‹ ConstantinopleChapitre 52 sur 97 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

murailles : Spectacle lamentable , dit Nicétas , et capable de faire couler assez de larmes pour éteindre ce vaste incendie , qui s'étendait depuis la colline de Blaquernes jusqu'au monastère d'Eccrgète et jusqu'à Dentère!

L'empereur, tiré de sa léthargie par la vue de sa capitale en flammes , pressé par le peuple , était monté à cheval, et l'armée impériale sortait par trois portes différentes pour combattre les Croisés. Composée de soixante bataillons, cette armée était quatre fois plus nombreuse que celle des Latins. Retranchés derrière leurs palissades, les barons et les chevaliers attendaient, non sans quelque crainte, le moment d'une terrible mêlée. De leur côté les Vénitiens se préparaient à voler au secours de leurs compagnons d'armes; mais à la vue d'ennemis si bien disposés, l'usurpateur, saisi d'effroi, fait sonner la retraite. Vainqueurs sans avoir combattu, les Croisés poursuivent dans la ville l'armée d'Alexis. L'arrivée des fuyards y répand la frayeur et la confusion. Alors Alexis, moins soucieux du sort de sa capitale que du soin de sauver sa vie, fait rassembler ses trésors, et s'embarquant durant la nuit avec et quelques partisans, il va chercher une retraite dans quelque coin de son empire.

Les Grecs, se voyant sans empereur, et dans l'impossibilité de résister aux Latins , volent eux-mêmes à la prison d'Isaac, brisent ses fers, et le portent en triomphe dans le palais des Blaquernes. Là, le vieil aveugle est revêtu de la pourpre impériale, et replacé sur le trône d Orient. A cette étrange nouvelle, les chefs des Croisés

se rassemblent. Pleins de défiance, ils font ranger Tannée en bataille; et prêts à combattre, ils envoient Matthieu de Montmorency, Villehardouin et deux nobles Vénitiens dans la ville, pour s'enquérir de la vérité et demander à Isaac la confirmation du traité conclu avec le jeune Alexis. Les quatre messagers trouvèrent en effet Isaac assis sur un trône étincelant d'or et environné d'une nombreuse cour. Ils saluent l'empereur avec respect , puis ils l'engagent à ratifier la convention faite par le prince son fils. « Que porte cette convention? répond l'empereur. — Elle porte que l'empire d'Orient retourne sous l'obéissance du Saint-Siège, à laquelle il s'est soustrait depuis longtemps; ensuite que vous nous donniez deux cent mille marcs et des vivres pour tous pendant une année; que vous envoyiez sur vos vaisseaux dix mille hommes dans la terre sainte, entretenus à vos frais pendant un an ; enfin que vous mettiez au service de ce pays cinq cents chevaliers à toujours. — Les conditions de ce traité parurent dures à l'empereur. Mais il n'avait rien à refuser aux Croisés; il s'étonnait même qu'on ne lui demandât pas la moitié de l'empire. Il jura donc la convention et la revêtit de la bulle d'or.

Au retour des députés , le doge et les principaux chefs de l'armée, montant à cheval, s'avancent en triomphe dans les rues de la capitale, et, à travers un peuple immense, ils conduisent le jeune Alexis au palais impérial. Partout sur leur passage ils sont salués par de vives acclamations. Les places publiques, les églises, les palais retentissent des hymnes de la reconnaissance et 'de la

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joie. Quelle jdouce récompense pour la braYOure de nos chevaliers! Quelle émotion dut s'emparer de leur âme, en vovant le père aveugle et son fils, dans les bras l'un de l'autre, remerciant ensemble leurs libérateurs! La meilleure intelligence parut régner dès lors entre les Grecs et les Latins. Les Grecs venaient dans le camp, soit par curiosité, soit pour y faire le commerce; les Latins , de leur côté , allaient dans la ville merveilleuse pour voir ses riches palais impériaux, ses églises et leurs trésors, qui n'avaient rien de comparable dans toute la chrétienté.

L'historien Hurter retrace ici une longue et magnifique description des monuments et des richesses de Constantinople , il la termine par ces paroles : « Quelle impression ne devait pas exercer sur les esprits des chevaliers habitués à la solitude de leurs châteaux ou à la pauvreté des villes occidentales , cette cité impériale qui n'était qu'une suite de palais , d'églises , de couvents , dans lesquels des centaines et même des milliers de religieux se consacraient au service de l'Eternel! Quelle ne fut pas leur surprise en parcourant une ville qui offrait à leurs regards tout ce que les siècles précédents avaient produit en monuments artistiques , les chefs-d'œuvre qui avaient orné Rome la dominatrice du monde , les résidences des rois fastueux de l'Asie, les villes embellies par les plus célèbres artistes de la Grèce libre? Combien les débris incomplets, recueillis dans les collections les plus illustres, paraissent misérables en comparaison de toutes co> richesses!... Et combien d'objets précieux,

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depuis huit siècles, avaient été déjà détruits par la foudre, par les tremblements de terre, par les orages et les trombes, par les incendies venues à la suite de guerres intestines 1 1 »

Quelques jours après son entrée dans la capitale de l'empire., à la fête de Saint Pierre aux Liens, le jeune Alexis fut couronné solennellement dans l'église de Sainte- Sophie, et vint partager le trône avec son père, Les Croisés , présents à l'auguste cérémonie , firent des vœux pour la prospérité de son règne. Enfin , une alliance entre les Latins et les Grecs était proclamée et semblait devoir être durable.... Mais des nuages planaient dès lors sur l'horizon; aux fêtes magnifiques allait succéder une horrible tempête.

* Hist. d'Innocent III.

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