LA DISTANCE DU SOLEIL MESURÉE PAR LES PASSAGES DE VÉNUS
Le 8 décembre 1874 et le 6 décembre 4882, la planète Vénus, qui gravite autour de Tastre radieux en suivant une orbite intérieure à celle de la Terre, est passée juste entre le Soleil et nous. Comme un petit point noir, la planète a échancré le bord du Soleil à l'instant précis déterminé par le calcul; puis on Fa vue glisser lentement devant Tastre radieux comme une tache noire parfaitement visible à l'œil nu, se dirigeant vers le côté droit ou occidental du Soleil, où elle est sortie du disque également à l'heure assignée par le calcul.
Ces passages de Vénus devant le Soleil sont de la plus haute importance astronomique, et toutes les nations ont distribué leurs observateurs sur l'ensemble du globe terrestre, pour l'observer avec le . plus grand soin. Ces observations ont pour but de vérifier la distance qui nous sépare du Soleil. Cette distance du Soleil est pour nous le mètre du système du monde.
C'est l'unité de mesure à laquelle toutes les autres
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distances célestes sont rapportées. De sa connaissance précise dépend la valeur de notre jugement sur la grandeur de TUniv^. On conçoit donc que les astronomes se préoccupent d'obtenir, sur ce point capital, une notion absolument exacte et mathématiquement définie.
La méthode employée par les astronomes pour la mesure des distances célestes est la même que celle dont les géomètres et les arpenteurs se servent pour la mesure d'un point à un autre point inaccessible. Supposons, par exemple, qu'il s'agisse de mesurer, sur la Terre, la distance qui sépare un certain point A, dans une prairie, du sommet d'un clocher G situé à une certaine distance au delà delà rivière. Chacun sait que la géométrie permet de faire très exactement cette mesure sans qu'il soit nécessaire de se transporter au»sommet du clocher. Pour cela, on choisit, à quelque distance de A, un point B, d'où Ton voie sans obstacle les points A et G. A l'aide d'un instrument destiné à la mesure des angles, d'un graphomètre, l'arpenteur mesure d'abord l'angle formé par le clocher G avec les points A et B. Puis il se transporte en B et mesure aussi l'angle formé par le clocher avec le point B et A. Dès lors, il possède un triangle dans lequel il a mesuré deux angles; le troisième angle, celui du clocher, s'en déduit par une simple soustraction, puisque la somme des trois angles de tout triangle est constante et égale à deux angles droits, ou 180\ Il ne reste plus qu'à mesurer la base AB à l'aide d'un mètre ou d'une chaîne d'arpenteur pour déterminer, par un calcul tout aussi simple, le côté AG du triangle, qui est la distance cherchée.
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La Lune étant le corps céleste le plus rapproché de nous, sa distance est la première qui a ^ être exactement déter^née. On la connaît depuis deux mille ans avec une approximation remarquable, et il est vraiment impardonnable que tant de^ersonnes l'ignorent encore à notre époque. Aristarque de Samos, qui vivait au troisième siècle avant notre ère, Pavait évaluée à 35 ou 40 diamètres terrestres. L'astronome Hipparque, dans le premier siècle avant notre ère, l'estima à 32 diamètres. En réalité, elle est de 30. C'est au milieu du siècle dernier, en 1752, qu'elle fut établie définitivement par deux astronomes, observant en deux points très éloignés l'un de l'autre, l'un à Berlin, l'autre au Cap de Bonne-Espérance. Ces astronomes étaient deux Français, Lalande et Lacaille. L'un des côtés du triangle était formé par la ligne idéale qui, traversant l'intérieur de la Terre, joindrait Berlin au Cap de Bonne-Espérance. Les deux autres côtés étaient formés par les lignes qui iraient, Tune de Berlin au centre de la Lune, l'autre du Cap au même centre. L'observation montra que la distance moyenne de notre satellite est de 96109 lieues de 4 kilomètres. Cettedistance est aussi exactement connue que celle de Paris à Marseille.
