UN ARCHIPEL D'ÎLES CÉLESTES
aussi pour cette raison qu'un si grand intervalle de temps s*est écoulé entre la ^'^ et la 5^ découverte, les lunettes achromatiques ne s'étant répandues que vers le milieu de notre siècle. Il est probable que toutes les petites planètes de quelque importance sont connues actuellement, mais qu'il en reste encore un grand nombre, plusieurs centaines peutêtre à découvrir, dont Téclat moyen ne surpasse pas celui des étoiles de 12*^ ordre, et dont le diamètre n'est que de quelques kilomètres. Le diamètre de la plus grosse, celui de Vesta, peut être évalué à 400 kilomètres.
Goldschmidt, peintre allemand, naturalisé Français, a découvert 14 planètes de i852 à 4864 : il aimait passionnément l'astronomie, et j'ai trouvé dans ses papiers, que sa famille m'a légués, des observations nombreuses et des remarques qui montrent combien il adorait l'étude du ciel. Sa plus grande ambition avait été d'abord de posséder une petite lunette pour faire quelques observations, et le plus beau jour de sa vie fut celui où il en trouva une chez un marchand de bric-à-brac. Il s'empressa de la diriger sur le ciel, de son modeste atelier d'artiste, situé dans une des rues les plus fréquentées de Paris (rue de l'Ancienne- Comédie), audessus du café Procope, où se donnaient jadis rendez-vous les astres de la littérature. Là, de sa fenêtre^ il découvrit en 1852 la 24® petite planète, qui reçut d'Arago le nom de Lutetia; puis en 1854 la 32« (Pomone), puis en 4855 la 36« (Atalante), et ensuite onze autres, toujours de sa fenêtre, après avoir souvent déménagé à la recherche d'une atmosphère pure et s'être finalement retiré à Fon-
tainebleau, où la forêt lui offrait à chaque pas d'admirables sujets de peinture et où il est mort en 1866, regretté de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître. Son dernier tableau, resté inachevé, représente Mahomet au moment d'une éclipse du soleil, qui coïncida avec la mort de son fils.
Plusieurs astronomes sa sont attachés spécialement à cette recherche. Le plus habile ou le plus heureux a été M. Palisa, de l'observatoire de Vienne, qui en a découvert 53 à lui seul ! On peut dire sans doute que pour les trouver il n'y a qu'à les chercher, et que cette recherche ne demande qu'une attention minutieuse et persévérante ;, mais nous n'en devons pas moins être reconnaissants envers tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, accroissent le trésor des richesses astronomiques : c'est toujours un pas de plus* vers la conquête de l'infini, que ce pas soit fait dans l'étude de la lune, dans celle des planètes ou dans celle des étoiles doubles perdues au fond des cieux.
Pour saisir une petite planète au passage, il faut
bien tendre ses filets, et il faut pour cela toute la
patience du pêcheur h la ligne. Heureux encore
quand on prend quelque chose ! Le principal est de
' bien choisir la place. On connaît Thistoire de cet
^ amatote de pêche qui arrive dans un canton où se
trouve 'une magnifique, pièce d'eau, un vrai lac
paraissant très poissonneux. Il est confirmé dans
son opinion par la présence d'un pêcheur qui s'y
* installe depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil.
*^ Cependant le nouvel arrivant perd son temps et
son art d'amorcer pendant toute la journée. La
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même absence totale de goujons persiste pendant plusieurs jours. Que faire? évidemment prendre la place du pêcheur fortuné toujours si assidu à son poste : il faut cette place à tout prixl Le lendemain donc, il arrive avant le jour; l'autre y est déjà. Notre homme, comme les jours précédents, jette sa ligne- . sans succès. Piqué au vif, il prend une résolution héroïque. Il fait des provisions cotivenables en tout genre, et sitôt que son rival a quitté l'endroit privi* légié, il s'y installe et y passe la nuit. Le matin arrive, et Tautre pêcheur aussi; mais la place étant occupée, celui-ci va pêcher plus loin. Cependant l'usurpateur n'en est pas plus heureux pour cela! Le soir venu, en quittant sa position enviée, il va trouver l'autre et lui dit humblement : « Je conviens que je me suis rendu coupable d'un mauvais procédé à votre égard; mais vous me le pardon- ■ nerez sans doute quand vous saurez que malgré toute l'expérience que je crois posséder dans notre partie, et surtout pour amorcer, non seulement je n'ai rien pris aujourd'hui, mais je n'ai pas même vu un seul poisson! — Gela ne me surprend nullement, lui répond gravement son interlocuteur, car' voilà trois mois que je viens ici, moi, tous les jours ^ et je n'ai pas encore vu mordre une seule fois! » ,
Cette histoire rappelle la critique de ce bon bour* geois qui, après être resté deux heures, entités à * regarder un pêcheur qui ne prenait absolument rien, s'indigna pour tout de bon contre lui et Tapostropha d'un air de supériorité : ce Comment avezvous la patience de rester ainsi deux heures à ne rien faire? Vous n'avez donc rien dans la tête? »
L^observateur du ciel se croit grandement récom-
pensé qaand, après plusieurs années de persévérance, il met la main sur une planète ou sur une bonne étoile.
Mesurer le diamètre de ces petits corps si éloignés de nous est un problème fort difficile. En combinant les essais de mesures faites avec les évaluations fondées sur l'éclat, on trouve les diamètres suivants comme étant les plus probables :
Vesta 400 kilomètres
Cérès 350 —
Pallas 270 -
Junon 200 —
Hygie 160 —
Eunomia 150 —
Ce sont là les plus grosses. Il en est d'autres, au contraire, telles que Sapho, Maïa, Atalante, Echo, qui ne mesurent pas plus de trente kilomètres de diamètre. Il est probable qu'il en existe de plus petites encore, qui restent absolument imperceptibles dans les meilleurs télescopes, et qui ne mesurent que quelques kilomètres — ou moins encore peut-être.
Sont-ce là des globes? Oui, sans doute, pour la plupart. Mais plusieurs, parmi les plus petits, peuvent être polyédriques, peuvent provenir de fragmentations ultérieures, et les grandes et irrégulièreë variations d'éclat qu'on observe parfois semblent accuser des surfaces brisées, irrégulières.
Sont-ce là des mondes? Pourquoi pas? Une goutte d'eau ne se montre-t-elle pas, au microscope, peuplée d'une multitude d'êtres variés? Une pierre levée dans une prairie ne cachait-elle pas tout un
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monde d'insecte^ grouillants? Une feuille de plante n'est-elle pas un monde pour les espèces qui l'habitent et qui la rongent'? Sariâ doute, sur la multitude des petits planètes, il en est qui ont pu rester désertes et stériles parce que les conditions de la vie (d'une vie quelconque) ne s'y sont pa^ trouvées réunies. Mais il n'est pas douteux que sur la majorité les forces toujours agissantes de la nature n'aient abouti comme en notre monde à des créations appropriées à ces planètes minuscules. Répétons-le d'ailleurs : pour la nature, il n'y a ni grand, ni petit. Et il ne faudrait pas nous flatter d'un suprême dédain pour ces petits mondes, car en réalité les habitants de Jupiter auraient plutôt le droit de nous mépriser que nous de mépriser Vesta, Cérès, Pallas ou Junon; la disproportion est plus grande entre Jupiter et là Terre qu'entre la Terre et ces planètes. Un monde de deux, trois et quatre cents kilomètres de diamètre est encore un continent digne de satisfaire l'ambition d'un Xerxès ou d'un Tamerlan, et nous pouvons croire que plusieurs d'entre eux sont partagés en fourmilières rivales dont chacune a son roi, son drapeau et ses soldats, et qui de temps en temps s'en vont en guerre pour se massacrer mutuellement en prenant à témoin le dieu des armées. Une excellente vue pourrait peut-être lire sur leurs devises et sur leurs armes, en langues spéciales à chaque pays, ici : « Dieu protège la France » ; là : « Dieu protège la Belgique » ; plus loin : « Dieu protège l'Italie » ; ailleurs : « Dieu protège l'Allemagne » : formules dans lesquelles il n'y a que le nom du pays changé et qui embarrasseraient singulièrement le Directeur intellectuel du système
solaire, s'il prenait au sérieux ]p^ exergues des pièces de monnaie le long desquelles cbaque fraction d'humanité inscrit 3e la sorte iine conjuration individuelle. Mais évidemment tou^ ces jeux dont s'amuse sérieusement la politique des grandes nations de la^erre peuvent être reproduits, plus puérils encore- si c'est possible, dans cette république de petits mondes où l'on peut avoir fabriqué de grands sabres et de jolis galons.
