DISCUSSION SUR LES DEPOSITIONS DES TEMOINS
§. I. Position du corps et observations sur l’état dans lequel il a été trouvé .
« Je ne conçois pas que Monseigneur ait pu se pendre Position du
° ; corps suspen-
« dans 1 état ou il a ete trouve, a moins qu il ne se fut du ; consé-
« laissé glisser, et dans ce cas, il eût eu le dos tourné <laences <lai
« 7 # # eu résultent.
« contre la croisée, et il était dans la position d’un « homme qu’on y aurait placé. La flexion des genoux ,
« l’inclinaison de la tête, lui faisaient perdre au moins « quatre pouces de hauteur, et il lui eût suffi de se re- <■ dresser pour se soustraire à la mort. « ( Déposition de Manourj, valet de chambre , sixième témoin .)
Le témoin a raisonné ici dans l’hypothèse dé la suspension incomplète; il établit parfaitement que, dans cette hypothèse, le suicide ne pouvait être effectué que d’une seule manière, en se laissant glisser, c’est-àdire en faisant agir le poids du corps sur le lien suspenseur. Or, rien de semblable n’avait eu lieu : le procès-verbal des médecins et toutes les dépositions établissent que le corps était dans une position verticale; les extrémités des pieds touchaient à terre, tellement
qu’il eût suffi au Prince de se redresser pour se soustraire à la mort. Pour que le Prince se fût laissé glisser, il eût fallu qu’il y eût une plus grande différence entre la hauteur du point de suspension et celle du corps, et alors le corps eût été nécessairement trouvé, comme le dit très bien M. Manoury, le dos du côté de la fenêtre; la saillie de l’embrasure empêchait d’ailleurs qu’il pût se laisser glisser étant dans une position latérale. La volonté de se détruire eût été impuissante pour amener la mort en abandonnant le corps à son poids; il a été démontré, par l’analyse des faits nombreux dans le premier Mémoire que nous avons publié sur cet événement, qu’il fallait deux circonstances pour que le suicide pût être effectué de cette manière, i°. que le corps fût renversé de sa ligne de sustentation, de manière à ce que le pendu ne pût se relever de lui-même; 2°. ou que le lien de suspension fût disposé de manière à se serrer irrévocablement par un simple effort instantané, de manière à opérer la strangulation. Rien de semblable ne serait arrivé ici dans l’hypothèse de la suspension incomplète, puisque , d’une part , le corps ne pouvait , en raison du point de suspension , être incliné hors de la ligne de sustentation, et que d’un autre côté , le lien n’était pas disposé de manière à se serrer invariablement par un effort instantané. L’argument du témoin Manoury contre la possibilité du suicide d’après la hauteur du point de suspension, dans l’hypothèse admise par M, Marc et que nous ne xegardons pas comme fondée, de la suspension incomplète, est donc sans réplique.
« La langue ne sortait pas; les yeux n’étaient point « saillants hors de l’orbite; ils étaient fermés; la con- « jonctive n’était pas injectée de sang, ni la figure noire « et ecchymosée comme le visage de tous les pendus « doit en présenter la couleur Dans le cas où il aurait
« été accroché vivant, la langue aurait été entièrement « hors de la bouche, qui eût été grandement ouverte, « et les yeux eussent été ouverts et grandement hors « leur orbite, et la langue injectée de sang et boursou- « fiée; la langue aurait été noire et tuméfiée; la face « aurait été ecchymosée, noirâtre: il n’y avait aucun « de ces symptômes; la face était blafarde. » ( Déposition de Bonnie, chirurgien du Prince.)
« .... La tête du Prince était penchée sur la poitrine, « la figure pâle, les yeux presque entièrement fermés; « la langue poussait les lèvres, mais ne sortait pas de la « bouche; les lèvres étaient noires. J’ai voyagé en Tur- « quie et en Egypte, j’y ai vu plus de cent pendus, et « j’ai été singulièrement frappé de la différence qui « existait entre eux et le Prince. J'ai toujours remarqué « que leur figure était noire , que leurs yeux étaient ou- « verts , et que la langue sortait hors de la bouche , et « était pressée par les dents. » ( Déposition de Romanzo , valet de pied.)
