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LES OPERATIONS DE LA GUERRE ET LA DÉFENSE DU TERRITOIRE

Chez les anciens, les armes dejel n'ayant qu'une faible action, il fallait s'aborder. De là, les colonnes profondes, les fronts peu étendus, les luttes corps a corps, les opérations simples, et les siégesd'une énorme

durée Dans le moyen-âge, il en fut, avec moins

d'arl, à peu près de même que dans l'antiquité

Mais lorsque la poudre fut inventée : l'homme ne fut plus obligé de combattre en taureau ; la vigueur physique cessa d'être le mérite principal , et le vrai courage prit sa place.

Les armes à feu , toutefois, ne changèrent pas les principes de l'art : mais elles en modilièrenl les applications. Elles contribuèrent, avec d'autres causes, a l'accroissement numérique des armées. Elles introduisirent les déploiements de peu de profondeur , par conséquent, les champs de bataille plus étendus, et les opérations plus compliquées.

Ce fut sous Louis XIV que les choses militaires, comme presque toutes les autres, recurent l'organisation, la régularité, la permanence. Les armées, sous de grands généraux, devinrent plus disciplinées et plus puissantes. Les communications d'une contrée à une autre s'ouvrirent, et les transports devinrent plus faciles. Tout s'établit, se développa, s'agrandit. Et les armées, qui étaient devenues à la fois plus manœuvrières et plus nombreuses, trouvant partout un champ plus libre : les forteresses ne possédèrent plus, au même degré qu'auparavant, la faculté d'arrêter la guerre au passage qu'elles défendaient; ni la faculté d'exercer, par leurs garnisons, une action considérable sur l'ensemble de la guerre.

Vauban, notre admirable Yauban, comprit très bien ce progrès. Dès 1687, il écrivait à Catinat, qui en jugeait comme lui : « Vous avez raison de dire que ce trop « de places, en France, est un inconvénient. S'il arrivait « une grosse guerre, il serait à craindre qu'il ne parut dès « la première campagne. . . » Et, sur la fin de sa glorieuse carrière, en 1701, il écrivait : « On est réduit à rester « sur la défensive, ne pouvant maintenir plusieurs grosses « armées sur pied et garder, en même temps, un si grand « nombre de places; joint à cela qu'elles n'interdisent à « ¥ ennemi que le point qu'elles occupent ; que ce sont de « lourdes masses qui ne se meuvent pas ; au lieu qu'une

" puissante aimée se transporte, en impose, s'oppose par- •< tout ; et qu'il suffit dt cinq à six bons généraux, tandis « qu'il faut eent lions généraux aux places, contre des ar- « niées qui passent vite sans faire de siège. » Enfin, cet illustre défenseur de l'Etal ne voulait plus que le dispositif établi fût maintenu ; il ne voulait plus trois lignes de places fortes , mais seulement deux; il ne voulait plus une foule de petites places, mais quelques places devenues des positions par l'addition d'un camp retranché. Et, prévoyant que ces améliorations ellesmêmes ne suffiraient pas, il voulait que Paris fût entouré d'une double fortification. Or, ces vues de Vauban ont été justifiées par chacune des guerres qui se sont faites après lui; et se sont affermies a mesure que les événements se sont développés.

Ce qui surtout confirma les prévisions de Vauban, ce furent les guerres de Frédéric H. Ce grand général modifia considérablement les opérations militaires. Entouré d'ennemis puissants mais peu actifs, il sentit qu'il y avait dans la vitesse quelque chose qui peut tenir lien de la masse ; et il sut multiplier ses forces en les portant avec rapidité d'un point sur un autre. Frédéric n'inventait pas en produisant cette nouveauté; il faisait mieux : )l rappelait à la vie les méthodes puissantes el simples de l'antiquité.

Beaucoup ne comprirent qu'à leur manière le grand Frédéric, et attribuèrent à des mouvements du bataillon, du peloton, du soldat, ce qui était dû au mouvement général des armées. Mais plusieurs le comprirent parfaitement : et notre conseil de la guerre, de 1787 à 1789, proposa au gouvernement : d'abandonner vingt-six places fortes; de raser les ouvrages extérieurs de onze ; d'en mettre dix hors d'entretien ; et de compter, comme principal moyen, le rempart mobile et vivant de nos armées. (*)

Lorsqu'ensuite arriva cette révolution de 1789 qui commença l'ébranlement actuel de toutes choses : la politique alluma sur nos frontières la guerre entre quatorze armées de la France, et les armées de l'Europe entière. Les généraux ennemis attaquèrent lourdement nos jeunes soldats. Ceux-ci n'avaient d'autre science que leur enthousiasme, et ils manquaient entièrement d'expérience. Toutefois, parmi ces rangs improvisés, il se trouvait, çà et là, quelques militaires d'expérience; il s'y trouvait aussi de l'éducation, de la lecture, de l'étude ; les combats de chaque jour aidant à l'intelligence des plus éclairés, il se forma des chefs ; et l'on vit bientôt une guerre où l'habileté vive et

(i) Dans ce conseil se trouvaient: le tacticien G uibert, l'ingénieur Fourcroi, l'artilleur GribeaoYal, le général Poységur, etc.

hardie, combattant contre la routine, lit sentir sa supériorité.

