CHAPITRE X \M
cherchaient à retenir entre leurs mains, qui une ville, qui une principauté, qui un royaume. Partout des états, des empires nouveaux , s'élevant du sein des ruines , menaçaient la nouvelle puissance des Croisés. Des bruits inquiétants circulaient dans les rangs des maîtres de Constantinople.
C'était un petit-fils d'Andronic qui venait de fonder dans l'Asie Mineure le petit état dit empire de Trébisonde ; c'était Michel l'Ange Comnène qui relevait le trône d'Epire; ou bien Léon Sgure qui rassemblait sous ses lois les peuples de l'Argolide et de l'isthme de Corinthe : on apprenait que Théodore Lascaris, fuyant sa patrie en flammes, avait gagné la Bithynie , et qu'après plusieurs exploits , il avait été reconnu souverain de Y empire de Nicée. Quant aux deux empereurs, Alexis et Murzufle, dont chacun se disputait ainsi les dépouilles, ils ne purent recueillir eux-mêmes quelques débris de leur puissance : ennemis l'un de l'autre, ils ne semblaient se rapprocher que pour se trahir aussitôt. Alexis, maître de son rival, lui fit enfin arracher les yeux. Murzufle, abandonné des siens, tomba entre les mains des Croisés, qui, l'ayant ramené à Constantinople, le précipitèrent du haut de la colonne de Théodose. Le frère d'Isaac, trahi à son tour par ses serviteurs et ses proches, erra longtemps en diverses contrées. L'histoire n'a pas daigné suivre les traces de cet usurpateur.
Cependant les barons français, quand ils s'efforçaient de prendre possession des villes ou provinces tombées en leur partage, ne rencontraient le plus souvent que des
ennemis à combattre : c'était à la pointe de leur êpêe qu'il leur fallait s'établir dans les champs fertiles dont la conquête les avait rendus souverains. De funestes discordes , survenues entre l'empereur Baudouin et le marquis de Montferrat , roi de Thessalonique, faillirent même allumer une guerre entre ces deux princes ; à peine sorti des mains de la victoire, cet empire marchait déjà vers sa décadence.
Les maîtres de Bysance ne voulaient agir que par la force ; ils accablaient de leurs mépris et tenaient dans une sorte d'oppression la nation vaincue. Ces Grecs, qu'ils ne daignaient pas même recevoir dans leurs armées , se réveillèrent un jour, et retrouvèrent le courage qu'ils semblaient avoir perdu ; les Bulgares , méprisés par les Latins, devinrent les alliés de tous les ennemis de la domination des Francs ; à un signal donné toute la Thrace se souleva ; Andrinople , Didymotique arborèrent l'étendard de la révolte. Les Latins coururent aux armes de toutes parts , mais leurs vaillants efforts ne purent éloigner de leur camp de tristes revers. L'empereur Baudouin , victime d'une valeur imprudente pendant qu'il assiégeait Andrinople révoltée , tomba lui-même entre les mains des Bulgares (15 avril 1205).
Désespérant de la fortune de l'empire , un grand nombre de chevaliers s'embarquèrent alors sur des vaisseaux vénitiens et revinrent en Occident. Toujours harcelés parles Grecs et les Bulgares , les Croisés craignaient de se voir assiégés jusque dans Constantinople. Des messagers, envoyés en France, en Italie, dans la Flandre, imploraient de prompts secours.
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Au milieu de périls chaque jour renaissants, on ignorait ce qu'était devenu le malheureux Baudouin. Sommé de rendre son illustre prisonnier, Joannice, roi des Bulgares . avait répondu que la délivrance du royal captif n'était plus au pouvoir des mortels. Ce prince barbare le fit, dil-on, périr Tannée suivante dans les tortures. Henri de Hainaut, élu régent de l'empire après la bataille d'Andrinople , fut élevé sur le trône lorsqu'on fut assuré de la mort de l'infortuné Baudouin (20 août 1206) *.
Henri , frère de Baudouin , continua la guerre contre les Bulgares et les réduisit à demander la paix. Tournant ensuite ses armes contre Théodore Lascaris son rival , il finit, après plusieurs combats, par conclure avec lui une trêve, durant laquelle Henri mourut, dans la quarantecinquième année de son âge, empoisonné, dit-on, par sa femme, fille de Joannice, roi des Bulgares (1206).
Pierre de Courtenay , comte d'Auxerre et de Nevers , petit-fils de Louis le Gros roi de France, fut le troisième empereur latin de Constantinople. Elu par les barons , au refus d'André , roi de Hongrie , il partit d'Auxerre, et vint à Rome, où il fut couronné par le
1 Baudouin avait vécu trente-cinq ans. Plus longtemps captif qu'empereur, il n'avait régné que onze mois. Son crâne, fut, dit-on, entouré de cercles d'or, et servit de coupe au roi barbare. « Aucun des princes croisés , dit Lebeau , ne surpassait Baudouin en valeur guerrière, aucun ne l'égalait en vertus civiles. Doux, affable, plein d'humanité, il ne pouvait voir un malheureux sans le secourir.... Il ne manquait ni de lumière pour apercevoir la route qu'il fallait tenir.... ni de constance à la suivre. Sa piété trouvait , dans les plu» grandes occupations, le temps de la prière, et la pureté de ses mœurs lui interdisait même les regards qui auraient pu la ternir...il aimait les lettres.... (hist. du bas empire.)
pape Honorius m (9 avril 4217). Il s'embarqua ensuite à Brindes sur des vaisseaux de Venise; mais trahi parles Vénitiens au siège de Durazzo, il tomba dans les mains de Théodore l'Ange Comnène, qui, après deux ans de prison, le fit mourir (4249). Yolande, sa seconde femme , sœur des empereurs Baudouin et Henri , qui était arrivée par mer à Constantinople , gouverna sagement pendant la captivité de son époux.
Robert de Courtenay, second fils de Pierre et d'Yolande, monta sur le trône, au refus de son aîné, Philippe comte de Namur. Il fut couronné à Sainte-Sophie, comme les deux premiers empereurs latins (25 mars 4224) Prince indolent et voluptuex , Robert laissa se consolider les empires de Trébizonde, de Thessalonique, et fit sans succès la guerre à Jean Vatace , empereur de Nicée , qui après avoir resserré par ses conquêtes l'empire des Latins dans le territoire de Constantinople, imposa des conditions de paix humiliantes. Après la mort de Robert (4228) les seigneurs français appelèrent pour gouverner l'empire pendant la minorité du jeune Baudouin n, Jean de Brienne, qui avait été dépouillé de son royaume de Jérusalem.
Jean de Brienne arriva dans Constantinople en 4229, et fut investi pour sa vie du titre d'empereur, à condition qu'il donnerait sa seconde fille au jeune Baudouin et que ce prince lui succéderait à l'empire... Mais quel étrange appui pour un trône croulant qu'un souverain dépouillé, qu'un vieillard octogénaire! Jean de Brienne ne démentit point cependant les espérances qu'on avait