LA SCIENCE
J'ai devant moi, sur ma table, au moment où j'écris ces lignes, une pierre tombée du ciel. Ce n'est pas sans émotion que je la prends dans les mains, que je la soupèse, que je la retourne dans tous les sens, que je l'examine et que je l'interroge sur le mystère de son origine. Je Fai cassée en deux pour mieux juger encore de sa structure intime. C'est une pierre assez friable, presque de la terre ; les silicates, le péridot surtout, y dominent, comme dans^certaines couches terrestres profondes, et Ton y remarque aussi des substances magnétiques, consistant surtout en fer nickelé. Si on l'approche d'une boussole, on en fait dévier l'aiguille. Le sulfure de fer y est perceptible, mais en assez faible, quantité, ce qui témoigne néanmoins de l'existence du soufre dans le monde d'où émane cet aérolithc Ajoutons qu'il n'y a aucun doute possible sur l'authenticité de son extrait de naissance : cette pierre
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vient bien du ciel; on Va vue tomber et on l'a ramassée, il n'y a pas bien longtemps de cela; c*était le 30 janvier 1868, à 7 heures du soir. Un globe de feu, énorme, fantastique, épouvantable, apparut dans le ciel, courant, volant, se précipitant à travers l'atmosphère avec une telle véhémence qu'il traversa 195 kilomètres en quatre secondes et demie; sa vitesse était donc de 43 000 mètres par seconde I Puis il éclata dans les hauteurs du ciel en deux explosions d'une telle intensité qu'on les entendit d'en bas, comme deux décharges de mitrailleuses, malgré la distance et la raréfaction de Taîr en ces hauteurs. Alors sifflèrent les projectiles, et une grêle de pierres de forme elliptique, allongée dans le sens de la direction du bolide, les plus petites en arrière, les premières pesant de 4 à 7 kilogrammes, les dernières ne dépassant pas quelques grammes, se répandit sur une surface de 16 kilomètres. On en ramassa plus de trois mille. Cette chute a eu lieu non loin de Varsovie, à Pultusk, en Pologne. C'est une répétition presque identique de celle qui est arrivée à Laigle, 'département de rOrne, le 26 avril 1803.
L'aérolithe, ou, pour parler plus exactement, l'uranolithe, qui est là devant moi, est l'un des fragments ramassés. Sa surface extérieure est revêtue d'une sorte de vernis noir, simple couche mince comme une feuille de papier, provenant de la chaleur subie en traversant l'atmosphère et de la fusion de la substance. Cet enduit a partout la même épaisseur, ou, si l'on veut, la même minceur. L'intérieur est gris perle, tacheté de roux. Quand je l'ai cassé, j'aurais donné avec plaisir la moitié des jours qu'il
me reste à passer sur cette planète-ci, pour y trouver une puce.
Une puce ou une petite araignée; moins encore, un minuscule coquillage; moins encore, une feuille microscopique ou un fragment de brin d'herbe.
Car cette météorite vient d'un monde, d'un monde différent de celui que nous habitons : elle nous est envoyée du ciel! Quelques-unes nous ont apporté déjà une sorte de terre végétale planétaire, des substances charbonneuses, de Teau, de l'hydrogène et de l'azote : c'est un commencement. Nos pères, nos immortels aïeux, les Pythagore, les Socrate, les Platon, les Jésus, les Kepler, les Galilée, les Newton, eussent salué d'une acclamation sainte ce messager des régions lointaines. Quel que soit le monde qui nous l'envoie, un intérêt capital s'attacherait à la découverte d'un échantillon quelconque de la vie végétale, animale, humaine qui existe là-bas comme ici... Quand nous songeons que ce morceau de terre vient d'un autre monde, attestant ainsi la présence dans les astres de la même matière qui compose notre planète errante; quand nous songeons que ce morceau de terre a été adhérent à un globe sur lequel sans doute se sont déroulées des destinées analogues à celles qui constituent notre propre histoire ; quand nous songeons qu'il y a dans l'espace, gravitant en même temps que nous dans la lumière, la chaleur et la fécondité, des soleils, des milliers de terres comme la nôtre où des humanités inconnues agissent, travaillent, pensent, jouissent, souffrent comme nous, et que ce petit fragment vient de là... comment ne pas ressentir un certain frisson? comment ne pas éprouver une sorte
2i2 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES
de vertige de Tinfini? Pour moi, je l'avoue sans détour, j'éprouve un plaisir infiniment plus grand à regarder, à toucher cet objet tombé du ciel que je n'en ai jamais éprouvé à regarder ou à toucher les rois, les empereurs et les papes de notre fourmi* Hère.
D'où viennent-ils, ces muets témoins des révolutions célestes? Serait-ce notre douce voisine la blonde Phœbé qui nous l'envoie? L'hypothèse peut être soutenue en partie, car le globe lunaire est criblé de volcans énormes dont plusieurs peuvent être encore en activité. (La vision télescopique n'est pas encore assez parfaite pour nous permettre de distinguer à cette distance de 96 000 lieues, réduite même à 50, une flamme de volcan, et la rareté de l'atmosphère lunaire ne prouve ni l'absence d'oxygène, ni l'absence de mouvement, ni l'absence de vie : on a même déjà cru apercevoir des fumées.) Or des matériaux lancés des volcans lunaires avec une force initiale de 2 500 mètres par seconde dépasseraient la sphère d'attraction lunaire et nous arriveraient ici, avec une vitesse de dix à onze mille mètres dans la dernière seconde, si la résistance de l'air n'éteignait pas cette chute. Mais en fait, cette vitesse est inférieure à celle que Ton observe généralement dans l'arrivée des aérolithes, et nous pouvons en conclure qu'en général ils ne viennent pas de la Lune; cela n'empêche pas cependant que quelques-uns puissent nous en arriver, les plus lents et les plus légers.
Nous sont-ils adressés par une planète voisine? Les deux mondes les plus proches de nous sont Vénu3 0t Mars ^la Terre vogue, comme on sait.
entre ces deux divinités d'influence contraire, et Ton croirait parfois que notre étonnante humanité passe tout son temps à aller de Tune à l'autre). Les volcans de Vénus, planète dont les montagnes sont fort élevées, ne nous lanceraient qu'avec peine des projectiles, car cette planète est à peu près de même volume et de même poids que la nôtre, et il faudrait ici une vitesse initiale de 11 300 mètres par seconde pour projeter dans l'espace des projectiles qui ne retomberaient plus. En effet, et le problème est assez curieux en lui-môme, le calcul montre que si nous faisons abstraction de la résistance de l'air, un boulet lancé norizontalement de la gueule d'un canon placé au sommet de la plus haute montagne de la terre ne retomberait jamais s'il volait assez vite pour faire le tour du monde en 5000 secondes, c'est-à-dire en 1 heure 23 minutes 20 secondes; c'est une vitesse de 8 000 mètres par seconde : le boulet tournerait autour de la Terre comme un satellite.
En lui imprimant une vitesse de 11 300 mètres, on le lancerait dans l'infini, et il ne reviendrait jamais. Voyageur éternel, il s'éloignerait indéfiniment de la Terre, subirait quelque jour l'attraction des autres corps célestes, et pourrait tomber sur l'un d'eux à l'état d'aérolithe. La force nécessaire à un volcan pour lancer des matériaux hors d'un globe doit être d'autant plus grande que ce globe est plus lourd, plus attractif. Ainsi, le Soleil pèse 324 000 fois plus que la Terre, et la pesanteur à sa surface est 27 fois plus forte qu'ici : un kilogramme transporté vers le Soleil y pèse 27 kilogrammes, et une jeune fille du poids de 60 kilogrammes sur la Terre ne pèserait pas moins de 1 640 kilogrammes...
2U CONtEMPLATIONS SCîENTinOUËS
un éléphant! La Lune, au contraire, pèse 81 fois moins que notre globe, et la pesanteur à sa surface est six fois moindre qu'ici : notre jeune fille n'y pèserait plus que 10 kilogrammes... un sylphe I Eh bien, la force nécessaire pour lancer un objet hors de la sphère d'attraction, qui est de 2 500 mètres sur la Lune et de 11700 sur la Terre, devrait être de 608 000 mètres sur le Soleil. Des matériaux lancés d'une explosion solaire avec cette vitesse ne retomberaient pas sur lui. Une vitesse de 578000 mètres serait suffisante pour les envoyer jusqu'à nous, à 37 millions de lieues!
