‹ ConstantinopleChapitre 46 sur 97 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

et de puissance, elle voyait des flottes de deux cents navires parties de ses bords sillonner la Méditerranée; et sous leurs riches pavillons retentissait toujours le cri de la \K'toire. A cette époque, Venise avait à sa tête le doge Henri Dandolo, qui, dans son vieux corps de quatre-vingtdix ans, cachait le feu, le courage, l'énergie, l'activité de la jeunesse. Moult sage et moult preux, aussi habile dans Part de commander des flottes que dans celui de dominer une assemblée, Dandolo régnait partout avec un ascendant immense. A l'esprit de calcul et d'économie qui distinguait ses compatriotes, il savait joindre les sentiments les plus généreux et colorer d'un air de grandeur les entreprises d'un peuple marchand. Deux pensées semblaient être le mobile de tous ses actes : la puissance et la gloire de Venise; l'abaissement et la ruine de Constantinople.

Par un traité délibéré , consenti dans les conseils du doge et des patriciens, et présenté à la sanction du peuple, on régla les conditions suivantes : « Venise tiendra prêts des vaisseaux pour transporter quatre mille cinq cents cavaliers et vingt mille hommes d'infanterie ; elle pourvoira de vivres l'armée chrétienne pendant neuf mois ; mais en retour les barons et les chevaliers s'engageront à payer à la république ijuatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. » Dandolo proposait en outre, au nom de Venise, d'armer cinquante galères, sous la clause que les Vénitiens deviendraient maîtres de la moitié de tous les pays conquis par les Croisés.

Ce traité fut soumis à l'approbation du pape Innocent m. Ce grand pontife, comme s'il eût prévu l'avenir, en donnant soi) assentiment, exhorta vivement les nouveaux guerriers

à ne jamais tourner leurs armes contre aucun peuple chrétien. Les députés revinrent en Champagne rendre compte de leur mission. Quelques mois après, au printemps de Fan 1202, les Croisés se mettaient en route, et traversant les Alpes, ils cheminaient vers Venise. A défaut du jeune comte Thibault, mort dans l'intervalle à l'âge de vingt-trois ans, l'armée, composée surtout d'un grand nombre de chevaliers flamands et champenois, avait offert le commandement de l'expédition à Boniface, marquis de Montferrat. Venise reçut dignement les guerriers de la Croix, et la fière république remplit ses engagements avec une sorte de générosité.

Les navires destinés aux pèlerins étaient plus nombreux , plus beaux et mieux équipés qu'on n'aurait dû s'y attendre. Mais lorsque Venise à son tour exigea des Croisés le paiement des quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent stipulés par le traité, les barons et les chevaliers se virent hors d'état de remplir leur promesse. Le comte de Flandre livra alors tout son bien et tout ce qu'il put emprunter : le marquis de Montferrat, les comtes de Blois et de Saint-Pol, et plusieurs autres, imitèrent leur exemple. La plus belle vaisselle d'or et d'argent fut portée au palais du doge , et il manquait encore trente-quatre mille marcs.

Le doge Henri Dandolo, rassemblant le peuple, lui représenta qu'il serait malséant pour la république d'user de rigueur envers les pèlerins de Jésus-Christ. « Ne vaudrait-il pas mieux, ajouta-t-il, les engager à aider Venise à soumettre la ville de Zara, que le roi de Hongrie nous a enlevée, et qui se montre toujours animée contre nous de

Page 1