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Voy. Lenthéric, y s villes mortes du golfe de Lyon

LES IfÉTAMORPHOSES DE LA TERRfi ^5

SOUS le sol, et quelques rares débris de fondations f ces ruines sont tout ce qui reste de Tancienne métropole des Sarrasins, Ruscino, ancie^^e vi^ de la Gaule narbonnaise, autrefois assez importante pour avoir donné son nom à sa firovince, au Roussillon. Les Phéniciens y faisaient escale; elle appartint ensuite aux Volkes, puis au*i Romains, puis aux Sarrasins, puis aux ^ormands, qui la rasèrent au milieu du huitième siècle. La mer venait jusque-là.

Mille ans avant notre ère,Jipute la partie de la côte ligustique, depuis les bouches de TAtax jusqu'aux Pyrénées, était celtique de mœurs et de langue. L*historien Hécatée, qui vivait près de six siècles avant Jésus-Christ, désigne la ville de Narbôn sous le nom de ville et marché celtiques. Elle était bâtie dans l'eau comme Venise, et Timpreâlion de l'absence d'arbres qu'un séjour à Venise nous donne aujourd'hui, Narbôn la donnait au géographe Pythéas, de Marseille, au quatrième siècle avant notre ère.

Cette capitale antique a entidtement disparu dans les premiers siècles de notre ère par suite des transformations de la colonisation romaine et des dévastations successives des Wisigoths et des Sarrasins. Elle a été remplacée par la Narbonne moderne. Les alluvions de l'Aube ont lentement comblé cet archipel. Nous avons un autel votif, datant de l'an'S de Jésus-Christ, qui constate que les habitants de Narbonne, enchantés d'appartenir aux Romains, se consacrent à perpétuité au divin Auguste, à sa felfeme et à sa famille. La population de la ville devait être aloi's de 70,000 âmes.

Le deltande l'Hérault et la ville d'Agde (ancienne Agathe) n'ont pas sub^ moins de métamor-

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phoses de la nature et des hommes. L'ancien volcan du Brescou est encore là. Le petit port formé à ses pieds aVait étg choisi par les navigateurs phocéens, 600 ans avant notre ère. comme un refuge heureux (Agathe Tyché), et consacré à la divinité tutélaire de Marseille, Diane d'Ephèse. Agde n'est pas précisément une ville morta^'mais c'est une ville vieillie et qui ne vit plus * .

Aigues-Mortes est morte avec sa lagune, comme la Narbonne romaine, ]^ Ravenne et la Venise des siècles passés. Sans la production du sel, que l'on récolte en abondance à la surface des marais du littoral, la vie semblerait absolument éteinte autour de la vieille cité de saint Louis; la solitude et le désert environnent son antique* enceinte.

Signalerons-nSus encore les villes mortes d'Héraclée et de Rodonusia, villes grecques qui étaient en pleine prospérité au cinquième siècle avant notre ère; Arles, colonie romaine,, aujourd'hui en pleine décroissance; les Sfeintes-Maries, où une légende

1. 11 y a toutefois des régions qui paraissent avoir très-peu varié depuis les temps historiques, et telle est précisément celle qui passait généralement pour avoir le plus varié, Aigues- Mortes, où l'excellent roi Louis IX s'embarqua pour la sainte folie de la croisade. La m#r n*est jamais venue à Aigues-Mortes, mais un bras du Rhône baignait les murs de la ville, et on* peut se promener aujourd'hui sur le lit de ce bras desséché. La mer était alors comme aujourd'hui à cinq kilo mètres. Il y a quelquefois de singuliers rapprochements à faire dans les sciences. Combien de fois n'a-t-on pas cité Aigues-Mortes comme un exemple du recul de la mer? Et justement c'est un exemple du contraire. De même, tous les traités d'astronomie signalent l'étoile double 61" du Cygne comme le type du mouvement circulaire des étoiles, et j'ai prouvé, il y a quelques années, que de toutes les étoiles doubles c'est au contraire celle qui présente jusqu'à préseit le plus beau type de mouvement rectiligue.

I˧ MétAMOUPHOSËS DE LA TERRE 27

chrétienne fait débarquer, vers Fan 40 de notre ère, la sœur de la Vierge, Marie Jacobé, en compagnie de Marie Salomé, mère des apôtres Jacques et Jean, Marie Madeleine, la bien-aimée de Jésus, et Lazare le ressuscité?

