‹ Constantinople, Jerusalem et RomeChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Plus ^and scandale encore. •— Le Feu Sacré du Samedi-Saint. — Ignorance et impostare. — Grands avantages chèrement payés. — Dispersion da Feu Sacré, — Les intérêts tnrcs en cette affaire. — Les soldats tnrcs et Tordre impossible. — La chapelle de Tange et l'évéqae à cheveux blancs. — Les flammes et les énergumènes. — Anciens témoignages. — Tout peut-il se dire? — La diplomatie est-elle coupable? — Jérnsalem peut-elle encore espérer?

Mais nous sommes sur la terre du scandale, et il nous faut dire un mot d une autre iniquité bien capable encore de remplir de douleur l'âme d'un chrétien. Quand j'ai parlé de la chapelle de l'ange, qui précède celle du Saint- Sépulcre, j'ai passé sous silence deux étroites ouvertures longues et verticales pratiquées dans le rocher, à droite et à gauche de la porte d'entrée. C'est par là que , le jour du Samedi-Saint, se manifeste aux yeux d'une foule aussi ébahie qu'ignorante le prétendu prodige opéré par YEvêque du feu, scandale qui est la honte de toutes les nations qui le tolèrent, malgré leur titre de nations civilisées.

Les fidèles à qui je parle savent combien est instructive et touchante la pieuse cérémonie de l'Eglise catholique, qui bénit le feu au jour qui précède la grande fête de Pâques. Dom Guéranger, bénédictin de Solesmes, le fait comprendre dans son admirable ouvrage Y Année

chrétienne, si utile à tant de chrétiens de nos jours, qui ignorent les merveilleuses beautés cachées dans Tesprit et la forme des cérémonies de l'Eglise.

Mais ces enfants du schisme oriental, dont là stupide audace va jusqu'à invoquer, pour nous dépouiller de nos sanctuaires , des firmans et des donations , antérieurs à Photius, leur père; qui congédient leurs superstitieux pèlerins venus à Jérusalem, après leur avoir octroyé à prix d'argent et aux plus riches, bien entendu, un plan du Paradis, où leur place est marquée d'avance et numérotée comme une loge ou banquette de spectacle, dans un lieu plus ou moins rapproché de Dieu, de Jésus et de la Vierge Marie; ces fils de Satan, non moins im-^ posteurs que celui qui a l'honneur d'être leur père , et qui proportionnent toujours les grâces qu'ils accordent aux grosses sommes qu'on leur paye en retour; ces Grecs schismatiques, en un mot, en sont venus à ce point d'audace et d'hypocrisie qu'ils ont inventé la comédie sacrilège du feu sacré, scandale qu'on refusera de croire dans l'avenir et qui s'exécute tous les ans, au grand profit des imposteurs d'abord et ensuite au bénéfice des Turcs qui ont la complaisance de régler le miracle et de les laisser faire. En ce jour donc, ils ont la prétention de faire descendre le feu du ciel devant des milliers de superstitieux et de fanatiques , et ils en font payer la communication à tous, depuis le riche arménien qui donne' des sommes fabuleuses pour en jouir le premier, jusqu'au pauvre pèlerin qui a pris ses jwrécautions éi s'est muni de falots ou lanternes, afin de pouvoir, sans l'éteindre , remporter ce feu sacré jusque dans le Bos-

fhore et sur les rivages les plus lointains de la mer Noire. 1 est vrai que, en arrivant chez eux, ces derniers trouvent bien aussi le moyen de se dédommager des fatigues et des dépenses d'un aussi grand voyage.

On comprend l'intérêt que les Turcs, qui jamais ne sauraient être indifférents aux questions d'argent, et qui méprisent les chrétiens , tant les Latins que les Grecs ,

trouvent à entretenir et à protéger un tel scandale. Aussi ont-ils eu toujours le soin d'accorder au culte le plus digne et le plus méritant le pouvoir et le droit d'opérer le miracle. Voilà deux siècles que les religieux latins, gardiens naturels et autorisés du Saint-Sépulcre, sollicitent les hautes puissances du monde de mettre fin à ce scaudde, et que leur voix n'est pas écoutée. Les prêtres grecs, aujourd'hui en possession du prodige, n'y croient pas eux-mêmes, en face des gens sages, et le disent tout bas ; mais ils se gardent bien d'en avertir la foule des Turcs et des chrétiens grecs , qui y perdraient autant les uns qu^ les autres. Les désordres enfantés par une telle imposture prennent tous les ans des proportions toujours plus graves. Les soldats turcs ont beau pourvoir à tout, sortir de leur apathie habituelle pour empêcher les plus coupables désordres ; en vain ils se réservent de prescrire l'heure et l'instant où le feu des-cendra du ciel ; tous les ans le tumulte est à son comble, et la plume se refuse à transcrire les désordres qui souillent le saint parvis. L'Eglise se remplit , plusieurs jours à l'avance, de fanatiques, hommes et femmes, qui s'installent dans le lieu saint comme dans Imir domicile, couvrent le parvis, remplissent les galeries, disputent comme un empire la]place qu'ils ont prise ou celle qu'ils veulent occuper, y passent la nuit dans un horrible pêlemêle de souillures impossibles à décrire, et, à l'heure du feu sacré, se ruent les uns sut les autres , au point que, en l'année 1834, trois cents personnes y perdirent la vie. Il ne sera pas hors de propos d'invoquer ici un témoignage pour garantir ce que j'avance contre tout soupçon d'exagération.