Les forteresses, dans celte guerre active, rendirent plus d'une fois des services du premier ordre. Cependant, on ne tarda pas à reconnaître, comme à la (in des guerres de Louis XIV, et comme pendant les guerres du roi de Prusse : que, maintenant, les actes décisifs, et les grandes solutions résultent, avant tout, des mouvements et du choc des armées ; et les anciennes prévisions de Vanban fuient justifiées une fois de plus. Elles le furent à ce point: qu'en 1797, une commission supérieure, dont le travail est demeuré un sujet d'étude, proposa au gouvernement de mettre douze places hors d'entretien, et d'en abandonner quarante-huit.

De plus grandes circonstances et de plus grandes leçons encore se produisirent lorsque Napoléon lit mouvoir, avec la vitesse des opéralions de Frédéric, et sur une bien plus vaste arène, les masses qu'avaient armées la révolution. On le vil conquérir l'Italie, puis l'Egypte, puis encore l'Italie perdue pendant son absence. On le vit marcher, d'une seule nwniBQfm de quatre cents lieues, du camp de lloulogne à la vicloired'Austerlitz. Et on le vit, s'élendanl de Cadil à Moscow, tenir sons ses pieds tout le continent. Napoléon, dédaignant les petits préceptes, les petits abri*-

des, savait bien qu'après une bataille gagnée on retrouvera toujours, à leur même place, les forteresses qu'on aura laissées derrière soi : et il porta ses attaques rapides contre les organes mêmes, contre les moyens d'existence, contre la capitale de son adversaire, et avant tout contre sa capitale militaire vivante, c'est-à-dire contre son armée.

Quel a été, pour arrêter ou seulement retarder sa marche, l'effet de toutes les forteresses du Rhin, de l'Elbe, de l'Oder, du Danube et de celles de la Baltique, de l'Italie, de l'Espagne î Elles ont absorbé

les finances de nos adversaires ; paralysé une partie de leurs troupes; et, plus ils s'enfermaient entre des remparts, plus nous trouvions leurs campagnes ouvertes devant nous.

Et lorsque l'hiver de Russie, témérairement bravé, eut fait ce que n'avaient pu faire ni leurs généraux, ni leurs forteresses, ni leurs armées; lorsqu'il fallut reculer, mourants et combattant pied à pied, pendant dix-huit mois entiers, depuis Moscow jusques dans les faubourgs de Paris : quel a été l'effet de toutes les forteresses étrangères alors entre nos mains, et de toutes celles que Louis XIV avait bâties?.... Elles ont isolé, éloigné, enfermé comme des prisonniers de guerre nos officiers et nos soldats aguerris; et tandis

qu'il y en avait 193,000 emprisonnés dans des murailles an delà du Rhin, et 124,000 en deçà, l'intérieur de la France, et la capitale elle-même, n'avaient plus pour se défendre que des conscrits inexpérimentés.

On dit, en faveur des anciens systèmes défensifs, que Napoléon lui-même a élevé des fortifications..... Il en a élevé, oui ; mais c'était surtout dans les pays conquis, pour y assurer ses depuis offensifs et sa domination : il fortifiait Anvers, pour agir contre l'Angleterre ; il fortifiait Wesel, Mayencc et kelil, pour agir contre l'Allemagne; il fortifiait au delà des Alpes, afin d'agir en Italie. Et d'ailleurs, il n'en a pas beaucoup élevé, puisque, dans les quatorze années de son régne, il n'y a dépensé en tout que 1 7 1 millions.

Napoléon était si peu partisan du vieux système défensif, qu'il écrivit ces paroles : « Prétendez-vous di-

■ fendre une frontière par un cordon, vous êtes faibles

■ partout; rar enfin tout ce qui est humain est limité : « artillerie, argent, bons officiers, bous amiraux, tout cela « n'est pas infini ; et si vous êtes obligé de disséminer par- « tout, mus n'êtes forts nulle part.* El ailleurs, il écrivit cet autre mol, plus formel encore : ■ Construire un « grand nombre de places de guerre est l'art de faire « Imttrc les grandes armées par les petites et de ne rien * faire arec des armées immenses, »

La Restauration fit étudier la question de la défense du territoire. Le travail qui se fit alors proposa l'abandon de dix-huit places ; l'édification d'un plus grand nombre ; et parmi ces dernières étaient Paris,

Toulouse et Lyon Mais ces propositions ne furent

faites qu'à une très faible majorité ; et le digne ministre de la guerre d'alors , le maréchal Saint-Cyr, protesta contre ces conclusions , en disant dans son rapport : « L'expérience a prouvé quun grand nombre « de forteresses n'empêche pas un ennemi entreprenant de

« pénétrer Les garnisons de toutes ces places et leur

« approvisionnement absorbent une partie des forces desti- « nées à l'armèe % .... Des places qui ne sont pas d'une « utilité évidente sont nuisibles » De plus : la contradiction publique fut très active ; les hommes les plus compétents y prirent part ; et, généralement, ils concluaient à la diminution du nombre des places, et à l'augmentation d'étendue de celles qu'il fallait conserver. . . La commission avait demandé 364 millions pour son système : et il n'en fut dépensé que 42. (,)

