CHAPITRE i
flots de saphir el les campagnes ondoyantes d'an vert d'émeraude, le plus délicieux séjour de l'homme pour l'agrément et la sécurité, la rivale de Rome en dignité, de Jérusalem par la vénération de ses sanctuaires, de Babylone par sa grandeur, la perle de toutes les villes, placée par son second fondateur sous la garde de la Mère de Dieu, protégée par les eaux de deux mers, entourée du côté de la terre par une double enceinte de murailles1.... i Gonstantinople , au temps des Croisades, était la ville la plus vaste, la plus forte et la plus riche de l'univers. Métropole de l'Europe et de l'Asie par sa situation heureuse, elle attirait dans son sein, par son commerce , son industrie , ses arts , ses écoles , les tributs de cent nations : son port, où abordaient les navires de tous les peuples, était surnommé par les Grecs la Corne d'or ou d'abondance. On comparait ses murailles et ses innombrables tours à celles de Babylone, qui passaient pour une des merveilles du monde.
Gomment peindre l'enthousiasme, la crainte, la surprise , la joie qui s'emparèrent tour à tour de l'esprit des Croisés à l'aspect de Gonstantinople î Lorsque le lendemain, au lever du soleil, les étendards déployés, la Hotte entra dans le canal et passa sous les murs de Byzance , une population immense bordait les remparts et se pressait sur le rivage; debout sur leurs vaisseaux et ceints de leurs armes, les guerriers d'Occident contemplaient fièrement ces multitudes d'ennemis. Toutefois, dit \ illehardouin , il n'y eut aucun si ardent à qui le cœur ne
1 Hurter, Hist. d'Innocent III.
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frémit , car oncques si grande ne fut entremise. » Mais la capitale de l'empire , molle et corrompue , n'avait guère pour sa défense que des troupes mercenaires. Qu'importe ses trois cents tours, ses châteaux forts, sa position inexpugnable , ses machines terribles , et son feu grégois dont rien n'arrête Ja dévorante activité î Son heure était venue ; la Babylone du Bosphore , dégradée et avilie, allait tomber devant les armes des Latins.
Les Croisés, ayant débarqué sur la rive asiatique, s'établirent dans le palais et les jardins de l'usurpateur. À l'approche de l'ennemi, ce prince s'était retiré à Constantinople, où il continuait, au milieu des fêtes et des plaisirs, sa vie efféminée. « La mollesse où était plongé l'empereur , dit l'historien Nicélas l , le rendait aussi incapable d'agir que s'il eût perdu l'esprit. Les eunuques gardaient les montagnes et les forêts, pour la chasse des empereurs , avec un soin aussi scrupuleux que les anciens païens gardaient les bois consacrés à leurs dieux. Alexis s'amusait, pendant que l'Occident allait fondre sur lui, à couper des montagnes, à combler des vallées, à aplanir des terrains montueux; il se raillait des préparatifs des Italiens, et se moquait de ceux qui en paraissaient étonnés. Au reste , ajoute l'historien avec un secret dépit , pourquoi serait-on surpris de l'audace que montrèrent les Italiens dans cette entreprise? Ils étaient bien informés que l'empereur était noyé dans le vin et la débauche , et que Constantinople était pleine de volupté et de luxe comme cette ancienne Sybaris, si célèbre autrefois par ses désordres. »
1 NicelaR Aconiatue Choûiates, Annales.