ÉDUCATION, INSTRUCTION, DISCIPLINE
ni admis ni conservé dans ses rangs un soldat qui eut mérité une seule punition pour indiscipline.
Enfin, c'est par la discipline que notre jeunesse recevra sous le drapeau, peut-être mieux que par l'éducation du pays momentanément troublé, cette habitude sérieuse de la réserve et du respect, habitude qui est le signe des hommes de valeur, et sans laquelle il n'y aurait que honte et désastres dans les mouvements actuels de la politique et de la société.
En 1794, lorsque la France avait sur le terrain 864,000 combattants, le nombre total des généraux de division et de brigade était 250
En 1806, lorsque nous avions 122 départements et que nous marchions de Boulogne à Austerlitz, c'était 385
En 1813, lorsque Napoléon combattait d'un bout à l'autre de l'Europe, à la tête de 1,107,000 hommes, ce nombre était. . . . 560
En 1816, quand la paix fut faite et quand la France fut réduite à 86 départements, la Restauration Péleva à 1100
En 1829, à la fin de la Restauration, la discussion publique l'avait réduit à 424
En 1831 : . . 387
Puis on posa comme règle que ce serait. . 250
En 1839, la loi fixa le chiffre 240
Enfin, depuis 1848, le chiffre légal est. . 1950)
Le nombre des divisions militaires qui partagent notre territoire actuel fut fixé :
En 1816, à. . .
En 1829, à. . .
En 1831, à. . .
En 1848, à. . .
Outre les états-majors des divisions, il y a ceux des subdivisions, celui du ministère, ceux des places, celui de l'artillerie, celui du génie, et les comités de toutes les armes. La dépense de ce personnel est d'environ seize millions par année.
Pourquoi dix-sept divisions militaires, plutôt que vingt, ou que vingt et une, ou que vingt-trois? Et quel est le motif de tel ou tel chiffre ?. . . . Ce n'est pas l'étendue du territoire , puisque le général ne commande pas aux choses Ce n'est pas la population,
puisque le général ne commande pas à la population... Ce n'est pas l'effectif des troupes, puisque cet effectif
(1) Dans les chiffres de tout ce tableau ne sont point compris MM. les maréchaux de France.
fJIM'ITHE XXV.
est sans cesse variable Ce doit être la convenance
de l'ensemble du service Mais sera-ce la convenance du service de paix ou du service de guerre?. .. Ce devrait èlre a la fois la convenance des deux ; ou plutôt ce devrait être le moyen de passer, sans embarras et sans changements, du service de paix au service de guerre.
Considérons donc la situation des diverses frontières et celle de l'intérieur, en vue de la défense du territoire. Voyons combien d'armées : armées plus ou moins nombreuses, armées actives ou d'observation, peut exiger cette défense. Et que chaque clief-lieu de division militaire soi! le quariier-général éventuel de
l'une de ces armées Ce principe, ou tout autre, a
probablement guidé quand on a statué, h diverses époques, sur le nombre des divisions militaires : mais pourquoi donc u'a-l-on jamais énoncé le principe? El pourquoi le nombre des divisions varie-l-il, quand le territoire demeure le même?
A une époque récente, en 1847, le service de l'artillerie (qui à la vérité est spécial, mais qui dans sa spécialité doit correspondre aux besoins du service général) a étudié le territoire, d'après des vues analogues a celle qui vient d'être exprimée, el l'a divisé en dix commandemenls d'artillerie, ayant chacun pour
chef un officier général . Je ne dis pas que ce chiffre soit celui qui convient pour les divisions militaires ; mais je demande si la France a besoin d'établir à l'avance un quartier-général à dix-sept armées?
Et ce n'est pas dans une simple vue financière qu'une réduction serait désirable , c'est dans une vue plus
élevée Le général d'une division militaire est un
homme politique ; un homme qui doit entretenir le bon esprit dans les troupes, et le bon accord entre les troupes et la population ; un homme qui doit être connu du gouvernement, avec lequel il est sans cçsse en relation. Or, plus le nombre de ces emplois diftw ciles sera restreint : plus ceux auxquels ils seront confiés pourront être bien choisis ; plus le gouvernement connaîtra bien les agents supérieurs qu'il emploie ; et plus le service sera fait avec ensemble.