Le gouvernement de 1830 s'occupa beaucoup de

(I) La commission de 1819, qui était composée de six officiers généraux pour les armes spéciales, et de quatre pour toutes les autres armes, foulait 409 millions, tant pour les fortifications que pour les bâtiments militaires, et 154 millions pour Partille rie, total 565 raillions. Le comité des fortifications réduisit, en 1819, les 409 millions à 397. Aucune de ces solutions ne fut maintenue.

la défense du territoire; et en lit élaborer tontes les questions. Dès 1833, il présenta un système, dont la fortification de la capitale faisait partie. Et, après de vives controverses à la tribune : il fil travailler pour mettre en étal les places principales ; travailler pour agrandir Belfort, qui, aujourd'hui, vaut dix fois Huningue; travailler pour fortifier Lyon, qui est devenu l'un de nos grands boulevards; travailler pour porter à l'intérieur les établissements et manufactures qui étaient trop exposés à la frontière.

Puis, les périls de 1840 étant survenus, il commença et acheva rapidement l'entreprise des fortifications de la capitale : entreprise qui avait été la pensée de Vauban, la pensée de Napoléon, la pensée des hommes de guerre les plus expérimentés.

Ces fortifications, qui sont les plus vastes du monde, auront ce grand avantage : que si un eDnemi, momentanément victorieux, arrivait jusqu'à Paris, il se trouverait face a face devant un obstacle formidable, avec la France toute entière accourant derrière son armée. Elles auront cet autre avantage, plus grand encore, de dissuader les étrangers d'entreprendre la guerre contre nous. Et, eu effet : il n'est pas à l'étranger un officier de quelque mérite, qui ne sache très bien, el qui ne

dise hautement, que la fortification de Paris serait une immense difficulté.

Beaucoup d'autres travaux défensifs ont été faits dans la vue de mettre en harmonie la fortification de Paris et celles des frontières. Plusieurs fois, des places nouvelles ont été demandées par les partisans outrés de la fortification : mais les discussions parlementaires ont souvent fait rejeter ces demandes.

Enfin, on s'occupait sérieusement delà défense des côtes, des ports et des colonies : les études étaient faites, des projets étaient présentés , et de grands travaux étaient entrepris, lorsque la révolution de 1848 est arrivée.

Maintenant : quels sont les principes définitifs à poser ? quel est l'ensemble du système défensif à établir? et quels sont les travaux qu'il est plus ou moins utile

d'entreprendre? C'est au chapitre suivant que ces

questions seront examinées.

Récapitulons d'abord les faits qui imposent à la défense des conditions nouvelles Les forêts, lès marais, les obstacles inertes ont en partie disparu Les

montagnes, jadis infranchissables, ont été percées de

chemins en tous sens Les 2,000 lieues de routes

qu'avait Louis XIV, s'élèvent aujourd'hui à 35,000,

sans compter 165,000 lieues de routes vicinales

Et quant aux armées : Frédéric les a fait manœuvrer sur toute l'Allemagne, et Napoléon sur toute l'Europe Puis sont survenus les chemins de fer qui

donneront à toutes ces masses les plus rapides vitesses (0 Enfin, ce ne seront plus seulement les

(i) On avait élevé des doutes sur l'application des chemins de fer au mouvement du personnel et du matériel de la guerre. Les événements d'Allemagne, d'Italie, de Hongrie, en 1849, ont Tait disparaître ces doutes.

gouvernements et les années, ce seront, pour ainsi dire, les peuples tout entiers qui descendront sur l'arène.

Ce ne sera donc plus la clôture hermétique devenue chimérique des frontières. . . , ce ne sera plus la défense blottie de quelques petites garnisons dans quelques petites places. . . , enfin, ce ne sera plus la défense d'autrefois, qui désormais pourront suffire. . . Mais ce sera, premièrement, l'action de nos forces vivantes chez l'ennemi, s'il veut la guerre... Ce sera, secondement, l'action de nos forces vivantes sur les flancs et les communications de l'ennemi, s'il est entré chez nous Ce

sera, enfin, l'action intelligente et rapide de toutes les forces nationales , accourant de toutes parts , plutôt pour empêcher l'ennemi de sortir que pour l'empêcher d'entrer.

Quel doit donc être, quant aux places fortifiées, le système nouveau?... À cette question : aucun ministre, aucune chambre, aucun comité, aucune commission, n'ont encore donné de réponse... Ou du moins, si tel jour on a présenté un certain ensemble, tel autre jour on en a présenté un tout différent : selon les personnes,

les circonstances, les majorités Mais, au-dessus de

ce brouillard demi-clair et demi-obscur : il y a les idées lumineuses devenues communes à tous ; il y a

les indications formelles données par les horamis, éminents; il y a les faits évidents qui se sont reproduits toujours el partout... Essayons donc, et nous le faisons ici après une élude sérieuse plusieurs fois recommencée, essayons devoir ce que ces idées, ces indications, ces faits, ont notoirement établi.