Le petit village les Baux, près d'Arles, qui n'a plus aujourd'hui que 142 habitants, fut autrefois une ville florissante ; plus de six mille personnes y vivaient, et une cour d'amour y avait son siège. On retrouve des maisons offrant des façades élégantes dans le style de la Renaissance ou du xv® siècle ; mais les fenêtres sont brisées, les toits à moitié détruits, les portes sans ferrures Les bohémiens,

qui poussent quelquefois leurs excursions jusque-là, enfoncent d'un coup de pied une porte vermoulue et s'établissent pour quelques jours 4ans un de ces manoirs antiques , qu'ils quittent bientôt pour reprendre leur course vagabonde.*. Le spectacle d'une ville romaine, dont il ne reste plus que des substructions, parle bien moins à l'imaginution que celui de cette ville hahitahleet qui n'est point habitée

Au moyen âge, les princes des Baux tinrent un rang distingué parmi les nobles de la Provence. Poètes et chevaliers étaient fêtés à la cour. Ils portèrent successivement les titres dô princes d'Orange, de comtes de Provence, de rois d'Arles et de Vienne et même d'empereurs de Gonstantinople.

Nous pourrions signaler beaucoup d'autres exemples en continuant de suivre le rivage de la Méditerranée. Qui n'a visité aux environs de Nice les ruines de l'ancienne ville de Gimiez, et n'a contemplé de cette hauteur le grandiose spectacle des modifications séculaires de la mer, de la terre et de

âÔ CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES

l'humanité? L'Italie est elle-même plus riche que nulle autre contrée en témoignages de cette nature. C'est en vain que l'historien cherche aujourd'hui la trace du Rubicon disparu.

Le type classique et étudié depuis longtemps des oscillations du sol sur le bord de la mer est le temple de Sérapis à Pouzzoles, dans la baie de Naples. On y voit « la déduction des faits écrits sur ces colonnes, en caractères précis et lisibles. » Après l'époque romaine , peut-être après quelque éruption non relatée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les eaux sans qu'il y eût de perturbation dans l'aplomb de ses colonnes baignées dans la mer pendant des siècles; elles sont perforées jusqu'à la hauteur d'environ six mètres par les mollusques. Les trois colonnes de marbre qui restent debout n'ont pas d'altérations jusqu'à la hauteur de 3 m. 06 au-dessus du piédestal ; mais, plus haut, on constate, sur une zone de 2 m. 07 de large, que le marbre a été perforé par un mollusque marin; elles sont donc restées immergées jusqu'à la hauteur de cette seconde zone.

D'après le géologue Nicolini, le sol aurait subi les dénivellations suivantes : 1*» vingt ans avant l'ère chrétienne, il était à 3 m. 06 au-dessus du niveau actuel; 2*» vers la fin du i®*" siècle, il n'était qu'à 1 m. 08 au-dessus de ce même niveau; 3* à la fin du IV® siècle, il s'est abaissé et avait repris à peu près le niveau d'aujourd'hui ; 4"* dans les siècles suivants et antérieurement à l'éruption du Monte^ Nuovo, il était à environ 5 m. 08 du niveau actuel; 5^ au commencement du xiv* siècle, il se trouvait à m. 70 au-dessus du niveau où nous le voyons en

ce moment. Tout porte à croire que l'émersion principale eut lieu en 1538, époque de l'éruption du Monte-Nuovo; en quatre jours, un énorme cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres, jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe de Pouzzoles vers le nord. Depuis le commencement de ce siècle, des mesures prises avec précision indiquent que le mouvement d'affaissement se continue. Il en résulterait la confirmation d'une dépression de 14 centimètres par an.

Le voyageur errant sur les bords du golfe de Naples, de Sorrente et Pompéi à Pouzzoles et à Baies, sent pour ainsi dire sous ses pieds l'action permanente des forces qui transforment le sol, et ne peut s'empêcher d'associer les métamorphoses de l'humanité à celles de la nature.

