CHAPITRE 11 \lJ
sentiments hostiles? Les Croisés, en nous prêtant leur appui dans cette conquête, se libéreront de la somme qu'ils nous doivent encore. »
Proposer a des barons français de payer leurs dettes par des victoires , c'était flatter leur courage , et leur imposer une condition que la nécessité d'ailleurs les forçait d'accepter. Plusieurs pèlerins murmuraient cependant, et, se rappelant leur vœu de combattre les infidèles, ils hésitaient à tourner leurs armes contre des Chrétiens. Le Légat du Pape, Pierre de Capoue, s'élevait surtout fortement contre une entreprise qu'il appelait sacrilège, et qui détournait de leur pieux dessein les soldats de la Croix. Dandolo, pour faire taire les plaintes et vaincre les répugnances, résolut de se croiser lui-même.
Un grand nombre de chevaliers et de gens du peuple s'étant rassemblés un jour de fête dans l'église de Saint- Marc , le doge monta à la tribune avant le service divin , et dit aux Vénitiens : « Vous vous êtes alliés avec les hommes les plus vaillants de la terre. Je suis vieux, faible et infirme, comme vous le voyez; j'aurais besoin de repos; néanmoins je ne connais personne plus capable que moi de vous commander dans votre entreprise : si donc vous voulez que je prenne la Croix, et que mon fils reste ici pour me remplacer, j'irai avec vous et les pèlerins à la vie et à la mort. » Tous s'écrièrent : « Nous vous conjurons, au nom du Ciel , de venir avec nous. » Dandolo descendit de la tribune, s'approcha de l'autel à travers les flots du peuple, et se jetant à genoux en pleurant, se fit attacher une grande croix sur la poitrine. Une foule de Vénitiens
suivit son exemple, à la grande joie des pèlerins. La Croix fut dès lors pour les Français et les Vénitiens un signe sacré d'alliance qui, confondant tous leurs intérêts, ne fit plus de ces deux peuples qu'une seule nation. Les vaisseaux furent équipés : on se prépara des deux côtés avec une égale ardeur à l'expédition de Zara. Le départ était fixé au mois de septembre.
Mais dans ces entre faites , voici arriver, dit Villehardouin, une grande merveille, une aventure inespérée , la plus étrange dont on ait ouï parler. Alexis m, l'Ange, avait usurpé le trône de Constantinople. Il venait de s'en emparer au détriment de son frère, Isaac l'Ange, par un de ces forfaits si fréquents dans ce royaume. « Depuis de longues années, dit le savant Hurter l, la cour de Byzance s'était rabaissée au niveau des cours orientales les plus dépravées, par la pompe roide de ses souverains, par les règlements minutieux de son étiquette, par la vanité ridicule des titres et par les désordres qui souillaient le palais. Au milieu des nombreux dangers qui menaçaient l'empire, tant de la part des Bulgares , des Latins , sous Frédéric Barberousse , que des provinces révoltées, Isaac l'Ange s'abandonnait â tous les dérèglements d'une sensualité relevée par le site enchanteur de la Propontide , dominé qu'il était par le pressentiment insensé qu'il ne régnerait pas moins de trentedeux ans; et quand il lui arrivait de s'arracher à son repos pour se livrer à cette activité par laquelle seule les souverains se rendent dignes de leur haute vocation, il ne pouvait se passer longtemps des plaisirs d'une table
* Histoire d'Innocent III.