Pour mesurer la distance du Soleil, l'opération est un peu plus délicate; cet astre est 400 fois plus éloigné que la Lune. En réalité, celle-ci est tout proche de nous. C'est une province annexée par la nature à notre patrie. Un bon marcheur pourrait s'y rendre à pied pendant le cours de sa vie, et bien des facteurs ruraux ont parcouru un chemin égal à celuilà sans se douter que s'ils avaient marché en ligne droite, ils auraient pu aller jusqu'à la Lune.
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L'angle que le diamètre de la Terre forme avec la Lune «st donc relativement facile à mesurer. Mais il n'en est plus de même pour le S^^eil.
Ce globe enflammé, planant à une distance égale à presquQ«12000 diamètres terrestres, essayer de construire un triangle en prenant la Terre pour base et le Soleil pour sommet, c'est essayer de tracer un triangle en prenant pour Tun des côtés une ligne de 1 millimètre de longueur, aux deux bouts de laquelle on élèverait deux lignes destinées à se rencontrer à une distance de 12 mètres.
Un angle aussi aigu échappe à toute mesure.
Il a donc fallu tourner la difficulté, et c'est ce qu'a fait l'astronome Halley au siècle dernier en proposant d'employer pour cette mesure les passages de Vénus sur le disque solaire. Cette méthode consiste à constater que, pour deux observateurs assez éloignés l'un de l'autre sur la Terre, Vénus n'occupe pas au même moment le même point sur le Soleil, et à mesurer la distance des pomts notés par chaque observateur.
Supposons que deux observateurs soient placés aux deux extrémités d'un diamètre terrestre, chacun d'eux verra Vénus suivre une route différente devant le Soleil. C'est là une affaire de perspective. En étendant la main et en levant l'index verticalement, il nous masquera tel objet en fermant l'œil gauche et regardant de l'œil droit, et tel autre objet en fermant l'œil droit et regardant de Tœil gauche. Pour l'œil droit, il se projettera vers la gauche; pour l'œil gauche, il se projettera vers la droite. La différence des deux projections dépend de la distance à laquelle nous plaçons notre doigt. Dans cette com-
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paraison familière, dont je demande humblement pardon à 'mes lecteurs, la distance qui sépare ilos deux rétines représente le diamètre de la Terre, nos deux rétines sont nos deux observateurs, notre index représente Vénus elle-même, et les deux projections de notre index représentent les places différentes auxquelles les astronomes verront la planète sur la surface du Soleil. Pour que la comparaison fût complète, il serait mieux, au lieu d'étendre le doigt, de tenir une épingle à grosse tète à une certaine distance de l'oeil, de telle sorte que la tête se projetât sur un disque placé à plusieurs mètres, puis de faire voyager cette tête d'épingle devant le disque, en la regardant successivement de l'un et de l'autre œil.
Considérons un instant les positions respectives du Soleil, de Vénus et de la Terre dans l'espace à l'heure du passage. Deux observateurs placés à la surface de la Terre, aussi éloignés que possible l'un de l'autre, observent Vénus; pour chacun d'eux, comme nous l'avons vu, elle se projette sur un point de la surface du Soleil. Joignons ces deux points par une ligne droite. La mesure de la distance qui sépare sur le Soleil ces deux points donne la distance du Soleil à la Terre, Tel est le principe de la méthode.
Il y a, pour calculer la distance du Soleil^ six méthodes diflérentes. Elles s'accordent toutes pour aboutir au chiffre 8" ,86, comme représentant la parallaxe du Soleil, c'est-à-dire l'angle auquel est réduit le demi-diamètre de la Terre vu à la distance;^ de l'astre qui nous éclaire. Donc le globe terrestre, vu du Soleil, mesure 17",72. C'est la grandeur apparente d'une bille de m. 10 de diamètre vue à une ' distance de H64 mètres; ce n'est qu'un point. Vu du
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Soleil, notre monde tout entier,, auquel nous attribuons tant d'importance, n'est qu'un grain microscopique.