J'ai éprouvé la même impression en quittant Naples pour Venise, mais sous une toute autre forme. En 1873, un jour de marée un peu forte dans l'Adriatique (où ce phénomène diurne est si faible en général), j'ai été surpris de voir la place Saint-Marc remplie de l'eau de la mer qui s'était fait jour entre les pavés. L'eau montait même jusqu'au péristyle des cafés et presqu'à la librairie Ongagna.

Le pavage de la place Saffit-Marc a déjà été relevé à deux reprises différentes de 1 mètre chaque fois. D'autres faits bien établis démontrent que depuis mille ans l'affaissement a été de 14 à 15 centimètres par siècle. Cet affaissement s'étend à une partie du bassin de l'Adriatique. Ce n'est pas un fait accidentel, car il y a bien longtemps que ce phénomène dure, puisque, dans les sondages faits à Venise, on a constaté l'existence de plusieurs bancs

d'une tourbe identique à celle qui se forme sur 'certains points de la lagune, aux profondeurs de 29, 48, 85 et 126 mètres.

Les observations géologiques montrent d'ailleurs que cet affaissement actuel n'est que la suite du mouvement auquel obéissent cette région et tout le bassin du Pô, depuis le commencement de la période tertiaire. En vertu de cette dépression dont la marche suit son cours d'une façon inflexible, la ville de marbre va continuer de descendre de siècle en siècle jusqu'à ce que la coupole de Saint-Marc elle-même soit ensevelie sous les flots avec les palais de marbre qui l'environnent : ce sera le dernier mariage du doge de Venise avec la mer.

Les dénivellations se font aussi sentir avec intensité près des côtes où les phénomènes volcaniques n'existent pas. Aux embouchures de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, une grande étendue de pays, autrefois située au-dessus du niveau de la mer, ne doit sa sécurité qu'aux puissantes digues élevées par des générations successives. Depuis les temps où la tradition a laissé quelques documents authentiques, cette invasion de la mer est permanente, dans la Frise, la Hollande et le Hanovre

D'après les Commentaires de César, il y a deux mille ans, le sol des Pays-Bas était couvert de bois et de marais. Le château de Britten, près de Catwick, qui est en partie submergé, offre encore des substructions visibles dans les hautes marées; dans les polders d'Enkuisen, où l'évacuation des eaux continentales se faisait d'elle-même à marée basse au XV® siècle, on est obligé maintenant d'avoir recours iaux pompes pour les enlever.

On navigue maintenant sur cette partie du pays que les Romains appelaient, en même temps que la Flandre, la forêt sans pitié ; mais il n'y a plus guère de forêts en Zélande.

Le détroit de Gibraltar, selon Bureau de la Malle, a été ouvert par les flots de TOcéan, qui aurait ^ inondé une partie des côtes basses et sablonneuses de l'Espagne, de la Barbarie, de l'Asie Mineure. Depuis les temps historiques, le détroit de Gibraltar a encore subi un élargissement progressii; à Tépoque de Pline, sa plus petite largeur était de 40 kilomètres, et il existait deux îles boisées entre l'Europe et l'Afrique. On avait même construit un temple dans Tune d'elles en l'honneur d'Hercule; aujourd'hui, le détroit de Gibraltar a plus de 46 kilomètres dans sa plus petite largeur, et le temple qu'on appelait les Colonnes d'Hercule est sous les eaux. Aviénus cite aussi l'obligation où étaient les Carthaginois, voisins du détroit, de construire des navires à fond plat, pour naviguer plus facilement dans cette partie peu profonde ; enfin on savait par Himilcon qu'il y avait à l'ouest une mer« sans fond et sans bornes ». Des tremblements de terre successifs, dont celui de Lisbonne est un exemple (4755), provoquèrent probablement l'ouverture du détroit. On rapporte qu'en 4748 on a découvert, par une mer très-basse, quelques fragments du fameux temple d'Hercule. M. J. Smith a observé les traces de ces dénivellations autour du rocher de Gibraltar.

C'est surtout le long des rivages, et principalement à l'embouchure des grands fleuves, que les variations de la surface de la planète sont sensibles. La grande bouche du Rhône progresse annuelle-

ment de 50 mètres; celle du Pô de près de 80. Le Mississipi s'allonge chaque année de 350 mètres dans le golfe du Mexique. Cet avancement des embouchures est en proportion de la quantité de matières minérales charriées par les fleuves et de Tabsence de digues. Le grand Rhône jette chaque année dans la mer 17,000,000 de mètres cubes, le Pô 40,000,000, ^ le Nil 60,000,000, et le Mississipi 640,000,000!