Un bon marcheur, conformé comme nous, ferait facilement le tour d'un de ces petits mondes en une seule journée de vingt-quatre heures. La pesanteur est inévitablement très faible sur chacun d'eux, puisque leur masse est pour ainsi dire insensible. On peut affirmer que sur la plupart de ces mondes la pesanteur est plus de dix fois moins intense que sur la Lune, où un objet qui tombe ne parcourt déjà que 80 centimètres dans la première seconde de chute. Supposons que les tours Notre-Dame soient bâties dans une ville de ces mondes, et que nous nous lancions dans l'espace avec ce sentiment d'effroi et d'horrible désespoir qui doit accompagner l'acte suprême du suicidé, nous serions tout surpris de rester en l'air, et pendant la durée de notre chute, longue et douce comme celle d'une plume, nous aurions largement le temps de penser à mille choses agréables, et, arrivant à terre, nous sentirions que notre tentative n'a aucunement réussi.
Les personnes qui se sont noyées et qu'une main providentielle a ramenées à temps des ténèbres de l'asphyxie racontent que, dans les trois ou quatre secondes qui ont précédé leur évanouissement, elles ont eu le temps de revoir toute leur vie depuis leur
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plus tendre enfance, et celles qui ont analysé leurs rêves ont remarqué qu'un v(?yage de plusieurs mois est facilement faijl en moins d'une minute, quoique senti et apprécié dans toute sa« longueur et dans tous ses détails; à ce point de vue-là, un aéronaute qui tomberait de ballon sur Vesta ou sur quelqu'une de ses compagnes vivrait une vie psychologique tout entière pendant la durée de la chute.
Les êtres inconnus qui habitent ces mondes légers doivent donc être organisés tout autrement que nous, être appropriés à Texiguïté de leurs planètes et à ses conditions vitales spéciales. Tout est relatif.
La conclusion que nous devons tirer de la connaissance de ces petites îles célestes est que la plus grande variété règne dans le ciel comme sur la Terre, et que les horizons astronomiques transportent la pensée vers des systèmes d'organisations vitales inimaginables.
Flammarion; — contempl. scientif. it. l9
Les astronomes se préoccupent beaucoup en ce moment de certaines observations nouvelles qui modifient singulièrement l'idée générale où Ton était depuis cinquante ans que la Lune est un astre mort. Une atmosphère relativement légère, mais encore considérable, paraît exister surtout dans les vallées. Des variations inattendues se manifestent en certains paysages. Un cratère plus large que le Vésuve paraît, d'après Penserable de divers témoignages, s'être ouvert en 4876 au milieu d'une plaine où Ton ne voyait rien d'analogue il y a quelques années.
Une discussion faite tout récemment à cet égard par l'astronome Klein, de Cologne, plaide éloquemment en faveur de ces variations. Assurément personne ne devrait se permettre un avis sur Tétat actuel de la Lune, que celui qui Ta étudié depuis longtemps par ses propres observations. Or, dans ces conditions, l'observateur ne peut guère se refuser à considérer comme nouveau un objet qui se présente d'une manière aussi évidente qlie le petit cratère voisin d'Hyginus au moment où la limite
de la lumière se trouve sur son méridien, c'est-àdire précisément dans la phase où Ton aime de préférence à observer cette contrée.
Il est difficile de croire que Lorhmann, Maedler, Schmidt, Neison aient constamment négligé cet objet, tandis qu'ils enregistraient sur leurs cartes des détails bien moins importants. Il» parait aussi bien certain qu'une vallée s'est ouverte au sud d'une montagne en forme de colimaçon. Klein a pu avoir à sa disposition les journaux originaux de l'habile observateur Gruithuisen, qui n'avaient point été publiés jusqu'ici. Avec ces journaux se trouvent de nombreux dessins d'une finesse et d'une vérité qui étonnent les connaisseurs de la Lune. Parmi ces dessins on en trouve un qui porte pour titre : « Fin de mon lit de fleuve. 28 novembre, soir, 5 heures et demie, 1824. » Le lit de fleuve n'est rien autre que le système de rainures qui environnent la montagne de Triesnecker. Dans le dessin se trouve la partie nord, mais aussi à côté, dans la moitié de gauche, le cratère Hyginus, avec sa grande rainure, et le mont Colimaçon. Les dessins montrent les plus minutieux détails; mais la grande vallée sillonnée proche d'Hyginus, laquelle aurait dû être à ce moment remplie d'ombres, y manque absolument.
Et cependant Gruithuisen a spécialement étudié et représenté cette région .
S'il était encore possible de douter de la nouvelle formation de la vallée, le doute serait complètement levé par le dessin de Gruithuisen, et maintenant on peut affirmer que cette nouvelle formation est constatée au plus haut degré d'évidence que ce genre d'observation humaine puisse recevoir.
En employant de forts grossissements, on remarque que les environs du nouveau cratère paraissent chaotiquement bouleversés. Nous ne pouvons encore décider si cette formation est réellement volcanique. Il y a cependant un fait assez curieux qui semble indiquer qu'on a déjà vu sur la Lune une montagne de fumée. Le 2 juillet 1797, Schrôter et Olbers examinèrent une montagne située dans la mer des vapeurs. Cette montagne, trouvée d'une hauteur de 3450 pieds , n'a été vue ni avant , ni après, et n'était probablement qu'une masse vaporeuse.
Ce nW pas ici le lieu de prouver qu'en effet il se produit parfois sur la surface de la Lune des couches nébuleuses de très longue durée; mais, par contre, il est à constater que ces productions n'ont sur la terre rien d'analogue. Celui qui examine avec soin les matériaux nombreux d'observations faites sur les formations lunaires depuis Gruithuisen jusqu'à nos jours, arrive à la conviction qu'il se passe à la surface de ce monde voisin des choses dont nous ne pouvons pas encore nous rendre compte.