Nous savons donc par là que le Soleil trône à 11 640 fois le diamètre de la Terre, c'est-à-dire à 148 millions de kilomètres d'ici.
Les expéditions envoyées pour l'observation du phénomène ont eu pour but de vérifier ce chiffre, lequel d'ailleurs est déjà si sûr qu'il ne peut pas être notablement modifié.
Ces passages se reproduisent, suivant une loi assez singulière, tous les 113 1/2 plus et moins 8 ans. Exemples :
Diflférenees.
juin 17G1
8 ans.
3 juiu 1769
lOo —
8 décembre 1874
6 décembre.. 1882
8 juin 2004
6 juin 2012
i 1 décembre 2117
8 décembre 212o
et ainsi de suite.
La dernière expédition n'a pas donné tous les résultats qu'on en attendait, et bien des savants ont eu le déplaisir de revenir dans leur patrie sans avoir pu même distinguer le Soleil, à cause de l'obstination des mauvais temps en cette saison. Remarquons toutefois que dans l'hémisphère austral on est actuellement au cœur de l'été; il y a là de meilleures espérances que dans, notre hémisphère pluvieux. Déjà,
du reste, à la fin du siècle dernier, Vénus s'était étrangement jouée des astronomes qui lui étaient le plus dévoués, et vraiment, quoique nous ayons souvent déjà raconté Thistoire de Le Gentil, il est difficile de la taire aujourd'hui.
Cet astronome (que son nom aurait dû tout au moins sauver des rigueurs de la cruelle planète) en fut au contraire accablé. Il part en 1760 pour observer le passage de 1761, mais la guerre des Anglais dans les Indes l'empêche d'arriver, il ne peut mettre pied à terre qu'après la date du passage. Passionné pour l'astronomie, il prend la décision héroïque de rester à Pondichéry pendant huit ans, pour attendre le prochain passage de 1769!... Comme en cette saison (juin) le temps est généralement superbe dans ces parages, il ne doute pas d'un succès merveilleux, bâtit un observatoire, apprend la langue du pays, installe d'excellents instruments , atteint Tannée bienheureuse, le mois de mai fortuné, les premiers jours de juin, illuminés d'un soleil splendide.
Enfin le jour du passage arrive; mais le ciel se couvre, des nuages cachent le Soleil qui reste obstinément voilé, Vénus passe, et, quelques minutes après la sortie, le ciel s'éclaircit, l'astre radieux brille de nouveau et ne cesse pas de se montrer tous les jours suivants!...
Ne pouvant se résoudre à attendre le passage suivant (de 1874), le pauvre astronome se décide à revenir en France, manque deux fois de faire naufrage, et, en arrivant à Paris, constate que l'absence de toutes nouvelles ayant fait croire à sa mort, il a été remplacé à l'Académie... et ailleurs... à un degré si complet qu'il lui est même interdit de reprendre son
propre héritage, la justice ayant décidé qu'il était mort. Il finit par en mourir définitivement luimême.
Le prochain passage aura lieu le 8 juin 2004. Les astronomes pensent déjà à son observation et en ont déjà calculé toutes les circonstances.
L'idée de TUnivers a subi, depuis le commencement de ce siècle, la plus complète des métamorphoses, métamorphose dont peu d'hommes paraissent encore se douter. Il n'y a guère plus d'un demisiècle, on voyait encore des esprits cultivés douter du mouvement de la Terre. Mercier, membre de l'Institut, écrivait encore en 1815 : « Les savants, auront beau faire, ils ne me feront jamais croire que je tourne comme un chapon à la broche. » Hélas! le spirituel littérateur tournait ainsi pendant sa vie, et il tourne encore depuis sa mort. Les savants euxmêmes, qui admettaient, il y a moins d'un siècle, le mouvement de la Terre, se représentaient le système du monde comme un édifice borné par la frontière de l'orbite de Saturne à une distance du Soleil central égale à 100 000 fois le diamètre de la Terre, ou à 327 millions de lieues environ. Les étoiles étaient fixes, distribuées sphériquement, à une distance j^ew supérieure à celle de Saturne. Au delà, on admettait volontiers un espace vide, entourant l'Univers.