Dans l'organisation de l'état-major général se trouve une autre grave question, qui depuis longtemps réclame une décision, celle des comités permanents : je la pose de la manière suivante :.... Les armes qui n'ont pas à s'occuper d'un matériel et de ses progrès, l'infanterie, la cavalerie, l'état-major, ont-elles besoin d'un comité permanent? La réunion de leurs inspecteurs généraux, après leur tournée, ne serait-elle pas
suffisante? Et même ne serait-elle pas préférable, en
132 UIAI'ITHi; \\\
ce sens qu'il n'y aurait pas une élaboration perpétuelle, tendant a changer toujours ce qui est décidé'.'.... El quand on réglemente l'organisation d'un comité (ce quia lieu trop fréquemment et pas assez mûrement)) doit-on donner la mission de résoudre toutes les questions de progrès uniquement aux plus anciens chefs, dont la gloire est plutôt dans le passé que dans l'avenir !... Enfin pourquoi, au-dessus des comités spéciaux, qui naturellement surabondent chacun dans son sens spécial, n'y a-t-îl pas un conseil supérieur, qui, composé des hommes éminenls de toutes les armes, verrait les choses d'un point de vue plus général, plus impartial 1 , plus élevé?... Cette dernière institution n'affranchirait-elle pas les ministres de la dépendance, étroite et nuisible , où les lient l'action sans contrôle de
leurs comités et de leurs bureaux ? le me borne à
poser ces principales questions : leur solution est depuis longtemps désirée par ceux des hommes d'expérience qui placent les inlérêls généraux avant les intérêts particuliers, et qui pensent que les grands pouvoirs de l'Etat doivent être des réalités.
A notre époque, où beaucoup de choses, emportées par le torrent, ne peuvent être relevées ; et où l'avenir est à la fois menaçant et obscur ; la société doit se préserver de deux fautes : celle d'accepter les utopies qui la bouleverseraient, et celle de repousser les modifications que des besoins nouveaux peuvent réclamer. Et il est d'autant plus facile de tomber dans Tune de ces fautes, que la même idée, lorsqu'elle est mal saisie, peut être une utopie dangereuse; tandis que, bien comprise, elle peut, au contraire, offrir des solutions heureuses, qu'il est utile de réaliser.
(l) Les idées exposées dans ce chapitre : je les a?ais depuis longtemps éla borées, puis retouchées de temps à autre, quelquefois produites; et même, il y a quelques années, qu'après les a?oir communiquées à l'un de nos hommes d'Etat, je les ai Tues publiées par un de nos journaux les plus répandus. Ce sont des idées que beaucoup de personnes ont émises ayant et après l'époque où je m'en suis occupé. Sur ce sujet, comme sur tous les autres, je n'ai de prétention à aucun droit d'antériorité.
13* CHAPITRE XXVt.
Et, sur une même question : depuis les mesures les plus impraticables jusques aux mesures les plus salutaires, on trouve aussi des vues diverses et divers degrés. Ainsi, pour citer un exemple militaire : tel voudra qu'on supprime la dépense de l'armée, parce que, dans son opinion, l'époque des guerres a fait place a l'époque des travaux philanlropiques. Tel voudra, par patriotisme, qu'en tout temps l'armée soit à son grand complet. Tel voudra, par économie, que l'armée tout entière soit employée pendant la paix aux travaux publics. Et tels voudront des solutions opposées entre elles, ou au moins très diverses, a l'occasion de cette même question : de ne pas se ruiner en pleine paix, pour défendre un pays qu'aucune guerre ne vient me-
Enlrons dans cette dernière question, et disons d'abord : que notre armée, bien qu'elle soi) excellente, n'a cependant pas reçu, du temps et de l'étude, une organisation tellement définitive que rien n'y doive être
changé Nous avons vu, en effet, que sons certains
rapports, son organisation a besoin d'être modifiée. De plus, la nécessité financière la plus impérieuse exige des modifications. Enfin, à l'époque actuelle, il y a des conditions politiques dont la gravité ne saurait être méconnue; des discordances qui se sont produites; des harmonies qui ont cessé. Et comment la loUlilé
de notre organisation militaire serait-elle une chose immuable, au milieu des mouvements de notre époque, lorsque précédemment des causes beaucoup moins influentes l'ont si souvent fait varier?.... Elle a varié du temps du grand Frédéric ; varié au début de notre révolution; varié sous le Consulat ; varié sous l'Empire; et varié plusieurs fois après l'Empire Toute organisation vivante ne vit qu'en se modifiant sans cesse ; et lorsque tout marche il faut marcher. (,)
Cependant, lorsqu'il s'agit de modifications dans l'armée, les questions sont tellement graves, que je vais présenter ici : non pas des affirmations, mais des questions; non pas un projet formulé, mais quelques observations tendantes & une expérience qui, n'étant que partielle et graduelle, serait sans danger.
