LA CONQUÊTE DES AIRS ET LE CENTENAIRE DE MONTGOLFIER
Le 5 juin 1883 a marqué le centenaire de l'invention des ballons. Le jeudi 5 juin 1783, les frères Montgolfier, qui avaient déjà fait plusieurs expériences à cet égard dans les ateliers de leur papeterie d'Annonay, et qui avaient ainsi préparé d'avance par la théorie et par la pratique un succès assuré, convoquèrent les membres des États particuliers du Vivarais, alors réunis à Annonay, pour assister à Texpérience qui devait rendre publique leur découverte. En présence de la foule assemblée, un globe de toile doublé de papier, de 110 pieds de circonférence et d'une capacité de 22 000 pieds cubes, s'enleva, au grand ébahissement de tous les spectateurs, jusqu'à la hauteur d'environ 1 000 toises. L'atmosphère était calme, le vent était au midi et il pleuvait. La machine aérostatique resta environ dix minutes dans les airs, emportée doucement le long d'une ligne presque horizontale de 1 200 toises environ, puis, dégonflée, elle descendit si légèrement qu'elle ne brisa ni les épis ni les échalas de la vigne sur laquelle elle vint se reposer. -^
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C^étâit là une expérience à la fois simple et magnifique. Depuis des siècles, bien des chercheurs avaient essayé de s'élever dans les airs. Lorsque Texpérience avait été tentée, c'était à l'aide d'ailes et de parachutes, et généralement les expérimentateurs avaient subi le sort d'Icare. Le calcul le plus élémentaire montre, en effet, que l'homme ne peut pas s'élever dans les airs par sa seule force musculaire, par cette raison que la pesanteur tend à le faire tomber de 4 mètres 90 par seconde et que sa force musculaire ne peut ni par un, ni par deux, ni par quatre battements d'ailes, contre-balancer l'attraction de la planète- A côté de ces expérimentateurs, on trouve des théoriciens qui ont inventé des ballons avant Montgolfier. Ainsi, au moment où j'écris c^s lignes, j'ai sous les yeux un petit poème latin, intitulé : Navis aeria^ par Bernard Zamagua, Societatis Jesu^ Rome, 1768, dans lequel non seulement toute la théorie des ballons est donnée avec ses applications météorologiques, mais encore dans lequel on voit représenté par le dessin . un navire aérien, composé de quatre ballons sphériques et d'une nacelle emportant trois aéronautes. Cent ans avant cette publication, avait été imprimé, avec une figure analogue qui a certainement inspiré Fauteur de celle-ci, le livre du jésuite Lana : Prodrome dell arte maestria, Brescia, 1670.
Antérieurement encore, en 1650, Cyrano de Bergerac n'avait-il pas imaginé deux espèces originales de montgolfières : Tune, décrite dans son Voyage à la Lune, consistant en un système de « fioles pleines de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait des rayons si violent^ écrit-il, que la chaleur, qui les attirait,
comme elle fait pour les nuages, m'éleva si haut qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyeryie région » : l'autre, décrite dans son Histoire des États et Empires du Soleil^ consistant en un icosaèdre de verre destiné à recevoir les rayons solaires qui en échaufferont Tair et relèveront par le vent froid venu d'en bas. Il ne serait pas difficile de trouver d'autres essais théoriques plus ou moins ingénieux. Mais, quoi qu'on en ait imaginé, quoiqu'on ait vu, depuis des milliers d'années, la fumée monter, personne n'avait fait Y expérience du ballon, personne n'avait gonflé un globe d'air chaud et ne l'avait fait monter.
L'anecdote du jupon de Mme Montgolfier posé au-dessus d'un réchaud est plausible. Nous ajouterons même que le seul fait d'être fabricant de papier plaçait Montgolfier dans les meilleures conditions possibles pour les essais à faire. Oui, cette expérience du 5 juin 1783 est toute simple. C'est l'œuf de Christophe Colomb. C'est la marmite de Papin. Elle n'en est pas moins magnifique, et Joseph Montgolfier ne serait-il connu que par cette seule journée, qu'il mériterait une statue au panthéon des héros du travaiL
Ce premier ballon libre, envolé dans les régions surhumaines, ne portait ni nacelle ni passagers, et peut-être Montgolfier lui-même n'osait-il pas rêver aux applications de la navigation aérienne. Mais cette première ascension fut une étincelle. Un enthousiasme indescriptible rayonna de toutes parts, se répandit sur la France, arriva à Paris et atteignit même les savants officiels. Le procès-verbal dressé par les États du Vivarais fnt envoyé à l'Académie
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des sciences, qui, sur Tinvitation du comte de Bret€iuil, ministre, nomma une commission. La renommée, plus rapide que la commission scientifique et plus enthousiaste que les académiciens, avait d'un seul essor franchi la distance d'Annonay à Paris et exalté Tardeur anxieuse des amis de la science et du progrès. Dès l'arrivée de la nouvelle, ce fut à qui reproduirait l'expérience des Montgolfier, quoique le procès-verbal ainsi que les explications des inventeurs fissent un certain mystère sur « l'espèce de gaz employé pour donner un fluide moins lourd que l'air :s>. C'était simplement de l'air chaud produit par la combustion de paille hachée avec de la laine.