Mais, d'abord, il est une question qui a besoin d'être résolue avant celle des places fortes : c'est celle de l'emplacement des forces vivantes; casernes des troupes; arsenaux de l'artillerie; établissements et magasins de toutes espèces; objets dont le rôle actif est

aujourd'hui supérieur au rôle passif des forteresses

El il doit être permis de le dire : les éludes el les décisions qui existent à cet égard, alors même qu'elles auraient embrassé l'ensemble de la défense {ce qui peut se contester), ne seraient ni assez récentes, ni contrôlées d'assez haut, ni assez arrêtées d'après la situation actuelle de la France, pour qu'il n'y ait pas nécessité d'une révision fondamentale En la faisant cette révision, peut-être sera-t-il nécessaire de bien établir: cpie les ressources militaires de l'Etat, personnel et matériel, ne doivent pas être bloquées à la frontière; qui; le système général des emplacements doit être mis en harmonie avec le système général des chemins de fer; que toute petite garnison est une mauvaise garnison ; que le mélange des troupes avec la popu-

lation industrielle est un inconvénient pour les unes et pour les autres ; qu'il y a maintenant des conditions à satisfaire, contre certains dangers à l'intérieur, outre celles contre les dangers qui viennent du dehors ; er que les grandes réunions de troupes sont les seules qui puissent fortement constituer la puissance nationafe. . . Passons maintenant à la question des places fortes.

Nous en avons cent cinquante, et dans ces cent cinquante, il en est peu qui, dans telle circonstance, sinon probable du moins possible, ne puissent être utiles... Il y a donc peu de suppressions absolues, qui puissent être réclamées par des motifs incontestables. .. . Mais, ce qui est incontestable : c'est que toutes les places, à beaucoup près, ne sont nullement exposées, pour l'avenir, à soutenir des sièges en règle; et que, si l'on consentait, enfin, à faire deux catégories de places, ainsi que le voulait Napoléon : les places de campagne, et les places de siège, on arriverait immédiatement, pour l'entretien des ouvrages, pour l'armement, pour l'approvisionnement, pour les étals-majors, pour les garnisons, pour les employés et pour toutes les dépenses, à des simplifications considérables.

Vauban pensait cela, quand il demandait formellement qu'on supprimât les dehors de beaucoup de

places Le maréchal de Saxe le pensait, quand il

écrivait ce mot : « Pour une place qu'on assiège, il y en « a trente qu'on n'assiègepas. . . » Le conseil de la guerre

très éclairé de 1787 le pensait! quand il réclamait avec insistance la suppression des ouvrages extérieurs proposée par Vauban...., Le très habile artilleur Gribeauval le pensait, quand il n'accordait que la moitié des approvisionnements réglementaires aux places en arrière de la première ligne Presque tous les conseils, comités, commissions, qui furent ultérieurement réunis, le pensèrent. et le dirent aussi plus ou moins explicitement.

Et, quant à Napoléon , lorsqu'à son tour, il jeta sur celte question son regard pénétrant, ce fut lui qui proclama, dans son langage expressif, la dénomination de places de campagne, et, sur cela, il écrivit les paroles que voici : « Si Von me demande ce que veut dire place de « campagne 9 en fortification jiermanente, qu'on jette les « yeux sur les événements, » puis, il cite les événements d'Italie, et il reprend : « Pendant tout le temps qnunt « camée manoeuvre, évacue une aile pour se porter sur une « autre aile ; fait quelques marches en arrière pour se « réunir à des secours ou renforts, pendant toutes ces ma- « nœuvres, Vennemi n'a ni le temps ni les moyens de faire « un siège, il bloque, il tire quelques obus, quelques salves « d'artillerie de campagne : c'est juste le degré de force « que doit avoir une place de campagne. » Et, plus loin, il

ajoute : « Les qualités d'une place de campagne sont de « pouvoir donner deux ou trois jours d'asile à une division « d'armée, avec le degré de force nécessaire pour donner * sûreté à un commandant d'un courage ordinaire. »

(Lettre du 26 juin 1806.) Et, en 1811, passant

du précepte à l'application : Napoléon ordonna que les places en arrière de la première ligne ne seraient dotées que de deux cinquièmes d'approvisionnement.

Tout cela est décisif ; mais, en France, nous n'étudions pas les grands hommes : nous nous bornons à les aduler et à les chanter.

Lorsque le génie militaire, ou lorsque les pouvoirs publics auront enfin consenti à s'en rapporter à Vauban , à Napoléon et à l'évidence : alors beaucoup de nos places, cédant à des emplois plus productifs leur terrain extérieur, cesseront d'exiger cet énorme appareil d'hommes et de choses qu'on leur accorde aujourd'hui On vendra les terrains et les bâtiments inutiles ; on réduira les dépenses de l'entretien des fortifications ; on réduira le matériel de l'artillerie ; on réduira les états-majors ; on ne donnera plus à des places faibles de l'artillerie de siège, qui, ensuite, sert & l'ennemi pour nous en prendre de fortes ; et on n'enfermera plus dans tant de murailles des garnisons qui épuisent l'effectif de l'armée.

Ml CHAPITRE XXVHI.

Pour toutes ces places alors , il suffira ék quefaott pièces il'artillerie casemalée sur les flancs; el il suffira du personnel que fourniront, artillerie et infanterie, les corps militairement organisés tirés des rangs de la garde nationale.

Quelques places, quoique petites, si elles sont importantes par leur position, continueront d'être munies contre nu siège en règle , mais sur quelques points seulement de certaines frontières; et ces places, n'étant nigaudes ni nombreuses, dépenseront peu.