La découverte d'Uranus, en 1785, fit voler en
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éclats cette ceinture formée par Torbite de Saturne depuis l'antiquité. D'un seul coup, elle recula les frontières de la domination solaire à la distance de 732 millions de lieues du centre du système, c'està-dire au delà de l'espace où l'on supposait vaguement les étoiles. La découverte de Neptune, en 1846, transporta de nouveau ces limites à une distance devant laquelle nos pères auraient frémi : l'orbite décrite par cette dernière planète connue du système est tracée à plus de un milliard de lieues du Soleil.
Mais la puissance attractive de cet astre immense s'étend plus loin encore. Au delà de l'orbite d'Uranus, au delà de la route ténébreuse lentement parcourue par Neptune, les déserts glacés de l'es* pace sont sillonnés par les comètes, ces vagabondes du ciel, légères et échevelées, qui, en véritables chauves-souris de la nuit éternelle, se jettent à corps perdu dans un vol oblique et sans fin, rebroussant chemin lorsqu'une autre attraction les appelle, et, poussées par une excentricité sans égale, tombent dans la parabole et dans l'hyperbole.
Il en est toutefois qui, soumises à l'attraction solaire, restent sujettes à son empire, ne voltigent point de système en système, suivent des courbes fermées, mais néanmoins s'éloignent à des distances qui dépassent de loin celles d'Uranus et de Neptune. Telle est la comète de Halley, qui s'enfonce dans l'espace jusqu'à un milliard trois cents millions de lieues du Soleil. Telle est la comète de 1811, qui s'éloigne jusqu'à quinze milliards de lieues. Telle est encore celle de 1680, dont l'aphélie
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gît à 32 milliards de lieues du Soleil, lequel, vu de là, ne brille plus que comme une 'simple étoile, et qui cependant a encore le pouvoir de rappeler à lui la comète vaporeuse. Dans ces ténèbres silencieuses et glacées, la comète entend sa voix; elle se retourne vers lui et reprend son cours pour venir se réchauffer à ses feux, après une route immense qu'elle n'emploie pas moins de quarante-quatre siècles à parcourir, son orbite entière embrassant quatre-vingt-huit siècles.
Ces nombres peuvent cependant à peine être comparés à ceux qui expriment les distances des étoiles. Quel moyen avons-nous de mesurer-ces distances? Ici, ce n'est plus la dimension du globe terrestre qui peut servir de base au triangle, comme dans là mesure de la distance de la Lune, et la difficulté ne peut pas être tournée non plus, comme dans le cas du Soleil, par l'auxiliaire d'une autre planète. Mais, heureusement pour notre jugement sur les dimensions de l'Univers, la construction du système du monde offre un moyen d'arpentage pour ces lointaines perspectives, et ce moyen, en même temps qu'il démontre une fois de plus le mouvement de translation de la Terre autour du Soleil, il l'utilise pour la solution du plus grand des problèmes astronomiques.
En effet, la Terre, en tournant autour du Soleil à la distance de 37 millions de lieues, décrit par an une circonférence (en réalité c'est une ellipse) de 232 millions de lieues. Le diamètre de cette orbite est donc de 74 millions de lieues. Puisque la révolution de la Terre est d'une année, la Terre se trouve, en quelque moment que ce soit, à l'opposé du point
Flammarion — contempl. scientif. ij. 22
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OÙ elle se trouvait six mois auparavant et du point où elle se trouvera six mois plus tard. Autrement dit, la distance d'un point quelconque de l'orbite terrestre au point où elle se trouve à six mois de différence est de 74 millions de lieues. C'est là une longueur respectable et qui peut servir de base à un triangle dont le sommet serait une étoile.
