CHAPITRE Xll
<ie la Vierge et du Crucifix , tous en mosaïque de verre de différentes couleurs, attirèrent surtout l'attention de Mohammed. Il parcourut ensuite les galeries de l'église et voûtes souterraines. En descendant de la coupole, il aperçut un soldat occupé à arracher les dalles de marbre dont le parvis était revêtu ; jaloux de sa conquête , il le frappa violemment de son cimeterre, en disant : « Ce n'est que le butin que je vous ai abandonné, mais les édifiées m'appartiennent. » On emporta le pillard à demimort. Lorsque le sultan eut achevé sa visite, il ordonna i un des mouezzins qui l'accompagnaient d'appeler les croyants à la prière. Donnant lui-môme l'exemple, il monta sur l'autel et pria. Ainsi fut inauguré le culte du Prophète dans l'église chrétienne de Sainte-Sophie; aux éternelles controverses des Grecs et des Latins succéda le dogme des Musulmans : Il n'y a qu'un Dieu , et Mahomet est son prophète.
S'il faut en croire les historiens grecs, un ange avait donné le plan de Sainte-Sophie, et le Ciel avait envoyé de l'or pour sa construction : fondée sous le règne de Constantin le Grand, incendiée à deux reprises dans une ♦ meute, ébranlée par un tremblement de terre, rebâtie par Théodose et Justinien , cette église servait seule pour les grandes cérémonies de l'Etat et du culte , les couronnements, les triomphes, les mariages des empereurs, les synodes. C'était le chef-d'œuvre de l'architecture sacrée dans toute la chrétienté. Mais si les Turcs respectèrent cet édifice, il n'en fut pas ainsi de tous les autres. Le couvent de Saint- Jean-Baptiste , du côté du port, fut pillé
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et dévasté, de même que celui de la vierge Hodégetria, situé à l'Acropolis , dans lequel les vainqueurs brisèrent en morceaux une statue merveilleuse que les Chrétiens y vénéraient. Les empereurs grecs faisaient porter cette statue devant l'armée quand ils entraient en campagne et lorsqu'ils revenaient en triomphe. L'empereur Bardas, prêt à mettre à la voile pour se rendre dans l'île de Crète , et combattre les Sarrasins, s'était jeté aux pieds de la vierge Iiodégetria. Andronic l'Ancien, lorsqu'il apprit la défaite d'Alexis Philantropenus , était également venu s'agenouiller devant elle. C'était enfin la même statue qu'on avait promenée sur les remparts, dans l'espoir qu'elle jetterait l'effroi parmi les ennemis , à l'époque où les Sarrasins assiégèrent la ville sous Léon l'Isaurien, et plus tard lorsque le rebelle Branas envahit Constantinople sous Isaac l'Ange.
» On retrouva le corps de Constantin; ce fut sa chaussure de pourpre, parsemée d'aigles d'or, qui le fit reconnaître. Sa tête, ainsi que celle d'Ourkhan, petit-fds de Souleiman, furent déposées aux pieds de Mohammed. Il y avait dans la ville une place consacrée par Constantin le Grand à la mémoire de sa mère , et appelée Augustéon; l'empereur Théodose avait élevé sur cette place une colonne de plomb surmontée de sa statue d'argent pesant sept cents livres; Justinien substitua à cette colonne de plomb une colonne de porphyre; la statue de Thôodose fut fondue et remplacée également par une statue en bronze qui représentait Justinien à cheval, tenant dans la main gauche un globe surmonté d'une croix, et mon-
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trant de l'autre main l'Orient, comme soumis à sa domination. La tête de Constantin, le dernier des empereurs 0DKS, fut placée au faîte de cette colonne sous les pieds du cheval; ironie cruelle, si on se rappelle que les souhaits de victoire chez les Orientaux, sont conçus en ces termes : Que les têtes de tes ennemis roulent sovs les pieds de ton cheval l ! Ce trophée sanglant fut ensuite promené dans les villes d'Asie, comme la tête de Ladislas après la bataille de Varna. On permit ensuite aux Grecs de rendre les derniers devoirs aux restes de l'empereur '... » Si nous suivions l'historien Hammer dans le reste de son récit , nous verrions le féroce sultan parcourir les rues désertes de Constantinople , au milieu de soldais turcs, cherchant encore à dépouiller les vaincus de ce qu'ils ne leur avaient pas arraché la veille. Arrivé au palais impérial, et passant dans les appartements vides, solitaires , îMohammed cite un vers persan sur les vicissitudes des choses de ce monde. Puis un festin splendide est préparé à quelque distance du palais. Le sultan y boit du vin outre mesure, et à moitié ivre, il ordonne qu'on lui amène le plus jeune des fils de l'amiral Notaras, commandant du port; comme le père s'y opposait, déclarant qu'il aimerait mieux voir son fils périr sous la hache du bourreau que servir aux infâmes plaisirs du sultan, Mohammed se fait amener ce jeune fils avec ses frères, et les fait mettre à mort sous les yeux de leur infortuné père, qui périt bientôt lui-même en s'écrianl, les yeux au ciel : Vous êtes juste , ô mon Dieu * /...
1 Hammer, liv. xn. * Ibid.
Mais détournons nos regards de toutes les horreurs qui .souillèrent cette victoire : « Le troisième jour de la prise de la ville, dit l'historien Ducas, Mahomet donna ses ordres pour le départ de la flotte. Elle se remit en mer, chargée de vases d'or et d'argent, d'hahillements précieux et de plusieurs prisonniers. Mais il restait encore dans le camp un immense butin. Ici un soldat se promenait vêtu d'ornements sacerdotaux; un autre menait des chiens en laisse avec une ceinture dorée; celui-ci buvait du vin dans un calice; celui-là profanait les vases sacrés en s'en servant pour ses repas. Une quantité innombrable de livres furent entassés dans des chariots et transportés dans toutes les provinces. Dix volumes de Platon, d'Àristote ou d'ouvrages de théologie, se vendaient une pièce de monnaie. Toutes les dorures avaient été arrachées des Evangiles richement reliés, et les marges jetées au feu *. »
Enfin ces scènes de dévastation et de destruction eurent un terme. Mahomet se ressouvint qu'après tout cette ville saccagée, ensanglantée, désolée, était à lui, et qu'il en devait faire la capitale de son empire. Il se hâta donc de rappeler les fugitifs, les invitant à rentrer dans leurs maisons, où ils seraient en sûreté à l'ombre d'une autorité tutélaire. Il s'occupa de repeupler la ville, en remplaçant les habitants morts , enfuis ou vendus comme esclaves , par des Caramaniens , des Grecs , des Illyriens ou autres
i Michel Ducas, Histoire de l'empire d'Orient, depuis Jean Cantacuzène jusqu'à la chute de l'empire. Cet ouvrage fait partie de la Collection Byzantine.