L'ÉTOILE DU SOIR
d'Èye. Il en résulte que ce monde est loin d'être calme et tranquille, car il passe tour à tour par les extrêmes du chaud et du froid, par toutes les alter-* natives de la passion la plus désordonnée. .
L'inclinaison du monde de Vénus étant plus de deux fois supérieure à la nôtre, nous n'avons qu'à prendre un globe terrestre et à l'incliner de la même quantité pour nous rendre compte des climats et des saisons qui en résultent. On voit facilement que la zone torride s'étend dans ce cas jusqu'à la zone glaciale et même au delà, et que, réciproquement, la zone glaciale s'étend jusqu'à la zone torride et empiète même sur elle de telle sorte qu'il ne reste plus de place pour la zone tempérée. Il n'y a donc sur Vénus aucun climat tempéré, mais toutes ses latitudes sont à la fois tropicales et arctiques.
Or nous savons que sous les tropiques le Soleil darde deux fois par an ses rayons perpendiculairement au-dessus de la tête, tandis que dans les régions arctiques il y a des jours où le soleil ne se lève pas du tout et des jours où il ne se couche pas davantage.
Quelles ne doivent donc pas être les vicissitudes de contrées tour à tour arctiques et tropicales? A une certaine époque de l'année, le Soleil reste un ou plusieurs jours sans se lever; à une autre époque, il reste un ou plusieurs jours sans se coucher, et, entre ces deux saisons, il se lève verticalement au-dessus de la tête. Le contraste entre la température glaciale de la saison privée du Soleil et les feux ardents de celle où le soleil de Vénus, deux fois pliis grand et plus chaud que le nôtre, verse du
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haut des deux sa brûlante chaleur sur le sol, ne " constitue certainement pas une perspective bien . agréable. On ne sait vraiment quelle est la région de VénfB la moins désagréable à habiter, et il n'y a presque pas plus d'avantage à élire domicile vers l'équateur que vers les pôles.
Il résulte donc de toutes ces circonstances des , saisons et des climats plus violents et plus variés que les nôtres. Les agitations des vents, des pluies et des orages doivent surpasser tout ce que nous voyons et ressentons ici. Les saisons de cette planète ne ressemblent point à celles de la Terre et de Mars; son atmosphère et ses mers subissent une continuelle évaporation et une continueUe précipitation de pluies torrentielles, et son ciel est couvert de nuages qui ne laissent que rarement apercevoir le sol géographique de la planète.
A en juger par nos propres impressions,, il est donc certain que nous nous plairions beaucoup moins dans ces parages-là que dans les nôtres, et il est même fort probable que notre organisation physique, tout élastique et toute complaisante qu'elle soit, ne pourrait pas s'acclimater à de pareilles variations de température. Mais il ne faudrait pas en conclure pour cela que ce monde soit inhabitable et inhabité. On peut même supposer, sans exagération, que les habitants de Vénus, organisés pour vivre dans leur milieu, s'y trouvent à leur aise comme le poisson dans l'eau, et jugent que notre terre est trop monotone et trop froide pour être habitée par des êtres intelligents.
S'il n'y avait pas de communications entre les
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diffërentes contrées de notre globe, les indigènes de chaque pays de la Terre ne manqueraient pas d'arguments pour leur faire supposer que leur patrie . est la meilleure du monde et qu'il est à pel^ près impossible de vivre dans les autres pays. Par exemple, si nous ne savions pas que la zone torride est habitée, si nous ne pouvions pas la visiter, mais si nous savions néanmoins par le calcul combien la chaleur y est effrayante, combien y sont fortes les variations de température, combien elles sont souvent dévastées par les cyclones, les ouragans et les tempêtes, nous aurions la plus grande peine à supposer que la vie, tant végétale qu'animale, puisse y exister et s'y développer. Le même raisonnement s'appliquerait, par un procédé contraire, aux régions polaires boréales et australes qui sont, pendant plusieurs semaines et même plusieurs mois, entièrement privées des rayons solaires et qui, même au cœur de leur été, ne connaissent jamais la chaleur. La température des hivers de Nice serait, par exemple, un véritable été pour les Esquimaux du 79° degré. Dans de telles dispositions d'esprit, nous serions assurément bien surpris d'apprendre que les habitants du Pérou et de la Colombie, d'une part, et que les Lapons et les Samoyèdes, d'autre part, se trouvent fort bien chez eux et refusent même de quitter leur pays pour venir habiter le nôtre.