Les places de première importance sont celles qui, étant grandes et fortes, offrent à la fois des ressources a l'offensive et à la défensive: car, pour un pays comme la France, le premier moyen de se défendre c'est d'attaquer Ainsi, que Lille, Metz et Strasbourg , el

qu'une grande place a chacune des autres frontières, soient toujours en mesure de faire sortir de leurs-murs des équipages de campagne et de siège, et tout ce qu'il

faut à une armée active Que leurs ouvragessoient

en étal de résister à un long siège Que des travaux

éloignés donnent à l'étendue de ces grandes places plus de grandeur encore ; afin que si l'ennemi pénètre dans le pays, cette étendue se peuple de soldats anciens et nouveaux, qui, en s'y organisant, soient bientôt en état d'agir sur les derrières de son armée Que la

grande étendue de ces positions .en rende le blocus impossible Enfin : que ce qui n'était qu'une forteresse d'une courte influence, devienne un centre stratégique d'activité.

Ce ne sera donc plus d'une simple place forte que, désormais, on attendra une grande utilité défensive ; et la mesure d'action d'une position principale ne sera plus la portée de son canon ; mais la portée des manœuvres

de son corps d'armée Comment l'ennemi, venu du

Rhin, s'avancera-t-il à l'intérieur, quand il aura derrière lui les camps peuplés et fortifiés de Metz, de Strasbourg et de Belfort?.... Comment l'ennemi, venu des Alpes, s'avancera-t-il dans l'intérieur, quand il aura derrière lui le camp peuplé et fortifié de Lyon ?. ... ou celui venu des Pyrénées , le camp peuplé et fortifié de Bayonne? ... Et que fera son armée sur un territoire belliqueux, où elle sera sans cesse harcelée par des guérillas de dix mille hommes ?

Quant à la science de tracer les grandes lignes sur lesquelles 'il convient de placer des obstacles à la marche de l'ennemi , c'est une science qui est devenue bien simple. L'histoire, à cet égard, dit tout. Et, de plus, l'évidence fait voir : que les armées vont où sont les ressources de leur ennemi, tant pour les lui ôterque pour en jouir elles-mêmes; et qu'elles se

dirigent pour aller le frapper au cœur dans sa capitale. Les lignes d'opération des armées : ce sont les lignes de circulation de la population, du commerce, de la richesse ; et tout ce qite le langage stratégique le plus savant pourrait dire de plus n'ajouterait rien.

Quelques points fortifiés à l'intérieur, il en faut très certainement ; mais que ce soient de simples places de campagne : pour mettre en sûreté des dépôts de munitions et d'approvisionnements ; pour nous assurer quelques défilés ou quelques passages de rivières; enfin pour nous donner des points d'appui dans les positions où la retraite peut s'arrêter.

Enfin Paris, qui est la grande position militaire centrale, Paris, qui est le cœur de la France, maintenant cuirassé Que fera l'ennemi, arrivé au pied des

forts de cette vaste position?... . Àttaquera-t-il, sans avoir fait brèche, des murailles de dix mètres de bailleur, armées de 2,000 bouches à feu?.... Fera-t-il un siège en règle avec son artillerie de campagne?.... Fera-t-il venir du Rhin des convois de grosse artillerie à travers nos populations en armes et nos camps fortifiés?.... S'étendra-t-il, pour nous bloquer, sur une circonférence de dix-huit lieues, en présence de nos forces toujours prêtes à profiter de ses fautes?. ... Tout cela est impossible. La fortification de Paris donnera

donc une telle valeur au dispositif de la frontière , et le dispositif de la frontière exercera une telle action derrière une invasion, arrêtée devant Paris, que non-seulement la défense a repris sur 1 attaque tout ce qu'elle avait précédemment perdu, mais que désormais elle possédera, chez nous, une incontestable supériorité.

En parlant de Paris, ce serait le lieu de dire quelques mots d'une guerre qui n'est plus la lutte contre l'étranger, mais la résistance contre les accès de cette fièvre à l'intérieur, qui, dans son égarement, attaque la vie, l'honneur, la liberté, le progrès et l'existence

même de la société guerre déplorable, dans les

rues même de nos cités ; guerre qu'il faut prévenir avec sollicitude, mais qu'il faut être en état de soutenir, puisque le malheur des temps la fait quelquefois éclater..... Je n'entrerai point dans ces tristes détails: mais il est évident que des mesures sérieuses à cet égard sont de la plus imminente nécessité.

Les frontières continentales et l'intérieur ne sont pas les seules défenses nécessaires , le côté des deux mers doit aussi être défendu,,... . Il en a d'autant plus besoin que les bâtiments à vapeur rendent les côtes bien plus vulnérables qu'autrefois ; et que l'adversaire qui est en face de nous, du côté maritime, est pourvu à la fois, et d'un grand nombre de navires à vapeur, et d'un grand

168 CHÀP1TKE XXVIII.

nombre d'hommes aussi intelligents (lue résolus

Mais, heureusement, «le ce côté, les choses nouvelles

nous sont beaucoup plus favorables qu'a lui C'est

ce que nous allons examiner.

Un bon moyen défensif, à la mer, ce n'est certes pas la construction de lourdes batteries flottantes, comme on nous en fait deux, d'un prix énorme et d'un poids énorme, qui, fussent-elles excellentes en elles-mêmes, uc feraient rien pour défendre des côtes qui ont six cents lieues d'étendue.

