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CHAPITRE XV

Coup d'oeil général sur Constantinople actuelle.

Par sa merveilleuse position, Constantinople semble devoir commander à tout l'ancien continent. Au Nord, la mer Noire , autrefois Pont-Euxin ou mer Hospitalière , lui ouvre la voie des pays septentrionaux ; tandis que vers le Sud, la Méditerrannêe , dont fait partie l'Archipel, dit autrefois mer Egée, la rapproche des contrées méridionales et occidentales. Une troisième mer, moins étendue, unit les deux premières : c'est celle de Marmara , vaste bassin où des flottes entières peuvent facilement se balancer. Par le détroit ou canal de Constantinople , cette dernière mer est en rapport avec le Pont-Euxin; du côté opposé, elle l'est avec la Méditerranée par le détroit des Dardanelles. Or c'est précisément à l'entrée du canal de Constantinople , du côté de la mer Marmara, que s'élève la superbe cité.

On a vu que sa forme est celle d'un triangle , dont deux <ûtés sont baignés, protégés par la mer, et le troisième est fermé par le double mur construit sous les empereurs grecs. Dans cette enceinte , s'élèvent en amphithéâtre

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des milliers de maisons bâties sur les sept collines conligues, dont la crête est couronnée par des édifices publics. Rien de majestueux comme l'aspect de cette ville. Les jardins qui entourent la plupart des habitations en rompent la monotonie, et au-dessus de cette masse de constructions s'élèvent des centaines de mosquées magnifiques avec leurs dômes imposants , ou ces légers minarets , ces doigts qui montrent le ciel , suivant l'expression d'un poëte, et d'où cinq fois par jour la voix des muezzins appelle à la prière les enfants de Mahomet.

Sur la pointe qui s'avance dans la mer, à l'entrée du canal , est le palais du sultan , dont la vaste enceinte occupe presque tout l'emplacement de l'ancienne Byzance; de cette pointe l'œil voit s'étendre au loin le canal de Constantinople , comme un beau et large fleuve , encaissé dans des rives verdoyantes , garnies d'un nombre infini de jardins et d'élégantes maisons qui semblent autant de palais enchantés. A gauche, on aperçoit l'entrée du port, dit par les Byzantins, la Corne d'or, et formé par le canal môme de Constantinople , dont les eaux , s'avançant profondément dans la terre , offrent un abri sûr pour les vaisseaux et permettent d'y placer tous les établissements maritimes.

Plusieurs faubourgs très-peuplés , dont les habitants passent constamment sur l'autre rive, sont comme autant d'autres villes dépendantes de la grande cité. C'est Galata, aujourd'hui le quartier des négociants européens, où l'on voit la tour du Christ élevée en 1446 par les Génois, et qui sert à prévenir les habitants en cas d'incendie.

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C'est Péra, le quartier des Européens ou des Francs, où réside l'ambassadeur de France. Péra, qui domine la ville et l'entrée du Bosphore , est le quartier propre et salubre, où la peste cause le moins ses ravages; c'est encore lo faubourg d'Eyoub, où Ton voit la mosquée impériale, dans laquelle le grand-seigneur vient ceindre le sabre d'Othmar le lendemain de son avènement au trône. Au delà du canal, sur la rive Asiatique, s'élève Scutari, l'ancienne Chrysopolis, la ville aux belles mosquées, aux superbes cimetières. C'est encore en quelque sorte un faubourg de Constantinople.

La ville de Constantin, avec les faubourgs, renferme aujourd'hui plus de six cent mille habitants, dont plus de cent mille Grecs , et un grand nombre d'Arméniens , de Juifs et d'Occidentaux, appelés Francs en général. On y voit plus de trois cents mosquées , dont les plus belles sont l'ancienne église de Sainte-Sophie, construite par Justinien, et les mosquées du sultan Achmet, du sultan Soliman, du sultan Osman et de la sultane Validé. On y rencontre aussi environ vingt-quatre églises grecques, et quelques autres, en plus petit nombre, catholiques ou arméniennes. On remarque parmi les monuments de la cité le célèbre château des Sept-Tours, qui sert de prison d'état, divers palais, un très-grand nombre de bains publics , de fontaines et Jd'aqueducs ; des bazars où se fait le commerce, presque tout entier entre les mains des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Constantinople compte dans son sein de nombreuses écoles supérieures ou primaires, et quelques bibliothèques publiques. Les