La principale observation que je viens soumettre à la discussion est celle-ci : lorsque l'École polytechnique fut établie, ce fut afin de réunir dans une même foyer une foule d'éléments alors épars ; et ce fut, sans doute, afin de les faire tous concourir à un même but,
(1) L'artillerie, à elle taule, et seulement depuis 1780, a vu changer, on considérablement modifier son organisation; en 1791, en 1799, en Tan m, en l'tnTiii, en l'anx, en l'an n, en 1810, en 1815, en 18U, en 1815, en 18*5, en 48*9, en 1855, etc., toot récemment en 1848; et qui pourrait dire que la dernière a invariablement tout achevé?
13ii CHAPITRE XXVI.
puisque celle école s'appela d'abord Eaik centrale éa
travaux publia Mais l'exécution ne répondit pas
entièrement à la pensée primitive ; et les élèves , en sortant de l'École, au lieu d'èlre placés ensemble sur une même roule, pour marcher ensemble vers un grand but, furent séparés, dispersés, répandus sur divers chemins. Or, voyez ce qui arriva.
Regardez le corps du génie militaire : il possède 700 officiers très instruits ; un grand nombre d'employés pleins d'expérience; trois magnifiques régiments; et tout ce personnel sait travailler, édifier, bâtir, aussi bien que renverser Or, celte masse de force nationale qu'a-l-elle à faire pendant la paix? Nos fortifications sont faites; il serait plus nuisible qu'utile d'en augmenter le nombre; et (a part l'Algérie) ta paix n'offre au corps du génie, pour occupation principale, que la fastidieuse répétition de l'apprentissage des détails de la guerre Il y a donc là une grande quantité d'intelligence, de science, de bonne volonlé, de bras vigoureux, el de force vive de première valeur, (pie la paix ne sait pas employer.
Regardez le corps de l'artillerie : outre ses batteries de campagne (qui sont assez occupées de leur difficile instruction), il possède 18 compagnies non montées, 1 3 compagnies d'ouvriers, tout un régiment de ponton-
niers, 6 escadrons du train avec leurs chevaux, 200 officiers d'état-major, et un grand nombre d'excellents employés Est-ce que, pendant la paix, les fabrications de la guerre exigent l'emploi continuel de tous ces talents, de toutes ces expériences, de toutes ces activités? Non, certainement Et, outre ce personnel, si capable de bien faire, l'artillerie possède ses arsenaux, ses ateliers, ses magasins, ses machines, et
tout son vaste dispositif industriel Est-ce que tout
cela, pendant la paix, ne pourrait pas être productivement employé ?
Regardez maintenant le corps des ponts et chaussées et des mines : voilà 700 ingénieurs pleins de mérite ; voilà 900 conducteurs embrigadés; voilà tous les autres agents des travaux publics Qu'ont-ils à faire
lorsque la guerre, s'emparant des finances de l'Etat, vient paralyser les travaux publics?
Or, je le demande : pourquoi ces trois corps ne formeraient-ils pas (sauf certaines réserves) un seul et même corps?.... Est-ce qu'ils ne sont pas composés d'hommes sortis de la même école ; qui ont les mêmes aptitudes et les mêmes dispositions d'esprit; et qui, ayant fait ensemble les premiers pas, pourraient marcher ensemble vers un même but?.... Est-ce qu'il ïie serait pas aussi beau qu'utile de voir ce corps travailler,