Dans la mer du Nectar, on voit un petit cratère, dont le diamètre mesure environ 6000 mètres, s'élevant isolé au milieu d'une vaste plaine. Eh bien, ce cratère est tantôt visible et tantôt invisible... De 4830 à 1837, il était certainement invisible, car deux observateurs, absolument étrangers l'un à l'autre, Maedler et Lorhmann, ont minutieusement analysé, décrit et dessiné ce pays lunaire, et vu, tout près de la position qu'il occupe, des détails de terrains beaucoup moins importants que luimême, sans en avoir le moindre soupçon. En 1842
et 4843, Schmidt observa cette même contrée sans Tapercevoir. Il le vit pour la première fois en 4851. On le distingue fort bien sur une photographie directe de Rutherfurd, prise en 4865. Mais en 4875, le sélénographe anglais Neison examina, dessina et décrivit, avec les détails les plus minutieux et les jnesures les plus précises, ce même endroit, sans aiiercevoîr aucune trace de volcan. Maintenant, on le voit fort bien. Il me semble que l'explication la plus simple à donner de ces changements de visihilité est d'admettre que ce volcan émet parfois de la fumée ou des vapeurs qui restent quelque temps suspendues au-dessus de lui et nous le masquent, comme il arriverait pour un aéronaute planant à quelques lieues au-dessus du Vésuve, aux époques de ses éruptions.
Pour se défendre de ces conséquences nouvelles, il faudrait admettre que tous les observateurs de U Lune, bien connus pour les soins qu'ils ont apportés dans leurs études et pour la précision qu'ils ont toujours obtenue, aient mal vu toutes les fois que nous ne comprenons pas les faits observés. Ce serait \li une autre hypothèse, moins soutenable que celle de variations parfaitement admissibles.
Des flammes de volcans seraient-elles visibles à k distance à laquelle nous voyons la Lune au télescope? Non, à moins d'être d'une violence et d'une lumière beaucoup plus intenses que celles des volcans terrestres.
Ces brumes, brouillards, vapeurs ou fumées, dont il devient de moins en moins possible de douter, avaient même conduit Schrœter à penser que leurs situations, parfois singulières, semblaient accuser
quelque origine industrielle, fourneaux, usines des habitants delà Lunel « L'atmosphère des villes industrielles, remarquait-il, varie suivant les heures du jour et le nombre de feux allumés. » On rencontre souvent dans l'ouvrage de cet observateur des conjectures « sur l'activité des Sélénites ». Il crut aussi observer des changements de couleur pouvant être dus à des modifications dans la végétation ou à des cultures. Gruithuisen croyait même avoir reconnu des traces non équivoques de fortifications et de « routes royales ». Nous n'irons pas jusque-là.
Sur le sol grisâtre de la mer de la Fécondité, plaine de sable d'où l'eau paraît s'être retirée depuis longtemps, on voit un cratère double, formé de deux cirques jumeaux, que Béer (frère de Meyerbeer) et Msedler ont examiné plus de trois cents fois, de 1823 à 1837. « Les deux cirques, disent-ils, sont absolument pareils l'un à l'autre. Diamètres, for- . mes, hauteurs, profondeurs, couleurs, de l'arène, comme de l'enceinte, positions de quelques collines soudées aux cratères, tout se ressemble tellement qu'on ne pourrait expliquer le fait que par une œuvre étrange du hasard ou une loi encore inconnue de la nature. Cette double formation est encore plus remarquable par deux traînées de lumière, pareillement égales, rectilignes, dirigées vers l'orient. »
Cette description est si détaillée, l'assertion relative à la parfaite ressemblance des deux monts circulaires est si précise qu'on peut partir de là pour faire des comparaisons absolues. Eh bien ! ces deux cratères ne se ressemblent plus aujourd'hui : l'un est allongé du nord au sud et l'autre de l'est à l'ouest.
Ce sont là autant de faits qui montrent que l'observation attentive et persévérante du monde lunaire serait loin d'être [aussi dépourvue d'intérêt qu'un grand nombre d'astronomes se l'imaginent. Sans doute, tout voisin qu'il est, ce monde diffère plus du nôtre que la planète Mars, dont l'analogie avec la Terre est si manifeste, et qui doit être habitée par des êtres différant fort peu de ceux qui constituent l'histoire naturelle terrestre et notre humanité même ; mais, quoique très différent de notre séjour, il n'en a pas moins sa valeur propre et son originalité.
Peut-être les dernières familles de l'humanité lunaire sont-elles là, munies d'instruments assez puissants pour voir nos cités, nos villages, nos cultures, nos œuvres industrielles, nos chemins de fer, nos réunions, et nous-mêmes; peut-être ont-elles assisté à nos dernières batailles et ont-elles suivi avec perplexité du haut du ciel les mouvements stratégiques de notre imperturbable folie I Peut-être les astronomes de cette province voisine nous ontils fait des signes et ont-ils essayé mille moyens de frapper notre attention et d'entrer en communication avec nous ! Il n'est pas douteux qu'il y ait eu là des êtres vivants avant même qu'il en existât sur notre planète : les forces de la nature ne restent nulle part infécondes, et les temps qui ont marqué les grandes révolutions géologiques lunaires dont nous voyons clairement les résultats ont été, comme sur la Terre, les temps des grands enfantements organiques. Peut-être cette vie lunaire est-elle entièrement éteinte aujourd'hui, mais peut-être existet-elle encore! Si nous le voulions, nous pourrions en avoir le cœur net et savoir définitivement à quoi
nous en tenir... oui, si nous le voulions! Et quelle merveille éblouissante, quel bonheur inespéré, quelle fantastique extase, le jour où nous distinguerions avec certitude les témoignages de la vie sur ce continent voisin, où nous tracerions ici à la lumière électrique des figures géométriques q\ïils verraient et qu'ils reproduiraient!.... Première et sublime communication du Ciel avec la Terre!.... Ciierchez dans toute l'histoire de notre humanité un événement aussi prodigieux. Que dis-je? Cherchez des faits qui aillent seulement à la cheville de celui-là comme conséquences philosophiques, et vous ne trouverez que des pygmées rampant au pied d'un géant !
Il ne peut pas y avoir par an moins de deux éclipses ni plus de sept. Lorsqu'il n'y en a que deux, ce sont deux éclipses de Soldl. Le cycle revient en dix-huit ans et onze jours.
Lors des éclipses de Lune, auxquelles le public attache généralement moins d'intérêt qu'à celles de soleil, les astronomes s'appliquent en général à observer avec soin la courbure de Tombre de la Terre sur le globe lunaire et à discerner sur ce profil l'influence de l'atmosphère terrestre. La forme de Tombre de notre planète, observée pendant les éclipses de Lune, a été l'une des premières preuves de la sphéricité du globe que la science naissante ait enregistrées au temps des Chaldéens et des Grecs, et, dans les traités de cosmographie publiés dans les siècles passés, on rencontre encore assez souvent de naïves figures sur bois montrant que, si la terre était carrée, triangulaire ou polyédrique, son ombre décèlerait cette forme pendant les éclipses de Lune. Aujourd'hui, de nouveaux problèmes se posent à l'attention des chercheurs. Si la forme de notre sphéroïde est à peu près déterminée par le
réseau de mesures géodésiques qui recouvre presque entièrement le globe terrestre, il n'en est pas de même de la hauteur de notre atmosphère. On enseigne généralement que cette hauteur ne surpasse pas soixante kilomètres, et en effet, à cette altitude, Tair est devenu si rare qu'il n'en reste pas plus que dans le récipient de la machine pneumatique où l'on a fait le vide.