Ces remarques des deux témoins Bonnie et Romanzo sont d’accord, sous le rapport de la pâleur de la face, de l’absence d’injection des yeux , avec le rapport des médecins experts ; elles eussent été , il y a quelques années, d’une bien plus grande importance. Les auteurs de médecine légale les plus recommandables sont unanimes pour établir, comme caractère de la mort par suspension le gonflement et l’injection de la face et des conjonctives ,1e gonflement de la langue. Nous croyons, nonobstant toutes les plus graves autorités , que le gonflement de la face et tous les phénomènes signalés par les témoins et par les auteurs, se présentent également dans tous les genres de mort par obstacle à la circulation et à la respiration. Ils sont très inconstants dans tous ces cas ; ils ne se montrent pas , après la mort,
d’une manière continue, et ils varient suivant la position du corps; mais ils ne se produisent évidemment jamais par la pendaison après la mort. L’injection de la face, et même de tous les organes internes et. externes de la tête , dépend aussi de la constriction plus ou moins forte que le lien exerce sur les veines cervicales. Chez le prince de Condé , d’après la disposition des liens, la compression des vaisseaux était aussi faible que possible ; et par l’effet de la position verticale du corps , tous les fluides obéissaient aisément à leur poids pour gagner les parties déclives.
Nous ne suivrons donc pas les témoins dans tous les détails qu’ils donnent sur l’aspect extérieur de la face, puisque ces circonstances ne sont pour nous d’aucune valeur comme argument positif. Nous dirons seulement que l’absence d’injection des conjonctives, de la peau de la face et de tous les autres phénomènes qui tiennent à la strangulation , s’observe constamment sur ceux qui ont été pendus apres la mort , tandis qu’elle ne se trouve que dans le plus petit nombre des cas sur ceux qui ont été pendus vivants. S’il fallait donc tirer des inductions de cette absence de phénomènes que les anciens regardaient comme signes constants de la mort par suspension , nous dirions que le P rince a offert l’état qui se trouve constamment lorsque la suspension a été faite apres la mort , et qui ne se présente que dans le plus petit nombre des cas lorsque la suspension a eu lieu pendant la vie.
§. II. Ecchymoses au bras droit , et excoriations aux jambes .
Dépositions Les excoriations aux jambes ont été faites pendant sur les exeo- ]a vje^ ou au moment de la mort. Le chirurgien Bonnie
Dations aux , , . , . , , , . . ,
jambes. 1 a démontré en déterminant dans sa déposition les caractères de ces excoriations; il n’est pas possible d’ad-
mettre qu’elles aient été produites par les mains de ceux qui ont porté le Prince, comme l’ont dit Leclerc, valet de chambre , et Letellier , docteur médecin à Saint- Leu.
Nous ne reviendrons pas sur la discussion par laquelle nous avons établi qu’il n’est pas possible que la chaise ait produit ces excoriations, en admettant même, ce qui n’est pas, qu’elle ait été placée auprès du Prince, comme le fait dire, par mauvaise rédaction, au témoin Bonnie le procès-verbal du maire de Saint-Leu. Dans l’hypothèse de l’assassinat et de la suspension immédiate après la mort ou après la perte de connaissance, elles s’expliquent très bien par le frottement du meuble dont on aurait dû nécessairement se servir pour suspendre le corps du Prince.
§. III. Rougeur a la nuque , empreintes autour des chevilles
des pieds , compression et marque a la trachée-artère.