Le procédé pour mesurer la distance d'une étoile à la Terre consiste donc à observer minutieusement cette étoile à six mois d'intervalle, ou plutôt pendant une année entière, et à voir si cette étoile reste fixe, ou bien si elle subit un petit déplacement apparent de perspective, en raison du déplacement annuel de la Terre autour du Soleil. Si elle reste fixe, c'est qu elle est h une distance infinie de nous, à l'horizon du ciel pour ainsi dire, et que soixantequatorze millions de lieues sont comme zéro devant cet éloignement. Si elle se déplace, on constate qu'elle décrit pendant l'année une ellipse, reflet de la translation annuelle de la Terre.
Chacun a pu remarquer, en voyageant en chemin de fer, que les arbres, les objets les plus proches courent en sens contraire de nous, et d'autant plus vite qu'ils sont plus proches, tandis que les objets lointains situés à l'horizon restent fixes. C'est absolument le même effet qui se produit dans l'espace, par suite de notre mouvement annuel autour du Soleil. Seulement, quoique nous marchions incomparablement plus vite qu'un train express (onze cents fois plus!) et que nous fassions 643 000 lieues par jour, 26 500 lieues par heure, les étoiles sont toutes si éloignées que c'est à peine si elles bougent. Nos 74 millions de lieues de déplacement ne sont
presque rien, pour les plus proches mêmes. Quel malheur de ne pas habiter Jupiter, Saturne, Uranus ou Neptune! Avec leurs orbites cinq, neuf, dix-neuf et trente fois plus larges que la nôtre, les habitants de ces planètes ont dû pouvoir déterminer la distance d'un bien plus grand nombre d'étoiles que nous n'avons encore pu le faire.
On ne connaît la distance de quelques étoiles que depuis Tannée 4840. C'est dire combien cette découverte est récente, et c'est à peine si l'on commence maintenant à se former une idée approchée des distances réelles qui séparent les étoiles entre elles. La parallaxe de la 61® du Cygne, la première qui ait été connue, a été déterminée par Bessel et résulte d'observations faites à Kœnigsberg, de 4837 à 4840.
Deux méthodes se présentent pour déterminer ces parallaxes. La première consiste à comparer entre elles les positions observées à six mois d'intervalle; la seconde, à découvrir un mouvement apparent dans une étoile (comparée à une étoile immobile située beaucoup plus loin que celle qu'on étudie), mouvement apparent dû à la perspective causée par la translation annuelle de la Terre sur son orbite. Cette dernière méthode est maintenant la plus employée. Le résultat de l'une et de l'autre est de montrer sous quel angle on verrait de l'étoile le demi-diamètre de l'orbite terrestre.
Depuis Tannée 4840, Tattention des astronomes s'est souvent portée vers cette même recherche, et des milliers de calculs ont été faits. On est parvenu à grand'peine à déterminer la parallaxe de quelques étoiles. Et encore les erreurs d'observation inévitables masquent-elles souvent les résultats. Que
ron songe, en effet, que nulle étoile n'est assez proche pour offrir une parallaxe d'une seconde! Une seconde, c'est la dimension à laquelle se réduirait un cercle d'un mètre de diamètre transporté à 206 kilomètres, ou à plus de 50 lieues de distance de Toeil. Cela parait moins que rien. C'est l'épaisseur d'un cheveu, d'un dixième de millimètre, tendu à 20 mètres de distance de notre œil. Le mouvement annuel apparent d'une étoile qui révèle sa distance s'accomplit tout entier dans cette épaisseur! Pour un observateur transporté dans l'étoile la plus rapprochée de nous, ce cheveu cacherait toute la distance qui sépare la Terre du Soleil.