Mais, au-dessus de cette atmosphère inférieure sous laquelle nous respirons, l'enveloppe gazeuse du globe se continue dans un air incomparablement plus léger, dans une sorte d'atmosphère éthérée où l'hydrogène doit dominer. Cette atmosphère est visible optiquement par les tendres réverbérations crépusculaires qui restent suspendues comme un dernier rêve de la lumière longtemps après le coucher du Soleil. C'est aussi dans ces hauteurs inaccessibles que s'enflamment les étoiles filantes. Certaines mesures établissent qu'au lieu d'être terminée à soixante kilomètres, l'atmosphère s'élève jusqu'à trois cents.
En traversant cette pure limpidité, les rayons du Soleil sont réfractés, détournés de leur propagation en ligne droite, comme s'ils traversaient une immense lentille, et cette réfraction est si considérable que, même à l'heure où la Lune est complètement immergée au centre de l'ombre de la Terre, ils arrivent encore jusqu'à elle et la colorent d'un rouge sombre analogue à celui de la dernière teinte de de l'horizon crépusculaire. Il est très rare que la Lune disparaisse entièrement. On l'a constaté lors des éclipses de 1642, 1761 et 1816, à ce point même qu'il était impossible de retrouver dans le ciel
la place de notre satellite. Quelquefois, au contraire, comme en 1703 et 1848, la Lune est restée si éclairée qu'on aurait pu douter qu'elle fût éclipsée. Mais, en général, elle est colorée d'un rouge sombre faisant paraître bleuâtres, par contraste, les parties éclairées avant et après la totalité. Ces différences ont évidemment pour cause l'état de l'atmosphère terrestre sur toute la périphérie de notre globe, et il y a là d'intéressantes études à faire; le spectroscope ne sera pas sans apporter de nouvelles révélations.
Un observateur qui serait placé sur la Lune à l'heure d'une éclipse jouirait d'un étrange spectacle. La Terre, quatorze fois plus étendue en surface que la pleine Lune pour nous, lui paraîtrait noire, encadrée d'un anneau rougeâtre lumineux* , Cette Terre, astre du ciel, est immobile au milieu des étoiles, qui, pour la Lune, restent visibles pendant le jour. Le Soleil, beaucoup plus petit (exactement de la même grosseur que vu d'ici), arrive lentement derrière elle et rend flamboyante la couronne aérienne dont notre planète est entourée. Puis il disparaît derrière la Terre et la nuit arrive au milieu du jour, dans une éclipse qui ne dure pas moins d'une heure et demie, tandis que, pour les habitants de la Terre, la plus longue éclipse totale de Soleil ne peut même atteindre huit minutes. Une clarté rougeâtre, comme celle d'un lointain incendie, se répand sur les paysages lunaires, illuminant de lueurs fantastiques les montagnes et les cratères, et laissant dans l'ombre noire les vallées profondes qui tombent à plusieurs kilomètres de profondeur. Dans les visions de son Enfer, le Dante n'a pas rencontré
d'éclairements surnaturels plus étranges que ceux d'une éclipse de Soleil pai* la Terre, laissant filtrer silencieusement à travers l'espace la sanglante clarté qui tombe de notre atmosphère sur les volcans eiTondrés de notre satellite.
Nous avons dit que le cycle des édipses est de dix-huit ans et onze jours. Ce cycle est assurément bien rapide, et pourtant nos formes de gouvernement changent plus vite encore! Voyez plutôt, pour quelques retours seulement d'un même phénomène lunaire, de dix-huit en dix-huit années: 4776 — J7!^4 - 4812 — 4830 — 1848 — 1866 — 4884; 'quelles variations politiques dans notre belle France ! Chacune de ces dates appartient à une forme de gouvernement différente. Tournerions-nous dans un cercle, comme la Lune?
Il est peut-être regrettable que nous ne puissions cciiinaître d'avance les événements humains comme nous connaissons les événements célestes. L'astronome éprouve toujours un certain sentiment de plaisir à penser qu'il peut calculer Tavenir; que, par exemple, le prochain passage de Vénus devant le Soleil arrivera le 8 juin de Tan 2004, commencera à ciiiEj heures du matin et finira à onze heures, sera par conséquent visible à Paris... le tout dans cent dix -neuf ans huit mois et cinq jours. Le penseur n'éprouve pas moins de satisfaction à savoir que la certitude de ces connaissances repose sur le fait de Téquilibre de Tunivers. Si la Terre devenait un peu pi us lourde, la balance pencherait, la Lune tournerait plus vite et le Charme serait rompu. L'équilibre est d'une telle délicatesse que les plus légères nuances en modifient Fharmonie.
Jouets légers flottant dans Tespace, la Terre, la Lune, le Soleil, les autres mondes se soutiennent mutuellement dans l'invisible, en subissant leurs attractions réciproques, et en tournant assez rapidement les uns autour des autres pour n'y pas céder, créer une force centrifuge suffisante et demeurer aux mêmes distances relatives.
C'est à ce point que, lorsque la Lune passe au-dessus de nos tètes, nous pesons un peu moins que lorsqu'elle se lève ou se couche à Thorizon (la différence n'est que de 48 milligrammes, il est vrai, mais enfin elle existe). Et la Terre tout entière la subit. Ce pâle flambeau des nuits, qui n'est attaché à rien, est assez fort pour soulever la Terre tout entière, la rapprocher ou l'éloigner de lui, la retarder dans sa marche — quand il est derrière nous, — l'accélérer et la faire courir plus vite quand il est devant nous. Quelquefois Vénus, notre voisine, vient à passer non loin d'ici, et, sous son influence attractive, la Terre se dérange encore de sa route, ralentissant sa marche et désirant se rapprocher d'elle. Mais Vénus est une voisine, puisqu'elle arrive parfois à 10 millions de lieues de nous (la Lune, à 96000 lieues seulement, n'est qu'une province détachée de la Terre, qu'on annexera peut-être prochainement).
Il est peut-être plus merveilleux de songer qu'à 155 millions de lieues d'ici Jupiter agit encore assez sur notre patrie terrestre pour la faire dévier sensiblement de son orbite. Cependant, notre séjour est assez stable pour ne jamais perdre sa voie et nous entraîner dans une ruine irréparable. Ce n'est pas une comète. Il n'y a pas fort longtemps, le
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27 mai 1842, une pauvre comète, qui glissait dans rinfîni comme un pâle vespertillon des rêves du ciel, s'est aventurée jusqu'à 2 millions de lieues de ce géant des mondes. Là, son orbite a été entièrement transformée et Tinfluence ressentie par la voyageuse éthérée a été si profonde qu'elle ne peut plus l'oublier. Elle repasse tous les cinq ans et demi par ce même sentier perfide et nous revient chaque fois toujours un peu plus... magnétisée. C'est la petite comète de Brorsen, que les vigies du ciel guettent à chacun de ses retours avec un soin particulier.
Mais pourquoi l'attraction ne serait-elle pas la loi suprême des choses et des êtres? J'ai devant moi une aiguille aimantée qui, mystérieusement, cherche le nord. Si j'approche d'elle à distance, sans la toucher, une autre aiguille aimantée, ou le moindre objet de fer, la voilà qui s'émeut, qui s'agite, qui devient nerveuse et qui, à ma volonté, s'éloigne de sa direction normale pour subir l'invisible attraction qui la trouble. Nous l'enfermons au fond d'une cave hermétiquement fermée. Un régiment passe-t-il sur la route, elle sent les baïonnettes. Que dis-je? Une aurore boréale s^allume-t-elle en Russie, en Sibérie, dans les solitudes du Nord, elle tressaille fiévreusement sur sa tige et semble craindre un cataclysme. Mystérieuse attraction, loi suprême de l'univers, je te salue; attraction, amour des corps; amour, attraction des âmes; tu gouvernes les mondes, mais, ô céleste harmonie, tu ne gouvernes pas encore Thumanité.