Les fleuves présentent tous, dans leur profil en long , une courbe parabolique. La goutte d'eau cueillie par le rayon du soleil à la surface de l'Océan est emportée par lui dans les hauteurs du ciel atmosphérique; elle flotte dans le nuage, tombe à l'état de goutte de pluie, forme la source et le ruisseau, et tous les fleuves à leur origine montrent dans leur partie supérieure une zone d'érosion qui, par sa rapidité souvent torrentielle, corrode les gorges, arrache les pierres et démolit lentement les montagnes. En même temps que le relief du sol varie, celui de la mer ne reste pas non plus au même niveau, comme on serait porté à le croire : l'évaporation, qui enlève par an une couche de 4 m. 50 d'eau sur la surface entière du globe, couche qu'on peut évaluer au double pour la zone maritime d'évaporation, si l'on tient compte de la terre ferme d'une part, où elle est très-faible, et des régions glacées d'autre part, n'est pas la même partout, et le niveau des mers varie lui-même.

Des sédiments charriés par les fleuves naissent les deltas formés aux embouchures. De l'action des vagues et des vents sur les plages basses naissent les dunes et les étangs salés. Le cordon littoral se déroule, se replie, se brise, se resserre, s'allonge, se

rétrécit, suivant Tœuvre des agents atmosphériques et maritimes; des lagunes se creusent ou se comblent; des ports se dessinent d'eux-mêmes et s'offrent à l'activité humaine ; Amsterdam , Venise , Narbonne s'élèvent du sein des ondes, grandissent, prospèrent, brillent, s'éteignent et disparaissent, ^ous l'influence mystérieuse, mais inexorable de l'antique Neptune, comme Pompéi sous l'influence de Vénus et de Vulcain; comme Londres, fille de la Tamise; comme Paris, qui doit sa grandeur à sa position géographique et à son climat, mais qui, lui aussi, dans un certain nombre de siècles, disparaîtra de la lumière du jour.

Ainsi changent sans arrêt le ciel et la terre, les astres et les atomes, la forme de notre monde et celle de sa vie, et toutes les espèces vivantes, et l'humanité elle-même, et les peuples, et les cités, et chacun de nous; car si la Vie est éternelle, c'est parce que la Mort, elle aussi, est éternelle.

Et maintenant, faites de la politique I

FLiMMARlON. — CONTEMPL. SCIBNTIF. II.

Voyasre phtlosophiqae aa pays des Celtes*

Par une belle soirée d'automne de Tannée 1875, je me trouvais au fond du Morbihan, au milieu de l'immense plaine des menhirs de Garnac. C'était l'heure du silence et de la solitude; une nuit profonde ensevelissait les campagnes, et, seule, la pâle lune versait du haut des cieux sa blanchâtre et mélancohque clarté» On distinguait jusque dans le lointain les antiques blocs de granit, alignés comme les soldats pétrifiés d'une armée inconnue; ils se suivaient, de place en place, immobiles, muets, mystérieux. Ceux qui m'entouraient étaient d'une stature gigantesque, et l'ombre indécise allongée, à leurs pieds, par la clarté de la lune, semblait doubler encore la grandeur de leur taille. Plus loin, le sol couvert de genêts étant obscur, les pierres druidiques ressortaient en blanc comme autant de fantômes *debout à la fois réunis dans la mort, et isolés, chacun à sa place dernière. A ma gauche, du côté du couchant, vers lequel l'astre des nuits allait descendre, un champ carré, entouré de murs pâles,

paraissait un cimetière sur lequel des files de moines agenouillés auraient marqué la place des tombes; leurs capuchons blancs étaient alignés, et non loin d'eux un spectre géant, couvert d'un suaire, paraissait élever ses bras pour donner la bénédiction de minuit aux ombres ressuscitées.