Ajoutons que, d'après les mesures faites sur les irrégularités de la ligne qui borde le croissant de Vénus, on a constaté l'existence de montagnes très élevées. Les sommets des montagnes sont illuminés, au lever du soleil, avant la plaine qui s'étend
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à leur pied, et le contraire a lieu au coucher du soleil. C'est ce qui rend si remarquable la vue télescopique des paysages lunaires le long des méridiens «itués à la limite de l'illumination solaire. Aux environs du premier quartier, notamment, le bord intérieur de la Lune est frangé d'échancrures nettes et profondes, causées par les aspérités du terrain, qui produisent Tefifet d'une admirable dentelle, lorsque le grossi^ement qu'on emploie pour les observer n'est pas assez fort pour en révéler la véritable nature. En réalité, un des plus beaux spectacles de l'astronomie pratique et en même temps un des plus faciles à se procurer, c'est, sans contredit, de diriger une lunette sur l'astre argenté de la nuit dans les beaux soirs qui précèdent le premier quartier : l'oeil, émerveillé, voit se détacher dans le ciel un croissant d'argent fluide, dont la contemplation élève notre pensée bien au-dessus des choses ordinaires de la vie terrestre. Or, en mesurant la distance qui sépare le sommet ainsi éclairé d'un pic lunaire de la limite de Tombre, on a pu calculer la hauteur précise de toutes les montagnes de la Lune.
Des phénomènes analogues sont présentés par la planète Vénus, seulement sa grande distance les rend difficiles à observer, et tandis que nous avons pu mesurer les hauteurs de toutes les montagnes de la Lune à quelques mètres près, nous n'avons encore pu distinguer que les hauts plateaux qui hérissent le sol de Vénus, comme l'Himalaya, les Andes, les Alpes le font sur la Terre, mais dans des proportions plus considérables encore. Les mesures faites sur ces irrégularités s'accordent pour prouver que
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le monde de Vénus, quoique de mêmes dimensions que le nôtre, possède des montagnes beaucoup plus élevées, dont les plus colossales atteignent 44 000 mètres au-dessus du sol le plus bas.
Quoique Vénus reçoive du Soleil deux fois plus de chaleur que nous, les sommets de ces montagnes et les hauts plateaux de sa géographie pourraient être doués d'une température inférieure à la température moyenne des régions habitées du globe terrestre. La température d'un monde ne dépend pas seulement de sa distance au Soleil et de la quantité de chaleur qu'il en reçoit, mais elle dépend surtout de l'état de l'atmosphère. En effet, si la température est fort agréable à Chamouny et dans les vallées de la Suisse, il n'en est pas de môme au sommet du mont Blanc et des Alpes couronnées de neiges éternelles. Et pourtant tous ces points sont à la même distance du Soleil et reçoivent la même quantité de chaleur. Une atmosphère très dense, imprégnée de vapeur d'eau, condense les rayons solaires et les entasse parcimonieusement à la surface du sol comme dans une serre. Au contraire, une atmosphère très rare et très sèche laisse glisser et se perdre tous ses rayons sans que le sol en profite. Les mesures faites sur l'atmosphère de Vénus démontrent non seulement que cette atmosphère existe, mais encore qu elle est plus élevée et plus dense que celle que nous respirons. L'éclatante blancheur de la lumière réfléchie par Vénus conduit h penser, d'autre part, que cette atmosphère est très chargée de nuages. Il est donc probable qu'elle tempère la rigueur des saisons opposées.
La situation de Vénus par rapport à la Terre n'est
pas commode pour Tétude de sa géographie, et nous sommes loin d'avoir pu obtenir sur ce point les documents qui nous ont permis de pommencer lii carte géographique de Mars. Cependant nous pouvons espérer beaucoup des études auxquelles se livrent actuellement les astronomes.
Plus lent dans son cours que les deux planètes que nous venons de visiter, plus éloigné de la Terre, Jupiter est, comme Mars et Vénus, une étoile de première grandeur qui de temps à autre (tous les ans pendant plusieurs mois) vient frapper l'attention des contemplateurs.
Gomme il tourne autour du Soleil en une révolution qui demande environ douze années pour s'accomplir, il revient chaque année à la même période de visibilité, avec un mois de retard environ (1885, janvier à juin — 1886, février à juillet — 1887, mars à août, etc.).
Lorsque la Terre se trouve du même côté du Soleil que lui, nous voyons Jupiter briller dans notre ciel à minuit; il est en opposition avec nous et étincelle alors d'un éclat supérieur à celui des étoiles de première grandeur. On ne peut s'empêcher de le remarquer à l'œil nu, ajoutant aux constellations un astre qui ne leur appartient pas. Si l'on prend soin de l'observer pendant plusieurs mois, on constate facilement qu'il se déplace parmi les étoiles. Les anciens l'avaient remarqué et lui
avaient donné, dès Torigine de Tastronomie, le nom d'astre mobile ou de planète; nous pouvons penser que, dans Tordre des découvertes antiques, il est la seconde planète qui ait été remarquée, Vénus ayant dû le précéder Ix cause de son mouvement plus rapide et de son éclat plus vif, impossible à méconnaître pour l'œil le moins attentif.