mes de la ville sont étroites; la plupart des maisons, à un ou deux étages, sont bâties en bois, ce qui occasionne de fréquents incendies ; il y a cependant de belles places , «entre autres l'Hippodrome... Les environs delà ville sont charmants. Le long des deux rives du détroit, les côtes sont partout bordées de jolis villages , de kiosques gracieux et de maisons de campagne délicieuses. On sait enfin , qu'au rapport de tous les voyageurs , les rivages du Bosphore sont une espèce de paradis terrestre.

Voilà pour la partie descriptive et le côté physique de la cité. Au point de vue moral , elle présente un tout autre tableau. Le sombre despotisme qui pèse sur elle, s'il n'ôte rien aux avantages d'une position unique dans le monde, rembrunit du moins les beaux paysages étalés sur ses bords. Un illustre pèlerin qui les parcourait, au commencement de ce siècle , retrace ses impressions , dans un noble langage empreint à la fois d'admiration et de tristesse :

« L'immensité de ces trois villes étagées, Galata, Constantinople et Scutari ; les cyprès , les minarets , les mâts des vaisseaux qui s'élevaient et se confondaient de toutes parts ; la verdure des arbres , les couleurs des maisons blanches et rouges ; la mer , qui étendait sous ces objets sa nappe bleue , et le ciel qui déroulait audessus un autre champ d'azur : voilà ce que j'admirais. On n'exagère point, quand on dit que Constantinople offre le plus beau point de vue de l'univers.

» Nous abordâmes à Galata : je remarquai sur-le-champ le mouvement des quais et la foule des porteurs , des

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marchands et des mariniers ; ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leur visage, par la différence de leur langage , de leurs habits , de leurs robes , de leurs chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans, qu'ils étaient venus de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie habiter cette frontière de deux mondes. L'absence presque totale de femmes , le manque de voitures à roues , et les meutes de chiens sans maîtres , furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d'abord dans cette ville extraordinaire. Gomme on ne marche guère qu'en babouches , qu'on n'entend point le bruit de carrosses et de charrettes , qu'il n'y a point de cloches , ni presque point de métiers à marteau , le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue , et qui a toujours l'air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs , et placés au milieu des rues , sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques, qui n'ont de rapport ni avec les hommes modernes ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce. qu'on voit n'est pas un peuple , mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge. Il n'y a d'autre^

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plaisir que la débauche, d'autre peine que la mort. Les tristes sons d'une mandoline sortent quelquefois du fond d'un café, et vous apercevez de misérables enfants qui exécutent des danses honteuses devant des espèces de singes assis en rond sur de petites tables. Au milieu des prisons et des bagnes s'élève un sérail, capitole de la servitude : c'est là qu'un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple et viennent apporter leurs têtes à l'idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice; ils sont entraînés par un pouvoir fatal : les yeux du despote attirent les esclaves , comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie...

» Si j'étais fâché de quitter des hôtes d'une

bienveillance et d'une politesse aussi rares , dit plus loin le voyageur, j'étais cependant bien aise de sortir de Constantinople : les sentiments qu'on éprouve malgré soi dans cette ville gâtent sa beauté ; quand on songe que ces campagnes n'ont été habitées autrefois que par des Grecs du Bas-Empire et qu'elles sont occupées aujourd'hui par des Turcs, on est choqué du contraste entre les peuples et les lieux ; il semble que des esclaves aussi vils et des tyrans aussi cruels n'auraient jamais dû désho" norer un séjour aussi magnifique

» Le séjour de Constantinople me pesait. Je n'aime à visiter que les lieux embellis par les vertus et par les arts, et je ne trouvais dans cette patrie des Phocas £t des Bajazet ni les unes ni les autres. Mes souhaits

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