138 CHAPITItE XXVI.
loi H entier, à la prospérité de l'Etat pendant la pan ; et en cas de guerre marcher, tout entier, puissant et nombreux, pour la défense de l'Etat?.... Est-ce qu'on n'a pas vu, dans les premières campagnes de la révolution, nos ingénieurs civils se faire sur le Rhin, sur le Nil, dans nos ports, et partout, les plus nobles titres militaires'?.... Est-ce qu'on ne voit pas tous les jours nos ingénieurs militaires exécuter parfaitement, en Algérie, toutes espèces de travaux civils?.... Est-ce que nos artilleurs ne savent pas se distinguer dans le travail de nos usines et manufactures , aussi bien que sur le champ de bataille?.... Est-ce qu'on ne voit pas en Angleterre, en Russie et ailleurs, les artilleurs et lesingénieurs ne faire qu'un seul el même corps?.... Est-ce qu'à une époque de civilisation, telle que la nôtre, un homme de quelque valeur peut demeurer enchaîné, pendant la paix, aux besoins éventuels d'une guerre qui n'arrive pas? Ou bien, est-ce qu'en temps de guerre il peut demeurer endormi sur un chantier oisif et désert, pendant que les autres sont si énergiquement oc-> cupés sur le champ de bataille?....
Ces grandes el nobles carrières ne seraient-elles pas plus grandes el plus nobles encore si, en tout temps, pendant la paix et pendant la guerre, tous y étaient sans cesse occupés à embellir le pays, à l'enrichir, à le défendre, a l'illustrer? ... Quand on voit à quelles ma-
gnifiques proportions s'élèvent les œuvres d'une armée où régnent, au nom de l'honneur, la hiérarchie, la discipline et le respect ; ne doit-on pas désirer que les moyens de prospérité de l'Etat pendant la paix, Soient élevés par les mêmes causes à la même grandeur d'effets?.... Et ne doit-on pas désirer que l'ensemble de ces grands moyens ne soit qu'une seule et même organisation, jouissant d'une seule et même vie, et rendant les. mêmes services pendant la paix et pendant la guerre ?W
Quant à l'exécution : l'artillerie, sans aucun doute, conserverait un corps uniquement militaire, s'exerçant aux mouvements et aux feux de ses batteries ; le génie conserverait un corps uniquement militaire, s'exerçant aux travaux de siège et au service de troupe d'élite ; et les ponts et chaussées conserveraient aussi
certaines spécialités de leur service Ces distinctions
sont dans la nature des choses ; elles existent ; elles ne seraient que l'application de ce principe si fécond : de placer les hommes selon leur âge, selon leur aptitude
f 1) D'autres éléments que ceux venant de l'Ecole polytechnique pourraient concourir è la formation de cette armée de paix et de guerre, par exemple : les équipages militaires, les officiers et ouvriers d'administration, etc. Et si nous ne parlons pas de la marine, qui offre tant d'hommes capables et tant de magnifiques établissements : c'est aSn de ne pas trop compliquer la question; mais il est évident que si l'armée avait réossi dans un tel essai, la marine aurait à faire de même, soit en s'y réunissant, soit en demeurant séparée.
110 CHAI'ITIŒ XWI.
naturelle, selon le genre d'expérience que leurs goûts
ou les circonstances leur ont fait acquérir Mais ce
ne seraient plus des corps étrangers les uns aux autres : ce seraient les parties d'un tout; les membres d'un grand corps complètement organisé.
Qu'y aurait-il d'étrange à ce que toutes les parties de ces trois armées industrielles fissent un ensemble'?. . . El, ce qui est étrange, n'est-ce pas de voir de tels éléments disséminés, ne se connaissant pas, tantôt faisant double emploi et tantôt paralysés ?
Pourquoi, dans une même ville (à Metz), l'Etal paie-t-il, à la fois, un grand arsenal de l'artillerie, et un grand arsenal du génie, qui fout absolument les mêmes choses?.... Pourquoi, dans une même ville (et il y en a autant que d'arsenaux), l'Etat fournit-il aux artilleurs tout ce qu'il faut pour les constructions de leur métier, et ne fournit-il aux constructions des ingénieurs des ponts et chaussée absolument rien du leur?.... Pourquoi tous nos arsenaux, magasins, usines, du service de la guerre, ne donnent-ils aucune espèce de concours aux travaux publics de la paix, alors même qu'il y a des travaux de paix et qu'il n'y a pas de travaux de guerre?