Ce n'est pas de la planète Vénus que les aérolithes peuvent venir, d'abord parce qu'en raison de l'intensité de son attraction il faudrait à ses volcans une force énorme de projection pour rejeter des matières hors de son sein, ensuite parce que cette planète circulant en dedans de l'orbite terrestre, ces matières tomberaient plutôt sUr le Soleil que sur la Terre.
La planète Mars se trouve en une situation toute différente. D'abord, elle gravite extérieurement à l'orbite terrestre, et si elle a des volcans capables de lancer des laves, hors de sa sphère d'attraction relative, ces laves subissant dès lors l'attraction prépondérante du Soleil, doivent, en tombant vers lui, passer dans le voisinage de l'orbite terrestre, de sorte que notre planète peut les balayer en route. Ensuite, le monde de Mars est doué d'une puissance attractive bien inférieure à celles de la Terre et de Vénus; l'intensité de la pesanteur n'y est guère que le tiers de ce qu'elle est ici : un kilogramme terrestre transporté là n'abaisserait l'ai-
guille d'un dynamomètre qu'au degré correspondant* à 374? grammes.
Une force de projection bien inférieure à celle qui serait nécessaire ici suffirait donc pour lancer dans l'espace des minéraux qui pourraient nous arriver ensuite sous forme d'aérolithes. Le plus intéressant pour nous serait que cette terre voisine eût aussi son Empédocle, qui, dit-on, se précipita dans TEtna, et qu'elle nous envoyât, sinon son crâne, du moins sa pantoufle. Mais lors môme que les etnas, les vésuves et les strombolis de Mars nous enverraient de pareils débris de naufrages humains, les reconnaîtrions- nous? L'anatomie doit être toute différente d'ici. Il n'y aurait, par exemple, rien de surprenant à ce que l'humanité y fût munie d'ailes. A tout prendre cependant,, quel que soit l'objet, fossile ou autre, qui. pourrait nous arriver, quelle révélation n'apporterait-îl pas à la philosophie s'il jetait sous nos yeux émerveillés un spécimen quelconque de la vie de ce monde voisin I
Au delà de Mars, entre cette planète et Jupiter, circulent plusieurs centaines de petites planètes, dont plusieurs sont si légères qu'elles ne gardent presque plus de force attractive, et qu'un homme armé d'une bonne fronde pourrait, étant placé sur l'un de ces petits mondes, lancer des pierres qui ne tomberaient jamais et s'éloigneraient pour toujours.
Si ces petites planètes sont des volcans,. il est certain que les projectiles vomis par eux s'échappent de ces faibles sphères d'attraction et, subissant ensuite celle du Soleil, viennent errer dans les régions où passe la Terre en suivant son cours
annuel, de sorte que nous pouvons très "facilement les happer au passage. *
Mais ce qu'il y a de plus probable, c'est que ces messagers célestes nous arrivent de beaucoup plus loin encore, non pas seulement de 96 000 lieues, comme de la Lune; ni de dO millions, comme de Vénus; ni de 45 millions, comme de Mars; ni de 400 millions, comme des petites planètes; mais des étoiles, dont la plus proche trône à huit mille milliards de lieues d'ici. Chaque étoile est un soleil. Ces lointains soleils sont enveloppés de flammes comme le nôlre et sont, comme lui, le théâtre de révolutions formidables. On voit parfois sur le Soleil des explosions d*hydrogène qui s'élèvent jusqu'à 80 000 lieues de hauteur, et avec une telle vitesse qu'il serait possible que les matériaux ainsi lancés ne retombassent jamais sur Tastre du jour.
On a trouvé dans un aérolithe de l'hydrogène emprisonné, semblant témoigner d'une telle origine. La vitesse avec laquelle les bolides nous arrivent, et la forme hyperbolique de leurs orbites ont indiqué déjà que plusieurs nous arrivent réellement de Vinfini. C'est de là aussi que les grandes comètes descendent. Mais se doute-t-on du temps qu'une comète ou un aérolithe lancés par l'étoile la plus proche de nous emploierait pour traverser l'abîme qui nous en sépare? — Sept à huit millions d'années. Les « nouvelles » que ces derniers nous apportent ne sont pas des nouvelles tout à fait fraîches!
Si les uranolithes proviennent d'explosions dans les planètes, un certain nombre d'entre eux ne pourraient-ils être originaires de la Terre elle-même? Oui, assurément, et l'identité de leur constitution
minéralogique avec celle des minéraux profonds du globe semble en être Tindice. Si des volcans terrestres ont pu lancer parfois des projectiles avec une vitesse de 9 000 à 14 000 mètres par seconde, ces projectiles se seront éloignés dans Tespace à des millions et des centaines de millions de lieues, mais ils décrivent des courbes fermées, et après des siècles et des siècles reviennent vers Torbite terrestre. La fantastique éruption de Krakatoa (25 août 1883), qui s'est élevée à 20 000 mètres de hauteur, a bouleversé rOcéan et l'atmosphère et a ébranlé le globe terrestre jusqu'aux antipodes du lieu de la catastrophe, peut fort bien avoir lancé dans l'espace des matéraux qui ne sont pas encore retombés.
Peut-être aussi un grand nombre de ces pierres tombées du ciel représentent-elles aussi des ruines de mondes détruits, car depuis le commencement (?) de l'univers, bien des soleils se sont éteints, bien des terres habitées ont été rayées du livre de vie, bien des humanités ont été ensevelies dans les ténèbres de leur dernier sommeil . Que sont devenues toutes ces tombes errantes? Flottent-elles dans la nuit éternelle, sans pilotes et sans but? Se heurtent- elles parfois au sein des ombres comme des fantômes sourds et aveugles? Le temps a-t-il désagrégé ces mondes caducs, ces cadavres du ciel, ces squelettes de l'univers, et en sème-t-il l'inféconde poussière à travers les immensités insondables? Tout à l'heure, ces débris nous parlaient de l'infini ; maintenant, témoins des âges disparus, c'est de l'éternité qu'ils nous entretiennent. Ils deviennent encore, à nos yeux, plus vénérables et plus sacrés.
Voilà pourquoi je disais en commençant que ce
n'est pas sans une émotion toute particulière que je prends entre mes mains cette pierre tombée du ciel et que je l'interroge sur le mystère de son origine.
Ajoutons, en terminant, que M. Daubrée a réuni au Muséum d'histoire naturelle une collection, Tune des plus riches du monde, comprenant des représentants de 283 chutes et dont le poids total s'élève à 2 086 kilogrammes : c'est là un musée de présents envoyés réellement du ciel.
Les connaissances que nous possédons aujourd'hui sur la nature de ces minéraux célestes et sur leur importance dans l'histoire de l'univers sont dues principalement aux travaux de cet éminent géologue. Par ses longues et laborieuses recherches, il est parvenu, depuis longtemps déjà, à faire l'analyse et la synthèse des uranolithes, et à créer une nouvelle branche de la science que l'on peut qualifier de géologie sidérale.
Ces minéraux précieux se distinguent en plusieurs groupes par leurs caractères spéciaux : 1® les holosidères, entièrement composés de fer; 2° les syssidères, montrant des parties pierreuses disséminées dans une pâte métallique; 3° les sporadosidères, formés d'une pâte pierreuse .dans laquelle le fer est disséminé en grains ; 4"" les asidères, dans lesquels il n'y a pas de fer du tout. La densité diffère, du premier au dernier groupe, depuis 7 jusqu'à 2, celle de l'eau étant prise pour unité. Des météorites tombées en des points différents et à des époques différentes témoignent, par leur identité, provenir de la même origine. Mais il est à peu près certain qu'elles ne viennent pas toutes de la même source.
NOUVELLES DES AUTftES MONDES 219
Bientôt, sans cloute, la science, dont les progrès sont si merveilleux, nous apportera, par une invention inattendue , des témoignages plus immédiats encore des œuvres de la nature en ces lointains archipels, et de la vie inconnue qui se développe en une variété infinie à la surface des terres du ciel. Le photophone nous fait presque espérer causer prochainement avec nos confrères de la Lune ou de Mars.