L'éclat plus constant, la marche plus lente, le cours plus régulier de cette planète le long de l'écliptique en ont fait, dès la plus haute antiquité, le symbole du maître du ciel. A une époque où l'humanité croyait que tout était réglé par les astres, Jupiter a reçu les premiers hommages, a occupé le premier rang, et, de concert avec Saturne, Mars, Vénus et Mercure, a fondé la mythologie primitive, dont la mythologie classique est un vestige encore reconnaissable. Il y a plus de cinq mille ans que le jeudi porte son nom : Jovis Dies.
L'astre de Jupiter a conservé son rang supérieur à travers tous les siècles, et, même après l'invention du télescope et après la transformation des idées humaines sur le système de l'Univers, il est resté le premier et le plus important des mondes de la république solaire, car il s'est trouvé que les mesures de l'astronomie moderne ont prouvé que réellement il surpasse toutes les planètes par son volume et par sa masse.
En effet, cette étoile qui brille comme un point lumineux dans le zodiaque et que des yeux inexpérimentés regardent comme beaucoup plus petite que la Lune, cette étoile est un monde immense, beaucoup plus vaste que la Terre et qui la surpasse de telle sorte en grandeur que notre petit
globe n'est à côté de lui « qu'un pois à côté d'une , orange ». Douze cent trente-quatre globes aussi gros que la Terre seraient nécessaires pour former celui de Jupiter. Sa masse ne surpasse pas celle de la Terre dans la môme proportion; mais pourtant il faudrait encore trois cents terres réunies sur une balance pour former un poids égal à celui de Jupiter seul. De plus, il marche accompagné de quatre mondes, plus gros eux-mêmes que notre Lune, et dont l'un est supérieur à la planète Mercure.
Le globe n'est pas sphérique, mais sphéroïdal, c'est-à-dire aplati à ses pôles. L'œil le moins expérimenté le reconnaît aussitôt qu'il voit cette planète au télescope. L'aplatissement est de jV- Le diamètre équatorial surpasse plus de onze fois celui de la Terre : il atteint trente-cinq mille cinq cents lieues; le diamètre qui va d'un pôle à l'autre mesure trente-trois mille deux cents lieues. Le tour du monde de Jupiter, parcouru à l'équateur, est de cent onze mille cent lieues. Vu à la distance où nous sommes de la Lune, cet immense globe nous apparaîtrait avec un diamètre de 21 degrés, environ quarante fois plus large que celui de notre satellite : la surface de son disque embrasserait, sur la voûte céleste, seize cents fois l'étendue de la pleine lune.
La densité des matériaux dont ce monde est composé est bien plus faible que celle des matériaux constitutifs de la Terre : elle en égale à peine le quart. Néanmoins, à la surface du globe de Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus intense qu'ici; un homme du poids de soixante-dix kilogrammes, transporté là-bas, y pèserait cent soixantequatorze kilogrammes.
■564 CONTEMPLATIONS SCIENTIPIQUÉS
On s'étonne parfois que les astronomes puissent calculer le poids des corps à la surface des autres . mondes. Pour donner une idée de la manière dont on fait ce calcul, nous dirons que ce poids dépend de la masse du globe et de sa grosseur. L'attraction qu'un astre exerce sur les corps placés à sa surface (c'est cette attraction qui constitue le poids même de ces corps) est d'autant plus grande que l'astre possède une plus grande masse, en d'autres termes, est plus lourd; mais cette attraction est d'autant plus faible que l'astre est plus gros; elle diminue en raison du carré de la distance de la surface du globe à son centre. Si nous prenons Jupiter pour exemple, nous dirons :
Le volume de Jupiter égale douze cent trentequatre fois le volume de la Terre; si les matériaux constitutifs de ce globe étaient analogues en densité aux matériaux constitutifs de la Terre, sa .masse serait douze cent trente-quatre fois plus considérable que celle de la Terre, et l'attraction qu'il exercerait sur un corps placé à une distance de son centre égale au rayon terrestre serait douze cent trente-quatre fois plus puissante que celle exercée par la Terre sur les corps placés à sa surface.
Mais les corps placés à la surface de Jupiter ne sont pas situés à une distance égale au rayon terrestre, mais bien à une distance égale au rayon de Jupiter, lequel est onze fois plus grand que le premier. Donc, l'attraction que Jupiter exerce sur un corps placé à sa surface doit être diminuée dans le rapport du carré de H, ou de 121 à 1.