Et quand toute celte industrie civile, et toute cette
industrie militaire, auront été réunies en un seul et même corps, combien (outre la diminution de dépenses et l'accroissement de force) n'y trouvera-t-on pas d'avantages, qui dans tous les temps et surtout dans le nôtre seront de l'ordre le plus élevé?.. Voyez, en effet, ces ouvriers que les circonstances ont jetés sans ouvrage sur la grève : on les agglomère, sur tel ou tel point, avec plus ou moins de travail, mais sans aucune organisation préparée ; c'est-à-dire qu'on organise une émeute : car il ne peut y avoir autre chose qu'une émeute , quand le besoin , la force et l'ignorance, ont été rassemblés sans nulle hiérarchie, sans nulles préservations contre les excitations passionnées..... Tandis que si vous avez des cadres de terrassiers , des cadres d'ouvriers en maçonnerie, en bois, en fer, et si vous y distribuez ces mêmes ouvriers : alors ils y trouveront de l'administration, de l'ordre, du commandement ; ce ne seront plus les turbulents qui dirigeront les bons ; ce seront les bons qui disciplineront les turbulents ; et tout s'y fera de soi-même avec régularité. Or, ce cadre industriel, n'eût-il que cinquante à soixante compagnies, pourrait recevoir cent mille ouvriers.
Autre résultat de même nature:.... Voilà des ouvriers mal conseillés qui organisent une injuste grève , et qui remplacent le travail par le désordre.. .. Que
faites-vous aujourd'hui ? Vous y envoyez de la gendarmerie, de l'infanterie, de la cavalerie Eh bien ! si
vous avez des troupes industrielles, vous enverrez des travailleurs organisés : ces travailleurs, pacifiques mais fermes, feront le travail qui manquait de bras ; et la sédition se trouvera moralement et physiquement déconcertée C'est ainsi que les fortifications de Paris
se sont élevées, faisant marcher au besoin des travailleurs tirés des troupes : un tel exemple ne doit-il pas fructifier?
Bien des questions, sans doute, seront à résoudre pour exécuter une telle organisation Comment seront composés les compagnies, les bataillons, les étatsmajors, les comités?.... Comment passera- t-on, des parties purement militaires, dans les parties demi-industrielles, et réciproquement ?. . . Comment se fera le service dans chaque établissement?. . . Comment se fera le passage du pied de paix au pied de guerre ?. . . Comment sera organisée l'École d'application commune aux trois corps? Et les élèves y seront-ils deux ans ou trois ans?... Quel directeur général, ou quel ministre, sera chargé de ce grand service ? etc. . . Quelques-unes de ces questions ne seront pas sans difficulté, cela est vrai : mais il n'en est pas une seule, qui ne rentre, plus ou moins, dans les faits usuels qu'on voit habituellement très bien marcher.
LNE ORGANISATION DE PAIX ET DE GUERRE. M On dira que l'état actuel est la division du travail; (|iie l'organisation proposée est la complication ; et que nulle main ne pourra faire mouvoir une si grande machine Mais c'est une singulière division du travail,
que celle qui d'il à l'un : Tu ne feras rien du tout pen-. dant la paix, el qui dit à l'autre : Tu ne feras rien du
tout pendant la guerre Quanta la complication :
les ministères des finances, de la guerre et de la marine,
sont bien plus compliqués Et quant aux chefs de
cette organisation : les corps spéciaux ne manqueront jamais d'en offrir d'excellents ; et en outre, il pourra s'en trouver hors de ces corps. Seulement, il conviendra, en général, de ne pas choisir un chef militaire pendant la paix, el de ne pas choisir un ohef civil pendant la guerre.
Mais le travail ne manquera-t-il pas a cette armée à la fois militaire et industrielle '.'.... Il manquera : lorsque tous les travaux des ponts el chaussées, de l'artillerie et du génie viendront à manquer ; lorsque les défrichements, les dessèchements, les reboisements, les irrigations el les colonisations seronl achevés ; lorsque nos montagnes, nos rivières, nos côtes, nos ports auront reçu les formes définitives qui conviennent à la défense el a la prospérité de l'Etal.... C'est-à-dire, qu'il manquera, quand la France voudra s'endormir d'un sommeil léthargique, au lieu de s'occuper des besoins incessants d'une grande civilisation.
1U CBAPITRE XXVI.