De temps en temps, on remarque dans le ciel, voyageant parmi les constellations, une étoile de première grandeur, rougeâtre, dépourvue de scintillation, que les personnes habituées à regarder le ciel reconnaissent vite pour être la planète Mars. Elle demeure plusieurs mois au-dessus de nos têtes, puis s'éloigne en vertu de la combinaison de son mouvement avec celui de la Terre, et revient ainsi tous les deux ans : 4884 (janvier-juin) ; 1886 (févrierjuillet); 4888 (mars-août), etc. Lorsqu'elle passe à sa plus grande proximité de la Terre, elle arrive à quinze millions de lieues seulement, et, en ces dernières années, principalement en 1877 et 1879, elle nous a permis de compléter sa carte géographique, déjà commencée depuis une vingtaine d'années. Sa lumière est rougeâtre, ardente comme une flamme et donne Tidée d'un feu. Telle nous la voyons aujourd'hui, telle elle brillait sur nos aïeux. Son nom, dans toutes les langues anciennes, signifie
emhraséy et sa personniâcation est celle du dieu de la guerre. Les hommes ont toujours essayé d'excuser une partie de leurs passions en attribuant leurs actes les plus pervers à Tinfluence fatale de quelque divinité supérieure ou de quelque démon, et comme la guerre a été, de tout temps, le hochet des grands et la joie imbécile des petits, l'astre de la guerre a été Tun des plus honorés et des plus redoutés ; les temples de Mars alternent avec ceux de Vénus; le laurier et le myrte marient leurs rameaux; la destruction et la reproduction sont complémentaires. L'ardente étoile de Mars présidait aux combats; sur le champ de bataille de Marathon, au milieu du carnage des Cimbres, ou dans l'obscur défilé des Thermopyles, les imprécations des victimes l'accusaient de barbarie, tandis que l'homme n'a pas d'autre ennemi que lui-même et que la planète innocente plane dans l'infini, sans se douter des influences dont on l'accuse.
Cette planète tourne sur elle-même en vingtquatre heures trente-sept minutes vingt-trois secondes. La durée du jour et de la nuit est donc à peu près la même sur Mars que sur la Terre : elle surpasse la nôtre d'un peu plus d'une demi-heure seulement. Il est extrêmement remarquable que cette durée soit sensiblement analogue pour les quatre planètes Mercure, Vénus, la Terre et Mars. Nous ne connaissons pas la raison de cette similitude. La distance au soleil ne paraît pas en jeu ici comme pour la durée de l'année, ni le volume de la planète; c'est la densité qui paraît entrer pour la plus grande part dans cet établissement du temps de la rotation. Les quatre planètes dont la rotation s'effectue en une
pi^riode voisine de vingt-quatre heures sont les plus denses. Les quatre géants, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, tournent beaucoup plus vite, en une période voisine de dix heures, et ce sont aussi les inondes de la plus faible densité. L'année de Mars est près de deux fois plus longue que la nôtre, et ses habitants comptent 669 jours par an.
On voit qu'entre Mars et la Terre la différence est peu sensible sous le rapport du mouvement de rotation; les phénomènes qui en sont la conséquence, la succession des jours et des nuits, le lever et le coucher du soleil et des étoiles, la fuite des heures rapides ou lentes, suivant l'état de l'âme, les travaux, les joies ou les peines ; en un mot, le cours quotidien de la vie et la marche habituelle des choses s'y développent à peu près dans les mêmes conditions que chez nous.
Cette terre voisine est une miniature de la nôtre : elle mesure 1700 lieues de diamètre. Le tour de ce monde est de 5375 lieues. Sa surface n'est que les 27 centièmes de celle du globe terrestre, et son volume n'est que les 46 centièmes du nôtre. Étant six fois et demie plus petit que la Terre en volume, Mars se trouve être sept fois et demie plus gros que la lune et trois fois plus gros que Mercure.
Ce globe pèse neuf fois et demie moins que la Terre. La densité de ses matériaux constitutifs est beaucoup plus faible que celle de la Terre, et la pesanteur des objets à sa surface ne surpasse guère le tiers de celle des objets terrestres, ne dépassant pas les trente-sept centièmes de la nôtre. Des huit planètes principales, c'est la plus faible intensité de pesanteur : 400 kilogrammes transportés sur Mars
224 CQIîTEMPLA^IONS SCIENtlfioUES
Qt pesés au dynamomètre n'y pèseraient que 37 kilogrammes. Un homme pesant ici 70 kilogrammes n'en pèserait que 27 sur Mars.
Depuis plus de deux siècles, nous observons de la Terre les faits principaux de la météorologie martfenne : nous assistons d^ici à la formation des glaces polaires, à la chute et à la fonte des neiges, aux intempéries, nuages, pluies et tempêtes, et au retour des beaux jours; en un mot, à toutes les vicissitudes des saisons. La succession de ces faits est aujourd'hui si bien établie, que les astronomes peuvent prédire d'avance la forme, la grandeur et la position des neiges polaires, comme l'état probable, nuageux ou clair de son atmosphère. La connaissance géographique que nous possédons actuellement de la planète Mars est môme assez avancée pour que nous puissions en dessiner la carte générale *.
Certes, la carte que nous obtenons actuellement est encore loin d'être définitive, et ce n'est certainement pas avant un siècle ou deux que nous pourrons nous flatter de la connaître parfaitement; encore cette connaissance continuera-t-elle de se perfectionner constamment, comme celle de la géographie terrestre elle-même. Quand distinguerons-nous les grandes villes de ce monde voisin?... Les sceptiques sourient comme ils souriaient du temps de Copernic et du temps de Fulton. Mais celui qui a confiance dans le progrès ne désespère pas d'un tel résultat, lequel d'ailleurs n'a rien d'impossible en soi et ne
1. Cette carte est publiée dans notre ouvrage Les Terres du ciel.
LES HAftTAHTS DE LA PLANÈTIV M ARS 225
réclame, pour être obtenu) que ÏSi continuation dea progrès modernes de l'optique. Déjà la géographie générale de Mars peut être tracée aujourd'hui avec une sûreté plus grande que celle des latitudes ter* rostres qui entourent nos deux pôles. * *
D'après la concordance de tous les témoignages, les mers, les nuages et les glaces polaires de Mars sont analogues aux nôtres, et l'étude de cette géographie peut se faire comme la nôtre. Il ne faudrait pas néanmoins nous hâter de conclure à une identité absolue entre les systèmes géographiques et météorologiques des deux planètes; Mars offre avec nous des dissemblances caractéristiques . Notre globe est recouvert des eaux de la mer sur les trois quarts de sa superficie; nos plus vastes continents ne sont pour ainsi dire que des îles ; le vaste Atlantique , l'immense Pacifique emplissent de leurs eaux leurs profonds bassins. Sur Mars, le partage est plus égal entre les terres et les eaux, et il y a plutôt plus de terres que de mers; celles-ci sont de véritables méditerranées, des lacs intérieurs ou de fins détroits, qui rappellent la Manche et la mer Rouge, ce qui constitue un réseau géographique tout difl'érent du réseau terrestre.
Autre fait non moins digne d'attention : les mers martiennes montrent de remarquables différences d'intensité. D'une part, elles sont plus foncées vers réquateur qu'aux latitudes un peu éloignées, et, d'autre part, quelques-unes sont particulièrement sombres.
A quelle cause cette gradation d'intensité est-elle due? L'explication la plus simple est d'admettre qu'elle correspond à une plus grande profondeur.
Flammarion. — contempl. scient, ii. io
Lorsqu'on passe en ballon au-dessus d'un large fleuve, d'un lac ou de la mer, si Teau est calme et transparente, on voit le fond, quelquefois si complètement que l'eau semble disparue (c'est ce qui m'est arrivé, notamment un jour, le 10 juin 1867, à sept heures du matin, en planant à 3000 mètres au-dessus de la Loire); sur les bords de la mer, on distingue le fond jusqu'à dix et quinze mètres de profondeur, jusqu'à plusieurs centaines de mètres du rivage, suivant l'éclairement et selon l'état de la mer. Dans cette hypothèse, les mers claires de Mars seraient celles qui, comme le Zuiderzée, par exemple, n'ont que quelques mètres d'eau de profondeur, les mers grises seraient un peu plus creuses, et les mers noires seraient les plus profondes. Ce n'est pas là, toutefois, la seule explication à donner, car la nuance de l'eau peut parfaitement différer elle-même suivant les régions; plus l'eau est salée et plus elle est foncée, et Ton peut suivre en mer les courants qui, tels que le Gulf-Stream, coulent comme des fleuves moins denses à la surface de l'océan qui forme leur lit; la salure dépend du degré d'évaporation, et il n'y aurait rien de surprenant à ce que les mers équatoriales de Mars fussent salées et plus foncées que les mers intérieures.