Les éclipses totales de Soleil sont extrêmement rares pour un lieu déterminé. Ainsi, la dernière qui ait été visible à Paris est celle du 22 mai 1724; la totalité dura deux minutes un quart; les étoiles brillèrent; Mercure et Vénus se montrèrent près du Soleil. Il n'y a eu, depuis, aucune éclipse totale passant sur Paris, et nous n'en aurons pas avant ranj2026.
La dernière éclipse de Soleil un peu importante que nous ayons observée à Paris est celle du 22 décembre 1870 : elle atteignit les 83 centièmes du diamètre solaire. Je m'en souviens comme d'hier : date lugubre, journée glaciale. Je l'ai observée, installé sur les fortifications de Paris (étant alors accidentellement capitaine du génie). Le thermomètre baissa de deux degrés et demi au moment de la phase maximum. La lumière tomba de plusieurs degrés sur un photomètre que j'avais inventé lors de mes premiers voyages aériens pour mesurer la lumière du ciel et que j'avais exposé sur le talus des fortifications. Il y avait encore beaucoup d'oiseaux dans les jardins de Passy, malgré la chasse bien Flammarion. — contemp. scient, ii. 20
naturelle qu'on leur faisait en ce temps de famine : ils chantaient et faisaient un. tapage étonnant d'insouciance; lorsque les deux tiers du Soleil furent éclipsés, ils se turent comme frappés de stupeur, voletèrent et se cachèrent, et pendant un quart d'heure environ nous n'entendîmes que le bruit lointain du canon. L'éclipsé de Soleil n était que partielle, mais, hélas ! Téclipse de la raison humaine était totale.
Quel spectacle plus imposant que celui d'une éclipse totale de Soleil! A l'heure prédite par l'astronome, on voit le disque brillant du Soleil s'enlamer vers l'occident et un segment noir s'avancer lentement, ronger le disque solaire, avancer toujours, jusqu'à ce que le disque soit réduit à la forme d'un mince croissant lumineux. En même temps, la lumière du jour diminue de toutes parts, une clarté ïjînistre et blafarde remplace la brillante lumière qui réjouissait la nature, et une immense tris^psse descend sur le monde.
Bientôt, il ne reste plus de l'astre mdieux qu'un arc étroit de lumière, et l'espérance paraît ne pas vouloir s'envoler de cette Terre éclairée depuis si longtemps par le paternel Soleil. La vie semble encore rattachée au ciel par un fil invisible, quand t^oudain le dernier rayon du jour s'éteint, et une abscurité d'autant plus profonde qu'elle est subite Bo répand tout autour de nous, réduisant la nature
entière à l'étonnement et au silence Les étoiles
brillent au ciel! L'homme qui parlait et communiquait ses impressions en suivant attentivement le phénomène jette un cri de surprise; puis il devient silencieux, frappé de stupeur. L'oiseau qui chantait
se blottit tremblant sous la feuille; le chien se réfugie contre les jambes de son maître; la poule couvre les poussins de ses ailes. La nature vivante se tait, muette d'étonnement. La nuit est arrivée, nuit parfois intense et profonde, mais plus souvent incomplète, étrange, extraordinaire.
Mais quel merveilleux spectacle s'offre alors à tous les yeux dirigés vers le même point du ciel! Au lieu du Soleil, plane un disque noir entouré d'une glorieuse couronne de lumière. Dans cette couronne éthérée, on voit des rayons immenses diverger du Soleil éclipsé ; des flammes roses paraissent sortir de l'écran lunaire qui masque le dieu du jour. L'astronome étudie cet étrange entourage rendu visible par le passage de la Lune devant le disque radieux, tandis que le peuple surpris et toujours silencieux semble attendre avec anxiété la fin d*un spectacle qu'il n'a jamais vu et qu'il ne reverra plus.
Soudain, un jet de lumière, un cri de bonheur sorti de mille poitrines annoncent le retour du joyeux Soleil, toujours pur, toujours fidèle. On croit entendre, dans ce cri universel, l'expression bien sincère d'une satisfaction non déguisée : « C'était bien vrai, le Soleil, le beau Soleil, n'était pas mort, il était seulement caché; oui, quel bonheur!... et pourtant, nous sommes enchantés d'avoir assisté à cette disparition d'un moment. »
Chaque observation d'éclipsé présente des scènes analogues, plus ou moins variées. Lors de l'éclipsé du 18 juillet 1860, on vit, en Afrique, les femmes et les hommes se mettre les uns à prier, les autres à s'enfuir vers leurs demeures. On vit aussi des ani-
maux se diriger vers les villages comme aux approches de la nuit, les canards se réunir en groupes serrés, les hirondelles se jeter contre les maisons, les papillons se cacher, les fleurs, et notamment celles de THibiscus afncanus, fermer leurs corolles. En général, ce sont les oiseaux, les insectes et les fleurs qui parurent le plus influencés par l'obscurité due à l'éclipsé.
Lors de Téclipse du 18 août 1868, que M. Janssen était allé observer dans Tlnde anglaise, les indigènes mis à sa disposition pour le servir se sauvèrent tout juste au moment où elle commença et coururent se baigner. Un rite de leur religion leur commande de se plonger dans Teau jusqu'au cou pour conjurer l'influence du mauvais esprit. Ils revinrent quand tout fut fini.
Pendant celle du 15 mai 1877, les Turcs avaient fait une véritable émeute, malgré leurs préparatifs de guerre avec la Russie, et tiraient des coups de fusil au Soleil pour le délivrer des serres du Dragon. Les journaux illustrés ont même représenté, d'après nature, cette scène fort curieuse pour notre époque!
Pendant celle du 29 juillet 1878, qui fut totale pour les États-Unis, un nègre, pris subitement d'un accès de terreur et convaincu de l'arrivée de la fin du monde, égorgea subitement sa femme et ses enfants.
Dans notre lumineuse Europe, il reste encore quelques vestiges des anciennes craintes, et l'on associe encore quelquefois ces phénomènes, comme les faits désagréables de la météorologie, tels que les orages, les inondations, les tempêtes, à d'an-
tiques croyances sur la colère divine. Mais ne nous étendons pas sur ces préjugés.
L'une des dernières belles éclipses a été celle du 17 mai 1882. Une société d'astronomes s'était rendue en Egypte pour Tobserver. Un temps magnifique, une installation commode, des conditions de voyage fort agréables ont admirablement favorisé leurs projets. La durée de la totalité ne surpassait guère une minute, mais on n'a pas perdu une seconde et, en se divisant le travail, en s'y préparant ponctuellement, les missionnaires de la science ont tiré uii merveilleux parti de cet instant précieux et rarissime.
On avait choisi d'un commun accord, sur la ligne de l'éclipsé centrale calculée d'avance, la situation de Sohag, située sur les bords du Nil, à cent kilomètres environ au sud de Siout. Le campement des astronomes a été installé juste sur la ligne centrale de la totalité. Toutefois, comme le cône d'ombre de la Lune n'avait que vingt-un kilomètres de largeur pendant cette éclipse si étroite, on ne se trouvait qu'à dix kilomètres environ de l'atmosphère éclairée de part et d'autre de la zone de totalité, de sorte que la nuit n'a pas été complète, et que les étoiles de première grandeur et les planètes ont été seules visibles.