Mais les travaux laits par l'Etal ne feront— ils pas une concurrence nuisible à l'industrie? et ne sont-ils pas d'ailleurs les plus coûteux?.... Ils sont les plus coûteux, oui, et l'industrie officielle est la pire de toutes les industries, tant pour le sort des travailleurs, que pour la quantité, et même quelquefois pour la qualité
des produits Mais il est des travaux de l'Etat que
l'Etat doit faire lui-même, qu'il a toujours faits, qu'il fera toujours; or, il s'agit ici de ceux-là ; et c'est pour ceux-là que nos moyens actuels d'action seraient plus fortement, plus économiquement et plus rationnellement constitués.
Mais les jeunes gens, dira-l-on, préféreront les
corps qui combattent aux corps qui travaillent Ils
les préféreront, oui ; mais il n'est pas question ici de ne plus aller à la guerre ; il est question, tout au contraire, d'y aller tous lorsque la guerre arrivera Les
périls de la guerre sont plus nobles que les labeurs de la paix, sans aucun doute; eli bien! vous irez à la guerre, quand il y en aura : seulement, «quand il n'y en aura pas, vous aurez du travail, et le travail, vous le savez bien, est plus noble que l'oisiveté.
Mais, dira-l-on encore : n'y aura-t-il rien à craindre en donnant plus d'étendue, plus d'ensemble, et une organisation plus forte, à des corps plus enclins que
d'autres à s'égarer dans quelques opinions extrêmes ?. . . Si cela était à craindre, il en serait de même de ces trois corps en les laissant séparés. Mais d'abord, les faits prouvent que plus les hommes sont réellement instruits et occupés, plus (sauf quelques exceptions) ils sont attachés à Tordre. Et, ensuite, pour l'organisation proposée, comme pour l'organisation existante, comme pour toute espèce d'organisation : diminuez renseignement des théories peu applicables ou trop étroitement spéciales; augmentez l'enseignement de l'histoire, celui de l'économie publique, celui des principes généraux qui élèvent l'esprit ; et par là vous ajouterez à la fois et aux véritables progrès et aux conditions fondamentales de la stabilité.
Les habitudes, les esprits de corps, et certains préjugés plus ou moins respectables viendront aussi se
faire entendre 11 faudra les écouter : parce que,
parmi les objections, il s'en trouvera de sensées dont
on profitera Mais n'en est-il pas toujours ainsi?
Et ne faut-il pas toujours se résigner à l'opposition qui entrave, tout en s'appuyant sur l'adhésion du zèle éclairé?.... La solution, dans ces changements, consiste à ne rien heurter et à ménager équitablement et honorablement les transitions.
Et comment le nommerait-on ce corps nouveau ?. . .
on peut le nommer Corps des travaux publics ; on peut le nommer Génie civil et militaire ; on peut le nommer Corps des ingénieurs, ou simplement garder le nom de Corps du génie. Ou bien : île même qu'on dit l'infanteterie, la cavalerie, l'artillerie, ne pourrait-on pas dire aussi : la polutechnie?
En résumé : les portions du corps de l'artillerie et du génie qui doivent être complètement militaires le seraient davantage encore qu'aujourd'hui : puisqu'elles seraient allégées de ce qui n'est pas spécialement militaire. Le corps des ponts et chaussées rendrait de nobles services dans le temps de guerre, qui ordinairement le réduit à l'oisiveté. Les ouvriers sans travail trouveraient, dans ces cadres, des ateliers réellement nationaux, honorablement et utilement organisés. L'état ne paierait plus trois catégories de fonctionnaires et d'établissements dans chacune des portions du territoire. Le service des travaux de paix et de guerre se ferait avec plus d'économie, pins d'ensemble, et plus d'unité. L'on ne verrait plus des corps militaires très capables demeurer oisifs pendant la paix, et des corps civils très capables demeurer oisifs pendant la guerre. Enfin, toutes les forces intelligente», industrielles, actives, expérimentées, de ces Irois grands services publics, et toutes les forces des ouvriers qui, au besoin, viendraient se placer dans des cadres disciplinés . tonte
ces forces ne feraient plus qu'une seule et même force, qui serait employée vers un même but : tous ensemble pour la prospérité du pays pendant la paix ; tous ensemble pour sa défense et pour sa gloire quand il serait attaqué.