Si nous appliquons ce calcul au poids moyen d'un homme (70 kilos), transporté à la surface de Jupiter,
ce poids sera représenté par l'expression obtenue en multipliant 70 par 1234, et en divisant le produit par 121. Le résultat est 714 kilos.
Mais nous avons supposé dans ce calcul que le poids de Jupiter était le même que celui de la Terre. Il n'en est pas ainsi. On a trouvé, par des déterminations fondées sur le mouvement de ses satellites, que ce globe tout entier, malgré son énorme grosseur, ne pèse que trois cent dix fois plus que la Terre. Il est évident par là que, à volume égal, la matière dont se compose Jupiter est plus légère que la matière dont se compose la Terre; elle est dans le rapport de 310 à 1234 ou environ quatre fois moins dense. Dans notre exemple, le poids trouvé, 714 kilogrammes, doit donc être réduit suivant cette proportion, ce qui le ramène à 174. On voit que ce n*est pas même le triple du poids ordinaire d'un homine sur la Terre, et qu'il y a dans notre séjour même des différences beaucoup plus considérables entre notre poids et celui de certains animaux mammifères du même ordre zoologique que nous.
La densité des mondes et la pesanteur des corps à leur surface sont certes des éléments très importants parmi les analogies qui rattachent les diverses planètes à la Terre. Tous les êtres organisés sont constitués suivant cette pesanteur rapportée à leur genl^e de vie.
Qu'on juge de la variété possible des êtres par la seule différence de gravité que Ton observe d'un globe à l'autre. Un kilogramme de matières terrestres serait réduit à quelques grammes, transporté sur les petites planètes, tandis qu'il s'élèverait à près de trente kilogrammes sur le globe solaire : un homme
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terrien de 70 kilogrammes serait extrêmement léger sur les premières, tandis qu'il pèserait plus de 2000 kilogrammes sur le Soleil. Il pourrait vraisemblablement tomber d'un quatrième étage, à la surface de Pallas, sans se faire plus de mal qu'en sautant ici du haut d'une chaise, tandis que la moindre chute dans le Soleil, en supposant qu'il puisse s'y tenir debout un seul instant, briserait le corps en mille pièces, comme s'il était pilé dans un mortier d'airain.
Mais revenons à Jupiter.
Cet astre offre à l'observateur le spectacle le plus grandiose. Malgré son énorme distance, telle est sa prodigieuse grandeur qu'on le voit sous un angle visuel à peu près double de celui de Mars. Un télescope, par conséquent, le montre avec un disque quatre fois plus considérable; aussi a-t-il subi l'examen des observateurs les plus éminents, et ses aspects ont-ils été décrits avec les plus complets détails. Son diamètre apparent dans l'opposition (lorsqu'il est au méridien à minuit) égale environ la quarantième partie de celui de la Lune; il en résulte qu'une lunette grossissant quarante fois seulement le présente avec un disque égal à celui de la pleine Lune vue à Tœil nu.
La première remarque qui frappe tout observateur lorsqu'il contemple Jupiter au télescope, c'est que ce globe est sillonné de bandes plus ou moins larges, plus ou moins intenses, qui se montrent principalement vers la région équatoriale. Ces bandes de Jupiter peuvent être regardées comme le caractère distinctif de cette gigantesque planète. On les a remarquées dès le premier regard télescopique
qu'il a été donné à l'homme de jeter sur ce .monde lointain, et, depuis, on ne les a vues absentes qu'en des circonstances extrêmement rares.
Parfois, indépendamment de ces traînées blanches et grises, qui souvent sont nuancées d'une coloration jaune et orangée, on remarque des taches soit plus lumineuses, soit plus obscures que le fond sur lequel elles sont posées, ou encore des irrégularités, des déchirures très prononcées dans la forme des bandes. Si l'on observe avec attention la position de ces taches sur le disque, on ne tarde pas à remarquer qu'elles se déplacent de l'est à Touest. Cinq, heures suffisent à une tache pour traverser le disque d'un bord à l'autre.
Ces taches appartiennent à l'atmosphère même de Jupiter. Elles ne voyagent pas autour de la planète, comme ses satellites, avec une vitesse propre, indépendante du mouvement de rotation, mais font partie de l'immense couche nuageuse qui environne ce vaste monde. D'un autre côté, elles ne sont pas non plus fixes à la surface du globe, comme le sont les continents et les mers de Mars, mais relativement mobiles, comme nos nuages dans notre atmosphère. Cependant leur mouvement moyen a prouvé que cette planète tourne sur elle-même en neuf heures cinquante-cinq minutes.