On n'entendait au loin que le bruit affaibli de rOcéan, dont les flots se heurtaient sur les récifs de Quiberon, ou dont les vagues expiraient sur la plage de Gamac. Quelques insectes bruissaient entre les broussailles de la lande, et le chat-huant jetait par intervalles à travers la nuit son petit cri .fauve, auquel le hibou de la ferme du Menée répondait. Puis le silence du sépulcre régnait un instant, comme pour commander à la pensée humaine d'être plus attentive encore. Quelques nuages passaient de temps en temps sur la lune en projetant des ombres fuyantes; mais le ciel était généralement pur, la croix du Cygne planait au zénith, Gassiopée était assise non loin d'Andromède, la brillante Gapella nous envoyait son rayon lumineux qui emploie soixante-douze ans à nous parvenir, l'étoile polaire restait immobile comme le pivot de l'axe du monde, et les sept étoiles de la grande Ourse assistaient à cette scène de contemplation rétrospective, comme jadis elles assistèrent aux fêtes nocturnes des druides qui se réunissaient aux néoménies dans le cercle fatidique du cromlech. '

Au milieu de cette terre sacrée des menhirs et des dolmens, à cette heure, dans cette lumière lunaire, au sein d'un tel silence et d'une telle solitude, devant ces milliers de fantômes occupant toute la campagne, il ne fallait qu'un faible effort

d'imagination pour revoir les âges disparus dont ces ruines austères sont les derniers témoins. J'oubliai sans peine le siècle où nous vivons aujourd'hui et mon éphémère personnalité vivante, pour ne plus voir que la réalité d'autrefois et assister, témoin impersonnel, aux choses qui se sont passées là. Je revis l'antique race des Celtes venue de l'Asie, où déjà l'astronomie florissait, et marchant vers l'ouest jusqu'à l'extrémité de la terre, c'est-à-dire jusqu'ici, s'arrètant forcément aux côtes du Morbihan et du Finistère (finis terrxj^ s'y implantant avec son culte divin, adorant Dieu dans la nature, dans le soleil, dans la lune, dans les étoiles, élevant vers lui sa prière, non pas en s'enfermant sous des voûtes dérobant la vue du ciel, comme le fit plus tard la religion devenue politique, mais en plein ciel, en pleine campagne, devant les montagnes, les forêts et les flots. Je revis les vieux druides à la longue chevelure, à la barbe blanchie par les âges, dirigeant les actions et les consciences; les jeunes vierges druidesses couronnées de gui; les cérémonies simples des premiers siècles. J'entendis la télen sonore des bardes, et il me sembla voir passer le long des allées de menhirs nos aïeux emportant en silenôe la cendre de leurs morts bien -aimés. Mais d'autres races venues aussi de l'est arrivèrent pour s'emparer aussi de la dernière terre continentale. Il fallut combattre, défendre ses foyers, verser le sang humain, et finalement dominer toute invasion. Les Gaulois vinrent et furent absorbés. Les Romains vinrent et furent vaincus. Les Francs arrivèrent et s'évanouirent. Jupiter et Vénus descendirent et durent remonter dans l'Olympe. Le christianisme fut prêché,

et ses paroles se perdirent en se confondant dans la primitive religion celtique, qui est restée la même. Ces Bretons d*aujourd'hui sont les Celtes d'autrefois, du moins dans cette contrée dont Carnac est le foyer. Leur corps est le même : les hommes sont forts; les femmes sont belles, d'un type uniforme et sans mélange; leur âme n'a point changé non plus : le fond de leur religion est le culte des morts.

L'idée si répandue que les Bretons sont catholiques et royalistes doit empêcher ici plusieurs de mes lecteurs d'admettre l'affirmation précédente; mais l'étude du caractère de ce peuple modifie singulièrement cette apparence. Il ne faut pas prendre comme exemple les hommes qui ont étudié et sont sortis de leur cercle natal, mais le peuple des campagnes tel qu'il est dans sa masse. Eh bien, sa religion ne ressemble pas plus à celle du peuple italien, espagnol et français qu'à celle des bouddhistes, et peut-être moins. Le lendemain du soir où j'avais contemplé sous la douce clarté lunaire ces innombrables pierres levées, qui semblent autant de pierres tombales, il m'arriva de passer devant le cimetière du village et d'y entrer. Là, je vis sur plusieurs tombes de petits cercueils en bois noir, simplement posés sur la tombe, faciles à emporter sous le bras et contenant... quoi?... le crâne et les os de l'ancêtre, déterré pour faire place à ses descendants morts. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut de voir au fond du cimetière un ossuaire sur les fenêtres duquel des tas de petits cercueils sont amoncelés, chacun contenant le crâne d'un aïeul et son nom : Ici Pierre Thomas; Ici Paul Martin; Ici Marie- Anne DucouRG, etc. La porte de Tosmirire reste