Une troisième explication se présente encore à l'esprit. Nous avons sur la terre : la mer Bleue, la mer Jaune, la mer Rouge, la mer Blanche et la mer Noire; sans être absolues, ces qualifications répondent plus ou moins à l'aspect de ces mers. Qui n'a été frappé de la couleur vert émeraude du Rhin à Bâle et de l'Aar à Berne, de l'azur profond de la Méditerranée dans le golfe de Naples, du lit jaune
de la Seine du Havre à Trouville, visible sur la mer, et de toutes les nuances variées que présentent les eaux des rivières et des fleuves? Les trois explica* tiong peuvent donc s'appliquer aux eaux de la planète Mars aussi bien qu'aux nôtres. Les régions claires peuvent n*ètre que des marais ou des terres submergées.
Les continents sont jaunes, et c'est ce qui donne à la planète Tardente couleur qu'on lui reconnaît à l'œil nu. Il y a là une différence essentielle avec la terre vue de loin; notre planète doit paraître verdâtre, car c'est le vert qui domine sur nos continents comme sur nos mers; la présence de notre atmosphère accentue légèrement cette nuance vers le bleu. Au télescope, les astronomes de Vénus et de Mercure doivent voir nos mers teintées d'un vert foncé, les continents nuancés d'un vert clair plus ou moins varié; les déserts jaunes et les neiges polaires très blanches, les nuages blancs, les chaînes de montagnes marquées par la ligne neigeuse de leur crête. Sur Mars, les neiges, les nuages et les mers offrent à peu près le même aspect que chez nous, mais les continents sont jaunes comme des champs de céréales, de maïs, de blé^ d'orge ou d'avoine.
L'hypothèse la plus plausible qui explique cette coloration est celle qui l'attribue à la végétation quelconque qui doit tapisser les continents de Mars. L'existence des continents et des mers nous montre que cette planète a été, comme la nôtre, le siège de mouvements géologiques intérieurs qui ont donné naissance à des soulèvements de terrains et à des dépressions. Il y a eu des tremblements et des éruptions modifiant la croûte primitivement unie du
228 CONTEMPLATIONS SGIENÏ'IFIQUBS
globe. Par conséquent, il y a des montagnes et des vallées, des plateaux et des bassins, des ravins escarpés et des falaises. Comment les eaux pluviales retournent-elles à la mer? Par les sources, les ruisseaux, les rivières et les fleuves. La goutte d'eau tombée des nues traverse, comme ici, les terrains perméables, glisse sur les terrains imperméables, revoit le jour dans la source limpide, gazouille dans le ruisseau, coule dans la rivière et descend majestueusement dans le fleuve jusqu'à son embouchure. Ainsi, il est difficile de ne pas voir sur Mars des scènes analogues à celles qui constituent nos paysages terrestres; ruisseaux courant dans leur lit de cailloux dorés par le soleil; rivières traversant les plaines ou tombant en cataractes au fond des vallées; fleuves descendant lentement à la mer à travers les vastes campagnes. Les rivages maritimes reçoivent là, comme ici, le tribut des canaux aquatiques, et la mer y est tantôt calme comme un miroir, tantôt agitée par la tempête.
Telle est la physiologie générale de cette planète voisine. L'atmosphère qui l'environne, les eaux qui l'arrosent et la fertilisent, les rayons de soleil qui réchauffent et l'illuminent, les vents qui la parcourent d'un pôle à l'autre, les saisons qui la transforment, sont autant d'éléments pour lui construire un ordra de vie analogue à celui dont notre planète est gratifiée. La faiblesse de la pesanteur à sa surface a dû modifier particulièrement cet ordre de vie en l'appropriant à sa condition spéciale. Ainsi, désormais, le globe de Mars ne doit plus se présenter à nous comme un bloc de pierre tournant dans i'^space, dans la fronde de l'attraction solaire,
comme une masse inerte, stérile et inanimée; mais nous devons voir en lui un monde vivant^ orné de paysages analogues à ceux qui nous charment dans la nature terrestre... nouveau monde sur lequel toute une race humaine habite actuellement, travaille, pense et médite comme nous, sans doute, sur les grands et mystérieux problèmes de la Na- . ture. Qu'il serait intéressant de faire un voyage jusque-là I
Les astronomes viennent de recevoir un travail extrêmement curieux fait sur les configurations géographiques de la planète Mars par Téminent astronome Schiaparelli, directeur de l'observatoire de Milan. Les dessins et plans topographiques qui accompagnent cette étude sont si singuliers que c'est à n'y pas croire. Et pourtant, il est difficile de douter que ce savant observateur ait mal'vu ou ait été dupe de quelque illusion d'optique. Imaginez un globe comme la Terre, parsemé de continents, de golfes et d'îles, sillonné de rivages aux contours variés, blanchi de neiges resplendissantes aux pôles, coloré de tons dorés sur ses terres tropicales, diversifié de nuages et de variations atmosphériques qui nous font deviner d'ici ses saisons et ses climats -^ tout cela, nous le connaissons depuis longtemps — mais imaginez sur ce monde, dont la ressemblance avec le nôtre est si frappante, des canaux miûçes et rectilignes traversant ses continents d'un bout à l'autre, canaux longs de 4000 à 5000 kilomètres et larges de 120, plus ou moins, courant enligaes droi-
les à travers ses campagnes, se croisant mutuelle-
' ment, ici à angles droits, là obliquement, plus loin
use réunissant comme les routes de carrefour des
«fdrêts; et ajoutez que la plupart de ces canaux sont
• doubles, c'est-à-dire formés de deux lignes paral-
* l&les, séparées par des distances de 350 à 700 kilo-
,. mètres; et vous partagerez la stupéfaction que j'ai
ét)rouvée en recevant ces nouvelles observations.
Ces découvertes ont été faites à Tobservatoire de
MÎIan, sous uif ciel connu pour sa pureté, à l'aide
, d'une lunette, de 0«»218 d'objectif et de 3«»25 de
longueur, armée d'oculaires grossissant de 322 à
468 fois. Cet instrument n'est pas gigantesque, mais
ses qualités supérieures ont été appréciées depuis
les mesures qu'il a permis d'obtenir il y a quelques
années sur les étoiles doubles les plus serrées.
Exposons dans son ordre logique le sujet dont il s'agit. Nos lecteurs savent que la planète Mars vient après la Terre, dans l'ordre des distances au Soleil, vque le glo%e où nous sommes en ce moment tourne à la distance moyenne de 37 millions de lieues du Soleil et 'que Mars gravite à 56 millions de lieues en moyenne. La distance d'une orbite à l'autre est donc de 19 millions de lieues; mais comme ni cette planète ni la nôtre ne suivent des orbites circulaires, comme ces orbites sont elliptiques, il arrive que la ' distance entre les deux planètes varie considérablement, lors même qu'elles passent ensemble d'un , même côté du Soleil. Elles peuvent parfois s'approcher à 14 millions de lieues. C'est ce qui arrive tous les quinze ans, et c'est ce qui est anivé notamment en 1877.
En cette année, si favorable par suite de ce rappro-
LES iïABlTANTS DE LA PLANÈTE MARS 231
chement, la plupart des observateurs se sont empres- * ses de diriger leurs télescopes sur la planète, et' t^. nous pouvons avouer que nous avons passé, en sep- *^ tembre et octobre 1877, de fort agréables soirées à la ^ contempler, à l'étudier, à la dessiner. La géographie ♦ martienne fit un grand pas. Bien des régions, problé* *' matiques jusqu'alors, furent spécialement exami- / nées. Sans sortir de leurs observatoires, les*astft)* . nomes réussirent beaucoup mieux à visiter et lèfrer le plan topographique des contrées ()olaires de oe monde voisin que nos infortunés voyageurs polajres, dont le courage et la valeur sont venus jusqu'à pré- • sent sombrer sur les glaces inhospitahères^qui, bar- rière infranchissable, ont interdit* jusqu'ioi l'accès des pôles terrestres.
En fait, la géographie de ces régions de la planète Mars est aujourd'hui beaucoup mieux connue que celle des régions terrestres analogues.
Les éléments cosmographiques du monde de Mars ., sont, d'ailleurs, déterminés avec pr&ision»Ce globe, ^v tourne sur lui-même en vingt-quatre heures tr.ètlte* ^ sept minutes vingt-trois secondes, et cette- rotation* ;*. diurne est déterminée à un centième de seconde près!. Son année, plus longue que la nôtre, dure 687 jours terrestres et se compose de 668 jours martiens. Ses . saisons ont la même intensité que les hôtreSj^màis- • sont presque deux fois çlus longues. Quant â son^volume et à son poids, Mar§ est à peu près* deux fois plus petit que la Terre en diamètre, car ce di^^mètre ne mesure que 6850 kilomètres ou 1712 lieues; sa; masse est à la nôtre dans le rapport de 106 àlOOP, c'est-à-dire que si l'on plaçait la Terre dans le' plateau d'une balance, il faudrait placer neuf globes et demi
23% , CONTEMPLATIONS SGIENTIFIQqfS
ég^ux à Mars pour nous fetîre équilibre'. La pesanteur.* sa surface ne surpasse guère le tiers de . celle des objets terrestres.