Dès le 27 août, c'est-à-dire quatre-vingt-trois jours seulement après l'expérience d'Annonay, un ballon de 38 pieds de circonférence et de 943 pieds cubes, gonflé, celui-ci, à l'hydrogène (découvert six ans auparavant), était lancé du Champ-de-Mars, à Paris, devant des milliers de spectateurs, s'élevait à 4^ toises de hauteur, traversait la capitale émerveillée, disparaissait dans les nuages malgré la pluie, et allait retomber aux environs de Paris, à Gonesse, où les paysans épouvantés le percèrent de coups de fourches, l'assommèrent à coups de fléau et finalement le mirent en pièces en l'attachant à la queue d'un cheval.
Cet aérostat avait été construit par un jeune professeur de physique, Charles, secondé par deux constructeurs, les frères Robert.
Le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette ayant exprimé le désir d'être témoins d'une ascension, les frères Montgolfier transportèrent à Ver-
sailles, dans la cour du château yi un magnifique aérostat de 57 pieds de hauteur sur 41 de diamètre, très élégant de forme et d'aspect, peint de bleu azur, portant des ornements d*or et présentant l'image d'une tente richement décorée. L'expérience eut lieu le 19 septembre, en présence de centaines d'invités et de milliers de curieux. On suspendit au globe aérostatique une cage dans laquelle on plaça un mouton, un coq et un canard. Au signal donné par le roi, l'aérostat s'éleva dans les airs jusqu'à la hauteur de 280 toises, pour aller descendre à quelques kilomètres^ dans le bois de Vaucresson. On s'empressa autour du navire aérien. Il était descendu si tranquillement que l'on ne put s'empêcher de faire la remarque que, s'il eût porté des voyageurs, ceuxci n'auraient couru aucun danger. Le canard paraissait n'avoir aucunement souffert et le mouton continuait, après la descente, de manger correctement l'herbe jetée dans sa cage, sans s'être sans doute aperçu du voyage qu'il venait de faire.
L'esprit humain n'est pas accoutumé à s'arrêter sur le chemin de la solution d'un problème. La cage d'osier de Versailles se transformait devant le regard de l'ardeur française en un char aérien, et les Mille et une Nuits déroulaient leurs visions dans l'espace. Les poètes rêvaient. Les mathématiciens calculaient. Pourquoi l'homme ne tenterait-il pas luimême le voyage?
Une entreprise aussi nouvelle demandait, certes, un grand courage chez celui qui oserait le premier se confier à l'inconnu d'un voyage aérien. Deux hommes surtout temporisaient et craignaient : Montgolfier et le roi. Le roi s'opposa d'abord à l'expé-
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rience, craignâq| que les voyagetfr^ ne fussent trompés dans la région perfide des météores^ qu'ils ne périssent égarés dans 14 mystère e^ que le feu de la montgolfière, que les expérimentateurs se proposaient d'emporter pour allonger la durée de Tascension et être maîtres de la descente, mît leur vie en danger ou semât l'incendie sur son passage. Finalement, Louis XVI permit qu'on tentât l'expérience sur deux condamnés à mort que Ton embarquerait dans la nacelle.
A cette nouvelle, l'un des esprits subjugués par la découverte, le jeune Pilâtre de Rozier, qui brûlait du désir de s'élever dans les airs, s'indigne. Quoi! de vils criminels auraient les premiers la gloire de monter au ciel! Non. Cela ne peut être; cela ne sera point. Il conjure, il supplie, il s'agitede cent manières, il remue la ville et la cour, il s'adresse aux personnes les plus en faveur à Versailles ; il met dans son jeu la duchesse de Polignac, gouvernante des enfants de France et toute-puissante sur l'esprit de Louis XVI. Celle-ci plaide chaleureusement sa cause auprès du roi. Le marquis d'Ar- Jandes, gentilhomme du Languedoc, avait fait avec ^ enchantement une ascension captive en compagnie de Pilâtre; il s'offre au roi pour partager l'honneur du premier voyage aérien. Sollicité de tous les côtés, vaincu par tant d'insistance, Louis XVI se rendit.
Les jardins de la Muette, près de Paris, furent le théâtre de ce premier voyage aérien. Dans une magnifique montgolfière mesurant 70 pieds de hauteur sur 46 de diamètre, cubant 60000 pieds, ornée de l'image du Soleil et des chiffres du roi, portant
une nacelle circulalle élégamnftnt 4rapée, Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandês purent pour la première fois conjfe de'la Teite le 24 octobre 1783, à une heure de l'après-midi.