Tout ce que les personnes étrangères à l’art déposent sur des taches rouges aux poignets, aux pieds, à la taches et ecnuque, ne nous semble d’aucune importance; il faut jC^™°*8s ,m autre chose qu’une indication aussi vague, pour faire admettre l’existence de traces de contusions sur des parties du corps. Nous pensons qu’il faut s’en tenir, pour toutes les apparences de lésion , et pour toutes les altérations constatées sur le corps et dans le corps , à ce qu’ont observé les médecins experts; et ces taches, qu’ils ont ainsi décrites dans leur rapport, §. 45 étaient des sugillations cadavériques.
« 4°. La peau du tronc et celle des membres supé- « rieurs et inférieurs présente, dans toutes les régions « rendues déclives par la position du corps, des taches « larges, d’un rouge livide, non circonscrites, produites « par la stase du sang dans les vaisseaux capillaires. Des
« vergetures de même couleur existent sur le trajet des « veines superficielles. »
Ces taches sur les parties déclives du cadavre se manifestent plus rapidement dans la mort par asphyxie que dans tout autre genre de mort; elles en imposent aisément aux personnes étrangères à la médecine, pour des contusions.
§. IV. Mouchoirs de suspension.
Dépositions Tout ce que les témoins ont déposé sur les mouchoirs Mouchoirs* susPensi°n nous engage à persister dans tout ce que snspensenrs. nous avons établi dans notre Mémoire au sujet des liens suspenseurs , et de la manière dont ils auraient été établis. Nous persistons à penser que la suspension a été d’abord complète , que ce n’est que successivement et par le relâchement graduel des liens, par le poids du corps, que la suspension est devenue incomplète.
Il est à remarquer que le lien suspenseur qui passait dans la pâte de l’espagnolette était noué par un nœud de tisserand (déposition de Manoury, du comte de la Villegontier, etc. ). Ce nœud , qui est aussi appelé nœud droit , se fait en passant successivement deux fois l’un autour de l’autre, par un double croisement , les extrémités du lien qu’on veut rassembler. Ce nœud exige une pins grande longueur des chefs que l’on assemble que plusieurs autres espèces de nœuds. Il a donc fallu que le Prince, s’il s’est pendu, ait exhaussé son corps de manière à ce qu’un chef du mouchoir étant passé sous la pâte de l’espagnolette, vînt croiser aisément et dans une assez grande étendue l’autre chef ramené par-dessous le premier mouchoir d’abord disposé en cravate autour de son cou. Si le Prince a commencé par rassembler les extrémités du mouchoir passé sous sa cravate pour former un anneau , qu’il est allé ensuite en-
gager sous la pâte de l’espagnolette, opération qui aurait exigé qu’il ouvrît l’espagnolette pour introduire le mouchoir, il a encore fallu , en raisonnant toujours dans la supposition du suicide, que le Prince s’exhaussât pour rapprocher son cou du niveau de la pâte de l’espagnolette. Cet exhaussement n’a pu se faire qu’en s’élevant sur un meuble. C’est cette nécessité, évidente pour tout le monde, qui a porté les médecins à s’appuyer sur l’existence d’une chaise auprès du corps pour expliquer par elle le mécanisme du suicide. Ce genre de mort ainsi opéré, est, en effet, impossible sans ce moyen de l’exécuter. Si l’enquête établit qu’il n’y avait auprès du Prince, et assez près du plan auquel il était accroché, aucun meuble sur lequel il ait pu s’élever, si le meuble le plus voisin était situé hors de l’embrasure de la croisée , c’est-à-dire , comme nous l’avons reconnu sur les lieux, et comme les témoins le déposent, à plus d’un pied et demi du corps pendu du Prince, l’hypothèse du suicide est détruite. D’après la disposition du lien suspenseur, Inexistence de ce meuble était indispensable.
§. V. Position de la chaise qu’on prétend avoir servi a préparer et a consommer le suicide.
