CHAPITRE IX
Cependant Alexis, voyant les Croisés maîtres de son palais et de ses jardins , s'émut de quelque crainte. Le lombard Nicolas Rossi fut chargé de sa part d'aller saluer les barons français, et de leur demander pourquoi ils avaient violé le territoire de l'empire? Conon de Béthune, sage et éloquent chevalier , répondit au nom de tous : « Nous avons envahi le pays de votre seigneur, parce qu'il possède, contrairement à Dieu et au bon droit, ce qui appartient à son neveu. Vous voyez ici 'ce jeune prince, il est au milieu de nous. Si votre seigneur veut venir lui demander pardon , et lui remettre la couronne de l'empire , nous nous emploierons afin que son neveu soit clément envers lui et lui assigne des revenus conformes à son rang. Du reste, ne vous hasardez plus à vous charger d'un pareil message. »
Cette fière réponse , véritable déclaration de guerre , fut suivie d'un conseil que tinrent les chefs dans la vaste plaine où est aujourd'hui le grand cimetière de Scutari. On décida que l'armée passerait le détroit, et viendrait camper sous les murs de Constantinople. Le lendemain donc, au point du jour, les pèlerins ayant invoqué par leurs prières la protection du Ciel , au signal des clairons , toute l'armée s'embarqua pour traverser le canal. Les troupes grecques commandées par Alexis, étaient rangées en bataille sur l'autre bord, au bas de la colline des figuiers ou de Péra. Lorsque les Francs s'approchèrent du rivage, nul ne voulut laisser à un autre la gloire de toucher le premier la terre. Bon nombre de chevaliers, le casque en tête, la lance en main, s'élancèrent des
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vaisseaux dans les flots jusqu'à la ceinture , et le reste de l'armée s'empressa de les suivre. Chevaliers et fantassins, débarqués sur la rive, brûlaient de combattre, et juraient de vaincre ou de mourir. Mais les Grecs, qui semblaient avoir l'intention de défendre le terrain , furent saisis de frayeur dès qu'on en vint aux mains : ils mirent bas les armes, et tournèrent le dos si promptement qu'à peine le jet rapide d'une flèche pût-ii les atteindre. Maîtres du rivage, les Croisés se rangèrent en ordre. Alors les matelots étendirent les ponts des vaisseaux; les chevaux furent amenés, et chevaliers se formèrent en corps de bataille selon le plan d'attaque concerté dans le conseil.
Baudouin marcha 'en avant contre le camp de l'empereur; celui-ci l'avait déserté; et ce fut une prise trop facile pour les Croisés. Ils résolurent de s'arrêter au delà du port , sur le promontoire de Galata , en attendant de pouvoir briser la forte chaîne qui fermait l'entrée de la Corne d'or. Ils campèrent donc auprès de la tour et sur le rivage, dans le quartier des Juifs, aujourd'hui partie du faubourg de Péra. Le lendemain au point du jour, ils attaquèrent la tour de Galata, qui céda à leurs efforts, pendant que la flotte vénitienne , forçant l'entrée du port , s'emparait du petit nombre de vaisseaux ennemis ou les culbutait contre le rivage où ils se brisaient. Bientôt les étendards de la Croix flottèrent sur toute la rive occidentale du Bosphore. Ainsi vingt mille Français , aidés àc quelques navires vénitiens , assiégèrent par terre et par iner une ville qui, au rapport de quelques historiens,
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renfermai l un million d'habitants et deux cent mille hommes ou état de porter les armes. Mais l'héroïque bravoure de nos pères ne comptait pas les bataillons ennemis: elle ne savait que les combattre , vaincre ou mourir.
Maîtres de Galata et du port, les Croisés, les jours suivants, redoublèrent d'efforts pour s'emparer de la ville impériale. Divisés en six corps d'armée , ils vinrent camper entre le palais des Blaquernes et le chastel de Bohémond , qui ore estoit une abbaye close de murs , et s'y fortifièrent avec des poutres et des palissades ; ce qui n'empêcha pas Im Grecs de les attaquer souvent, mais toujours avec perte. Le siège durait déjà depuis huit jours ; la nécessité de provisions nouvelles augmentant pour les Latins ne leur permettait pas de différer plus longtemps de porter m coup décisif; le jeudi 17 juillet, tout était prêt pour l'assaut. Le combat fut acharné. Les Croisés s'étant portés sur un côté des murailles défendu par des soldats étrangers armés de hallebardes, par des Génois et des Pisans; les plus audacieux appliquèrent les échelles d'escalade, et quinze d'entre eux y montèrent intrépidement. Là s'engagea un combat avec l'épée et la hache, jusqu'à iv que les assiégés, s'étant précipités en plus grand nombre sur les braves assaillants , les contraignirent de se retirer. Ce fut grande merveille, dit Villehardouin , que pour un homme qui êtoit en Vost étoient-ils deux cents dans la ville.
De leur côté, les guerriers de la flotte vénitienne, dont les vaisseaux serrés les uns contre les autres s'étaient approchés de la muraille du port en face de Galata, dé-
ployaient la plus héroïque ardeur. Chaque navire portait sa baliste , puis un échafaudage soutenu par des mâts sur lequel quatre hommes pouvaient combattre. Du haut de leurs échelles , ils dominaient les murs j lançaient des flèches , et s'efforçaient d'abattre les ponts-levis. Les pierres volaient sur la ville, envoyées par les balistes des vaisseaux protégés contre le feu par des peaux de bœuf. Dans ce combat engagé entre la ville et la flotte, les échelles s'approchèrent si ; près des murs que l'on s'y battait quelquefois avec l'épée ou la lance. Le feu grégeois qui sillonnant la mer s'attachait aux navires, le sifflement des pierres et des javelots, le choc des vaisseaux qui se heurtaient, les cris des matelots et des soldats, tout offrait le spectacle le plus horrible et le plus effrayant. Cependant le vieux Dandolo, debout sur le pont de sa galère, l'étendard de Saint-Marc à la main, animait les siens par ses paroles et par son exemple. « Il faut prendre terre, criait-il d'une voix terrible, sinon je ferai justice de vos corps. » Et l'intrépide vieillard aborde luimême sur la rive, où il se fait porter par des hommes de son équipage. Tout à coup l'étendard de Saint-Marc parait sur une tour, comme placé par une main invisible. À cette vue les galères se rapprochent du bord; les soldats , volant sur les pas de leur héroïque chef , s'élancent sur les remparts; vingt-cinq tours sont au pouvoir des assiégeants. Les Grecs terrifiés prennent la fuite; les vainqueurs les poursuivent jusque dans la ville, et, craignant quelque embuscade ou la rencontre de nouveaux ennemis, ils mettent le feu aux maisons voisines des