Un vent léger soufûait du nord-ouest. Le ciel, d'une délicieuse pureté, semblait s'être mis en fête; quelques nuages vaporeux voltigeaient dans l'atmosphère. La montgolfière s'éleva majestueusement jusqu'à 3000 pieds de hauteur, traversa Paris, soutenue pendant vingt-cinq minutes par le feu des deux Vestales nouvelles, où plutôt des deux Prométhées, et vint descendre dans la campagne, près du moulin de Croulebarbe, à Montrouge. Le soir, à cinq heures, le procès-verbal en était dressé au château de la Muette. Parmi ces signatures, on remarque celle de Benjamin Franklin, lequel, consulté sur « l'utilité » de la nouvelle invention, répondit simplement : « C'est l'enfant qui vient de naître. »
Que l'on juge de l'enthousiasme produit par cette ascension I La conquête du ciel paraissait faite. Dans l'histoire entière de l'humanité, jamais découverte n'excita pareil applaudissement; jamais le génie et le courage de l'homme n'avaient remporté un triomphe à l'apparence plus éclatante. Les sciences mathématiques et physiques recevaient le plus magnifique des témoignages, sous lequel on saluait l'aurore d'une ère inattendue. Désormais, l'homme régnait en maître sur la nature. Après avoir asservi le sol à sa puissance, après avoir fait courber la tête frémissante des vagues sous la carène de ses navires, il allait, triomphateur sublime, prendre possession des célestes domaines. L'imagination à la fois orgueilleuse et confondue ne distinguait plus aucune limite
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à cette puissance; Mes portes *de Tinfini s'étaient écroulées soùs le dernier coup de pied de la témérité humaine. La plus'grande des révolutions venait de sonner au cadran séculaire des destinées.
Il faut avoir assisté à la frénésie de cet enthousiasme pour s'en rendre compte. Paris n'avait qu'une voix pour acclamer les conquérants de l'espace céleste, et alors, comme aujourd'hui, Paris donnait le signal à la France et la France le donnait au monde. Nobles et roturiers, savants et ignorants, grands et petits, le cœur de tous palpitait d'un seul battement.
Les rues débordaient de chansons, les librairies débordaient d'images et d'estampes, les salons ne s'entretenaient que de la nouvelle découverte, le poète se délectait déjà dans la contemplation supérieure des vastes scènes de la création, le prisonnier songeait à son évasion nocturne, le physicien visitait le laboratoire de la foudre et des météores, le général faisait son plan de bataille, le jeune garde-française s'envolait au ravissement de la fleur du castel, l'esprit fort proclamait un nouvel empiétement sur le domaine de Dieu, la piété craintive tremblait à l'approche des temps, le savant enregistrait un nouveau chapitre aux annales des connaissances humaines. Nul ne restait indifférent. Revoyez sous un coup d'œil général la marche progressive de l'esprit humain, depuis les périodes les plus reculées jusqu'à nos jours : ni les chefs-d'œuvre de l'art et de l'éloquence, ni les législations souveraines, ni les conquêtes du sabre, ni la locomotive, ni le télégraphe ne suscitèrent mouvement comparable à celui-là. C'était l'audace humaine, altiôre et
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victorieuse, brillant au rang d'étoile'dans l'immense étonnement des deux I
Hélas I le premier aéronaute devait être aussi le premier martyr de la navigation aérienne. Deux ans plus tard, le 15 juin 1785, voulant entreprendre la traversée de la France en Angleterre, Pilâtre de Rozier fut précipité, avec son aérostat incendié, sur les bords de la mer, près de Boulogne : il était dans sa vingt-neuvième année.
Pendant que les préparatifs du premier voyage en montgolfière occupaient nos hardis aéronautes, Charles et Robert préparaient, de leur côté, par une souscription nationale, une ascension en aérostat gonflé au gaz hydrogène. Le i^^ décembre, aux Tuileries, les deux constructeurs s'élevaient, aux yeux de tout Paris assemblé, couvrant littéralement non seulement le jardin et les quais avoisinants, mais encore les ponts, les rues, les balcons, les fenêtres et les toits : de quelque côté qu'on regardât du haut de la nacelle, on ne voyait que des têtes.
Mais déjà, ô faiblesses humaines! deux partis rivaux sont nettement dessinés : les partisans de Montgolfier que le roi venait d'anoblir, et ceux du professeur Charles. On se jette au visage des épithèses malsonnantes. Vers midi, le bruit d'une émeute circule, et l'on assure que le roi s'oppose au départ du globe gonflé « d'air inflammable ». Charles accourt chez le ministre, de Breteuil, et lui représente que si le roi est maître de sa vie, il n'est pas maître de son honneur. Enfin le canon qui doit annoncer le départ se fait entendre, les doutes se dissipent; Charles, prêt à partir, s'approche gracieu-
sèment d'Etienne Montgolfier et lui présente un petit ballon captif : « C'est à vous, monsieur, lui dit-il, qu'il appartient de nous montrer la route des cieux. » Le bon goût et la délicatesse de cette pensée trouvent un écho prolongé dans les applaudissements du public. Le petit ballon s'envole vers le nord-est, faisant resplendir au soleil sa brillante couleur d'émeraude.
« Le Glohe^ échappé des mains de M. de Montgolfier, écrit Charles lui-même'dans sa relation, s'élança dans les airs et sembla y porter le témoignage de notre réunion : les acclamations l'y suivaient. Pendant ce temps, nous préparions à la hâte notre fuite; les circonstances orageuses qui nous pressaient nous empêchaient de mettre à nos dispositions toute la précaution que nous nous étions proposée la veille. Il nous tardait de n'être plus sur la terre. Le Glohe et le char en équilibre touchaient encore au sol : nous jetons dix-neuf livres de lest et nous nous élevons au milieu du silence concentré par l'émotion et la surprise.