Ce que nous venons de dire sur la nécessité où a été le Prince, s’il s’est suicidé, de se servir d’un meuble pour s’exhausser afin d'attacher le lien suspenseur , donne une grande importance à toutes les déclarations sur la présence d’une chaise auprès du corps du Prince. On a attribué aussi à la présence de cette chaise les excoriations des jambes. Nous avons démontré ci-dessus qu’il était impossible que ce meuble, placé, par rapport au corps suspendu , même à la plus faible distance , pût avoir causé ces excoriations.
Dépositions sur la position de la chaise.
C est le chirurgien Bonnie qui, d’après le procès verbal du maire, aurait déplacé, en s’approchant du Prince, une chaise placée auprès de lui; il résulte cependant même du contenu du procès-verbal, que cette chaise était située « à côté et à l’angle gauche de la « croisée », c’est-à-dire, pour qui connaît les lieux, à un pied et demi de distance ou environ. Cette chaise n’a pas moins paru à côté du corps du Prince, pour celui qui arrivait par la porte de la chambre, et qui, d'après la disposition de l’appartement, rencontrait nécessairement la chaise avant d’arriver jusqu’au corps suspendu du Prince.
Il résulte de l’instruction et des déclarations unanimes des témoins qui sont entrés dans la chambre du Prince les premiers, de Manoury, son valet de chambre, du chirurgien Bonnie lui-même, qui fait connaître de nouveau exactement et d’une manière plus précise que dans sa première déclaration la position de la chaise, que ce meuble était à plus d’un pied du corps du Prince hors de l’embrasure de la croisée , et qu’il n a pu servir au suicide présumé du Prince. « Cette chaise n’était pas , « dit-il, placée dans l’angle de la croisée, ni assez près « du corps du Prince pour lui faciliter les moyens d’ac- « crocher le mouchoir à l’espagnolette. Ainsi , elle na « pu servir en aucune manière a la consommation du « suicide. »
Le fait bien établi qu’il n’y avait pas de meuble assez près du Prince pour avoir pu servir à l’exhausser au moment où il se serait pendu, l’impossibilité qu’il ait repoussé après la suspension , sur un plancher recouvert d’un tapis, une chaise jusque hors de l’embrasure de la croisée au milieu de laquelle il était suspendu, suffisent pour établir l’impossibilité du suicide dans ce cas; car le suicide par suspension , s’il a eu lieu , et à la manière
dont les choses étaient disposées, n’aurait été efficace, comme nous l’avons prouvé, que si la suspension eût été complète, et cette suspension complète à plus de six pieds quatre pouces de hauteur ne peut s’exécuter par la victime elle-même que par le seul secours d’un moyen d’exhaussement.
§. VI. Blessure que le Prince avait reçue , et sa maladresse habituelle dans l'exercice de tous les actes manuels.
Prince.
Le Prince était tellement maladroit, qu’il n’a pu faire D®P°S1.^°“S un nœud à une corde pour fixer un batelet dans lequel mités du il traversait un cours d’eau (déposition d’Obry). Il était incapable de nouer les cordons de ses souliers(dépositions de Dupin, valet de chambre, et d’Echette , valet de pied) , ou de son caleçon (déposition de Picq , frotteur).
Cette maladresse du Prince n’était pas chez lui que le résultat d’un défaut complet d’habitude de se livrer à aucun acte manuel ; elle provenait d’infirmités graves.
La première, suite d’un coup de sabre qu’il avait reçu à l’armée, était une paralysie et une ankylosé de deux ou trois doigts de la main droite (Dépositions de Manoury, de Dupin, valets de chambre; du comte de Quesnay, ancien aide-de-camp du Prince; du baron de Saint- Jacques , aussi ancien aide-de-camp ; du comte de la Villegontier). Tous ces témoins concluent de cette infirmité que le Prince n’aurait pu faire les nœuds des mouchoirs avec lesquels il était suspendu; il est évident, en effet , que l’on ne peut faire un nœud , et surtout un nœud droit, qui exige absolument l’action des deux1 mains, sans l’usage de la main droite. Les témoins constatent l’impossibilité où était le Prince de faire un nœud de cette main ; il n’est pas un physiologiste qui ne
déclare que cette impossibilité existait d’après le fait même de la paralysie de tous les doigts, moins l’index et le pouce, qui sont loin de suffire pour opérer, à moins de grandes difficultés, l’assemblage des deux chefs d’un mouchoir, qui constituent le nœud de tisserand.