Aucune étoile n'offrant une parallaxe égale à une seconde, il en résulte qu'aucune n'est à moins de 206 265 fois 37 millions de lieues. L'espace qui environne le système planétaire dans toutes les directions est dépourvu d'étoiles jusqu'à cette distance au moins. Quand on a atteint la limite du système solaire et la planète Neptune, on ne s'est avancé que bien peu vers les étoiles les plus voisines; on est alors là sur le bord d'un fossé immense dont la largeur dépasse de beaucoup l'intervalle entre notre Soleil et la planète la plus lointaine.
A mesure qu'on s'éloigne de notre Soleil, son éclat et sa chaleur diminuent, et, vu d'Uranus et de Neptune, il n'a plus qu'un disque bien réduit. S'éloignant encore davantage, on arrivera à un point où il ne sera plus qu'une brillante étoile perdue dans le firmament. Mais ce voyage, qui nous a tant écartés du Soleil, ne nous a pas encore assez rapprochés des étoiles pour que quelqu'une, se levant à ce nouvel horizon, commence à prendre les dimen-
sions d'un Soleil et à verser autour d'elle des feux illuminant l'espace. Dans* cet intervalle, dans ce terrain neutre où Ton n'appartient ni à notre système, ni à un autre, le ciel est sans soleil, il n'est paré que d'étoiles : c'est une nuit; il n'y a plus que ce que nous voyons dans nos ténèbres quotidiennes, c'est-à-dire
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
Le poète semble avoir fait ce beau vers pour peindre cette obscurité, qui n'est pas l'obscurité absolue et à laquelle se mêle, pour la tempérer, la lueur de millions de soleils.
En concordance avec ce peu de lumière est le peu de chaleur qui règne dans ces lieux, non pas pourtant un froid absolu, non pas même un froid excessif, allant à 800 ou 1000 degrés au-dessous de zéro, mais un froid tempéré jusqu'à un certain point, et qu'on évalue à 270 degrés au-dessous de la glace fondante. C'est « l'obscure chaleur qui tombe des étoiles » et qui, émanant de tant de corps flamboyants, empêche la température de descendre où elle irait, si on les supposait absents des régions célestes. Voilà donc le dernier coup d'oeil jeté sur ces choses : un espace sombre et froid, une matière chaotique disséminée, et çà et là des agglomérations chaudes et lumineuses capables de produire et d'entretenir la vie là où les autres conditions se trouvent réunies.
L'étoile la plus rapprochée de nous, alpha du Centaure, se rencontrera à une distance de 226 40o fois le rayon de l'orbite terrestre, c'est-à-dire de
8376800 millions de lieues. C'est notre voisine, et telle est probablement la distance minimum qui sépare les étoiles les unes des autres : huit trillions de lieues. Comme on le sait, chaque étoile brille par sa propre lumière et est un soleil analogue au nôtre, entouré sans doute d'un système de planètes habitées. Si nous pouvions nous approcher de Tune quelconque d'entre elles, nous éprouverions la même impression qu'en allant de Neptune au Soleil : l'étoile s'agrandirait à mesure que nous approcherions, elle offrirait bientôt un disque circulaire, étirait se développant insensiblement jusqu'à devenir aussi grande que notre Soleil, vu de la Terre : puis, ce disque lumineux, continuant à s'agrandir en raison de notre rapprochement, arriverait, un certain moment, à s'ouvrir comme une fournaise béante emplissant le ciel entier, éblouissement colossal devant lequel nous nous anéantirions, fondus comme de la cire, vaporisés comme une goutte d'eau tombée sur un fer rouge!... Ainsi est chaque étoile.
La plus brillante étoile de notre ciel, Sirius, est un soleil dont le volume, si l'on en juge par sa lumière, doit être 2 600 fois plus considérable que notre Soleil. Sa distance est de 897 000 fois 37 millions, c'est-à-dire de 33 trillions de lieues.
Signalons encore, parmi nos voisines, la 70® d'Ophiuchus, située près de l'équateur. J'ai calculé qu'elle pèse environ trois fois plus que notre Soleil, c'est-à-dire 900000 fois plus que la Terre. Sa distance est de 1 400 000 fois le demi-diamètre de l'orbite terrestre, c'est-à-dire 54 trillions de lieues.
