CONSULTATION XXXVIII
Aliénation mentale.
Le Mémoire lumineux et détaillé qui nous a été remis sur la maladie d’une dame âgée de quarante ans, née avec un tempérament précoce, et disposée aux fortes passions , nous donne les indices nécessaires pour estimer la gravité et les principales causes de la maladie dont elle est atteinte.
Après avoir passé les premières années de sa vie dans un monde très-agité , Madame est tombée dans une situation tout à fait différente. Les symptômes ordinaires d’une maladie nerveuse ont été la suite de ce changement. Ces accidens nerveux ont eu bientôt sur le moral une influence telle , qu’on a vu se manifester les caractères non équivoques d’une aliénation d’esprit. A cette époque on a vu la malade livrée alternativement à des accès de fureur et d’apathie , de silence et de loquacité, de préoccupation et d’indifférence , de folie et de stupidité. Aux symptômes ordinaires se joignit la suppression des règles : dès-lors on eut lieu de découvrir le caractère domi-
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oant et la source réelle de l’affection morale. Ou aperçut qu’une action désordonnée de la matrice en était la véritable cause , et que cette action, annoncée par tous les signes de l’hystérie, avait pris le caractère de la nymphomanie. La série des symptômes exposés dans le Mémoire ne laisse aucun doute sur la réalité de l’affection hystérique , avec désir immodéré pour le commerce des hommes.
Les deux formes principales que la manie revêt alternativement chez la malade , sont la fureur et Fidiotisme. Les symptômes qui se présentent dans chacun de ces deux périodes sont relatifs au genre d’affection qui domine ; en sorte que l’abattement , l’inertie , la langueur sont liés à l’état d’idiotisme , tandis que l’exaltation* le spasme , la force paraissent avec le période de fureur.
En réfléchissant sur les remèdes qui ont été recommandés jusqu’à présent contre cette cruelle maladie , on voit que toutes les méthodes de traitement ont été dirigées vers le Lut unique de tempérer, d’adoucir et de relâcher,* et d’après cette manière d’agir on n’a dû combattre que l’élément de la maladie qui se rapporte à l’irritation et à l’excès de forces. On ne paraît pas avoir pris en considération l’état contraire de mobilité et d’atonie , qui forme un élément non moins considérable que le premier , et sur lequel nous voulons principalement appeler l’attention des médecins qui ont été consultés avant nous. C’est en cela que notre méthode de traitement différera en
partie de celle qu’ils ont si bien développée , ei que nous nous efforcerons de compléter par un certain nombre d’additions.
îl est Impossible de méditer un peu sur la succession des accidens que la malade a éprouvés depuis l’invasion de sa maladie , sans être convaincu que le système de la matrice et des organes sexuels y joue le principal rôle. L’influence vicieuse de ces organes sur le système de la sensibilité et de l’entendement a particulièrement décidé cette altération des sens et de la pensée , qui paraît être devenue constitutionnelle par l’effet du temps et de l’habitude. La répétition fréquente de l’excitation et des mouveinens désordonnés du cerveau a dû porter dans son organisation intérieure des changemens qui opposent la plus grande résistance au retour de l’ordre et de l’harmonie dans l’exercice de ses fonctions ,* et la matrice a exercé sur le cerveau et sur le système sensitif une influence d’autant plus fâcheuse, que la malade y était disposée par un tempérament impressionnable et mobile. Peut-être même l’altération mentale estelle encore en partie sous la dépendance de l’action utérine , quoiqu’elle ait déterminé sans doute une altération profonde du cerveau.
On ne peut se dissimuler que dans son état actuel la maladie ancienne et invétérée de Madame n’offre que peu d’espérance d’une entière guérison ; ii est rare de voir les manies de cette espèce se guérir lorsqu’elles ont duré pendant plusieurs années cou-
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sécutives , et que , d'ailleurs , 011 n’a pas négligé de les traiter avec méthode : cependant , malgré le bon esprit qui a présidé à la consultation donnée par les médecins de Lyon, malgré la sagesse des vues et des moyens proposés pour combattre cette maladie rebelle, il reste encore quelques ressources nouvelles à tenter, soit pour les qualités des remèdes, soit pour l’ordre de leur administration.
La méthode de traitement qui nous semble offrir le plus de chances favorables doit être relative , i°. à l’affection directe du système nerveux ou sen~ sitif , dont il faut affaiblir et régler l’action ; 20. à l’affection indirecte des organes sexuels et de la matrice en particulier, dont l’influence sur les nerfs et le cerveau doit être modérée ; 5°. à l’affection spéciale du cerveau , qui ne peut guère , à la vérité , être combattue d’une manière directe.
L’état du système sensitif et de toute l’économie ne se compose pas seulement d’un excès de force et d’irritation; mais l’excès de force s’y trouve combiné avec une disposition contraire de mobilité et de faiblesse , ainsi qu’il arrive dans toutes les maladies nerveuses qui ont depuis longtemps altéré la constitution. Il y a dans les momens lucides des caractères qui peuvent se rapporter également à l’un et à l’autre de ces deux états , par rapport à l’affection du système nerveux. Le traitement devra donc être mixte , et répondre à la réunion de force et de faiblesse ,
d’excilation et d’atonie dont il importe d’apprécier la coïncidence dans la même maladie.
i°. Afin de satisfaire à cette première vue , on insistera sur l’usage alternatif des remèdes tempérans et .relâchante et des excitans et des toniques. L’administration de ces moyens opposés ne doit pas seulement être faite de manière que les tempérans soient appliqués dans le période de fureur , et les excilans durant l’état de stupidité; mais il faut les employer alternativement , même dans les périodes de calme , où l’application de ces remèdes faite par des alternatives bien ménagées sera très-utile pour empêcher, s’il est possible , le retour des grands accès.