« Jamais rien n'égalera ce moment d'hilarité qui s'empara de mon existence lorsque je sentis que je fuyais de terre : ce n'était pas du plaisir, c'était du bonheur. Échappé à la persécution et à la calomnie, je sentis que je répondais à tout en m'élevant audessus de tout. A ce sentiment moral succéda bientôt une sensation plus vive encore : l'admiration du majestueux spectacle qui s'offrait à nous. De quelque côté que nous abaissions nos regards, tout était têtes ; au-dessus de nous, un ciel sans nuages ; dans le lointain, l'aspect le plus délicieux. « mon ami, disais-je à Robert, quel est notre bonheUr!
J'ignore dans quelle disposition nous laissons la terre, mais comme le ciel est pour nous! Quelle sérénité I Quelle scène ravissante l Que ne puis-je tenir ici le dernier de nos détracteurs et lui dire : Regarde, malheureux, tout ce qu'on perd à arrêter le progrès des sciences! »
L'aérostat s'éleva à 300 toises, se dirigeant du côté d'Asnières, traversa la Seine à Saint-Ouen, puis à droite d'Argenteuil, passa au-dessus de Sannois, de Saint-Leu-Taverny, de l'Ile-Adam, et descendit à Nesles, à neuf lieues de Paris, parcourues en deux heures.
Le duc de Chartres, qui les avait suivis à franc étrier, en compagnie de plusieurs gentilshommes, arriva pour les embrasser à la descente. Robert descendit le premier, et Charles voulut faire une seconde ascension. L'aérostat, délesté, s'élança comme une flèche jusqu'à la hauteur de 1 500 toises, où l'on revit le soleil, qui venait de se coucher. Le froid était très vif. La lune se levait dans les nuages. Une demiheure après, il redescendit sur une belle plage en friche, auprès du bois de la Tour-du-Layn.
Ce second voyage ouvrait définitivement l'ère de la navigation aérienne. Charles organisa les agrès de l'aérostation tels que nous les avons encore aujourd'hui : soupape, lest, appendice pour la dilatation, etc. Nous n'y avons presque rien ajouté depuis cent ans.
Au moment du départ, il y avait à Tune des fenêtres des Tuileries la marquise de Villeroy, odtogénaire et sceptique (car, disait-elle, ce serait tenter Dieu lui-même qu^ de prétendre s'élever dans les airs). Elle était là, roulée dans son fauteuil, n'ad-
mettant pas la . possibilité de l'ascension. Mais à peine les aéronautes, après avoir salué le public, eurent-ils dépassé la hauteur des arbres, que, passant tout à coup de la plus complète incrédulité à une confiance sans bornes dans la puissance du génie : « Oh ! les hommes, s'écria-t-elle en tombant à genoux, ils trouveront le secret de ne plus mourir, et ce sera quand je serai morte! »
Tels furent les débuts de la navigation aérienne. Joseph Montgolfier s'éleva, à Lyon, le 19 janvier 1784. C'était la troisième ascension, et l'intrépide Pilâtre en faisait partie. L'enthousiasme qu'ils inspirèrent était bien justifié, ne serait-ce qu'au point de vue purement artistique et esthétique. Aucun spectacle de la nature ne donne une impression comparable à celle que peut ressentir l'aéronaute suspendu à sa bulle de gaz au-dessus des campagnes illuminées par le soleil, endormies sous l'aile de la nuit, ou vaguement éclairées par la lumière argentée de la lune. J'ai passé bien des heures dans cette contemplation sublime. On ne sait vraiment lequel est le plus merveilleux ou d'un coucher de soleil vu du haut des nuages embrasés, ou d'un lever de l'astre du jour éclatant comme une fanfare après le prélude de l'aurore, ou d'une nuit étoilée silencieusement traversée dans la nacelle de l'aérostat solitaire. Dans les douze voyages aériens que j'ai eu le bonheur de faire, dans les six ou sept cents lieues que j'ai parcourues au-dessus des paysages terrestres, aucune minute .n'a ressemblé à une autre. Visions charmantes des panoramas aériens, elles ont ghssé comme des rêves. Lorsqu'on a goûté à ces sensations délicieuses, on
regrette d'être condamné à habiter la surface de la terre. Il serait doux' de demeurer en ces régions célestes *.
Lorsque le problème de la direction sera résolu — et il paraît sur le point de l'être — la locomotion aérienne détrônera toutes ses devancières. Nos successeurs sur la scène du monde verront l'atmosphère sillonnée en tous sens par de légers navires, à une époque où, par l'harmonie même des progrès accomplis, il n'y aura plus de frontières entre les peuples, et où l'Europe entière sera une République d'États-Unis vivant dans la lumière et dans la Liberté.
1. Voy. mes Voyages aériens, journal de bord de douze voyages scientifiques eu ballon, 1 vol. in-12, avec plans topographiques.
Enfin, la voilà réalisée, cette séduisante tentative de la traversée du détroit, de France en Angleterre, tentative essayée maintes fois sans résultats depuis un siècle, et réussie juste pour illustrer le centenaire de la découverte des aérostats.
Le ballon Ville de Boulogne, monté par M. Lhoste, parti de Boulogne le dimanche 9 septembre 1883, à 5 heures de l'après-midi, a atterri le même jour, à 11 heures du soir, sur la côte anglaise, dans Tîle de Man.