La principale défense, sur mer comme sur terre, c'est l'attaque. El l'attaque sur mer ne doit pas consister a conduire 40 ou 50 magnifiques vaisseaux français de haut bord, a voile ou à vapeur, face a face devant 120 kl 50 magnifiques vaisseaux anglais de haut bord, à voile ou à vapeur ; car celle obstination ne ferait que renouveler des scènes, plus ou moins glorieuses, mais aussi désastreuses qu'Aboukir et queTrafalgar... Un vaisseau français vaudra toujours un vaisseau anglais; mais le destiner a braver trois vaisseaux anglais ne sera jamais un système sensé.

Au heu donc de construire de grands vaisseaux de haut bord, pour préparer des victoires à l'Angleterre, construisons au contraire des bâtiments 1res légers, très

rapides, où la vapeur et l'artillerie jouissent de toute

leur puissance Qu'ils soient confiés à des hommes

d'énergie , tels qu'en possèdent notre marine et notre armée. .... Qu'ils partent dé dix ports différents pour arriver tous, la même nuit et à la même heure, sur un même point de la côte anglaise. .... Qu'ils y frappent, soit par undébarquement, soit par une pluie de bombes, un de ces coups dont la marque reste longtemps gravée.. ... Puis que, disparaissant aussitôt, ils ne tardent pas à réitétpr une semblable attaque tantôt à cent

lieues, tantôt à dix lieues de la première Et que

d'autres aillent en* pleinç mer se jeter, inattendus, sur un de ces riches convois dont la valeur est la vie même du Commerce anglais.

Quelques - uns de nos bâtiments , sans doute , et quelques-uns de nos combattants, y succomberont ; mais en deux mois on répare ou on reconstruit une marine légère, tandis qu'il faut de longues années pour se refaire avec une marine de haut bord. Or, cette considération, fut-elle seule, serait d'une décisive importance.

À l'avenir donc, si l'Angleterre sait très bien se défendre, comme on n'en peut douter, elle saura cependant : que son ancienne sécurité de terre inaccessible a reçu une très grave atteinte ; qu'à son tour, elle peut

170 CHAPITRE XXY111.

connaître le péril pour ses propres foyers ; et cela est un fait immense pour la France et pour le monde.

Quant à la défense maritime chez nous-mêmes : nos ports doivent être défendus, non point par d'énormes fortifications contre un siège pied à pied , auquel ils ne sauraient être exposés , mais par de simples fortifications qui empêchent l'escalade et qui éloignent les

bombes Contre l'escalade, par la hauteur des murs

et quelques bouches à feu casematées. . . *. Contre les bombes, par les canons à bombes qui couleront à fond les bâtiments bombardeurs. •

Notre cote, enfin, dans sa vaste étendue/ sera plus abordable qu'autrefois, à cause des navires à vapeur ; mais elle sera plus défendable, à cause de trois nouveaux moyens de défense que voici :

D'abord, nos batteries étant armées de canons à bombes seront plus redoutables aux vaisseaux ennemis que les vaisseaux ennemis ne pourront l'être k nos batteries.

Ensuite, le nouveau fusil , qui porte juste à mille mètres, rendra les débarquements très difficiles ; et, si l'on a soin d'élever à loisir sur le rivage, et en arrière du rivage, une foule d'abris qui coûteront peu : tant de balles viendront converger sur les assaillants, que presque toujours l'attaque sera repoussée.

Enfin les chemins de fer, feront arriver, d'heure en heure, tant de secours contre les débarquements, qu'à cet égard la défense des côtes sera tout autre que jadis, et que les débarquements de l'ennemi seront moins à craindre qu'à désirer.

Les chemins de fer, considérés d'une manière générale, sont, pour l'attaque et pour la défense, une très grande innovation Ils menaceront notre frontière continentale depuis Dunkerque jusqu'à Huningue; sur toute cette étendue nous pourrons voir arriver subitement les armées étrangères ; et voir ensuite leur attaque rapidement et continuellement alimentée...,. Et les Alpes elles-mêmes verront bien plus vite qu'autrefois arriver toutes les forces de l'Allemagne

en Italie Mais, d'un autre côté,, les chemins de fer

seront un excellent moyen défensif poqr la France, ou les ressources et l'administrât ion sont parfaitement centralisées Ainsi, de toutes parts, nos troupes arriveront sur la frontière menacée Si l'ennemi est

assez fort pour entrer et s'il s'avance : nos chemins de fer cesseront d'exister pour lui, puisque notre matériel de transport fera retraite avec nous, et que nos travaux d'art seront coupés Tandis que derrière nous,

au contraire, les secours nous arriveront sans cesse avec rapidité.... Puis, ceux de nos chemins de fer qui bout perpendiculaires à la marche de l'ennemi favori-

seront toutes nos attaques sur les flancs cl les derrières

desonarmée Entreprendra- (-il a la fors deux on

trois invasions? Et il n'en faut pas moins pour pénétrer au cœur de la France : alors une portion de l'une de nos armées défensives se détachera , viendra subitement grossir notre autre armée, qui reprendra aussitôt l'offensive ; et celte réunion victorieuse, au lieu de poursuivre, ira loule ensemble porter un autre coup plus décisif encore sur l'autre armée de l'ennemi.