Cette immense planète est donc animée d'un mouvement de rotation plus de deux fois plus rapide que celui de la Terre ; au lieu d'être de vingt-quatre heures, la durée du jour et de la nuit n'y est même pas de dix heures; on n'y compte que quatre heures cinquante-sept minutes entre le lever et le coucher du soleil, et, à toute époque de Tannée,
la nuit y est encore plus courte, à cause des crépuscules.
C'est ce dont J. de Littrow, Tancien directeur de rObservatoire de Vienne, plaignait beaucoup les daines de Jupiter, « car enfin, disait-il, les bals doivent y être d'une rapidité désespérante, et la moitié de la nuit au moins doit être consumée par les préparatifs de la toilette ». Il paraît qu'à Vienne la danse joue un grand rôle dans la vie féminine. Cet excellent astronome plaignait aussi particulièrement « les fins gourmets de Jupiter, car il est impossible défaire trois bons repas en cinq heures ». Il faut croire qu'en effet, dans un pays comme celui de Jupiter, où Ton ne compte que cinq heures entre le lever et le coucher du soleil", les habitudes doivent être toutes différentes des habitudes terrestres en général et des coutumes gastronomiques allemandes en particulier.
Comme Tannée de Jupiter est douze fois plus longue que la nôtre, et que les journées y sont plus de deux fois plus rapides, l'année réelle de ce monde se compose de 10455 jours au lieu de 365. Voilà, certes, un calendrier bien différent du nôtre. Quelle rapidité ! et quel contraste avec les longues années joviennes : dans le temps que nous vivons un siècle, ils n'ont vécu que huit ans. S'ils vivent relativement le même npmbre d'années que nous, les centenaires de ces contrées-là sont âgés de près de douze cents de nos années; c'est comme si Tun de nos respectables vieillards se souvenait d'avoir vu Charlemagne et d'avoir fait les Croisades!
Il faut croire que la nature a su ou saura placer là des êtres organisés tout exprès pour ce morcelle-
ment du temps, qui se trouveront fort bien de cette rapidité et qui trouveraient nos journées longues et monotones.
Mais que dirions-nous des années saturniennes, dont chacune dure presque autant que trente de nos années, et qui ne comptent pas moins de 25 217 jours? Que dirions-nous des habitants d'Uranus, dont chaque année est égale à 84 des nôtres?
Si la biologie y est dans le même rapport que la nôtre avec la translation de la planète, un enfant de dix ans compte 840 ans terrestres, une « jeune fille » de dix-huit ans a déjà 1700 printemps sur sa tête juvénile, et un centenaire a vécu 8400 de nos années — c'est-à-dire qu'il est né quatre mille ans avant la fondation des Pyramides ! Et que dirions-nous surtout du lointain Neptune, qui roule sa lente révolution aux confins du domaine solaire? Là, chaque année en vaut 165 des nôtres : si l'on y vit en moyenne autant d'années qu'ici, les enfants y sont encore en nourrice à l'âge de 200 ans; les plus tendres nourrices comptent trois mille ans d'âge à notre numération, et les centenaires gémissent sous le poids de 16 500 hivers! Quelle léthargie ! Sans doute les mouvements (cérébraux et autres) s'y accomplissent-ils avec une extrême lenteur; une pensée qui, chez nous, n'emploie qu'une seconde pour frapper notre cerveau, reste deux minutes au moins avant d'agir, et il en est de même de toutes les fonctions organiques... Quoi qu'il en soit, on voit que chaque monde a son calendrier propre et que l'ère chrétienne n'est pas connue dans le ciel.
Jupiter n'est pas penché comme la Terre dans son mouvement annuel autour du Soleil, mais reste per-
pendiculaire, de sorte qu'il ne connaît pas les alternatives des saisons et jouit d'un printemps perpétuel. Si l'on en croit les anciennes traditions païennes et chrétiennes, la Terre aurait eu, elle aussi, son printemps perpétuel au règne de l'âge d'or, et ce serait à cause des crimes des hommes que l'axe se serait incliné de manière à nous accabler des chaleurs torrides de l'été et des intempéries glaciales de l'hiver. Milton nous représente même, dans le dixième chant du Paradis perdu, le Père éternel fortement en colère du péché mignon de la blonde Eve, tempêtant, gesticulant, se repentant de la côte d'Adam, et, finalement, envoyant des anges herculéens qui poussent le pôle avec effort et réussissent à le balancer de 23 degrés. Il est fort heureux pour nous qu'ils se soient arrêtés là, car autrement nous aurions hérité des saisons de Vénus, qui sont des plus disparates. Devons-nous croire, comme nous le disions plus haut, que l'Eve de Vénus a encore été plus désobéissante que la nôtre, tandis que celle de Jupiter est restée bien sage jusqu'à présent? La vérité est qu'un éternel printemps dure toujours sur le monde splendide de Jupiter.
