CHAPITRE XIV
l'étendard même du Prophète sont la proie des vainqueurs1.
Sobieski entra dans Vienne, avec l'empereur, par cette même brèche par où sans lui auraient passé les barbares. In peuple entier, revenant à la vie, salua le héros de ses acclamations. Pour lui, humble dans son triomphe, dont il renvoyait toute la gloire au Roi du ciel, il marcha droit à l'église , où il entonna le Te Deum , et demeura prosterné longtemps la face contre terre. On dit qu'en ce moment une voix inconnue retentit au fond du sanctuaire, criant : Fuit homo missus à Deo cui nomen erat Joannes*. Depuis ce temps, Sobieski, dit-on, lit toujours porter avec lui une image de Notre-Dame de Lorette, trouvée miraculeusement. On y voyait deux anges soutenant une couronne au-dessus de la Mère de Dieu , et portant un rouleau où éîaient écrits, en latin, ces mots : Par cette image de Marie , Jean sera vainqueur,
A partir de cette époque , la décadence de l'empire turc marche rapidement. Les trois régences (Alger, Tunis, Tripoli ) , et l'Egypte elle-même , deviennent presque libres de fait; tandis que les janissaires, mécontents de Mahomet iv , mettaient à sa place son frère Soliman m ( 1687) ,
1 Cette victoire parut d'autant plus singulière , qu'elle coûta comparativement peu de sang dans le combat même. Il ne resta pas plus de sept à huit cents infidèles sur la place, et un nombre moins considérable encore de Chrétiens.
1 11 fut un homme envoyé de Dieu dont le nom était Jean. (Evang. S. Jean, i.)
L'église de Sainte-Marie-la-Victoire , sur le forum Trajan à Rome, fut bâtie en l'honneur de ce triomphe obtenu par l'intercession de la Mère de Dieu. On y suspendit à la voûte les drapeaux pris sur l'ennemi dans cette mémorable journée.
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et ensuite Aehmet u (1691); la grande guerre que termine la paix de Carlowitz (de 1682 à 1699), arrache presque toute la Hongrie aux Turcs. Vingt ans plus tard, par le célèbre traité de Passarowitz (1718), la Turquie cédait à l'Autriche Belgrade, Temesvar, la Yalachie jusqu'à ['Aluta , ainsi qu'une partie de la Servie ; mais la paix de Belgrade (1739) lui faisait recouvrer plus tard ces dernières provinces.
Cependant les Russes , avec lesquels les Turcs sont en lutte depuis 1672 , commencent à révéler leur supériorité et leur puissance , aujourd'hui si menaçantes. Alliée de la Pologne , la Porte ottomane aide en vain l'héroïsme des patriotes de la Confédération de Bar , soutenue par la France , 5 prévenir le premier démembrement de l'infortuné royaume de Casimir et de Sobieski (1772). Par le traité de Kainardji (1774), qui donnant à la Russie le pays entre le Dnieper et le Bog, lui ouvrait la mer Noire, la Porte perd la Bukovine et la petite Tartarie, qui est reconnue indépendante en attendant qu'elle devienne province russe (1783). La guerre de 1790 enlève à son tour à la Turquie divers cantons du Caucase. Le dix-neuvième siècle voit une nouvelle guerre, et la perte des provinces entre le Dnieper et le Danube, assurées à la Russie par le célèbre traité de Boukharest (1812). En 1819, la Porte perd les îles Ioniennes, qui deviennent libres sous le protectorat anglais. Vers la même époque, s'ouvre en Grèce la guerre de l'indépendance, qu'après six années d'une lutte opiniâtre vient couronner la victoire décisive de Navarin (1827) . Deux ans après
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l'affranchissement de la Grèce, une partie de l'Arménie turque est cédée à la Russie; puis, à la suite d'une nouvelle guerre avec cet ennemi terrible, la Valachie, la Moldavie, la Servie deviennent, par le traité d'Andri- QopJe (1829), libres, sauf tribut, sous garantie russe. Enfin en 1830, la Turquie voit l'Algérie lui échapper à son tour ; on sait par quelles mains se fit cette belle conquête. Les drapeaux de la France flottaient alors dans la mer d'Afrique , comme ils ont flotté un quart de siècle après , mais cette fois en amis , dans les mers de Constantin ople.
Achevons de contempler ce démembrement successif, cette décadence rapide. En 1833, le pacha d'Egypte, Méhomet-Ali, lève ouvertement l'étendard de la révolte, conquiert la Syrie , bat les Turcs à Konich et menace Constantinoplc. La Turquie, réduite alors à se mettre à la merci de la Russie, signe le traité à'Unkiar Skelessi , qui oblige le sultan Mahmoud à ouvrir le Bosphore aux Russes, en fermant les Dardanelles aux autres puissances1. Méhémet-Ali , poursuivant ses succès, remporte la victoire de Nezil (1839) et s'empare de Candie. Cependant H.% tervention des puissances européennes arrête sa marche ; la Porte recouvre môme la Syrie , conquise par les armes anglaises (1840); Candie rentre sous sa domination
4 Le 8 juillet 1833, fut signé, à Unkiar-Skelesi , un traité d'alliance défensive et offensive , pour huit ans, entre la Turquie et la Russie. On sait qu'une clause secrète du traité fermait éventuellement les Dardanelles aux puissances européennes, tout en laissant ce détroit ouvert, ainsi que le Bosphore , à la seule Russie. Les représentations des puissances lésées ont empêché de renouveler cette clause à l'expiration du traité.
(1841). Mais c'en est fait désormais de la prépondérance de l'empire ottoman. L'empire dont Constantinople est la capitale ne compte plus au rang des grandes nations. Il n'existe même plus , ce semble , que grâce aux puissances européennes , jalouses de maintenir un équilibre nécessaire à la paix du monde.
L'extermination des janissaires ( 1826) , les efforts tentés depuis soixante ans, par Sôlim in, Mahmoud n, et le sultan actuel , Abdoul-Medjid , pour relever l'empire ottoman, en y introduisant l'organisation européenne et quelques détails de notre civilisation, ont été vains et sans' résultats solides. Ils n'ont guère abouti qu'à froisser, à mécontenter les Turcs , sans pouvoir rendre à ce peuple son ancienne énergie. On dirait cependant que cette énergie se réveille aujourd'hui, à l'approche d'un danger imminent. L'avenir, en nous révélant la destinée encore incertaine de l'empire ottoman , nous dira à son tour quelle dernière page nous devrons ajouter à l'histoire de Constantinople.