Cette traversée, la première que l'on ait accomplie, est le résultat de la plus louable persévérance. Dans chacune de ses tentatives précédentes, M. Lhoste avait été rejeté par les courants aériens, soit sur le continent, soit sur la mer du Nord. Il en avait été de même de tous ses prédécesseurs. Sur une fois que le vent souffle de l'Angleterre vers la France, il souffle vingt fois et davantage de la France vers TAngleterre, lors même que la brise inférieure semble inviter à tenter la traversée. Il y a, au-dessus de ce petit bras de mer qui met en communication
CONTEBIPLATIONS SCIENTIFIQUES
l'Atlantique avec la mer du Nord, les plus curieuses et en même temps les plus perfides alternatives et superpositions de courants. Les observations de M. Lhoste constituent à elles seules un fort intéressant chapitre de la météorologie.
C'est là une belle expérience pour fêter le centenaire de la découverte de Montgolfier. L'ombre de Pilâtre de Rozier doit en être jalouse. C'est de là, en effet, de Boulogne aussi, qu'il s'éleva en 4785, pour tenter la même traversée, accompagné de son jeune ami, Romain, l'un des constructeurs de l'aérostat. Il avait imaginé de réunir l'aérostat à la montgolfière : au-dessous d'un ballon à gaz hydrogène, il suspendait une montgolfière. Il est assez difficile de bien apprécier les motifs qui le portèrent à adopter cette disposition, car il faisait sur ce point un certain mystère de ses idées. Il est probable que, par Taddition d'une montgolfière, il voulait s'affranchir de la nécessité de jeter du lest pour s'élever et de perdre du gaz pour descendre. Le feu, activé ou ralenti, devait fournir une force ascensionnelle supplémentaire.
Ce système mixte, qui devait, selon le jeune aéronaute, faciliter l'ascension et la descente, a été justement blâmé. C'était mettre le feu à côté de la poudrey disait Charles à Pilâtre. Mais celui-ci n'écoutait rien que son intrépidité. Il s'élança dans les airs, le 45 juin 4785, à sept heures du matin.
« L' Aéro-Montgolfière s'élève lentement, imposante, dit un récit du temps; deux coups de canon retentissent, les aéronautes saluent, une foule considérable leur répond par des cris de joie. Us s'avancent ; bientôt ils planent sur la mer. Chacun, les yeux
fixés sur le fragile aérostat, l'observe avec crainte. Ils étaient environ à cinq quarts de lieue en avant, au-dessus du détroit, à 700 pieds à peu près de hauteur, lorsqu'un vent d'ouest les ramène sur terre; déjà depuis vingt-sept minutes ils étaient dans les airs.
« A ce moment, on crut s'apercevoir de quelques mouvements d'alarme de la part des voyageurs. On croit voir qu'ils abaissent précipitamment leur réchaud... Tout à coup, une flamme violette paraît au haut de l'aérostat; l'enveloppe du globe se replie sur la montgolfière et les malheureux voyageurs, précipités des nues, tombent sur la terre, presque en face la tour de Croy, à cinq quarts de lieue de Boulogne, et à trois cents pas des bords de la mer. »
L'infortuné de Rozier fut trouvé dans la nacelle, le corps fracassé, les os brisés de toutes parts. Son compagnon respirait encore, mais il ne put proférer un seul mot, et quelques minutes après il expira.
Ce furent là les deux premières victimes de la navigation aérienne. Le voyageur qui visite les côtes de France aux environs de Boulogne- sur-Mer peut s'arrêter aujourd'hui dans le cimetière champêtre du petit village de Wimille : c'est là que repose la dépouille mortelle des deux aéronautes, et qu'un monument funèbre a été élevé à la gloire du premier voyageur aérien, non loin, hélas! du monument élevé en l'honneur de son rival Blanchard, qui, le premier, avait traversé le détroit d'Angletei're eh France, le 7 janvier 1785.
Nos lecteurs savent que l'infortuné Pilâtre de Rozier est le premier qui se soit élancé dans les airs
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(ascension du 21 octobre 1783, jardins de la Muette, à Paris). Le premier héros de la navigation aérienne en fut aussi la première victime.
Depuis 1785, depuis le voyage de Blanchard et la catastrophe de Pilâtre, la traversée de la Manche a été plusieurs fois réussie d'Angleterre au continent, jamais du continent à Tîle. Un coup d'œil jeté sur la carte montre, du reste, que la moindre déviation dans la direction jette sur la mer du Nord un aérostat parti du continent, tandis qu'en partant d'Angleterre on est presque sûr de ne pas manquer le continent.
Les voyages de M. Lhoste sont particulièrement curieux au point de vue de la variation des courants. Le 27 mai 1883, parti de Saint-Omer, il va droit sur Calais et Douvres, traverse la Manche, et, à huit milles du port, est remporté par le vent qui va le jeter en Hollande après treize heures de voyage. Le 6 juin, accompagné de M. Eloy, il part de Boulogne, est emporté au sud-est, puis vers l'ouest, puis ramené encore une fois au sud-est, dirigé sur Étaples, dans le département de la Somme, et finalement jeté en Belgique. Le surlendemain, 8 juin, M. Lhoste part seul, à minuit, de Boulogne, est emporté sur la mer du Nord, amené à Dunkerque par un détour, porté juste au nord, ramené vers l'Angleterre, et il allait descendre entre Margate et Ramsgate quand un nouveau courant le ramena en pleine mer *. Mais l'intrépide
1. Voy. le récit de ces belles tentatives, par M. Lhoste luimême, dans notre Revue mensuelle d^ Astronomie populaire^ mars 1884. Les cartes de ces voyages sont particulièrement curieuses.
aéronaute avait juré de célébrer le centenaire des ballons en touchant les côtes de llle trompeuse, et il y a réussi.