entr'ou verte : en y pénétrant, je vis plusieurs centaines de squelettes amoncelés pêle-mêle les uns sur les autres et regardant tous de mon côté. A Saint- Pol-de-Léon, les Bretons font mieux encore : ils mettent les crânes dans de petites boîtes vitrées, qu'ils suspendent dans Téglise, à la vue de tous, chacun portant l'étiquette de son nom. Voilà certes un peuple qui regarde la mort en face. C'est bien le même dont les Romains s'étonnaient tant, ce vieux peuple celtique qui avait une foi si absolue dans l'immortalité que la mort n'avait pour lui aucun aspect lugubre, qu'il s'entourait de ses morts et fr voyait revivre dans un autre monde analogue celui - ci. Jean Reynaud nous apprend même qu'il n'était pas rare, dans les transactions commerciales, d'aller jusqu'à se prêter de l'argent à remboui*ser dans l'autre monde.

Un matin, regardant de ma fenêtre le bizarre portail de l'église de Saint-Gornély, je fus bien surpris de voir trois petits enfants charmants jouant avec un petit cercueil vide, déposé à la porte de l'église. Un petit garçon essayait en riant de coucher sa petite sœur dedans; mais elle était trop grande et ne pouvait que s'y asseoir... Le sacristain arriva portant un petit drap blanc bordé d'argent, de sa voix la plus forte gronda les enfants, leur demandant : Qui a dérangé le cercueil? Bien entendu, ce n'était personne. Or ces gamins connaissaient parfaitement la destination de l'objet avec lequel ils jouaient ainsi.

Ce peuple celte, qui parle encore aujourd'hui la langue celtique, est peut-être de tous les peuples celui qui change le moins facilement. Cette ténacité

40 CONTEMPLATIONS SCIENTHIQUES

de caractère est surtout remarquable dans cette contrée. Je disais tout à l'heure que le fond de sa religion, ce n'est ni l'Eucharistie, ni l'Immaculée Conception, ni l'Infaillibilité dogmatique du pape, mais simplement le respect des morts, comme il y a vingt siècles et plus. Ses superstitions d'aujourd'hui sont aussi celles d'autrefois. Je me trouvai là au temps de l'équinoxe d'automne. Un soir, après la nuit tombée, j'entendis vers neuf heures du soir des sons plaintifs^ et des pas lents : des troupeaux de bestiaux ^ient amenés en silence par des gens du pays. Ils arrivaient vers l'église, en faisaient le tour à pas mesurés, s'arrêtaient devant le grand portail où trône saint Gomély entre deux bœuis, et se rendaient ensuite à une antique fontaine pour en faire le tour. Puis on verse de l'eau lustrale sur le front du bœuf, et on s'en retourne en silence. Ces nocturnes pèlerinages de bestiaux, entendus dans la solitude de la nuit, ont je ne sais quoi de lugubre et d'étrange.

Les bestiaux, et surtout les bœufe, sont asseoies dans leur pensée religieuse. Ils disent des prières pour les guérir comme pour se guérir eux-mêmes. On vend ici, à côté de l'église, des bouts de corde bénite, pour la guérison des bestiaux; elle est vendue, très-cher, et c'est une source de revenus supérieure à toutes les autres. Saint Gomély est propriétaire ici : ses rentes s'élèvent assez souvent à une vingtaine de mille francs.

Eh bien, ce rôle joué par le bœuf dans la religion naïve des habitants actuels de Garnac ne date pas de notre époque, mais est antérieur à saint Gorneille lui-même, pape, que l'on a pris ici, à cause de

l'euphonie de son nom, pour patron des gens et des bêtes (je prie le lecteur de prendre cette association dans le bon sens naïf et populaire), et qui est repré- \ sente en compagnie de bœufs qu'il protège. Cette superstition était bien antérieure dans le pays à la fondation de son église. Il est facile de reconnaître de plus en elle la superstition païenne que tous les peuples ont plus ou moins partagée. Une curieuse découverte faite tout récemment confirme merveilleusement ces déductions. Un savant archéologue écossais, M. Miln, qui vient tous les étés ^ Garnac pour en fouiller le sol, vient d'y trouver un petit bœuf en bronze très-élégamment fondu et parfaitement conservé. En rapprochant cette statuette des pratiques et des idées actuelles des habitants, il est difficile de ne pas voir en elle une petite divinité tutélaire des siècles disparus. C'est certainement un parent du bœuf Apis (E).