Ek bieni pendant le cours de Tannée 1877, ^. Sctiiaparelli était déjà parvenu à construire une carte géographique de la planète Mars , beaucoup plus détaillée que celle que nos lecteurs ont pu voir et examiner dans VAstrùnofnie populaire (page 480). Ï3es courants d'eau très étroits se jettent dans les méditerranées qui parsèment la surface de la planète- On arrive à apercevoir des détails surprenants. Sur la carte, il y a des lignes allongées dont la largeur ne surpasse pas un degré, c'est-à-dire 60 kilomètres. Le disque apparent de la planète n'a pourtant pas surpassé 29 '4, soit moins de une demiminute d'arc : il est alors 63 fois plus petit en diamètre que la Lune, dont la largeur est de 31 '24". Remarquons néanmoins à ce propos qu'une lunette , grossissant seulement 63 fois nous montre Mars , d'une grosseur égale à celle de la Lune vue à l'œil nu; un grossissement de 126 le montre deux fois plus large en diamètre que la Lune et un grossisse^ ment de 252 quatre fois dç plus.
En .1879, cette province voisine est de nouveau passée dans notre voisinage, mais non plus à 14 millions, à 18 millions de lieues, et son disque appa- •rent maximum n'a pas dép^é 23*'. L'astronome de Milan a néanmoins continué à l'observer et a réussi à en faire de nouveaux dessins et une nouvelle carte détaillée. En 1881, de nouveau la Terre et Mars ont glissé comme deux navires éthérés passant du même côté du Soleil dans le voisinage l'un de l'autre^ mais avec un éloignement plus considérable
.L^S ll^BITÂNTS DE LA PLANÈTE MAQ^ ^ J^3
encore, car les deux côï'ps célestes ke seiùpX pa% rapprochés à moins de 28 millions de lieues, 0t le diamètre de la planète n'a pas dépassé 48"4t fc'çst pourtant lors de ce dernier passage, et même fens un éloignement plus considérable encore, que le» singularités géographiques sur lesquelles nous appelons l'attention viennent d'être découvertes. Écoutons M. Schiaparelli lUi-même. * « La série des mers intérieures, comprises entre la zone claire équatoriale et la mer ausfrale, s'est montré mieux dessinée qu'en 1879. Dans la mer Gimmerium * on voyait une espèce d'île ou de traînée lumineuse, qui la partageait dans sa longueur, ce qui lui donnait de l'analogie avec aspect de la mer Erythrée. La mer Gronium s est montrée très noire dans sa partie centrale, et l'espace qui la sépare de la mer Gimmerium a subi des modifications très notables depuis 1879. Plus surprenante encore est la variation d'aspect présentée par la grande Syrte, qui a envahi la Lybie, et s'est étendue en forme d'un ruban noir et large, jusqu'au 60** de latitude boréale. Le Neperithes et le lac Mœris ont augmenté de lar-* geur et d'obscurité, tandis qu'il reste à peirie quel^ ques vestige» du marais Goloé, si visible sur la carte de 1879. Ainsi, des centaines de milliers 'de kilomètres carrés de surface sont devenus obscurs, de lumineux qu'ils étaient, et, à l'inverse, un grand nombre de régions obscures sont devenues lumineuses. De telles métamorphoses prouvent que la cause de ces taches obscures est un agent mobile et variable à
1. Pour la géographie de Mars et les cartes de cette planète, voir les Terres du Ciel et notre Globe géographique de la planète Mars.
la surface de ht planète, soit de Teau ou un autre liquide y soit de la végétation qui se propagerait d'un point à un autre.
« Mais ce ne sont pas encore là les observations les plus surprenantes. Il y a sur cette planète, traversant les continents, de grandes lignes sombres auxquelles on peut donner le nom de canaux, quoique nous ne sachions pas 'encore ce que c'est. Divers astronomes en ont déjà signalé plusieurs, notamment Dawes en 1864. Pendant les trois dernières oppositions, j'en ai fait une étude spéciale et j'en ai reconnu un nombre considérable, plus de soixante. Ces lignes courent entre Tune et l'autre des taches sombres que nous considérons comme des mers et forment sur les régions claires ou continentales un réseau bien défini. Leur disposition paraît invariable et permanente, au moins d'après ce que j'ai pu juger par une observation de quatre années et demie; toutefois leur aspect et leur degré de visibilité ne sont pas toujours les mêmes et dépendent de circonstances que l'état actuel de nos connaissances ne permet pas encore de discuter avec certitude. On en » vu, en 1879, un grand nombre qui n'étaient pas visibles en 1877, et, en 1882, on a retrouvé ceux qu'on avait déjà vus, accompagnés de nouveaux. Plusieurs de ces canaux se présentent sous la forme de lignes ombrées et vagues, tandis que d'autres sont nets et précis comme un trait fait à la plume. En général^ ils sont rectilignes, c'est-à-dire tracés sur la sphère comme des lignes de grands cercles. Ils se croisent les uns les autres, obliquement ou à angles droits. Ils ont bien 2° de largeur, ou 120 kilomètres, et plusieurs s'étendent sur une longueur de 80° ou 4800 kilo-
mètres. Leur nuance est à peu près celle des mers de Mars, plutôt un peu plus claire. Chaque canal se termine, à ses deux extrémités, dans une mer ou dans un autre canal : il n'y a pas un seul exemple d'une extrémité s'arrêtant au milieu de la terre ferme.
« Ce n'est pas tout. En certaines saisons, ces canaux se dédoublent, ou, pour mieux dire, se doublent.
« Ce phénomène paraît arriver à une époque déterminée et se produire simultanément sur toute l'étendue des continents de la planète. Aucun indice ne s'en est signalé en 1877, pendant les semaines qui ont précédé et suivi le solstice austral de ce monde. Un seul cas isolé s'est présenté en 1879 : le 26 décembre de cette année (un peu avant l'équinoxe de printemps qui est arrivé le 21 janvier 1880), j'ai remarqué le dédoublement du Nil, entre le lac de la Lune et le golfe Céraunique. Ces deux traits réguliers, égaux et parallèles, me causèrent, je l'avoue, une profonde surprise, d'autant plus grande, que quelques jours avant, le 23 et le 24 décembre, j'avais observé avec soin cette même région, sans rien découvrir de pareil. J'attendis avec curiosité le retour de la planète en 1881 pour savoir si quelque phénomène analogue se présenterait, et je vis reparaître le même fait, le 11 jçinvier 1882, un mois après l'équinoxe de printemps de la planète (qui avait eu lieu le 8 décembre 1881); le dédoublement était encore évident à la fin de février. A cette même date du 11 janvier, un autre dédoublement se manifesta, celui de la section moyenne du canal des Cyclopes du côté de l'Elysée.
ce Plus immense encore fut mon étonnement,
lorsque, le 19 janvier, je vis le canal de la Jamuna, qui se trouvait alors au centre du disque, partagé très correctement en deux lignes droites parallèles, traversant l'espace qui sépare le lac Nilique du golfe de TAurore. Tout d'abord je crus à une illusion causée par la fatigue de Tœil et à une sorte de strabisme d'un nouveau genre; mais il fallut bien se rendre à l'évidence. A partir du 19 janvier, je ne fis que passer de surprises en surprises ; successivement rOronte, l'Euphrate, le Phison, le Gange et la plupart des autres canaux se montrèrent très nettement et incontestablement dédoublés. Il n'y a pas moins de vingt exemples de dédoublement.
« En certains cas, il a été possible d'observer quelques symptômes précurseurs qui ne manquent pas d'intérêt. Ainsi, le 13 janvier, une ombre légère et mal définie s'étendit le long du Gange; le 18 et le 19, on ne distinguait plus là qu'une série de taches blanches; le 20, le Gange se montrait formé de deux lignes parallèles indécises, et, le 21, le dédoublement était parfaitement net, tel que je l'observai jusqu'au 23 février.