Le Prince parvenait à faire assez mal la rosette de sa cravate lorsque son valet de chambre avait réuni les deux chefs, mais c’était très difficilement (déposition de Manoury et de Dupin, valets de chambre). Ce fait n’implique aucune contradiction avec celui de l’impossibilité de faire un autre nœud, et surtout un nœud de tisserand , à un mouchoir libre. D’une part, il y avait habitude chez lui de faire la rosette de sa cravate, et par conséquent une sorte d’éducation faite pour opérer cette action ; et d’autre part on a, en faisant le nœud de sa cravate, un point d’appui sur la partie antérieure du cou recouverte delà cravate elle-même, qui fait qu’il n’est besoin d’aucune flexion du doigt indicateur, et même d’aucun acte de préhension des doigts d’une main, pour y parvenir. Il n’en est pas de même lorsqu’on fait un nœud sur un lien libre , dont il faut rassembler, soutenir et croiser deux fois, en les contournant en sens opposé l’un de l’autre, les deux chefs pour effectuer le nœud de tisserand.
Le Prince avait eu la clavicule gauche cassée dans une chute à la chasse. Depuis cette fracture, « il ne pouvait « porter sa main gauche à la tête qu’en inclinant la tête ; « et, lorsqu’il tirait en l’air, il inclinait le cou. » (Dépositions de Manoury, du comte de Quesnay, d’Echette, valet de pied, de David, frotteur, et du comte de la Villegontier.) Les médecins qui ont examiné le corps du Prince n’ont fait aucune recherche directe sur cette fracture ni. sur la blessure ancienne de la main qui avait
paralysé les doigts, nous ne pouvons donc rien déterminer sur le siège et le mode de consolidation de cette fracture, mais nous ne pouvons nous refuser à admettre le fait de la gêne des mouvements qui en avait été la suite; sur ce fait, toutes les dépositions s’accordent comme sur celui de limpossibilité où était le Prince de faire un nœud; voici les conséquences de cette autre infirmité :
Si le Prince s’est suicidé, il n’a pu agir que de deux manières : i°. ou le mouchoir suspenseur a été le dernier serré après qu’il a été passé sous la pâte de l’espagnolette; 2à. ou il l’a été avant pour clore l’anneau que formait ce mouchoir, qui aurait été ensuite engagé sous cette pâte en ouvrant l’espagnolette.
Dans la première manière d’agir, il a fallu que le Prince allât faire le nœud de tisserand au niveau de sa tête , plus haut que le niveau de sa cravate , et sur le côté droit du cou, précisément à un point plus élevé que son cou , où l’on ne peut arriver qu’avec peine , après toutes les fractures de la clavicule à son milieu qui ont été mal réduites, ce qui n’arrive que trop fréquemment; à un point beaucoup plus difficile à atteindre que celui de son cou , de sa bouche et d’une partie de sa tête, où , d’après la déclaration de tous ceux qui l’entouraient, il ne pouvait habituellement atteindre sans faire un mouvement d’inclinaison de la tête, inclinaison qu’il aurait effectuée inutilement dans la position où il aurait dû se trouver pour opérer sa suspension volontaire, puisque cette inclinaison n’aurait point rapproché de sa cravate le point immobile où se fixait le lien suspenseur. Ajoutons à ces difficultés, que le Prince devait opérer ainsi avec deux seuls doigts de la main droite, avëc ces deux doigts avec lesquels il était hors
d’état de nouer les cordons de son caleçon et de ses souliers.