Voici, au dire de Mgr Mislin, comment les choses se sont passées sous ses yeux, le Samedi-Saint de l'année 4855, une année avant mon arrivée à Jérusalem.

« J'étais , dit-il , sur la galerie qui communique avec le couvent du Saint-Sépulcre, et à côté de Kiamil-Pacha, gouverneur de Jérusalem. Dans l'église , dans la grande

coupole et autour du Saint-Sépulcre, il y avait une foule' compacte et tumultueuse de toutes les nations qui sont sous le soleil, des vieillards , des femmes, des enfants au sein de leurs mères. Des soldats turcs, armés de sabres et de fusils, gardaient toutes les avenues ,- surtout les abords du Saint-Sépulcre. Il n'y avait nulle dévotion , nul recueillement ; cette foule n'avait pas le sentiment qu'elle se trouvait dans le Lieu-Saint : c'était une foire où Ton sautait, dansait, criait, mangeait, se disputait. Les plus intrépides fendaient la foule pour se placer plus près du Saint-Sépulcre, et frappaient ou renversaient ceux qui leur barraient le chemin ; tous .tenaient en main des faisceaux de petites bougies pour les allumer au feu sacré.

€ Des sacristains et. des gens qui avaient sans doute payé chèrement cette faveur, furent placés de chaque côté du Sépulcre , près des ouvertures pratiquées par le^ Grecs pour le passage du feu, afin de pouvoir les premiers allumer leurs bougies. L'impatience augmentant dans la foule, les hurlements , la confusion, le scandale augmentèrent. Les soldats frappaient des pieds et des mains , donnant des coups de crosse et de baïonnette... et ce sont eux qui se conduisaient avec le plus de décence.

« Tout à coup un évêque à barbe blanche comme la neige, précédé de clercs, escorté de soldats qui repoussent la foule, s'avance vers le Saint-Sépulcre, où il entre seul et s'enferme. La scène que l'on a alors sous les. yeux est une véritable scène de damnés : tous se précipitent vers le Saint-Sépulcre ; on monte les uns sur les autres , on s'étouffe , on s'écrase , on pousse des cris de rage et de douleur. L'évêque , au bout d'un court instant, tend le bras hors du monuinent avec un faisceau de bou-. gies allumées , auxquelles chacun veut allumer les siennes le premier; les sacristains et les privilégiés qui y sont parvenus se sauvent comme des furieux, les cheveux épars, pour se réfugier dans le chœur ou dans la sacristie.

L'évêqûe, de même, traverse la foule en courant, moitié porté, frappé et lacéré.

<ic En attendant , le feu se communique partout ; des milliers de bougies allumées éclairent toutes ces figures de possédés qui expriment une joie infernale»

^ Dans la mêlée on met le feu à la barbe, aux cheveux ou aux habits de ses voisins, tandis que les plus fanatiques, pour prouver que ce feu ne fait aucun mal , ou pour se purifier par lui , exposent leurs bras à la flamme ; les femmes découvrent leur poitrine et se brûlent le sein ; d'autres, qui sont sur les galeries et qu'à leur costume on peut prendre pour des religieuses czarnice , descendent leurs bougies avec des cordes dans le bas de l'église , et, lorsqu'elles sont allumées, elles les montent précipitamment et font ostensiblement la même opération que les autres.

« Cela se pratique depuis longtemps , car Surius disait déjà : « Les autres se bruslent , aucuns les mains , < aucuns la gorge, asseurants qu'ils ne sentent point la c chaleur, encore qu'ils se grillent bien et beau leurs € barbes et portent les mains pleines d'ampoules (1). y>

« Je n'ai entendu ni chants ni prières, mais j'ai été témoin d'une horrible saturnale, dont des païens à peine ou des sauvages auraient pu se rendre coupables. Jamais, assurément, je n'ai eu honte d'être chrétien; mais ce jour-là, jeine suis profondément humilié devant un musulman , en voyant dans cette occasion la supériorité des Turcs sur les chrétiens. Et pourtant ce qui se passe les trois nuits qui précèdent le saint jour de Pâques dans cette même église, où tous ces forcenés campent pêle-mêle, est plus odieux encore. Ma plume s'est refusée à décrire ce qui se passait dans les temples voluptueux de la Phénicie : comment pourrait-elle rêvé-

(1} Quœ oceurruni, disait il y a deux siècles Quarismius, m êero illo sabbâti, guot tumnltus , quot ululatui , quœ irrisiones et 8tr(pitu8,non modà êxpUcaiif tedne quidem excogilari poae arbitror, {Etuctd. T.If^p. 559.)