« Ces dédoublements ne sont pas un effet d'optique dépendant de l'accroissement du pouvoir visuel, comme il arrive dans l'observation des étoiles doubles, et ce n'est pas non plus ^ canal lui-même qui se partage en deux longitudinalement. Voici ce qui *se présente : à droite et à gauche d'une ligne préexistante, sans que rien soit changé dans le cours ni la position de cette ligne, on voit se produire une autre ligne égale et parallèle à la première, à une distance variant généralement de 6 à 12 degrés, c'est-à-dire de 350 à 700 kilomètres; il paraît même
s'en produire de plus proches, mais le télescope n'est pas assez puissant pour permettre de les distinguer avec certitude. Leur teinte est celle d'un brun roux assez foncé. Ces canaux jumeaux sont rectilignes ou très légèrement courbés. Il n'y a rien .d'analogue dans la géographie terrestre. Tout porte à croire que c'est là un phénomène périodique spécial à la planète Mars et intimement lié au cours de ses saisons.
« Voilà les faits observés; l'éloignement de la pla. nète et l'arrivée des pluies empêcha de continuer les observations à partir de la lin de février. Il est difficile de décider tout de suite sur la nature de cette géographie, assurément fort différente de celle de notre monde. »
Ainsi s'exprime l'auteur lui-même dans Texposé de ses observations. J'ai traduit à la lettre sa description italienne, qui ne manque pas d'une certaine originalité littéraire. Aux noms d'astronomes que M. Procter, M. Green et moi avions donnés • aux mers et aux continents de Mars, en continuant la méthode adoptée pour la géographie lunaire, M. Schiaparelli a préféré substituer une nomenclature géographico-mythologique. L'avenir décidera, et ce n'est là qu'un détail. L'important est de posséder des observations exactes qui fassent avancer les connaissances que nous possédons déjà sur cette^ terre voisine, sœur de la nôtre. Ces dessins télescopiques sont du plus haut intérêt, et je regrette de ne pouvoir les reproduire ici. (Les amis de la science qui s'y intéressent les trouveront dans la Revue mensuelle d'astronomie populaire^première année, 1882.)
238 œNTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES ,
Quand on songe que nous apercevons fort bien d'ici les rivages des mers et les embouchures des gnands fleuves sur ce monde voisin, et que, sans un grand effort d'imagination, nous pouvons deviner les frontières naturelles qui, sans doute, ne séparent pas, mais distinguent seulement les nations martiennes les unes des autres, le vœu le plus cher qui s'impose de lui-même à notre amour du progrès . serait de voir se construire un télescope colossal, à l'aide duquel nous ferions un pas décisif — en attendant qu'un mode imprévu de communication nous mette — et pourquoi pas? — en correspondance avec nos frères ou nos cousins du ciel.
Si les milliards que notre sotte humanité jette en pure perte chaque année dans le gouffre des armées permanentes étaient consacrés à la science, quels pas de géants ne ferait-on pas, en un quart de siècle seulement, dans la noble et pacifique conquête des grands secrets de la naturel
Mais le progrès est lent sur notre planète. En ce moment même. Mars brille tous les soirs dans le ciel, marquant de son feu rougeâtre l'antique constellation des Gémeaux. Combien de regards le contemplent sans se douter qu'il y a là 'un monde analogue au nôtre, sans savoir que la Terre, vue de loin, paraît également une étqile aux yeux des habitants de Mars ou de Vénus! Nous sommes citoyens X du ciel sans le savoir, et nous vivons étrangers dans notre propre patrie.
La découverte des deux satellites de Mars, faite en août 1877, constitue, sans contredit, l'un des événements les plus intéressants et les plus remarquables de l'astronomie contemporaine. On se souvient qu elle a été faite par M. Asaph Hall, à l'Observatoire de Washington, à l'aide de la plus puissante lunette qui ait encore été construite. Elle n'est pas due au hasard, comme celle d'un grand nombre de petites planètes et de comètes, mais elle a été le résultat d'une recherche systématique. La plupart des astronomes s'étaient habitués, comme le commun des mortçls, à lire dans les livres classiques la phrase ordinaire : « Mars n'a pas de satellite. » Quelques-uns cependant paraissaient se souvenir du distique français :
Croire tout découvert est une erreur profonde : C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde !
et cherchaient à surprendre les secrets de la nature, qui en garde toujours plus qu'elle n'en laisse saisir.
Dans le cours de Tannée 1 862, Mars étant passé, comme il Ta faitide nouveau en 1|77, à sa plus grande proximité delà Terre, un habile astronome, d'Arrest, directeur le l'Observatoire de Copenhague, avait déjà entreupis cette recherche et observé avec le plus grand ioin le voisinage de Mars sans parvenir à rien discerner, hormis de petites étoiles perdues au fond des cieux.
D'Arrest est mort en 1875. Sa famille était d'origine française et avait été forcée, comme tant d'autres, de s'exiler lors de la fanatique et maladroite révocation de l'édit de Nantes. A la fin du siècle dernier, William Herschel avait entrepris la même recherche sans résultat. Mais les instruments dont ces deux astronomes s'étaient servis étaient loin du nouvel équatorial de Washington, dont l'objectif, qui ne mesure pas moins de 66 centimètres de diamètre, est d'une pureté comparable à celle de l'azur céleste, dont la longueur focale est de 10 mètres, dont la puissance optique permet des grossissements de 1300 fois, et qui est mû par un mécanisme d'horlogerie de la plus grande précision.
A l'aide de cet excellent appareil, Téminent astronome américain entreprit l'examei attentif des alentours de Mars dès le commencement du mois d'août 1877, afin d'observer assidûment cette planète voisine pendant toute l'époque favorable de sa plus grande proximité de la Terre. Pendant les premières nuits, il remarqua de petits points lumineux; mais ils ne marchaient pas avec cet astre, et c'étaient seulement des étoiles fixes devant lesquelles la planète passait. Pour les découvrir, il plaçait la planète en dehors du champ de la lunette, afin que son éclat
'^'^ LES SATELLipS DE MARS * ^ 241
n'éclipsât pas le voisinage et que les plus petits points lumineux fuslent perceptible^
L'un de ces points parut, dans la ni^it du 14» suivre la planète; mais, pendant (Jue M.Hftall l'examinait avec anxiété, pressentant déjà ait fond du cœur qu'il allait prendre la nature sur le'fait, tout à coup un brouillard s'éleva justement de la rivière' Potomac et arrêta net l'observation. Les jours suivants, le ciel resta obstinément couvert. Le 15 août, l'atmosphère se purifia, mais les orages l'avaient tellement troublée que Mars dansait dans la lunette et qu'on ne parvint plus à revoir le petit point problématique. Le 16, il apparut de nouveau, mais de Tautre côté de la planète, et on put l'observer assez longtemps pour constater qu'il partageait son mouvement. Le 17, pendant que l'observateur l'examinait, un autre point lumineux se montra, plus près encore de la planète, et les observations de cette nuit, ainsi que celles de la suivante, prouvèrent que ces deux objets appartenaient incontestablement à Mars. Le 19, l'annonce de la découverte fut envoyée en Europe par le cable transatlantique. On continua d'observer ces deux satellites jusqu'au 31 octobre. Ensuite, Mars éloigna de plus en plus.
Cette nouvelle fut reçue comme un coup de foudre par les astronomes. La moitié au moins restèrent incrédules jusqu'à plus ample informé. Le premier soin fut naturellement de chercher à la vérifier. Mais huit jours n'étaient pas écoulés sans que la plupart des observatoires d'Amérique et d'Europe eussent dirigé leurs meilleurs instruments vers le même point du ciel et reconnu l'existence, sinon des deux satellites, du moins du plus éloigné,
Flammarion. — contempl. scrENT. ii. i6
qui est le moins difficile & apercevoir. Aujourd'hui, ces deux nouveaux mondes ofit été suffisamment ojjservés pour que leurs éléments astronomiques aient pu être déterminés. Voici leur situation :
Diamètre de Mars 6 760 kilomètres.
Distance du sat. extérieur. 20 116 — Tourne en 30 h. 18 m. Distance du sat. intérieur. 6 051 — — 7 h. 39 m.
Ces distances sont comptées, non à partir du centre de Mars, mais de la surface. Ainsi, du sol de la planète, pour atteindre la première lune de Mars, il n'y a • que 6051 kilomètres ou 1500 lieues environ, et 5000 lieues pour aller à la seconde, tandis que de la Terre à la Lune (centre pour centre), on compte 96000 lieues. Entre la première lune de Mars et la surface de la planète, il n'y a même pas la place nécessaire pour y supposer un second globe de Mars, tandis qu'il faudrait trente globes terrestres pour jeter un pont d'ici à la Lune.