Tout en prouvant par Tévénement lui-même que la traversée du Pas-de-Calais peut être faite dans la nacelle d'un aérostat, cette expérience témoigne en même temps de la difficulté de cette traversée. Le 28 août 1874, le jour même où je faisais-une excursion aérienne nocturne qui me porta en quelques heures de Paris à Spa, M. et Mme Duruof étaient jetés de Calais sur la mer du Nord et ne devaient leur salut, après une nuit de la plus horrible des luttes, qu'à un sauvetage miraculeux. t
La traversée de la mer en ballon ne sera normalement réalisable que le jour où le problème de la direction sera résolu.
Mais tant que ce problème capital de la direction ne sera pas résolu, il sera téméraire de recommencer Texpérience. Comment se fier à des courants plus perfides que Tonde? Et quelles surprises cachées sous chaque départ aérien I N'a-t-on pas vu tout récemment, le 27 août 1883, un ballon s'élever de Nogent, aux portes de Paris, à quatre heures et demie de l'après-midi, rester toute la nuit en l'air, voyager pendant quatorze heures et demie et descendre le lendemain à... Saint-Cloud, à trente kilomètres de son point de départ? Il avait plané toute la nuit sur Paris, sans bouger. Dans un de mes voyages aériens, je suis resté pendant quatre heures à tourner autour de Paris, ballotté par des courants incertains, jusqu'au moment où, décidés à trouver un vent sérieux ou à descendre, nous jetâmes assez de lest pour dépasser
deux mille mètres d'altitude. Là un vent franc nous conduisit en Belgique avec la vitesse d'un train express.
Quoi qu'il en soit, félicitons M. Lhoste de son heureuse réussite, inscrivons cette première traversée de France en Angleterre dans les annales de la météorologie et faisons des vœux pour que le centième anniversaire de la conquête des airs soit illustré par la solution du magnifique problème de la direction.
Nous avons dit que le détroit qui sépare la France de l'Angleterre avait été traversé plusieurs fois d'Angleterre en France, jamais de France en Angleterre. Ce fait s'explique par deux raisons principales. La première est qu'en partant d'Angleterre il est facile d'aborder sur le continent, parce que le continent offre une grande surface et qu'un ballon parti de Londres et conduit par un vent de nord -nord-est, de nord, de nord-ouest ou d'ouest aborde inévitablement sur le continent. Au contraire, un aérostat parti de France par un vent du sud ou des environs peut échapper l'île d'Albion et se perdre sur la mer du Nord, pour peu que la direction varie. La seconde raison est que les courants aériens généraux soufflent plus généralement d'Angleterre en France qu'en sens contraire, et que, jusqu'à présent, chaque fois qu'une tentative a été faite, l'aérostat, parti d'abord de Boulogne ou de Calais vers la côte anglaise, par une brise inférieure, a toujours été ramené sur le continent par un courant supérieur. Par ces deux raisons, il est beaucoup plus difficile d'aller en ballon de France en Angleterre que d'Angleterre en France.
Dès la première année de l'invention des aérostats, ridée de la traversée de la Manche et de reffacement général de toutes les frontières s'était offerte aux aéronautes. L'enthousiasme était à son comble; les entreprises les plus périlleuses étaient affirmées d'avance; le mot impossible était rayé du langage. L'aéronaute français Blanchard, qui avait passé en Angleterre la fin de l'année 1784 et qui avait fait un petit voyage aérien de Ghelsea à Rumsey le 16 octobre, à l'aide d'un aérostat qu'il assurait être dirigeable, eut un jour Faudace d'annoncer dans les journaux qu'il passerait d'Angleterre en France, suspendu au globe aérostatique.
Le docteur Jeffries s'offrit pour accompagner Blanchard. Ils partirent un vendredi, le 7 janvier 1785; le ciel était serein, à la suite d'une forte gelée pendant la nuit; le vent, qui était très faible, avait une direction nord-nord-ouest. On commença à gonfler l'aérostat vers dix heures, et, pendant cette opération, on lança deux petits ballons pour connaître la direction du vent. L'appareil était situé près du rocher escarpé qui domine le précipice décrit par Shakespeare dans le Roi Lear.
A midi trois quarts, on suspendit la nacelle au filet; le ballon était très lourd, et on ne put emporter que trois sacs de sable de dix livres chacun. Le docteur Jeffries, dans une lettre adressée au président de la Société royale de Londres, décrit avec enthousiasme le spectale qui s'offrit à leurs yeux : les campagnes situées derrière Douvres, semées devilles et de villages, formaient une perspective charmante. De l'autre côté, les rochers escarpés, contre lesquels la mer venait se briser en passant sur les
bancs de sable, leur offraient un aspect formidable.