Mais Jupiter est-il actuellement habité par des êtres raisonnables (ou au moins raisonneurs), par une humanité quelconque? — Pas encore, peut-être.
Son état météorologique, tel que nous l'observons d'ici, conduit à la conclusion que l'atmosphère de cette planète subit des variations plus considérables que celles qui seraient produites par la seule action solaire, car il reçoit du Soleil vingt-sept fois moins de chaleur que nous, et il paraît au moins aussi
chaud que la Terre, aussi varié dans sa météorologie ; sa surface ne paraît même pas arrivée à Tétat de fixité et de stabilité auquel la Terre est parvenue aujourd'hui. Il est probable que, quoique né avant la Terre, ce globe a conservé sa chaleur originaire beaucoup plus longtemps, en raison de son volume et de sa masse. Cette chaleur propre est-elle assez élevée pour empêcher toute manifestation vitale, et ce globe est-il encore actuellement, non pas à Tétat de soleil lumineux, mais à l'état de soleil obscur et brûlant, tout entier liquide ou à peine recouvert d'une première croûte figée, comme la Terre Ta été avant le commencement de l'apparition de la vie à sa surface? Ou bien cette colossale planète se trouve-t-elle dans l'état de température par lequel notre propre monde est passé pendant la période primaire des époques géologiques^ où la vie commençait à se manifester sous des formes éjranges, en des êtres végétaux et animaux d'une étonnante vitalité, au milieu des convulsions et des orages d'un monde naissant? — Cette dernière conclusion est la plus rationnelle que nous puissions tirer des observations les plus récentes et les plus précises auxquelles nous devons la connaissance de l'état actuel de ce vaste monde.
Que Jupiter soit habité actuellement, qu'il l'ait été hier ou qu'il le soit demain, peu importe à la grande, à l'éternelle philosophie de la Nature! La vie est le but de sa formation comme elle a été le but de la formation de la Terre. Tout est là. Le moment, l'heure n'y font rien.
Sans doute, cette belle planète pourrait être maintenant habitée par des êtres différents de nous, vivant peut-être à l'état aérien dans les hautes
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régions de soii^tmosphère, au-dessus des brouillards et des vapeurt |fes couches inférieôles, se nourrissant du fluide aérien lui-même, se reposant sur le vent comme l'aigle dans la tempête et demeurant toujours dans les hauteurs du ciel jovien. Ce ne serait point là un séjour désagréable, quoiqu'il soit antiterrestre (ce serait le séjour de l'ancien Jupiter Olympien et* de sa gracieuse cour).
Mais si nous ne voulons point, dans notre conception de la vie, nous écarter trop des lisières du berceau terrestre, rien ne nous empêche d'attendre que la planète soit refroidie, comme la nôtre, et jouisse d'une atmosphère épurée qui permette de l'assimiler à la Terre. Et quel monde serait mieux préparé pour être le séjour d'une vie supérieure? C'est le globe prépondérant de toute la famille solaire, le plus vaste en surface, le plus important par sa masse, le mieux favorisé par la position de son axe, le plus harmonieux dans son cours, riche de quatre satellites , et trônant comme un chef au milieu des orbites planétaires. Quelles merveilleuses conditions sont préparées en ce séjour pour le développement de la vie de l'intelligence et pour le bonheur! Ah! combien une telle humanité sera supérieure à la nôtre!...
Insensiblement, nous faisons connaissance ici avec les principales planètes de notice archipel solaire. Nous arrivons maintenant à une planète plus éloignée de nous et moins brillante que Jupiter, mais cependant encore de première grandeur et qui ne manque pas de frapper tous les regards. Tandis que Jupiter parcourt en douze années sa révolution autour du Soleil, Saturne emploie environ trente ans pour remplir la sienne. Il en résulte que nous le voyons tous les ans briller à peu près au môme point du ciel : il plane depuis longtemps dans les Gémeaux, sa période de visibilité s'étendant de novembre à avril. Encadré de son splendide anneau et accompagné de son cortège de huit satellites, ce monde est le plus merveilleux de tout notre système. En fait, ce globe, qu'une mouche glissant sur votre fenêtre semble avaler d'un trait, mesure en réalité trente mille lieues de diamètre équatorial et cent mille lieues de tour* Les anneaux qui le ceignent d'une vaste ceinture n'ont pas moins de 71 000 heues de large, et la Terre roulerait dessus comme une pierre sur nos routes. A la distance (trois cents mil-^
Flammarion. — coNTEMi<. scient, it. iS
274 CONTEIéPLATIONS SCIENTIFIQUES
lions de lieues) où il circule, ses satellites sont réduits à des points, et jusqu'ici nul n'avait- réussi à mesurer leur volume. Mais, tout récemment, un astronome américain, M. Pickering, a essayé de le faire par la photométrie, et a obtenu les valeurs suivantes :
Diamètre.