Les bains tièdes continués jusqu’à ce qu’ils produisent un affaiblissement notable , les frictions avec l’huile ou quelque décoction émolliente , l’eau de poulet , le petit-lait , l’eau de laitue , le camphre combiné avec le nitre, les boissons chargées de ce dernier sel , les acides végétaux , quelques petites saignées , et tout l’appareil des moyens tempérans conseillés par les médecins de Lyon, peuvent remplir ce premier objet. J’ajouterai seulement à l’égard des bains, qu’ils doivent être pris dans l’eau tiède, et soutenus assez long-temps pour que beau devienne froide. Il serait bon de laisser la malade deux heures et même davantage dans le bain. Comme remède tempérant, je proposerai d’ajouter l’usage du vinaigre distillé avec lequel on a opéré quelquefois la guérison
de la manie. Ainsi , après avoir donné le malin une boisson tempérante , saturée d’une forte infusion d’hyper icum , on fera prendre à la malade , d’heure en heure , quelques cuillerées de vinaigre distillé : on continuera ce remède simple pendant l’espace de plusieurs semaines. Les bons effets pourront être estimés par l’adoucissement des traits de la physionomie , et par 1’établissement de plusieurs excrétions naturelles à la fois.
De ces remèdes tempérans, la malade passera, nu bout de quinze ou vingt jours, à l’usage des remèdes excitans et toniques. Les frictions sèches , les fumigations des plantes aromatiques , les préparations maiv tiales , les extraits de quinquina et de genièvre , les infusions de valériane, d’arnica- mon tana et de quinquina , les eaux minérales ferrugineuses , les bains froids , soit entiers , soit par immersion , un régime analeptique, rempliront cette seconde partie du traitement. On prescrira , par exemple , la fleur d’arnica en poudre , seule ou combinée avec les fleurs martiales de sel ammoniac dans Fextrait de gentiane; on commencera par un gros de poudre d’arnica , et l’on augmentera graduellement la dose, jusqu’à ce qu’on l’ait portée à celle de deux onces par jour. Ce remède est d’autant mieux approprié , que , par l’impression nauséeuse qu’il porte sur l’estomac, il le sollicite à des mouvemens qui se répètent avec avantage sur toute l’habitude du corps. A cette époque , il conviendra de substituer au vinaigre distillé quelques
préparations spiritueuses , comme l'esprit volatil de corne de cerf succiné , qu’on donnera à dose médiocre.
On ne négligera point les antispasmodiques directs , dont reflet correspondra alternativement à ceux des remèdes tempérans ou des moyens excitans , selon qu’on les choisira dans telle ou telle classe. Le camphre et le nitre , par exemple , seront bien indiqués dans la partie tempérante ; le castoréum , le musc , la valériane et surtout l’assa-fœtida , le seront , au contraire , dans la partie excitante du traitement.
20. Le second point du traitement méthodique aura pour objet de dissiper l’affection de la matrice , par laquelle cet organe influence le système nerveux et le cerveau. Dans cette vue , nous conseillons les bains de siège ou de fauteuil dans une décoction de plantes émollientes, comme la morelle, la pariétaire, la grande joubarbe, et même dans celle des plantes narcotiques, comme la jusquiame blanche. Nous recommandons les lavemens viscéraux et les injections dans le vagin avec les décoctions des mêmes plantes. Les lavemens seront donnés à moitié dose pour qu’ils abreuvent plus longtemps les viscères ; les injections seront répétées souvent et dirigées sur la matrice. L’application des sangsues à la vulve et sur la partie interne des cuisses, si le flux menstruel était difficile ou insuffisant, sera d’une grande utilité : la saignée au pied deviendra nécessaire dans le cas d’une résistance plus opiniâtre de ce flux. Les fomentations sur la région hypogastrique tendent au même but, et ne
seront point négligées. Enfin , on essaiera les antispasmodiques auxquels l’expérience a reconnu une certaine spécificité d’action sur la matrice » tel est l’extrait de jusquiame blanche, que l’on donnera d’a» dord à la dose d’un demi-grain , et que l’on portera graduellement à celle de quelques grains»
5°. L’affection directe du cerveau sera combattue par les moyens révulsifs , qui sont d’ailleurs indiqués à titre d’antispasmodiques. En conséquence la malade sera soumise à un usage journalier des pédiluves animés avec le sel , le vinaigre , l’acide muriatique oxygéné, la graine de moutarde, etc.
Les bains de pied seront pris dans l’eau tiède , et pendant l’action du bain on appliquera de l’eau froide et même de la glace pilée sur la tête , de façon que la tête et le3 jambes soient maintenues sous deux températures opposées. On couvrira la partie supérieure du crâne avec des épîthèmes rafraîchissons , comme seraient des linges trempés dans le vinaigre distillé. Quoique l’état du cerveau ne tienne point chez la malade à un principe de fluxion , il serait, je pense, avantageux de placer un cautère à l’une des cuisses, et de l’entretenir avec soin. Cette application pourra être précédée par celle de vésicatoires sur différentes parties du corps , à moins qu’on n’ait lieu de craindre l’effet d’une trop grande irritation , inconvénient que le cautère ne présente pas.
Nous terminerons en rappelant que dans une maladie de ce genre on pourra se permettre de re-
courir h certains remèdes qui ne peuvent pas entrer dans le plan d’un traitement méthodique : tels sont les espèces d’ellébore , qu’on essaiera sous forme de poudre ou de teinture , comme plusieurs praticiens l’ont recommandé.
Le régime , et surtout le traitement moral , qui est une partie si importante dans la thérapeutique des aliénations mentales, devra être dirigé entièrement d’après les vues saines et les conseils éclairés de M. le médecin ordinaire.
Délibéré , etc.
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