A peine étaient-ils sur la mer que le* ballon descendit et que les aéronautes durent jeter un sac et demi de lest. 11 remonta, mais au tiers de la distance il reprit son mouvement de descente et ils durent sacrifier le reste de leur lest.
A deux heures vingt-cinq minutes, étant aux trois quarts du chemin, ils aperçurent les côtes de France, qui leur offraient un aspect enchanteur. Mais, par suite de la perte et de la condensation du gaz, le ballon descendait toujours, et, nouveaux Tan* taies, ils étaient très incertains de toucher jamais cette terre si désirée. Ils lancèrent alors leurs provisions, les ailes à Taide desquelles Blanchard imaginait se diriger, et tout ce qu'ils avaient dans la nacelle.
« Nous jetâmes, dit le docteur Jeffries, la seule bouteille que nous avions. En descendit elle fit entendre un bruit éclatant et produisit ime vapeur semblable à la fumée; quand elle atteignit Teau, nous entendîmes et éprouvâmes le choc, qui fut très sensible sur notre char et notre ballon. i>
Mais Taérostat descendait toujours et rasait presque la surface des flots. Les deux voyageurs désespéraient de pouvoir atteindre les côtes de France. Il paraît que, dans ce moment suprême, le docteur Jeffries offrit à son compagnon de se jeter à la mer. « Nous sommes perdus tous deux, lui dit-il; si vous croyez que ce moyen puisse vous sauver, je suis prêt à faire le sacrifice de ma vie. »
Pourtant une dernière ressource leur restait : ils pouvaient se débarrasser de leur nacelle et s'atta-
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cher aux cordes du ballon. Ils se disposaient à essayer de ce dernier et terrible expédient, et se tenaienttous deux suspendus aux cordages du filet, prêts à couper les liens qui la retenaient, lorsqu'ils crurent sentir un léger mouvement d'ascension : grâce à uii peu de soleil, le ballon remontait; ils étaient à quatre milles des côtes de France et leur marche était rapide. Dès lors, l'espérance syccéda au désespoir. Leur situation et l'idée d'être les premiers qui eussent traversé la mer d'une façon si peu accoutumée ranimèrent leurs forces.
A trois heures précises, ils arrivèrent au-dessus ^ des falaises françaises, entre le cap Blanc et Calais. En ce moment, le ballon s'éleva rapidement et décrivit un grand arc, et ils montèrent plus haut qu'ils n'avaient été dans toute leur traversée, puis ils furent portés sur la forêt de Guines; le docteur Jeffries se saisit d'une branche et leur marche fut arrêtée.
Les deux voyageurs aériens furent alors acclamés par des transports frénétiques. Une fête splendide leur fut donnée à Calais. On présenta à Blanchard, dans un coffret d'or, des lettres le nommant citoyen de Calais, la ville acheta son ballon et le déposa dans la principale église, comme un monument de cette heureuse entreprise; le roi assigna à Taéronaute une pension de 1 200 livres, et l'on érigea un monument de marbre au point illustré par la descente des intrépides voyageurs.
On peut ajouter qu'il ne manqua rien au triomphe de Blanchard, pas même la jalousie des envieux, qui profitèrent de l'occasion pour le surnommer le Don Quichotte de la Manche !
Cette première traversée, toutefois, avait été faite
Flammarion. — ^contempl. scientif. il 24
en de bien mauvaises conditions. Il n'en fut pas de même de celle de Green en 1836, car elle représente Fun des plus pittoresques voyages aériens qui aient jamais été faits. 11 avait avec lui deux compagnons de voyage, Mallond et Monk-Mason. L'aéronaute avait pris soin de se munir de passeports pour tous les États de l'Europe et d'une quantité de vivres suffisajate pour pouvoir demeurer quelque temps sur la mer s'il était jeté de ce côté. Le 7 novembre 1836, à une heure et demie, le ballon s'éleva majestueusement et, entraîné par un courant modéré, se dirigea au Sud-est, au-dessus des riches plaines du comté de Kent.
A quatre heures, les voyageurs commencèrent à distinguer la mer. Toute resplendissante des feux du soleil couchant, elle bordait l'horizon dans la direction vers laquelle l'aérostat, poussé par un vent assez vif, marchait rapidement. Il y eut cependant un moment d'inquiétude. On reconnut à la boussole que le vent, au lieu de demeurer au nordouest, remontait sensiblement vers le nord, ce qui allait jeter le ballon au-dessus de la mer d'Allemagne, et justement à la tombée de la nuit. L'aéronaute prit aussitôt son parti. Le ballon, débarrassé d'une partie du lest, s'éleva au commandement du pilote dans les régions supérieures de l'atmosphère. Un nouveau courant, le ramenant en arrière et dans une direction meilleure, le conduisit en quelques minutes au-dessus de Douvres, et là il s'engagea au-dessus de la mer pour traverser le détroit.