Le jour de Téclipse, nos savants avaient reçu la visite du gouverneur général. La garde militaire avait été renforcée, non seulement pour satisfaire la curiosité bien légitime des officiers et des soldats, mais encore parce que le bruit courait que les faux prophètes du Soudan avaient jeté un anathème spé-
3iO CONTEMPLATIONS SCIÈNTlFiQUES
cial sur tous les observateurs de l'éclipsé. L'aspect du campement astronomique et de son entourage était des plus pittoresques.
Les jours précédents, des nuages avaient obscurci le ciel, juste à Theure à laquelle devrait arriver Téclipse. Mais la matinée du 17 se leva radieuse et pure, et, au moment annoncé par les calculs, la Lune entama le disque solaire.
Tandis que le paysage s'assombrissait et que le ciel et les eaux du Nil prenaient cette teinte blafarde indescriptible qui n'appartient qu'aux éclipses, un profond murmure s'éleva sur la colline de Sohag. C'était comme un mugissement et comme une plainte lamentable; ce murmure augmenta jusqu'au moment de la totalité et se changea en un immense cri d'admiration lorsque, la Lune ayant entièrement couvert le Soleil, l'atmosphère glorieuse de l'astre du jour rayonna dans toute sa splendeur et dans toute sa majesté. Puis, il se fit un grand silence. Dans le camp des astronomes, chacun remplissait le rôle spécial pour lequel il s'était si longuement préparé. Les uns examinent directement le phénomène dans le champ du télescope ; les autres prennent des photographies des différentes phases; ceux-ci dirigent des spectrocopes vers la couronne lumineuse qui environne le Soleil; ceux-là épient plus spécialement ce qui se passe juste au bord de la Lune. Tout à coup, un visiteur inattendu apparaît dans le voisinage du Soleil; c'est une charmante comète assez lumineuse, légèrement courbée, qui flotte dans Tespace, sur la droite du Soleil, à la distance seulement d'un diamètre solaire, et offrant elle-même à peu près aussi un diamètre solaire de longueur. Cette comète
est complète en elle-même, offrant un noyau et une queue, et son éclat est presque égal à celui de la couronne de lumière qui environne l'astre du jour. Elle est visible à l'œil nu, et, de plus, elle se photographie d'elle-même sur les plaques préparées pour l'éclipsé.
Soixante-douze secondes ont passé, comptées par les gardiens préposés aux travaux de l'éclipsé : un éclatant rayon de lumière s'échappe du Soleil; le phénomène est accompli.
L'aspect général du Soleil éclipsé était à peu près analogue à celui de l'éclipsé de 1871 , et ne ressemblait pas à celui de Téclipse de 1878. Or, en 1871, le Soleil se trouvait dans une période de maximum de taches et de grande activité, tandis qu'en 1878 il traversait une période de minimum. Ce fait prouve que le voisinage immédiat du Soleil varie selon les années, et que la couronne glorieuse qui brille en ces régions incendiées est toute différente aux époques de maximum qu'aux époques de minimum.
Son étendue et sa densité sont variables comme sa forme. Ses éléments constitutifs sont ceiuc qui dominent dans Tatmosphère solaire; l'hydrogène y est à l'état d'incandescence.
L'observation de cette éclipse a été d'autant plus intéressante que le Soleil passait, comme nous l'avons dit, par une période de grande activité et que son disque était parsemé d'énormes taches qui ont été successivement couvertes par le disque de la Lune. Même dans les régions où l'éclipsé n'était que partielle, son observation n'a pas été sans intérêt.
L'éclipsé totale du 6 mai 1883 a été remarquable
paria durée. Pendant près de six minutes, la Lune est passée devant le Soleil, l'éclipsant complètement, et remplaçant le jour par une nuit étoilée. G*est un temps triple de celui des éclipses ordinaires.
La ligne de la phase centrale de Téclipse était tout entière comprise dans Tocéan Pacifique sud. M Janssen, directeur de l'Observatoire de Meudon, M. Trouvelot, astronome attaché au même établissement, M. Tacchini, directeur de l'Observatoire de Rome, M. Pahsa, astronome de l'Observatoire de Vienne, d'autres astronomes européens, se sont embarqués pour les îles Carolines, situées par 152 degrés de longitude ouest et 9 degrés de latitude sud, et pour l'île Flint, par 154 degrés de longitude ouest et 11 degrés de latitude sud. La marine des États-Unis a mis un navire de guerre à la disposition de l'Académie américaine pour l'observation du même phénomène.
Cette éclipse était particulièrement attendue, [à cause des questions actuellement pendantes sur la constitution physique du Soleil, et celle des espaces inexplorés qui l'avoisinent, et qui ne peuvent être étudiés que pendant les échpses totales, lorsque ces régions sont soustraites pour nous à l'éblouissement causé par Tastre du jour.
La grande éclipse asiatique de 1868, qui arriva si merveilleusement h propos et par sa longue durée et par la maturité des problèmes qu'on allait aborder, nous permit en quelque sorte de déchirer le voile qui nous cachait les phénomènes existant au delà de la surface visible du Soleil. C'est alors que Ton découvrit Ténigme tant cherchée de la nature
de ces protubérances rosacées qui entourent ^'une manière si singulière le limbe du Soleil éclipsé.
L'analyse spectrale nous apprit que ce sont d'immenses appendices appartenant au Soleil et formés presque exclusivement de gaz hydrogène incandescent. Presque aussitôt, la méthode suggérée par cette même éclipse et qui permet d'étudier journellement ces phénomènes révéla les rapports de ces protubérances avec le globe solaire. On reconnut que ces protubérances ne sont que des jets*, des expansions d'une couche de gaz et de vapeurs de 10 secondes environ d'épaisseur (7180 kilomètres) où l'hydrogène domine, et qui est à très haute température en raison de son contact avec la surface de la fournaise solaire. Cette atmosphère est le siège de fréquentes éruptions de vapeurs venant du globe solaire, parmi lesquelles on remarque principalement le sodium, le magnésium, le calcium. On doit même admettre que dans les parties les plus basses de cette chromosphère ^ comme elle a été désignée, la plupart des vapeurs qui, dans le spectre solaire, donnent naissance aux raies obscures qu'il nous présente, existent à l'état de haute incandescence.
Ainsi la découverte d'une nouvelle enveloppe solaire, la nature reconnue des protubérances et la connaissance de leur rapport avec l'astre incandescent, enfin la conquête d'une méthode pour l'étude journalière de ces phénomènes, tels furent les fruits que donna l'analyse spectrale appliquée à l'étude de cette longue éclipse de 1868.
Mais une éclipse totale nous présente encore d'autres manifestations complètement inexpliquées. On voit au delà des protubérances et de l'anneau atmos-
314 CONTEMPLATIONS SCIENTIPIQUES
phérique solaire une magnifique auréole ou couronne lumineuse d'un éclat doux et de teinte argentée, qui parait s'étendre jusqu'à des centaines de milliers de lieues tout autour du Soleil.
L'étude de ce beau phénomène a déjà été entreprise et a occupé les astronomes pendant les éclipses de 1869, 1870, 1871. Mais l'auréole ou la couronne, bien que constituant un brillant phénomène, possède en réalité une faible puissance lumineuse. De là la difficulté d'obtenir son spectre avec ses vrais caractères. Aussi les astronomes différèrent-ils d'abord sur la véritable nature du phénomène. En 1871, et par l'emploi d'un instrument extrêmement clair, on parvint à prouver définitivement que le spectrede la couronne contient les raies brillantes de l'hydrogène et la raie verte dite 1474 des cartes de Kirchhoff : observation qui démontre que cette enveloppe est constituée par des gaz brûlants formant une troisième zone gazeuse et lumineuse autour du Soleil.