L'étoile Gapella plane à 170 trillions de lieues
d'ici, distance que la lumière, qui vole en raison de 75000 lieues par seconde, n'emploie pas moins de soixante et onze ans et huit mois à traverser, de telle sorte que le rayon lumineux que nous recevons en 1880, par exemple, de cette belle étoile, est parti de son sein en 1809. Elle pourrait être éteinte depuis 1807, et nous la verrions encore. Elle pourrait s'éteindre aujourd'hui, et les habitants de la Terre l'admireraient encore dans leur ciel jusqu'en l'année 1951. Réciproquement, s'il y avait, sur les planètes qui gravitent autour de Gapella, des esprits dont la vue transcendante fût assez parfaite pour découvrir de là-haut notre petite terre perdue dans les rayons de notre Soleil, ils verraient actuellement, de cette distance, la Terre de l'année 1809, et seraient en retard de soixante et onze ans et huit mois sur notre histoire ^
Ce sont là les étoiles les plus proches de nous. Toutes les autres sont incomparablement plus éloignées.
Il y a des étoiles dont la lumière ne peut nous arriver qu'après cent ans, mille ans, dix mille ans de marche incessante de 75 000 heues par seconde... Qu'on essaye de suivre par la pensée le trajet d'une pareille flèche.
Pour traverser l'Univers sidéral dont nous faisons partie (la voie lactée), la lumière n'emploie pas moins de quinze mille ans.
Pour venir de certaines nébuleuses, elle doit marcher pendant plus de trois cents fois ce temps, pendant cinq millions d'années...
1. Voy. notre ouvrage R(fcits de l'Infini, Lumen^ histoire d'une cime.
Chacune de ces étoiles est un Soleil. Malgré l'apparence causée par la perspective de jL'éloignement, d'immenses distances séparent tous ces systènies du nôtre, distances telles que les plus hauts chiffres de notre numération si puissante sont à peine en état de dénombrer les plus faibles d'entre elles. Un éloignement réciproque, que nos chiffres ne peuvent exprimer, sépare ces étoiles les unes des autres, les reculant de profondeurs en profondeurs.
Malgré ces intervalles prodigieux, ces soleils sont en nombre si considérable que leur énumération surpasse encore elle-même tous nos moyens; les millions joints aux millions ne parviennent pas non plus à en dénombrer la multitude ! . . . Que la pensée essaye, s'il lui est possible, de se représenter à la fois ce nombre considérable de systèmes et les distances qui les séparent les uns des autres! Confondue et bientôt anéantie à l'aspect de cette richesse infinie, elle ne saura qu'admirer en silence cette indescriptible merveille. S'élevant sans cesse par delà les cieux, franchissant les plages lointaines de cet océan sans bornes, elle découvrira toujours un nouvel espace, et toujours de nouveaux mondes se révéleront à son avidité... ; les cieux succéderont aux cieux, les sphères aux sphères...; après les déserts de l'étendue s'ouvriront d'autres déserts, après des immensités d'autres immensités...; et lors même qu'emportée sans trêve pendant des siècles avec la rapidité de la pensée, l'âme perpétuerait son essor au delà des bornes les plus inaccessibles que l'imagination puisse concevoir, là même, l'infini d'une étendue inexplorée resterait encore ouvert devant elle...; l'infini de l'espace s'opposerait à l'infini du
temps, rivalisant sans cesse, sans que jamais l'un puisse l'emporter sur l'autre... ; et l'esprit s'arrêterait, exténué de fatigue, au vestibule de la création infinie comme s'il n'avait pas avancé d'un seul pas dans l'espace...
Oh ! depuis cette terre où rampent les mortels, De l'espace fuyant les vides éternels, Qui sondera des cieux l'insondable distance.
Quand, après l'infini, l'infini recommence?