Dans la deuxième manière d’agir, le Prince pouvait plus aisément parvenir à assembler directement par un nœud droit les chefs libres du mouchoir suspenseur, mais il fallait ensuite passer ce mouchoir formant un anneau sous la pâte de l’espagnolette, après s’être élevé sur une chaise pour se rapprocher du niveau de cette pâte pour y passer une main, et ce devait être la droite, qui, se trouvant du côté du plan de la croisée, devait passer et fixer le nœud du mouchoir sous la pâte, tandis que l’autre main fermait l’espagnolette, qu’il avait fallu préalablement ouvrir pour soulever la pâte. Dans ce double mouvement, tout est encore plus difficile pour un homme qui a trois doigts de paralysés à la main droite, et qui a les mouvements du bras gauche si gênés ; pour un homme qui se soutenait à peine sur ses jambes, au point qu’il paraît impossible à ceux qui vivaient autour de lui (le comte de la Villegontier , Manoury, Bonnie) qu’il ait pu monter et se soutenir sur une chaise; lui, qui ne pouvait monter en voiture sans être soutenu sous les bras; lui, qui ne parvenait à monter les degrés de l’escalier qu’avec infiniment de peine et en s’appuyant sur sa canne.
Cet ensemble de faits incontestables, et surtout la paralysie de trois doigts de la main droite, et l’impossibilité aussi incontestable qu’avait le Prince de porter la main gauche à sa tête, suffisent pour établir de telles difficultés à exécuter par soi-même toutes les manœuvres auxquelles le suicide par suspension avec les circonstances reconnues dans l’espèce est nécessairement lié, que nous regardons comme évident que le Prince n’eût pu opérer ces manœuvres : s’il avait eu la pensée
d’un suicide, la connaissance de ses infirmités l’eût fait choisir une autre manière d’y parvenir; s’il eût choisi celle qui lui est imputée, il eût été arrêté par l'impossibilité d’y parvenir, dès les premiers préparatifs.
§. Vif. Sur le dessin du plan dressé lors de l'enquête sommaire , etc.
Les diverses dépositions relatives au plan qui a été dressé lors de l’enquête sommaire, et que M. Marc a reproduit, portent sur des changements plus ou moins variables sur quelques parties de ce dessin, qui représente le corps du Prince suspendu; ces circonstances nous semblent de peu d’importance; les suivantes seulement nous paraissent dignes d’être remarquées :
i°. La chaise située au bord de l’embrasure de la croisée, au voisinage du corps du Prince, représentée dans le plan, n’y a été remarquée par aucun témoin. Tous ont eu grand soin de signaler cette inexactitude commise dans ce dessin, qui n’a été dressé qu’après que le corps du Prince a été détaché et remis sur le lit. (Dépositions de Manoury, Delafontaine, Romanzo, Camus.) 11 est maintenant établi sans qu’il soit possible de le contester, qu’on ne peut admettre la présence de cette chaise que tous les témoins qui ont pénétré les premiers dans la chambre se réunissent pour repousser. Elle n’a été placée ainsi auprès du corps que par suite de la préoccupation que le Prince s’était suicidé qui dominait d’abord tous les assistants, qui ne s’expliquaient pas la clôture intérieure de la chambre existant le matin du 27 août.
20. Les témoins insistent tous sur la disposition des liens autour de la tête , et sur le. fait que la cravate fixée au lien de suspension n’entourait pas complètement le cou du Prince, et sur ce que les pieds du Prince tou-
Dépositions relatives au dessin fait dans l’enquête.
chaient le sol par les extrémités ; cette disposition des liens était l’effet du relâchement progressif des liens par le poids du corps, elle dut cependant être prise en considération pour expliquer le mécanisme de la strangulation, puisqu’il en résultait évidemment que, puisqu’il n’y avait pas de nœud coulant, il serait impossible, si cette suspension incomplète eût existé ainsi dès l’origine, que la mort en eût été le résultat. {Voyez notre Mémoire, loc. cit., p. 363 et 365, et 25 et 27 du tirage à part.) Mais comme il n’est pas possible d’admettfe que la suspension ait été ainsi disposée primitivement, même d’après l’état du sillon de l’empreinte qui prouve que le cou a été soumis à l’action mécanique puissante du lien de suspension, soit pendant la vie, soit immédiatement après la mort , la circonstance de laxité des liens et du contact des pieds à terre , ne nous empêche pas d’admettre que le cou a été originairement soumis , soit pendant la vie, soit immédiatement après sa cessation, à une action suffisante pour donner la mort par le fait seul de la suspension.
