CHAPITRE XIII
Constantinople capitale de l'empire ottoman. — Précis de son
histoire et de celle de cet empire, jusqu'à la bataille de
Lépante (1453 - 1571).
Constantinople , de chrétienne devenue musulmane , est donc désormais la capitale de l'empire ottoman. Elle appartient à un peuple qui va laisser dégrader d'une manière déplorable ses plus magnifiques monuments, et qui tiendra sous le joug les débris de la nation grecque demeurés dans son sein. Une nouvelle destinée s'ouvre pour la seconde Rome ; elle va vivre d'une autre vie , qui la séparera plus encore du reste de l'Europe, la rendra comme étrangère à l'Occident et aux bienfaits de la civilisation des peuples chrétiens.
Déjà , à l'époque de sa conquête par les Croisés , Constantinople avait une existence à part, t Elle adorait le Crucifié, dit un historien, voilà quel était le seul lien (jui la rapprochait encore de l'Occident; mais ce lien s'était relâché par la différence de doctrine , par la diversité des rites . par la direction opposée de l'enseignement du
iOO COXSTANTINOPLE
christianisme ; d'où il résulta que ni sous ce rapport , ni par ses institutions apolitiques , l'empire grec ne formait un membre du grand corps spirituel auquel se rattachait l'Occident. La vie publique n'était pas la même; la législation était l'œuvre de tout autres éléments; la personne de l'empereur avait de tout autres rapports avec son entourage et les grands du pays que dans le reste de l'Europe '. »
Cette différence d'existence entre Gonstantinople et les autres villes d'Europe va donc être désormais bien plus tranchée encore. Enchaînée sous le joug de Mahomet, sous l'empire d'une religion sensuelle, et par suite fatale à l'intelligence, la cité va rester comme étrangère au progrès de la civilisation , elle ne retrouvera un peu de grandeur et de puissance que dans la force matérielle et brutale, devenue l'élément et le soutien de sa vie , au milieu de
1 Quand le baron anglais allait en Espagne, poursuit le savant historien que nous citons, il trouvait chez les gens riches, dans les châteaux des chevaliers, les caractères principaux des mœurs et coutumes de sa propre existence; quand l'Espagnol voyageait en Hongrie , il rencontrait cette même conformité ; il l'aurait en vain cherchée à Constantinople. L'art aussi était tout différent. En Occident, l'art avait encore cette jeunesse et cette fraîcheur de la fleur à peine éclose qui étalera plus tard toute la beauté de ses formes et de ses couleurs; à Byzance, l'art était cette fleur desséchée dont les feuilles se fanent chaque jour davantage.... Le même contraste existait pour la science. L'Eglise indépendante de l'Occident sut former des hommes plus puissants que ne pouvait en engendrer une Eglise au service des caprices de souverains fainéants ou débauchés. Même différence aussi pour le langage, qui variait à Constantinople , et qui , dans tous les royaumes de l'Occident, était le même, du moins pour le service divin, pour les relations des états entre eux, pour les actes publics de la vie et pour l'enseignement scienfique. (V. Hurter, Hist. d'Innocent III.)