Si, en effet, la couronne était un simple phénomène de réflexion ou de diffraction, le spectre coronal ne serait qu'un spectre affaibli. Au contraire, les caractères du spectre solaire sont ici tout à fait subordonnés, et le spectre est celui des gaz protubérantiels et de la matière encore inconnue décelée par la raie 1474 du spectre et qui a reçu le nom d'Hélium^ parce qu'on ne l'a encore trouvée que dans le Soleil. Les observations faites pendant les éclipses de 1875, 1878, 1882 et 1883 se sont accordées dans la confirmation de ces résultats.
Elles ont également confirmé la non-existence des planètes intramercurielles.
Lorsque nous sommes en situation d'observer une éclipse totale — même partielle — de Soleil, profitons avec soin de la circonstance, et ne nous mettons pas en retard. N'imitons pas ce petit marquis du temps de Louis XV, qui, conduisant à l'Observatoire une élégante société féminine, un peu attardée par les petits soins de la toilette, arriva une demi-minute après la fin de l'éclipsé. Gomme les dames refusaient de descendre de leur carrosse, un peu fâchées contre les exigences de la coquetterie : « Entrons toujours, mesdames, s'écria le petit-maître avec la plus fière assurance, M. de Gassini est un de mes meilleurs amis, et il se fera un véritable plaisir de recommencer Téclipse pour nous. » Ce descendant des croisés était aussi instruit que ses aïeux. Mais depuis, la science populaire a marché.
Source éblouissante de la lumière, de la chaleur, du mouvement^ de la vie et de la beauté, le divin Soleil a, dans tous les siècles, reçu les hommages empressés et reconnaissants des mortels. L'ignorant Tadmire parce qu'il sent les effets de sa puissance et de sa valeur; le savant l'apprécie parce qu'il a appris à connaître son importance unique dans le système du monde; l'artiste le salue parce qu'il voit dans sa splendeur la cause virtuelle de toutes les harmonies. Cet astre géant est véritablement le cœur de l'organisme planétaire; chacune de ses palpitations célestes envoie au loin, jusqu'à notre petite Terre, qui vogue à 37 millions de lieues, jusqu'au lointain Neptune, qui roule à HOO millions de lieues, jusqu'aux pâles comètes abandonnées plus loin encore dans l'hiver éternel... et jusqu'aux étoiles, à des millions de milliards de lieues..., chacune des palpitations de ce cœur enflammé lance et répand sans mesure l'incommensurable force vitale qui va répandre la vie et le bonheur sur tous les mondes.
Cette force émane sans cesse de l'énergie solaire et
se précipite tout autour de lui dans l'espace avec une rapidité inouïe; huit minutes suffisent à la lumière pour traverser Tabîme qui nous sépare de Pastre central; la pensée elle-même ne voit pas distinctement ce bond de 75 000 lieues franchi à chaque seconde par le mouvement lumineux. Et quelle énergie que celle de ce foyer! 108 fois plus large que la Terre en diamètre, 1 279 000 fois plus immense en volume, 324 000 fois plus lourd comme masse. Gomment nous figurer de pareilles grandeurs?
En représentant la Terre par un globe de un mètre de diamètre, le Soleil serait représenté par un globe de 408 mètres. On se fera une idée d'un pareil globe, si l'on songe que la plus vaste coupole que l'architecture humaine ait jamais construite, le dôme de Florence, lancé dans les airs par le génie de Brunelleschi, ne mesure que 46 mètres de diamètre; le dôme de Saint-Pierre de Rome et celui du Panthéon d'Agrippa mesurent moins de 43 mètres ; le dôme des Invalides, à Paris, mesure 24 mètres, et celui du Panthéon 20 mètres et demi seulement. Ainsi, si l'on représentait le Soleil par une boule de la grosseur du dôme du Panthéon de Paris, la Terre serait réduite à sa dimension comparative par un boulet de 49 centimètres de diamètre.
En plaçant le Soleil sur le plateau d'une balance assez gigantesque pour le recevoir, il faudrait placer sur l'autre plateau 324 000 terres pareilles à la nôtre pour lui faire équilibre.
Cette masse énorme tient dans ses rayons tout son système. Si la comparaison n'était pas blessante pour le dieu Soleil, on pourrait dire qu'il est là comme l'araignée au centre de sa toile. Sur le
réseau de son attraction, les mondes se soutiennent. Il plane au centre et tient tout dans sa puissance. Relativement à sa grandeur et à sa force, les mondes sont des jouets tournant autour de lui.
Immense et majestueuse harmonie des mondes!
Un mouvement universel emporte les astres, atomes de rinfini. La Lune gravite autour de la Terre, la Terre gravite autour du Soleil, le Soleil emporte toutes les planètes et leurs satellites vers la constellation d'Hercule, et ces mouvements s'exécutent suivant des lois déterminées, comme l'aiguille de la montre qui tourne autour de son centre, et comme ces ondulations circulaires qui se développent à la surface d'une eau tranquille dont un point a été frappé. C'est une harmonie universelle, que l'oreille physique ne peut pas entendre, mais que l'oreille intellectuelle doit comprendre.
Gomment nous représenter la distance de 37 millions de lieues qui nous sépare de l'astre du jour?
Un moyen d'y parvenir, peut-être, serait de supposer qu'un mobile, un boulet de canon, par exemple, fût lancé d'ici au Soleil, de le suivre par la pensée et de concevoir le temps qu'il emploierait à franchir cette distance. Essayons. Chassé par une charge de six kilogrammes de poudre, un tel projectile se meut avec une vitesse de 500 mètres dans la première seconde. S'il conservait cette vitesse uniforme jusqu'au Soleil, il lui faudrait voler en ligne droite pendant... neuf ans et huit mois pour y parvenir.
Le Soleil est le siège d'explosions et de conflagrations épouvantables. Si l'espace compris entre cet astre et la Terre pouvait transmettre un son avecla
m 320 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES
vitesse ordinaire de propagation de 340 mètres par seconde, il faudrait à Tébr^lement sonore... treize ans neuf mois pour franchir cette distance. Il y aurait donc près de quatorze ans que l'explosion solaire qui aurait donné naissance à ce bruit aurait eu lieu lorsque nous Tentendrions.
Un convoi de chemin de fer mesurera peut-être cette distance sous une forme encore plus senisible. Supposonsdoncen imagination une voie ferrée allant en droite ligne d'ici à Tastre central. Eh bien! un train express voyageant à la vitesse constante de soixante kilomètres à l'heure, soit un kilomètre par minute, emploierait 148 millions de minutes pour arriver au Soleil, c'est-à-dire 97 222 jours, ou 266 ans. Parti au 1" janvier 1881, il ne terminerait sa route qu'en Tan 2153. En raison de la durée moyenne de notre vie, l'expédition sidérale n'arriverait à son but qu'à la septième génération, et ce ne serait que la quatorzième qui pourrait rapporter des « nouvelles » de ce que le trisaïeul de son bisaïeul aurait vu ! Un voyageur parti avec cette vitesse, sous Louis XIII, arriverait seulement aujourd'hui.