Voilà donc un système bien différent de celui de la Terre et de la Lune. Mais le point le plus curieux est encore la rapidité avec laquelle le plus proche satellite tourne autour de la planète. Cette révo* lution s'effectue en sept heures trente-neuf minutes, tandis que le monde de Mars tourne sur lui-même en vingt-quatre heures trente-sept minutes vingttrois secondes, c'est-à-dire que cette lune tourne beaucoup plus vite que sa planète elle-même, fait en contradiction avec toutes les idées que nous avons pu avoir jusqu'ici sur la loi de la formation des corps célestes. Les habitants de Mars ont, en moyenne, douze heures de jour et douze heures de
nuit, un peu plus, avec des saisons sensiblement plus marquées queues nôtres et deux fois plus longues, car Tannée de leur calendrier en vaut presque deux des nôtres, ce qui, par parenthèse, ne doit pas leur être désagréable.
Or, tandis que le Soleil paraît tourner dans le ciel des Martiens en une lente journée de plus de vingtquatre heures, la première lune a parcouru sa révolution entière en un tiers de jour. Il en résulte qu'elle se lève au couchant et qu'elle se couche au levant! Elle passe sous la seconde lune, f éclipse de temps en temps, et parcourt toutes ses phases en onze heures, chaque quartier ne durant même pas trois heures. Quel singulier monde! Voilà deux espèces de mois, Tun plus court que le jour, l'autre d'un jour un quart !
Ces satellites sont tout petits; ce sont les plus petits corps célestes que nous connaissions. L'éclat de la planète empêche de les mesurer exactement. Il semble néanmoins que le plus proche soit le plus gros et offre l'éclat d'une étoile de 10® grandeur, et que le secondait l'éclat d'une étoile de 12® grandeur. D'après les mesures photométriques les plus sûres, le premier peut avoir un diamètre de douze kilomètres et le second un diamètre de dix.
On n'a pas idée de globes célestes aussi minuscules. Le plus gros de ces deux mondes est à peine plus large que Paris, du boulevard Murât au boulevard Davoust. — Devons-nous les honorer du titre de mondes? Ce ne sont même pas des continents terrestres, ni même des empires, ni même des provinces, ni même des départements. Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon se soucieraient peu
d'en recevoir le sceptre. Gulliver jonglerait avec eux... Micromégas les oublierait dans son gousset.,.
Et qui sait pourtant ! La vanité [des hommes étant généralement en raison directe de leur médiocrité, les microscopiques mites raisonneuses qui fourmillent sans doute à leur surface ont peut-être aussi des armées permanentes qui s'entre-déchirent pour la possession d'un grain de sable et des prêtres qui se disent envoyés de Dieu, ordonnent des auto-da-fé et chantent des Te Deum au Dieu des armées.
Le premier satellite de Mars est si proche de la planète que, s'il y a parmi les habitants de Mars des astronomes munis d'yeux analogues aux nôtres et des télescopes, ils auront su tout de suite si ce petit mondicule est habité et auront pu sans doute entrer immédiatement en correspondance.
J'ai signalé autrefois en plaisantant {la Pluralité des Mondes habités, p. 215) le hardi projet d'un astronome allemand, qui proposait d'entrer en correspondance avec les habitants de la Lune, en établissant dans les vastes plaines de la Sibérie des signaux de feu. Eh bieni le satellite extérieur de Mars ne parait pas soustendre un angle de plus de trois centièmes de seconde, et l'on est parvenu à le distinguer dans une lunette de 17 centimètres de diamètre. A la distance de la Lune, cet angle correspond à une distance de 57 mètres sur la surface lunaire, et M. Hall remarque lui-même que ridée en question « is hy no means a chimerical Project ». Et pourquoi n'essayerait-on pas? Le nouveau cratère récemment observé sur la Lune prouve définitivement que notre satellite n'est pas un astre mort* Voué verrez que la vieille Europe ne se sou-
ciera pas de dépenser quelque somme pour un fait aussi peu intéressant, préférant la fondre utilement en artillerie, et que ce sera encore l'Amérique qui tentera Tafifaire et s'annexera un jour ou l'autre les royaumes de la Lune.
Les satellites de Mars ont déjà, quoique si jeunes, rendu un immense service à Tastronomie. En effet, il était jusqu'à présent très long et très difficile de peser cette planète, et le calcul qui en a été fait par Le Verrier représente un siècle entier d'observations et plusieurs années de calculs. Eh bien! depuis que les satellites de Mars ont été découverts, quatre nuits d'observation et dix minutes de calcul ont suffi pour obtenir cette valeur avec une précision plus grande que la première. La vitesse du satellite indique d'elle-même le poids de l'astre qui le fait marcher. Si la Terre était quatre fois plus lourde, la Lune tournerait deux fois plus vite, et nos mois ne seraient que de deux semaines au lieu de quatre. Si le Soleil était quatre fois plus lourd, la Terre courrait deux fois plus vite dans le ciel, et nos années ne dureraient plus que six mois. Ce serait le contraire si le Soleil perdait de son poids. Eh bien, depuis la découverte des satellites de Mars, nous savons qu'en représentant par 1000 le poids de la Terre, celui de Mars est représenté par 106 ; autrement dit, cette planète pèse neuf fois et demie moins que la nôtre.
Plusieurs de nos lecteurs se sont déjà demandé, sans doute, pourquoi ces satellites n'ont pas été plus tôt découverts. On peut même se demander s'ils viennent d'être créés, car la création n'est pas terminée, comme le supposent les théologiens : elle est continue et éternelle. Récemment, M. Boutigny,
246 tX)NTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES
d'Évreux, célèbre par ses études sur l'état sphéroïdal, écrivait à TAcadémie des sciences :
« Si Ton se reporte au planisphère de M. Flammarion et si on le compare avec la carte de Béer et Madler, peut-être parviendra-t-on à prouver que les deux satellites de Mars sont de date récente... Le nouveau satellite de Saturne, découvert le même jour en 4848, en Europe et en Amérique, a pu être découvert immédiatement après sa naissance... La Lune n'a pas toujours existé; une effroyable explosion de la masse incandescente du globe a pu lancer la Lune dans l'espace à la distance où l'attraction et la répulsion sont en équilibre. »
Sans nier la possibilité d'une projection actuelle de satellites par une planète ou de planètes par le Soleil, je pense qu'il n'est pas nécessaire d'admettre cette formation nouvelle pour expliquer la découverte récente de ces deux satellites. Ils ont été cherchés exprès, à l'aide de la plus puissante lunette qui ait encore été dirigée sur Mars, par un astronome minutieux et persévérant, et dans le moment même où Mars se trouvait dans les meilleures conditions d'observation. Voilà plus de conditions qu'il n'en faut pour expliquer le fait.
Ces deux petites lunes ont reçu de leur découvreur le nom de Deimos (la Terreur) et Phobos (la Fuite), en souvenir de deux vers de VIliade d'Homère (livre XV), qui représentent Mars descendant sur la Terre pour venger la mort de son fils Ascalaphe :
Il ordonne à la ï^rreur et à la Fuite d'atteler ses coursiers Et luiçniême ^vêt ses armes étincelantes.
