoir pas été chassés successivement et complètement de tous les autels ou sanctuaires de ce précieux temple. Comme les Turcs, conformément à leurs usages, n'ouvrent les portes de l'église qu'après le lever du soleil, il s'ensuit que les prêtres latins qui veulent célébrer les' saints mystères au Saint-Sépulcre sont dans l'obligation de se laisser enfermer la veille dans ce temple et d'y demeurer toute la nuit. On sait qu'une telle nuit, passée dans le silence et dans la prière, sur le roc du Calvaire, laisse au pèlerin un souvenir dont rien ne peut effacer la sainte amertume.

De là vient la nécessité pour les religieux Franciscains

d'avoir un petit couvent annexé ou plutôt contenu dans cette église, et de s'y enfermer plusieurs frères à la fois, afin de monter ainsi, en se relevant tous les trois mois, comme une garde d'honneur au Tombeau du divin M^dtre. L'ordre donné par le pacha de m'ouvrir les portes de l'église avant le lever du soleil et à l'heure que je le voudrais, me dispensa de tout embarras de cette nature, et je pus demeurer chez moi en compagnie des hôtes gracieux dont j'ai déjà parlé. La nuit que je passai dans cette attente me parut bien longue, et mon sommeil, agité de mille souvenirs de la patrie, fut rempli d'iipages bien chères à mon cœur. Il me semblait que j'appellais à moi, pour jouir de mon bonheur, tous ceux dont les pensées m'avaient suivi jusque sur ces lointains rivages.

Lorsqu'on vint me chercher à la naissance du jour, on me trouva préparé et déjà comme presque impatienté d'un retard. Le poste turc était déjà là; ces hommes, qui passent à boire et à fumer, assis sur un divan à l'entrée intérieure de l'église, tout le temps que les portes doivent rester ouvertes, semblaient émerveillés qu'on leur eût pris de \e\îr sommeil pour en faire hommage à un si pauvre prêtre. Je m'acheminai à la sacristie des Latins, et bientôt je fus à la porte du Saint-Sépulcre encore enveloppé à l'extérieur d'un mystérieux silence et illuminé à l'intérieur par le feu des lampes d'or et d'argent qui y brûlent sans cesse.

Le rocher qui renferme le Tombeau de Jésus-Christ se présente comme une chapelle isolée et détachée de tout le reste de l'église, au milieu de la grande rotonde. Il est entièrement revêtu de marbre blanc et jaune et forme, au-dessous de la grande coupole, une chapelle ou petit monument entièrement séparé des autres chapelles. L'ouverture circulaire , qui perce à jour le sommet de la grande coupole et par laquelle pénètrent le jour et l'air, a douze mètres cinquante centimètres de circonférence. Au-dessous de cette ouverture se trouve

le petit édicule ou la chapelle du Saint-Sépulcre, ainsi que celle de l'Ange , comprise dans le même rocher et qui lui sert de vestibule.

Ce petit monument , dont la toiture est en forme de terrasse inclinée pour l'écoulement des eaux de pluie qui passent par l'ouverture de la coupole, et est ornée d'une balustrade, présente une longueur de 8 mètres 25 c. et une largeur de 5 mètres 40 c, le tout horsd'œuvre. Les candélabres, les énormes cierges de Venise, les riches et nombreuses lampes qui ornent l'entrée de ce monument , sont aussi protégés contre les eaux du ciel par un rideau ou voile épais, revêtu d'une couche de peinture bleue parsemée d'étoiles blanches.

Un pavé en mosaïque, entouré de candélabres précieux, conduit à une porte basse qui donne entrée dans la première partie de la grotte appelée chapelle de l'Ange . C'est une petite chambre, taillée dans le roc, formant un carré d'environ trois mètres de côté, et au milieu de laquelle se trouve la pierre sur laquelle se tenait l'ange quand il dit ces paroles: (Matth. xxviii) « Vous cherchez Jésus crucifié? Il n'est point ici ; il est ressuscité comme il l'avait dit ! Venez et voyez le lieu où le Seigneur était placé! 2> Cette pierre est également entourée d'un marbre précieux. Le lieu indiqué par ces paroles de l'ange : « Venez et voyez! » est en effet contigu à celui-ci, avec lequel il est en communication au moyen d'une porte percée en face de la première et tellement basse que le prêtre, en entrant dans cette grotte, doit se baisser assez pour que ses mains reposent sur ses genoux.

C'est dans ce dernier réduit que se trouve le Saint- Sépulcre , le tombeau vide et glorieux de Celui qui sauva la postérité d'Adam et fut le vainqueur de la mort. Cette chapelle, décorée ou plutôt deshonorée par le mauvais goût des Grecs, est extrêmement étroite et n'a pas plus de deux mètres en tous sens. Le tombeau est à droite en entrant, et quatre personnes au plus peuvent s'y agenouiller et prier ensemble. Voici la forme de ce

tombeau ^ qui est en même temps la forme de tous les tombeaux les plus anciens que j'aie remarqués autour de Jérusalem et dans la vallée de Josaphat.

Dans une petite chambre carrée et taillée dans le roc, on a choisi celle des parois du rocher qui semblait la plus convenable pour y placer le tombeau. On a dessiné sur cette paroi un demi-cerclef dont la courbe touchait le plafond et dont les extrémités venaient se reposer sur une ligne horizontale, distante de la hgne parallèle du sol de toute la hauteur que l'on voulait donner au sépulcre. Cela fait, on a évidé le cintre depuis cette ligne horizontale jusqu'en haut, et on a donné à cet évidement une profondeur égale à la largeur que devait avoir la tombe sépulcrale. Il ne restait plus alors qu'à creuser ce soubassement en forme de cercueil et à lui préparer un couvercle.

Le tout représente, comme on le voit, une voûte à plein-cintre, fermée au bas et dans toute sa largeur par la pierre du sépulcre, et creusée d'une profondeur égale à la largeur de ce même tombeau. Ce n'est pas sans une grande surprise et un surcroît de vénération pour les traditions chrétiennes, que je retrouvai cette même forme de tombeaux dans les catacombes de Rome, qui furent les premiers autels du saint sacrifice chez les premiers chrétiens.

Je ne sais si aucune langue sur la terre pourra jamais dire ce qui se passe dans l'âme du prêtre à qui Dieu a réservé le bonheur de célébrer les saints mystères de la mort de Jésus sur la pierre même où fut déposé le corps précieux qui se communique à nous dans l'Eucharistie. Quel que soit le jour où ce bonheur lui arrive, il célèbre la messe du jour de Pâques, ahisi que je l'ai déjà fait remarquer, et il chante dans son âme la glorieuse Résurrection qui, une fois par année seulement, apporte une si grande joie au monde entier. C'est dans un saint ravissement que son âme contemple le corps de Jésus sortant des bras de sa sainte Mère , meurtri et déchiré

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