Le Soleil est la source puissante d'où découlent toutes les forces qui mettent en mouvement la Terre et sa vie. C'est sa chaleur qui fait courir le vent, monter les nuages, couler le fleuve, grandir la forêt, mûrir le fruit, et vivre l'homme lui-même. La lorce constamment et silencieusement dépensée pour élever les réservoirs de la pluie à leur hauteur atmosphérique moyenne, pour fixer le carbone dans les plantes, pour donner à la nature terrestre sa vigueur et sa beauté, a pu être calculée au point de vue mécanique ; elle est égale au travail de 217 tril-
lions 316 milliards de ch^ux-vapeur; 543 milliards de machines à vapeur d'une force effective de quatre cents chevaux chacune, travaillant sans relâche le jour et la nuit : voilà le travail permanent du Soleil sur la Terre !
Nous n'y songeons pas; mais tout ce qui marche, circule, vit sur notre planète est enfant du Soleil. Le vin généreux dont le transparent rubis égayé la table française, le Champagne qui pétille dans la coupe de cristal, sont autant de rayons de soleil emmagasinés pour notre goût. Les mets les plus succulents descendent du Soleil en fragments; chaque décimètre cube, chaque kilogramme de bois est construit par la main du Soleil.
Le moulin qui tourne, sous Timpulsion de Teau ou du vent, ne tourne que par le Soleil. Et dans la nuit noire, sous la pluie ou la neige, le train bruyant et aveugle qui s'enfuit comme un serpent volant à travers les campagnes, se lance au-dessus des vallées, s'engouffre sous les montagnes, sort en sifflant et se précipite sous les gares dont les yeux pâles brillent silencieusement à travers le brouillard; au milieu de la nuit et du froid, cet animal moderne engendré par l'industrie humaine est encore un fils du Soleil : le charbon de terre qui nourrit ses entrailles, c'est du travail solaire emmagasiné depuis des millions d'années sous les couches géologiques du globe.
Autant il est certain que la force qui met la montre en mouvement dérive de la main qui l'a remontée, autant il est certain que toute puissance terrestre découle du Soleil. C'est sa chaleur qui maintient les trois états des corps, solides, liquides et gazeux;
Flammarion. — * contempl. scientif. ii. 21
les deux derniei's s'évanouiraient, il n'y aurait plus que du solide, lleau et l%iir lui-même seraient en blocs massifs, si la chaleur solaire ne les maintenait pas à l'état fluide. C'est le Soleil qui souffle dans l'air, qui coule dans l'eau, qui gémit dans la tempête, qui chante dans le gosier infatigable du rossignol. Il attache au flanc des montagnes les sources des rivières et les glaciers; et, par conséquent, les cataractes et les avalanches se précipitent avec une (')nergie qu'elles tiennent immédiatement de lui. Le tonnerre et les éclairs sont à leur tour une manifestation de sa puissance. Tout feu qui brûle et toute flamme qui brille ont reçu leur vie du Soleil. Et, quand deux armées se heurtent avec fracas, chaque charge de cavalerie, chaque choc -entre les bataillons ne sont autre chose que l'abus de la force mécanique du même astre. Le Soleil vient à nous sous forme de chaleur, il nous quitte sous forme de chaleur, mais, entre son arrivée et son départ, il a fait naître les puissances variées de notre globe.
Présentées à notre esprit sous leur véritable aspect, les découvertes et les généralisations de la science moderne constituent donc le plus sublime des poèmes qui se soit jamais offert à l'intelligence et à l'imagination de l'homme.
La chaleur émise par le Soleil à chaque seconde est égale à celle qui résulterait de la combustion de onze quatrillions six cent mille milliards de tonnes de charbon de terre brûlant ensemble.
Cette même chaleur ferait bouillir par heure deux trillions neuf cents milliards de kilomètres cubes d\eau à la température de la glace.
• Essayez de comprendre! Que la fourmi essaye de boire TOcéan !
La surface solaire, loin d'être parfaitement unie, présente une apparence irrégulière et granulée. On reconnaît cet aspect lorsqu'on observe le Soleil avec un oculaire puissant dans les instants assez rares où notre atmosphère est parfaitement calme. Alors on voit que la surface est recouverte d'une multitude de petits grains ayant des formes différentes, parmi lesquelles l'ovale semble dominer. Les interstices très déliés qui séparent ces grains forment un réseau gris.
Ainsi, la surface solaire n'est pas uniforme, mais elle se compose d'une multitude de points lumineux disséminés sur une espèce de réseau plus sombre; les nœuds de ce réseau s'élargissent quelquefois au point de former des pores ; les pores, en s'élargissant davantage, finissent par donner naissance à une tache. Tel est Tordre dans lequel se succèdent ordinairement ces phénomènes; cette surface lumineuse du Soleil a reçu le nom de photosphère.
A l'Observatoire de Meudon, M. Janssen est parvenu à photographier tous ces détails sur des clichés qui jie mesurent pas moins de 30 centimètres de diamètre, en un instant de pose qui varie entre 1/2000 et 1/3000 de seconde. Ces photographies montrent la surface solaire couverte de fines granulations. La forme, les dimensions, les dispositions de ces éléments granulaires sont très variées.
Ce sont ces grains lumineux qui produisent la lumière et la chaleur que nous recevons du Soleil ; ils n'occupent que le cinquième environ de la surface solaire. Si, par une circonstance quelconque,
ils se resserraient les uns contre les autres en se multipliant et en se condensant, le réseau sombre dans lequel ils flottent disparaîtrait, le Soleil enverrait deux fois, trois fois, cinq fois plus de lumière, et la chaleur que nous en recevons s'accroîtrait dans la même proportion; si, au contraire, ils diminuaient de nombre ou s'enfonçaient sous la couche obscure, adieu la lumière, la chaleur, et la Terre mourrait de froid rapidement.
Nous appelons flamme et feu ce qui brûle, mais les gaz de l'atmosphère solaire sont élevés à un tel degré de température qu'il leur est impossible de brûler.
On voit tout autour de l'astre des protubérances, des explosions dues à des projections d'hydrogène, lancées avec des vitesses qui surpassent 240 000 mètres par seconde. L'éruption se continue parfois pendant plusieurs! heures et même pendant plusieurs jours, et ces immenses nuages lumineux restent suspendus sans se mouvoir, jusqu'à ce qu'ils retombent en pluies de feu sur la surface solaire. Comment concevoir, comment exprimer ces formidables opérations de la nature solaire? Si nous appelons cela un océan de feu, il faut ajouter que c'est un océan plus chaud que la fournaise embrasée la plus ardente, et aussi profond que l'Atlantique est large. Si nous appelons ces mouvements des ouragans, il faut remarquer que nos ouragans soufflent avec une force de cent soixante kilomètres à l'heure, tandis que sur le Soleil ils soufflent avec une violence de cent soixante kilomètres par seconde! Les comparerons- nous à des éruptions volcaniques? Le Vésuve a enseveh Pompéi et Herculanum sous ses
laves : une éruption solaire s'élevant en quelques secondes à cent mille kilomètres de hauteur engloutirait la terre entière sous sa pluie de feu et réduirait en cendres toute la vie terrestre en moins de temps que vous n'en mettez à lire ces lignes...
Tel est cet astre immense, aux rayons duquel nos existences sont suspendues ; de sa surface agitée par les flots d'une éternelle tempête s'élancent constamment, avec la vitesse de l'éclair, les vibrations fécondes qui vont porter la vie sur tous les mondes.