L'analogie avait déjà fait soupçonner l'existence de ces satellites, et les penseurs avaient dit assez souvent que puisque^ la Tçrre a un satellite, Mars devait en avoir deux, Jupiter quatre, Saturne huit, et c'est, en effet, ce qui arrive. Mais comme on éprouve trop souvent dans la pratique la faiblesse de ces raisonnements de logique purement humaine, on n'y accordait pas-plùs de valeur qu'ils n'en possèdent réellement. Nous pourrions supposer de la même façon aujourd'hui que la planète Uranus a seize satellites et' que Neptune en a trente-deux. C'est possible, mais* on 'n'en sait rien, et l'on n'a même pas le droit de regarder cette proportion comme probable. Jl n'en reste pas moins fort curieux de lire le passage suivant, écrit par Voltaire en 1750, dansson chef-d'œuvre de Micromégas :
« En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversèrent un .espace d'environ cent millions de lieues et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deux lunes qui servent à cette planète et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le Père Castel écrira contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du Soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit qu'ils craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent leur chemin. »
Voilà, sans contredit, une prophétie bien claire, qualité rare dans cet ordre d'écrits. Le roman astronomico-philosophique de Microw^m a qté regardé comme une imitation de Gulliver. JDgvrons le chef-
248 CONTEMUATIONS SCIENTIFIQUES ; ^
d'œuvro ide Swift lui-mêftie, composé vers 4720, et nous pourrons lire textuellement au chapitre III du voyage à Laputa :
« Les astronomes de ce pays passent la plus grande partie de leur vl^ à observer les corps célestes avec des lunettes fort supérieures aux nôtres. Ayant poussé leurs découvertes beaucoup plus loin que nous, ils ont ^égouvert deux étoiles inférieures ou satellites qui tourment autour de Mars. La plus proche de la planète esj à une distance du centre de celle-ci équivalentes trois fois son diamètre, et la plus éloignée à^ne^listânce de cinq fois le même diamètre. La révocation, de la première s'accomplit en dix. heures, et celle de» la seconde en vingt et une heures , de sorte* qlle les carrés des temps sont dan» la proportion du cube des distances, ce qui prouve qu'elles sont gouvernées parla même loi de gravitation qui régit les autres corps célestes. »
Que penser de cette double prédiction de de\Ax satellites à Mars? La seconde n'a qu'un tort, c'est d'être un peu trop circonstanciée, ce qui fait qu'elle ne s'accorde pas dans les détails avec la réalité. Le hasard eût pu la faire concorder exactement. Certes, aucune prophétie de l'Ancien Testament ne signale la vie de Jésus avec autant de clarté, et cependant on sait tout ce que les ancêtres et les successeurs de Bossuet ont tiré de ces « divines 3> prophéties. En conclurons-nous que Swift et Voltaire étaient inspirés de Dieu, comme David et Jérémie? Oui certes, et c'est tout naturel. Une prophétie aussi claire est plus que suffisante pour conférer au protestant Swift et au sceptique Voltaire l'honneur inattendu d'une
. * 4 LES SAÏELLITES m MARS '^ ^ 249
canonisation, à moins qu€ nous ne rapporttensî^tte coïncidence, comme tant d'autres, à l'œuvre capricieuse du hasard.
C'est ce que noufe conclurons, en ajoutant qu'ici le raisonnement par afftalogit a été le premier inspirateur, et qu'il, a été fait pour la première fois par Kepler lui-même, leqyel était théoriquement disposé à attribuer deux çatellites à Mars, dès que Galilée eut découvert les (fuatre de Jupiter.
^G^og
le
l'étoile du soir
Nous venons de faire connaissance avec la planète Mars. Beaucoup plus brillante et plus frappante pour tous les regards, apparaît, de [temps en temps aussi, l'étoile du Berger, l'étoile du Matin et du Soir, Téclatante Vénus. Comme étoile du soir, elle a resplendi de tous 'ses feux de novembre 4885 à février 1886; elle revient à la même phase par périodes de un an et sept mois. Lorsque le soir, après le coucher du soleil, elle se dégage de la clarté affaiblie du crépuscule, on la voit briller comme un diamant limpide et frapper l'attention des plus indifférents, par l'éclat de sa lumière et par la pureté de sa blancheur. Elle atteint même, en certaines circonstances, un éclat si remarquable qu'elle porte ombre; c'est une expérience que j'ai faite plusieurs fois, notamment en 4873, en Italie. Parfois aussi, mais plus rarement, elle devient visible en plein jour.
Cette brillante planète est certainement la plus anciennement remarquée. On l'aura signalée la première, d'abord à cause de son éclat, ensuite à cause de son mouvement. Lorsqu'elle se dégage, le soir.
des rayons du soleil couchant, elle s'en écarte chaque soir un peu plus en augmentant d'éclat, jusqu'à une certaine distance vers TOrient, paraissant se diriger, comme la Lune, vers la gauche de l'observateur. Au bout de quelques mois, elle s'est éloignée de Fastre du jour à une distance angulaire qui peut s'élever jusqu'à 48 degrés; dans ce cas,
. la planète se couche environ trois heures après le Soleil. Étoile avant-courrière de l'armée céleste, diamant étincelant allumé à la voûte des cieux, elle domine le chœur des beautés supérieures; aussi, dans tous les temps et chez tous les peuples, a-t-elle été saluée par excellence du titre d'Etoile du soir. C'est la seule planète dont Homère ait parlé ; il la désigne sous le nom de Callistos, la Belle. Ne paraît-elle pas, en effet, la plus belle des étoiles? Elle fut admirée comme le type de la beauté et son culte règne en souverain dans toutes les
. mythologies. Dans les tièdes soirées du printemps, lorsque l'atmosphère parfumée répand les caresses de son soufDe sur les campagnes silencieuses^ com-
. bien de fois ÏEtoile du herger n'a-t-elle pas signalé ^par son apparition l'heure longuement attendue des
* confidences intimes? Combien de fois n'a-t-elle pas teçu les serments des fiancés jurant, sur l'éternité
. du Ciel et de la Terre, une fidélité dont les feux
* s'éteignaient plus vite encore que ceux de Vénus, . qui disparaît insensiblement dans le Soleil !
Les phases de Vénus présentent aux commençants dans l'étude de l'astronomie un intérêt tout
* particulier. Une lunette de moyenne puissance suffit pour les reconnaître. Lorsqu'on les observe pour la première fois, il n'est pas rare de subir l'effet d'une
l'étoile du soir 253
illusion bien explicable, qui fait croire que c'est la Lune qu'on a sous les yeux. J'ai même eu quelquefois beaucoup de peine à dissuader certaines personnes, qui s'en étaient intimement convaincues, et il ne fallait rien moins que l'absence de la Lune du ciel pour leur prouver que l'astre visible dans le champ de la lunette ne pouvait pas être notre satellite. Les meilleures heures pour examiner Vénus i . dans une lunette sont celles du jour. Pendant la , nuit, l'irradiation produite par l'éclatante lumière de cette belle planète empêche de distinguer nette-' . ment les contours de ses phases.
La mesure précise de la grandeur apparenté Ae. Vénus, combinée avec sa distance, montre que cette, planète est à peu près de même grosseur réelle que* celle que nous habitons. Si nous représentons le diamètre de la Terre par 1000, celui de Vénus sera représenté par 954. Elle est, comme on le voit, un peu plus petite. Exprimé en kilomètres, son diamètre est de 12 000 kilomètres; sa circonférence mesure, par conséquent, 9500 lieues; son volume • , est égal aux 87 centièmes du volume de la Terre;.* , sa surface dépasse les 90 centièmes, c'èst-à-dire qu'elle est presque égale à celle de notre planète^. " Aucun autre globe du système ne pourrait offrît*.; *. une telle similitude avec le nôtre. "[ .
Les calculs s'accordent à prouver que cette pla^ nète pèse moins que la nôtre. En représentant par . le chiffre 1000 la masse de la Terre, celle de Vénus * est représentée par 787. La connaissance de son volume permet d'en conclure la densité moyenne des matériaux qui la composent; elle est un peu plus faible que celte de notre globe (environ les
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9 dixièmes). Enfin, la pesanteur des corps est également plus faible sur cette planète que sur la nôtre, car en désignant par 1000 Tintensité de la pesanteur à la surface de la Terre, cette même force est, sur Vénus, représentée par le chiflfre 864. Les habitants de ce monde sont un peu plus légers que nous.
Par l'examen attentif des aspérités visibles le long de la ligne intérieure du croissant, on a constaté que ce globe tourne sur lui-même en 23 heures 21 minutes 24 secondes. Les jours et les nuits y sont donc seulement un peu plus courts qu'ici.
L'année de ce monde ne se compose que de 231 jours. Elle est partagée, comme la nôtre, en quatre saisons, beaucoup plus marquées que les nôtres, dont chacune ne dure que 58 jours.
Ce monde voisin tourne sur un axe plus incliné encore que le nôtre, ce qui cause une plus forte intensité dans les saisons. L'inclinaison de la Terre est de 23 degrés, et celle de Vénus est de 55. Le poète Mil ton assure que l'inclinaison de l'axe de notre planète a été produite après la faute d'Adam par des anges envoyés par la colère divine pour châtier la désobéissance de nos premiers parents. Dieu étant souverainement juste, le châtiment a dû être proportionné à la faute. Il faut croire que, sur le monde de Vénus, le premier couple humain a commis un péché beaucoup plus grave, et que sur cette terre céleste voisine de la nôtre, le premier homme et la première femme ont été fort au-delà des limites pardonnables, car l'axe de leur monde a été renversé sous une inclinaison de plus du double supérieure à celle du patrimoine d'Adam et