ïer le? abominations que des chrétiens commettent au* tour du tombeau de Jésus-Christ? i^

Voilà des scènes qui glacent d'horreur, accomplies qu'elles sont dans le plus saint de tous le$ lieux, et la plume qui les écrit et les yeux qui les ont vues! Croirat'On que tout est dit? Hélasî Mgr Mislin ne sait pas tout encore, ou, comme moi, il ne peut pas tout dire. La cupidité des Grecs a concédé à prix d'argent des choses que ma plume ne pouira jamais écrire et qui feraient maudire du monde entier leurs auteurs et leurs complices. Mgr Mislin est dans l'erreur quand il proclame la diplomatie, et surtout la diplomatie française, sohdaire de ces horribles scandales : la parole fâcheuse et de mauvais goût qu'il attribue à un prétendu homme d'Etat ne vient ni de la France, ni de son gouvernement ; et si , depuis sa victoire , la France a usé d'une grande modération à Jérusalem, elle n'a fait qu'obéir à une. influence digne de respect, et il serait fort surpris d^apprendre d'où est parti ce sage conseil qu'il regarde comme une temporisation coupable. Le monde chrétien ne tardera pas à connaître les efforts prudents et généreux du Saint- Siège pour rétablir Tordre, la liberté et la dignité dans les Lieux-Saints; pour rendre accessibles à la piété des fidèles tous ces sanctuaires que Fhumanité rachetée par un sang divin ne saurait laisser dans Topprobre et dans l'oubli, ^ous ne sommes plus au temps où les Papes bénissaient Tépée de la France et des nations chrétiennes, afin d'opposer en Orient un boulevard infranchissable à la superstition et à la barbarie. L'extrême Orient, qui s'ouvre à la douce influence de l'Evangile , semble annoncer la fin de tant de profanations. Oh] puissent bientôt toutes ces belles populations , crises entre les glorieux combats de la Crimée et de la Chine, ouvrir leur âme à la lumière de l'Evangile et servir Dieu avec cet entraînement et <*,ette naïveté qui ont toujours fait l'admiration de tous les étrangers venus en Palestine!

Est-ce un ^spwr qui s®ra tr^ompé encore une fois?

Comme au temps des croisades, Jérusaleiïj va-t-elle se ' peupler de milliers de chréti^s, rebâtir ses temples, se réjouir au son des cloches, planter la croix sur ses minarets? Les desseins de Dieu sont impénétrables; qui osera les sonder et les indiquer à l'avance ?

Tant de fois déjà l'horizon de la Palestine a paru s'éclairer et donner des espérances, et tant de fois aussi tout est retombé dans la nuit de la malédiction ! N'avonsnous pas à craindre que la fin de l'abomination et de la désolation annoncées par Daniel ne soit pas encore venue (i), que les temps des nations ne soient pas encore accomplis (2)? Et quels seront ces temps annoncés; doivent-ils donc être la fin de toutes choses? Où trouver, pour rendre à la Palestine sa gloire , ses temples et ses autels, une princesse aussi pieuse et aussi puissante que sainte Hélène? Comment ressusciter des chevaliers aussi admirables de foi et de valeur que les Godefroy de Bouillon et les l'Ile-Adam? Et pourtant il est encore des chrétiens, et Jérusalem est encore aujourd'hui captive et déshonorée ! ! ! Si , après les efforts de la guerre de Crimée, la diplomatie nous paraît si faible et si hésitante sur un sujet que chaque chrétien porte dans son cœur, n'est-ce pas qu'elle a le sentiment de son impuissance , et qu'elle n'ose toucher à une question sur laquelle s'appesantit encore la malédiction de Dieu? Faudra-t-il, pour reprendre un peu d'espoir, arriver sans oser les appeler ou les désirer, à ces jours mauvais annoncés par l'Esprit- Saint , jours avant- coureurs du dernier de tous les jours et dans lesquels Elie, la terreur d'Israël, viendra toucher le cœur de ses frères et les convertir au Dieu qu'ils ont méconnu? En un mot, n'y a-t-il donc plus rien à espérer pour Jérusalem et pour ceux

(i) et post finem sUtuta desoUlio. {Dan, 9 ; 26.)

(2) Jerusatem calcabilur à geniibas donec impleaalur leœpora natioaum* [lue, 2i ; U.)

qui demandent à la visiter, d'ici aux jours de la terrible justice de la vallée de Josaphat? L'âme du pèlerin demeure anéantie sous le poids de telles incertitudes, et son regard, plein d'espérance et de larmes, se tourne vers le Tombeau déshonoré...

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