Le rite de l'eau lustrale se pratique encore comme autrefois. En certains jours, les paysans se rendent à cette même fontaine dont nous parlions tout à l'heure et se recueillent en silence. Ils prennent bien garde qu'un étranger soit là pour les observer. On les voit alors prendre de l'eau dans leurs deux mains réunies ou en recevoir versée par un enfant et élever les bras en l'air, verticalement, en agitant un peu les doigts, de telle sorte que l'eau s'écoule le long des bras et descende jusqu'au corps. On a même vu non loin d'ici des femmes recevoir de véritables douches d'eau glacée sur leur poitrine nue.

Pendant les tempêtes, on a vu parfois des femmes de marins se rendre sur les hauteurs sacrées, prendre de la poussière dans leurs mains et la jeter au

vent par-dessus leur tête en regardant la mer, pour conjurer le danger auquel leurs époux sont exposés.

Ces usages antiques, maintenus malgré les défenses ecclésiastiques, ce caractère tenace et sérieux, ce tempérament silencieux, cette langue celtique, cette vie fréquente avec la mort, nous montrent bien que, si les invasions successives ont leté d'autres races sur divers cantons de la Gaule, ici il n'y a eu presque aucun mélange. Ces rochers, ces broussailles, cette mer, ces îles, ces rivages, ces chemins, cette âpre nature, c'est bien le même pays que les Celtes ont vu et qu'ils ont aimé. Ils ont marché là où nous marchons aujourd'hui, ils ont élevé ces menhirs qui sont devenus des sphinx, ils ont laissé des témoins invulnérables de leur antique république; mais pourquoi n'ont-ils rien écrit? et pourquoi ces pierres mystérieuses ne peuvent-elles donner aucune réponse à nos avides questions?

Qu'étaient ces menhirs, ces dolmens, ces cromlechs, dont cette terre sacrée de Garnac est couverte dans tous les sens? Qu'étaient ces monuments de pierre plus nombreux ici que sur tout le reste de la terre ensemble? Quoiqu'on les connaisse de temps immémorial et que les traditions soient durables sur ce sol de granit, on est loin d'être d'accord sur leur nature.

Dans ce voyage archéologique aux champs de Carnac, j'ai eu l'avantage de rencontrer pour guide l'homme qui peut-être les connaît le mieux, et qui nous conduit à travers les sphinx de la géographie druidique avec la sûreté de coup d'œil de l'astronome au milieu des. constellations. J'ai nommé M. du Gleuziou. Il vient de relever à la boussole le plan de

LES SIÈCLES DISPAHUS 43

tous les alignements de Garnac et la position de tous leurs menhirs, dont le nombre s'élève encore aujourd'hui à 2365. Ce nombre diminue chaque année, les paysans s'en étant servis depuis des siècles pour en clore leurs champs, qui ici sont chacun enfermés dans des murs, et les entrepreneurs les démolissant aujourd'hui plus vite encore. Il y a trois siècles, leur nombre a été évalué à 12,000. Leur hauteur varie depuis 50 centimètres Jusqu'à 5 mètres. Quelques-uns sont plus élevés encore et atteignent 6 mètres, comme à Kermario, 10 mètres, 15 mètres, comme à Locmariaquer, où gît le colossal menhir brisé dont la hauteur était de 25 mètres et dont le poids dépasse 200,000 kilos. Les menhirs de Garnac sont alignés sur onze rangs, sur une longueur de quatre kilomètres, la séparation des rangs variant de 7 à 10 mètres. La direction moyenne générale est vers l'orient (ici au sud-est, là au nordest), « vers le lever du dieu-soleil, » suivant l'expression de notre éminent historien Henri Martin.