Les chemins de fer ont pour la défensive une propriété spéciale : celle d'apporter de tous les arsenaux une masse de moyens matériels, par exemple, une quantité de grosse artillerie abondamment, approvisionnée, qui, dans telle position, dans telle bataille, pourra tout décider L'ennemi n'aura pas cette faculté, puisque, s'il s'avance de trente ou quarante lieues chez nous, il aura derrière lui trente à quarante

lieues sans chemins de fer Et nous, alors même

que nous abandonnerions ce matériel d'artillerie après le combat, nous le lui aurions fait dix fois et cent fois payer.

Cette nouvelle puissance de locomotion, en donnant à toutes les forces vives d'un grand Etat la faculté de se réunir à volonté sur tel ou tel point, fera évidemment pour la défense bien plus que n'ont jamais pu

faire d'immobiles forteresses Et on pourrait dire,

sans être paradoxal, qu'aujourd'hui, entre les travaux du génie militaire et les travaux du génie civil, ce sont ceux du génie civil qui sont le plus militaires. .... Mais cette distinction disparaîtra quand un jour on aura su, dans l'intérêt de la paix et dans l'intérêt de la guerre, ne faire qu'un seul et même corps de deux corps si éminemment distingués.

Cest peut-être ici le lieu de placer cette observation très ancienne, mais toujours très importante, que dans la défensive, non moins que dans l'offensive, le choix du chef est presque tout; qu'il doit agir librement, sans être entravé par des autorités éloignées de la scène; et qu'il doit être chargé de l'ensemble des opérations, sans qu'un voisin, c'est-à-dire un rival, soit chargé d'une partie de ce qu'il doit faire : Un mauvais général, écrivait à ce sujet Bonaparte au Directoire, vaut mieux que deux bans.

Ce serait peut-être aussi le lieu de parler d'une question qui serait à résoudre s'il arrivait une guerre sérieuse, la question de savoir : si, quand le pays est en péril, si, quand chacun lui dévoue ses fatigues, sa fortune et sa vie, si alors il doit être loisible au moindre journaliste de publier des nouvelles fausses, d'ébranler les bonnes résolutions et de semer la discorde dans

les camps où la confiance est la première condition du

succès? Mais cette question étant politique plus

que militaire, je me borne à la poser.

Terminons enfin ce trop long chapitre et, en le résumant, disons :

Que la défensive, pour un pays tel que la France, doit principalement consister dans des opérations offensives.

Que s'il faut combattre sur notre territoire : ce ne doit pas être une défense inerte, qui soit blottie dans des remparts; mais une défense agissante, qui ne laisse ii l'ennemi nul repos.

Ayons des places fortes , oui , mais dont la plus grande partie soient organisées en places de campagne, simplifiées, ainsi que le voulait Napoléon , de manière à ne plus ruiner à la fois les ressources du trésor et l'effectif de l'armée.

Que nos grandes et principales forteresses soient agrandies pour devenir des camps où, après une défaite, notre action se réorganise et se régénère pour attaquer l'ennemi, soit sur les derrières de son invasion, soit sur son propre territoire, alors mal gardé.

Que si , malgré nos efforts , il arrive jusqu'à la capitale, où jadis il trouvait la fin de la guerre : il

trouve, aux pieds des forts de Paris, le commencement d'une guerre nouvelle. .... Qu'il y soit séparé de toutes les ressources de son pays et environné de toutes les ressources du notre.

Que nos côtes et nos ports soient disposés, en profitant des moyens nouveaux, de manière à concourir à la défense générale de l'État.

Enfin, que les forces vivantes, et les communications du pays, et ses ressources militaires, et les commandements principaux soient toujours disposés de manière que le tout ensemble ne soit qu'une seule et même force, agissant avec unité.

Et alors notre système défensif aura pour but et pour effet, non pas d'empêcher l'ennemi d'entrer sur notre territoire, mais de n'en pas laisser sortir un seul de ceux qui auraient eu la hardiesse d'y entrer.

Le pavillon de la France, maintenant, n'aborde plus que comme pavillon étranger nos anciennes et riches colonies du Canada, de la Louisiane, de Saint-Domingue, de l'Ile-de-France, des Indes orientales : où jadis il trouvait, au milieu de populations françaises, des

ports, des arsenaux et des remparts français Et sur

toutes les mers il rencontre un pavillon qui le prime, et qui prime tous les pavillons, par le nombre, par la richesse et par l'influence chez toutes les nations.

Cependant, malgré tant de malheurs (et, il faut le dire, de malheurs presque toujours causés par nos fautes), notre pavillon est décoré d'une si ancienne gloire, et il a si énergiquement, si obstinément lutté pour que la navigation du globe devienne libre à toutes

les nations, qu'il n'a pas cessé de tenir un haut et noble rang dans je monde.

£fc marine militaire et la marine marchande concourent à la puissance du pays par les relations coloniales, commerciales et industrielles, qui l'enrichissent, qui l'enrichiraient bien plus encore, si l'esprit studieux et l'esprit persévérant régnaient davantage parmi nous, et surtout si notre commerce exerçait sur lui-même une surveillance dont l'absence l'expose trop souvent à être jugé et traité au dehors avec sévérité.