Mimas 367 kil.
Kncelade ^92 —
Télhys 912 —
Dioné 867 —
Rhéa 1 192 -
Titan 2 249 —
Hypérion 309 —
Japet. ^78 ~
Le plus gros satellite de Saturne ne serait pas aussi gros que notre Lune, dont le diamètre est de 'S 384 kilomètres. Les noms dont on les a baptisés sont ceux des frères et sœurs de Saturne, seul parti à prendre, puisque ce bon père a dévoré tous ses enfants.
Voilà donc tout un univers; un monde colossal, une couronne merveilleuse, et huit globes gravitant en cadence. Les Saturniens ont assurément le droit d'être fiers et de croire que l'univers tout entier a été créé et mis au monde exprès pour eux ; leurs voûtes du ciel ne sont pas imaginaires comme les nôtres, mais réelles; là, les théologiens ont beau jeu, et si Voltaire s'y réincarne, il court grand risque d'être battu.
L'observation directe, d'une part, l'analyse spectrale, d'autre part, constatent l'existence d'une atmosphère analogue à celle de Jupiter. On distingue au télescope des bandes formées de nuages, de la na-
ture de nos cirri, qui se disposent en longues traînées dans l'atmosphère saturnienne à cause de la rapidité du mouvement de rotation. La bande équatoriale est la plus permanente à cause de l'attraction de l'anneau. Cette atmosphère de Saturne est si épaisse, d'ailleurs, et si chargée de nuages, que nous ne voyons jamais la surface du sol, pas plus que sur Jupiter, excepté peut-être vers les régions polaires, qui sont ordinairement plus blanches que les zones tempérées et tropicales, peut-être parce qu'elles sont aussi couvertes de neiges, et qui sont d'autant plus blanches, alternativement sur chaque pôle, que l'hiver est plus avancé. Mais nous ne distinguons point, comme sur Mars, le sol géographique, les continents, les mers et les configurations variées qui doivent le diversifier.
L'intensité de la pesanteur à la surface de Saturne surpasse d'un dixième environ celle qui existe ici; mais la densité des substances y est sept fois plus faible qu'ici, et, de plus, la forme sphéroidale de la planète prouve que, comme dans Jupiter, comme dans la Terre, cette densité va en s'accroissant de la surface vers le centre, de sorte que les substances extérieures sont d'une légèreté inimaginable. D'un autre côté, si cette atmosphère est aussi profonde qu'elle le paraît, elle doit être à sa base d'une forte densité et d'une énorme pression, et peut-être plus lourde que les objets de la surface! C'est là une situation fort étrange.
Or les observations télescopiques nous invitent à croire, d'autre part, qu'il y a là une quantité de chaleur plus forte que celle qui résulterait de la distance du Soleil, car l'astre du jour, vu de Saturne,
est 90 fois plus petit en surface, et sa chaleur et sa lumière y sont réduites dans la même proportion. L'eau ne devrait pouvoir y subsister qu'à l'état solide de la glace, et la vapeur d'eau ne devrait pas pouvoir s'y produire pour former des nuages analogues aux nôtres. Or, on y observe des variations météoriques analogues à^celles que nous remarquons sur Jupiter, mais moins intenses. Les faits s'ajoutent donc à la théorie pour nous montrer que le monde de Saturne est dans un état de température au moins aussi élevé que le nôtre, sinon davantage.
Mais le caractère le plus bizarre du monde de Saturne est peut-être encore son calendrier, composé du chiffre fabuleux de 25247 jours par an, et compliqué de huit espèces de mois différents dont la durée varie depuis vingt-deux heures jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis deux jours saturniens environ jusqu'à cent soixante-sept. C'est comme si nous avions ici huit lunes tournant en huit périodes différentes.
Les habitants d'un tel monde doivent assurément différer étrangement de nous à tous les points de vue. La légèreté spécifique des substances saturniennes et la densité de l'atmosphère auront conduit Torganisation vitale dans une direction extra-terrestre, et les manifestations de la vie s'y seront produites et développées sous des formes inimaginables. Supposer qu'il n'y ait là rien de fixe, que la planète elle-même n'ait pas de squelette, que la surface soit liquide, que les êtres vivants soient gélatineux, en un mot, que tout y soit instable, serait dépasser les limites de l'induction scientifique.