« Il était quatre heures quarante-huit minutes, dit le voyageur, quand nous vîmes la première ligne de vagues se briser sur là plage au-dessous de nous,
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et nous pûmes dire que nous avions véritablement quitté les côtes de notre pays pour commencer notre voyage au-dessus des régions jusqu'ici si redoutables sur la mer. Il aurait été impossible de ne pas se sentir ému à la grandeur du spectacle qui s'offrait alors à nos yeux. Derrière nous, la ligne des côtes d'Angleterre avec ses falaises blanches à demi perdues dans l'obscurité, brillant de l'éclat des lumières qui augmentaient à chaque instant, parmi lesquelles le feu de Douvres se fit remarquer pendant longtemps et nous servit de jalon pour calculer la direction de notre marche. Au-dessous, de chaque côté, l'Océan nous offrait un espace non interrompu de vagues entrelacées, s'étendant aussi loin que les ténèbres de la nuit, qui couvraient déjà l'horizon, permettaient à notre vue de descendre ; vis-à-vis de nous, une barrière de nuages épais, semblable à une muraille surmontée de parapets, de tours, de bastions, s'élevait de la mer et paraissait placée là pour nous en barrer le passage.
« La nuit nous enveloppe. Le bruit des vagues battant sur la côte d'Angleterre cesse, et notre situation nous éloigne de tous les bruits de la terre. »
En une heure le détroit fut franchi. La barrière de nuages se dissipa. Le feu de Calais brilla sous les voyageurs, et le bruit éloigné du tambour de la ville monta jusqu'à eux.
ft L'obscurité, continue le narrateur, étant alors à son comble, ce n'était que par les lumières, tantôt isolées et tantôt réunies, qui se montraient de tous côtés au-dessous de nous, que nous pouvions espérer obtenir connaissance de la nature du pays que nous traversions, et nous former une idée des villes et
des villages que chaque moment présentait à nos regards. La scène qui suivit alors surpasse toute description. La surface entière de la terre, sur plusieurs lieues à la ronde, aussi loin que Tœil pouvait porter, n'offrait que des lumières éparses d'une population qui veillait, et déployait à nos pieds une plaine qui semblait rivaliser avec les feux plus éloignés de la voûte céleste. A chaque instant, pendant la première partie àe la nuit, avant que les hommes fussent livrés au repos, de grandes masses de lumières, nous indiquant l'existence d'une population nombreuse, se découvraient à l'horizon et nous donnaient l'idée d'un incendie lointain.
c: A mesure que nous approchions, celte masse confuse d'éclairage paraissait augmenter et se répandait sur un plus vaste espace, jusqu'à ce que, parvenus directement au-dessus, elle semblait se diviser en différentes parties et, se prolongeant en rues ou se partageant de diverses manières en carrés, nous dessinait le plan exact d'une ville, diminuée seulement d'après l'élévation plus ou moins grande où nous planions. Il serait difficile de donner une idée quelconque de l'effet qu'une pareille scène, dans une telle circonstance, devait nécessairement inspirer. Se trouver transporté dans les ténèbres de la nuit, au milieu des vastes solitudes de l'air, inconnu et inaperçu, en secret et en silence, traversant des royaumes, explorant des territoires, regardant des villes qui se succédaient avec une rapidité qui ne permettait pas de les examiner en détail, en voilà assez pour rendre sublimes des scènes qui auraient eu en elles-mêmes moins d'intérêt. Si l'on ajoute à cela l'incertitude qui commença à régner dans notre
voyage, incertitude qui, augmentant à mesure que nous avancions dans la nuit, couvrait tout des voiles du mystère et nous mettait dans un embarras pire que l'ignorance même, ne sachant où nous étions, quels étaient les objets que nous tâchions de découvrir, on pourra se faire une idée de notre singulière position. »
L'aérostat, entraîné avec une vitesse de dix lieues à rheure, traversa le nord de la France et la Belgique. Vers minuit il planait au-dessus de Liège. Située au centre d'un canton peuplé d'usines, de forges et de hauts fourneaux, cette ville était éblouissante de lumière. Bientôt les voyageurs la perdirent de. vue et tombèrent dans une obscurité profonde et silencieuse. Un noir abîme les entourait de tous côtés, et comme ils tâchaient de pénétrer dans ce gouffre mystérieux, ils avaient peine à se défendre de l'idée qu'ils se formaient un passage « à travers une masse immense de marbre noir dont ils étaient enveloppés, et qui, disaient-ils, solide à quelques pouces de nous, paraissait s'amollir à notre approche, afin de nous laisser parvenir plus avant dans ses flancs froids et obscurs ». Des feux de Bengale qu'ils lançaient de temps en temps de la nacelle, au lieu de diminuer les ténèbres, ne faisaient que les augmenter, et, à mesure qu'ils descendaient, on eût dit qu'ils se frayaient un chemin par la chaleur qu'ils répandaient autour d'eux.
Enfin les premières lueurs du matin, si lentes à se développer et si confuses en novembre, commencèrent à dissiper les ténèbres. Les voyageurs aériens reconnurent qu'ils traversaient d'immenses plaines de neige et s'imaginèrent un instant qu'ils avaient
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été portés jusqu'en Pologne. Ils se déterminèrent à jeter l'ancre à sept heures et demie du matin : ils étaient dans le duché de Nassau, non loin de la ville de Wiherg, où Blanchard était descendu en 1785 lors d'une ascension à Francfort.
Ce sont là les deux plus curieuses traversées de la Manche qui aient été faites d'Angleterre en France. Leur souvenir mérite d'être conservé.
M. Lhoste restera le premier aéronaute qui aura réussi la traversée aérienne de France en Angleterre, et cela précisément l'année du centenaire de l'aérostation.