Et la marine concourt directement à la puissance publique, par l'appui que, dans beaucoup de circonstances, elle peut donner à notre action militaire. . . . Cette dernière vue est la seule qu'il entre dans le plan de cet ouvrage d'aborder..... Peu de mots suffiront pour faire sentir quelle en est l'importance, et à quel point, la France étant placée entre les deux mers les plus richement entourées du globe, ses flottes peuvent étendre et multiplier dans de larges proportions les opérations de ses armées.

En effet, si, en conservant la paix sur mer, nous avons à soutenir une guerre continentale, quelle est l'armée ennemie qui oserait s'avancer chez nous par

notre frontière du Nord, lorsque nos vaisseaux de Brest et de Cherbourg pourraient à chaque instant jeter derrière elle tout un corps d'armée?. . . . Quelle est l'armée ennemie, venant des Alpes, ou venant des Pyrénées, qui oserait s'avancer chez nous, lorsque Toulon pourrait k chaque instant porter des forces aux passages par lesquels elle serait entrée ?

Si c'est nous, au contraire, qui nous avançons chez l'ennemi , combien nos armées, opérant sur le Nord, sur l'Espagne, sur l'Italie, ne seraient-elles pas plus puissantes, côtoyées par des flottes qui, à chaque instant, pourraient jeter des forces considérables sur les flancs, sur les derrières et sur toutes les communications de l'ennemi T

Et quel autre concours encore ne trouverons-nous pas dans notre marine, lorsque, la paix maritime la laissant libre, son personnel et ses troupes viendront, comme en 1813, prendre glorieusement leur place dans les rangs de notre armée (■)!

(l) Deux à trois mille hommes d'artillerie de marine, douze à quinze mille hommes d'infanterie de marine, mille ouvriers de marine, outre le nombreux personnel des marins.

Enfin, nos forces de terre et de mer se prêtant un mutuel appui, il en résulte un ensemble, un concert, une unité d'action, où la masse de nos ressources étant multipliée par la vitesse des mouvements maritimes, élève la puissance nationale à son plus haut degré.

Mais pour arriver à cette grande situation, il faut que la paix sur mer soit assurée. Or, l'histoire nous dit que l'Angleterre, considérant la France cojnme sa rivale commerciale et maritime, s'est presque toujours alliée au continent contre nous ; et que, presque toujours, elle a suscité contre nous le continent, quand

nous avons été en guerre avec elle L'histoire le dit,

et cela est vrai ; mais cette relation, presque toujours hostile entre les deux nations, sera-t-elle nécessairement la même dans l'avenir que dans le passé ?. . . . Il y a des motifs de ne pas le croire.

Elle ne sera plus la même , parce que de vieux préjugés réciproquement aveugles ont fait place, depuis quelque temps, à des sentiments plus justes, plus honorables et plus éclairés.

Elle ne sera plus la même , parce que la politique, l'industrie, le commerce, les lettres, les sciences, les arts, chez les deux nations, ont compris que la

IMo CHANTRE XXIX.

paix procure plus d'avantages que la guerre, morne ii celle tics deux que la victoire (toujours incomplète et ruineuse) aurait favorisée.

Enfin, elle ne sera plus la même, parce que la marine à vapeur a considérablement diminué le privilège qu'avait l'Angleterre d'être inaccessible chez elle, el que les débarquements inattendus , et que les bombardements, aujourd'hui plus faciles, lui feront apercevoir de graves dangers auxquels précédemment elle n'était pas exposée.

Mais, alors même que ces motifs n'existeraient pas,

il en est un autre qui, à lui seul, a tout décidé Cet

antre motif, c'est que la France n'est plus, comme autrefois, l'unique rivale maritime de l'Angleterre.. . C'est que la politique, les sentiments généreux et les succès de la France dans la question des Etats-Unis d'Amérique ont élevé de l'autre côté de l'Atlantique une force nouvelle qui, par sa nature et sa position , sera toujours une sorte de force française opposée à la force de l'Angleterre.

Ceci est un élément trop considérable dans le sujet que nous traitons, pour qu'il nous soit permis de n'en point parler Disons donc un mol de celle ques-

tion, qui de toutes nos questions militaires est la plus grande , qui est plus importante pour la force de la France qu'aucune question spécialement militaire , et qui «dominera l'avenir par son immensité.

Après le traité honteux et désastreux de 1763, la France aspirait à une réparation ; et lorsqu'en 1776, les Américains, trop durement pressurés par les Anglais, coururent aux armes, ce sentiment d'un outrage récemment reçu, mêlé au désir généreux de secourir un peuple opprimé, et aux vues d'une politique prévoyante, fit partir comme d'eux-mêmes nos vaisseaux et nos soldats.

Le succès couronna cette entreprise, et les Etats- Unis devinrent un peuple indépendant, qui était maritime par sa position , et qui devenait naturellement Tallié de la France.

Mais ce nouvel Etat, qui, à sa naissance, n'avait que trois millions d'habitants, n'en avait que quatre k cinq millions à l'époque où Napoléon monta au pouvoir. Or, ce n'était pas une puissance de cinq millions d'habitants qui pouvait aider suffisamment la France contre les forces et les prétentions de l'Angleterre Napoléon donc, afin d'agrandir les Etats-Unis, leur céda le très vaste territoire de la Louisiane.

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