C'est là, d'ailleurs, un merveilleux séjour d'habitation, et nous ne devons pas nous mettre en peine que la nature ait su tirer le meilleur parti possible de toutes ces conditions, comme elle Ta fait ici des médiocres conditions terrestres. Séjour merveilleux, en vérité! Quelle ne serait pas notre admiration, notre étonnement, notre stupeur peut-être, s'il nous était donné d'être transportés vivants jusque-là, et, parmi tous ces spectacles extra-terrestres, de contempler l'étrange aspect des anneaux qui s'allongent dans le ciel comme un pont suspendu dans les hauteurs du firmament!
Supposons-nous habiter l'équateur saturnien luimême : ces anneaux nous apparaissent comme une ligne mince, tracée au-dessus de nos têtes, à travers le ciel et passant juste au zénith, s'élevant de Test en augmentant de largeur, puis descendant vers l'ouest en diminuant selon la perspective. Là seulement nous avons les anneaux précisément au zénith.
Le voyageur qui se transporte de l'équateur vers Tun ou l'autre pôle sort du plan des anneaux, et ceux-ci s'abaissent insensiblement, en môme temps que leurs deux extrémités cessent de paraître diamétralement opposées pour se rapprocher peu à peu Tune de l'autre. Quel effet prodigieux ne doit pas produire cette arche gigantesque qui s*élance de l'horizon et va se projeter dans les cieuxl Le céleste arc de triomphe diminue de hauteur à mesure que nous nous approchons du pôle. Lorsque nous arrivons au 63^ degré de latitude, le sommet de l'arc est descendu au niveau de notre horizon, et le merveilleux système disparaît du ciel, de sorte que les habitants de ces régions ne le connaissent pas et se trouvent
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dans une position moins avantageuse pour étudier leur propre monde que nous, qui en sommes à plus de trois cents millions de lieues de distance !
Pendant la moitié de Tannée saturnienne, les anneaux donnent un admirable clair de lune sur un hémisphère de la planète, et, pendant l'autre moitié, illuminent Tautre hémisphère; mais il y a toujours une demi-année sans « clair d'anneau », puisque le Soleil n'éclaire qu'une face à la fois. Malgré leur volume et leur nombre, les satellites ne donnent pas autant de lumière nocturne qu'on le supposerait, car ils ne reçoivent, à surface égale, que la quatrevingt-dixième partie de la lumière solaire que notre lune reçoit. Tous les satellites saturniens qui peuvent être à la fois au-dessus de l'horizon et aussi voisins que possible de la pleine phase, n'envoient pas plus de la centième partie de notre lumière lunaire. Mais le résultat doit être à peu près le même, car le nerf optique des Saturniens doit être 90 fois plus sensible que le nôtre.
Ce rfest pas encore là toute l'étrangeté d'une telle situation. Ces anneaux sont si larges que leur ombre s'étend sur la plus grande partie des latitudes moyennes. Pendant quinze ans le Soleil est au sud des anneaux et pendant quinze ans il est au nord. Les pays du monde de Saturne qui ont la latitude de Paris subissent cette éclipse pendant plus de cinq ans. Pour l'équateur, elle est moins longue et ne se renouvelle que tous les quinze ans; mais il y a là, toutes les nuits, pour ainsi dire, des éclipses des Junes saturniennes par les anneaux et par elles-mêmes. Pour les régions circompolaires, l'astre du jour Tvest jamais éclipsé par les anneaux; mais les satel-
lites tournent en spirale en décrivant des rondes fantastiques, et le Soleil lui-même disparaît pour le pôle pendant une longue nuit de quinze années.
De ce lointain séjour, la Terre est, comme pour Jupiter et plus encore, un petit point lumineux qui ne s'écarte pas à plus de six degrés du Soleil, c'est-à-dire à environ douze fois la largeur apparente qu'il nous offre. Elle auraété encore plus difficile à découvrir que de Jupiter, car elle n'est qu'un point imperceptible, et il est fort douteux qu'on ait même pu la remarquer lorsqu'elle passe devant le Soleil, ce qui lui arrive tous les quinze ans; à moins d'admettre, ce qui est d'ailleurs possible, que les Saturniens jouissent de facultés visuelles transcendantes. Quoi qu'il en soit, cette planète est la dernière d'où l'on puisse distinguer notre petit mondicule, et pour le reste de l'uni* vers, pour l'infini tout entier, nous sommes comme si nous n'existions pas. Il est évident, d'ailleurs, que si l'on y a découvert notre globe, on ne songe pas à nous pour cela, car ce petit globule y est déclaré, par les Académies saturniennes, médiocre, brûlé, désert et inhabitable.
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