§. VIL Sur l'état du lit du Prince , le matin, lorsqu’on est entré dans sa chambre.
Dépositions L’état des meubles, et surtout celui du lit dans lequel
sur l’etat du un homme s’est couché avant de se donner volontairelitdu Prince, , , , , ,
le 27 août, ment la mort, ou dans lequel des assassins auraient arraché la vie à une victime , est d’une grande importance. Dans ce qu’apprend l’instruction sur l’état du lit du prince de Condé, lorsqu’il a été trouvé suspendu, les circonstances suivantes sont signalées :
i°. Le lit était déplacé et ramené en avant, comme il était nécessaire de le faire pour l’arranger, à cause de la forme de la chambre; d’où il résulte que ce meuble était renfermé, sur une partie de sa largeur, dans une sorte d’alcove déterminée par l’angle coupé de la cham-
bre. Si le lit a été dérangé pour l’assassinat, et qu’on ait voulu en faire disparaître les traces, ce déplacement du lit en avant était indispensable ; les assassins auront omis de le replacer. Si le Prince s’est suicidé, ce déplacement du lit était inutile.
Mais ce déplacement n’était-il pas le résultat d’un oubli? Cela serait difficile, car on savait que le Prince tenait à ce que son lit touchât le fond de l’alcove (dépositions des valets de chambre Dupin et Manoury), et les valets chargés de faire habituellement ce lit, ceux qui l’ont fait la veille (Dubois et la femme Bontems) affirment qu’ils l’ont repoussé dans l’alcove.
2°. Le Prince avait l’habitude de se coucher au bord de son lit, qui était d’ordinaire très affaissé (dépositions des témoins Dupin, Manoury, le baron de Préjean et Delafontaine). Ce jour-là, le lit n’était nullement foulé sur ses bords; il l’était au milieu très légèrement (déposition des mêmes témoins , et en outre de M. de la Villegontîer, de Romanzo, et de M. Rouen-Desmallets) : ce peu de dérangement du lit suffit même à M. Rouen- Desmallets pour éloigner l’idée du suicide. « Ce qui le « confirmait dans sa pensée, c’était le peu de désordre « qui régnait dans le lit, et la très légère pression que le. « corps du Prince paraissait y avoir laissée ; cette pres- « sion lui parut être celle qu’aurait faite une main forte- « ment appuyée sur le lit , ou une jeune personne de « quinze à seize ans qu’on y aurait déposée un instant. « Les couvertures étaient relevées très proprement , « comme on les relève quand on veut bassiner un lit; « mais les bords n’étaient presque point affaissés. »
Si le Prince s’est couché le 2 6 août au soir, comment admettre que ce jour-là il ait pris dans son lit une place qu’il n’y prenait pas habituellement? Comment croire que celui qui médite de se donnér la mort, repose au
milieu de son lit sans agitation, avec un tel calme que ses couvertures soient à peine dérangées , et qu’il ne laisse qu’une empreinte aussi légère , qui n’était même pas en rapport avec le poids de son corps ? S’il ne s’était pas couché , comment eut-on trouvé une empreinte au milieu du lit? Il faut conclure de ces circonstances, et surtout du déplacement du lit, qu’il y a eu un acte entre le moment où le Prince s’est levé pour se détruire et celui mis à effectuer son projet; que par cet acte le lit a été rarrangé, comment concevoir qu’il l’ait été par celui qui se disposait à se détruire?