CHAPITRE IX M
somptueusement servie, des bains, des parfums et des vêtements précieux. Son palais fourmillait de chanteurs, d'acteurs, de jongleurs, de fous de cour et de parasites. Les calices des églises ornaient les tables de ses festins. Il poussa la complaisance envers les Sarrazins jusqu'à leur
I terme ttre la construction d'une mosquée dans Byzance.
II se trouvait rarement dans sa capitale, passant presque tout son temps dans ses maisons de plaisance, situées sur 1rs bords de la Propontide. Tandis qu'il faisait abattre les plus beaux édifices de Gonstantinople , n'épargnant pas même les sanctuaires, il bâtissait de magnifiques villas, et élevait des iles dans la mer au moyen de digues. L'augmentation des impôts, l'altération des monnaies lui fournissait les moyens de satisfaire à de pareilles prodigalités. Ce qui ne l'empêchait pas de se montrer parfois libéral envers les églises et les couvents; secourable envers les pauvres et les orphelins : remettant des impôts , non - seulement à quelques ménages et à quelques familles , mais à des tribus entières ; et néanmoins l'historien Nicétas ne trouve à louer chez lui que l'absence de cruauté. »
Tel était le prince qui , détrôné et privé de la vue par son frère Alexis, gémissait dans une prison (1195). Son jeune fils Alexis, ayant brisé les fers qui le retenaient aussi captif, s'était enfui sur un vaisseau jusqu'à Ancône , et de là en Allemagne, auprès de l'empereur Philippe de Souabe, son beau-frère. Etant venu ensuite à Vérone, il y rencontra de nombreux pèlerins qui allaient joindre l'armée des Croisés. « Prince, lui dirent quelques-uns d'entre eux, voici près de nous, à Venise, une armée
*£& CONSTANTIKOPLfe
composée des plus nobles et des plus valeureux chevaliers du monde, qui s'en vont combattre outre-mer. Allez les prier de prendre en pitié la misère de l'empereur votre père et la vôtre. Peut-être votre malheur les touchera t-il , et , remplis de compassion , consentiront-ils à vous secourir. » Le jeune Alexis profita de ce conseil. Une ambassade fut envoyée par lui dans le camp des Croisés. Surpris et émus de l'arrivée de ces messagers , les barons chrétiens les accueillirent avec bonté. Cependant, prêts à partir pour Zara , ils ajournèrent leur réponse à un moment plus favorable.
« La veille de la Saint-Martin, dit Villehardouin , les Croisés arrivèrent devant Zara en Esclavonie, ville close et fermée de si hautes murailles et de si hautes tours, que malaisément on pourroit se figurer une place plus belle, ny d'ailleurs plus forte et plus riche. Quand les pèlerins l'eurent aperçue, ils se trouvèrent merveilleusement surpris, demandant les uns aux autres comment on pourroit venir à bout d'une telle place, à moins que Dieu n'y mît la main. » Cependant la ville ne put résister longtemps aux efforts réunis des Vénitiens et des Français. Après quinze jours elle se rendit à discrétion. Les vainqueurs se partagèrent leur riche conquête, et l'hiver approchant ils résolurent d'attendre dans cette cité le retour d'une saison propice à leur embarquement.
Les Croisés reçurent à Zara des ambassadeurs de Philippe de Souabe, chargés] de recommander â leur appui son beau-frère, le jeune Alexis. « Si Dieu permet, disaient les messagers, que vous rétablissiez ce jeune