Le système des alignements de Garnac se compose de quatre sections : le Menée, Kermario, Kerlescant et le Menée Vihan. Il y a encore d'autres alignements à Erdeven (Kerzero), au Yieux-Moulin , à Sainte-Barbe, à Saint-Pierre-de-Quiberon, etc., etc.

Nous sommes réduits à des conjectures pour expliquer le but de l'érection de ces pierres. Vhypothèse la plus probable est que ce sont des pierres tombales. On sait que dès la plus haute antiquité les pierres levées désignaient des sépultures. Ghez certaines populations juives de TOrient, chaque tombe, dans leurs cimetières, est surmontée d'une haute pierre dressée verticalement comme les menhirs.

Le passage suivant de la Bible constate Fusage antique des menhirs : « Rachel mourut, et elle fut ensevelie sur le cfiemin qui conduit à Ephrata, c'est-à-dire Bethléem; et Jacob éleva une pierre sur sa sépulture, et c'est la pierre du monument de Rachel qui existe encore aujourd'hui. » (Genèse, ch. xxxv.) On lit aussi dans le Deutéronome : « Tu élèveras un autel au Seigneur ton Dieu avec des pierres que le fer n'aura point touchées, avec des roches informes et non polies. » (Deut., ch. xxvn.) Cependant, lorsqu'on fouille le terrain, à la place des menhirs détruits ou près des menhirs debout, on ne trouve pas d'ossements humains. Quelquefois on a recueilU de la cendre et des débris d'incinération humaine, des vases et des haches de pierre polie. Nos aïeux auraient donc brûlé leurs morts et marqué par des pierres le lieu où ils déposaient leurs cendres. Mais le nombre de ces pierres est si considérable qu'il faudrait supposer la population beaucoup plus nombreuse alors qu'aujourd'hui, lors même que la coutume eût duré des siècles.

Les noms que portent ces régions paraissent donner raison à l'hypothèse des pierres tombales. Ainsi, Menée signifie le lieu du souvenir, Kermaux (Kermaro) le lieu de la mort, Kermario (pluriel) le lieu des morts, Kerloquet le lieu du bûcher, Kerlescan le lieu des cendres , etc. Le nom de Garnac luimême, que l'on peut rapprocher de Plou-Carnel (Plouharnel), veut dire en celtique le lieu de l'ossuaire.

L'entrée dans un dolmen impressionne peut-être plus encore que la contemplation des menhirs. Tout dolmen se compose essentiellement d'une table de

granit posée sur des pierres debout ; les supports se touchent ordinairement, ou leurs intei'stices sont remplis d'autres pierres, de sorte que le fond et les deux côtés du dolmen sont de véritables murs. On pénètre généralement dans cette chambre par une allée de pierres, couverte également. Cette entrée est presque toujours orientée au sud-est. Lorsque les dolmens n'ont pas été dépouillés, ils sont recouverts de terre et forment un tumulus. Ces chambres sont assez spacieuses pour qu'on puisse s'y tenir debout et que plusieurs personnes puissent facilement s'y installer. Plusieurs offrent des dimensions considérables. Ainsi, le dolmen de l'île de Gavr'inis se compose d'une chambre intérieure mesurant 2 m. 60 de longueur sur 2 m. 50 de largeur et 1 m. 80 de hauteur. Le plafond se compose d'une table colossale de granit ayant plus de 4 mètres de longueur sur 3 de largeur. L'entrée est une galerie longue de 13 mètres et large de 1 m. 50. Le dolmen de Locmariaquer a pour plafond une pierre de 9 mètres de longueur sur 4 m. 60 de largeur. Celui de Plouharnel (Corcoro) , qui sert actuellement de grange à une métairie, a dû mesurer 15 mètres de longueur et 3 m. 70 de hauteur. Pour élever ces dolmens et ces menhirs, il a fallu transporter des masses pesant cinquante mille, cent mille et jusqu'à deux cent mille kilos!

Une visite à ces grottes faite sans idée préconçue enlève tout de suite de l'esprit l'ancienne supposition des sacrifices humains. Quoique les dolmens dépouillés de leur revêtement de terre ressemblent un peu à des tables ou à des autels, le fait seul qu'ils ont été couverts de terre prouve que c'est l'intérieur

de la chambre qu'il faut considérer, et non le dessus du toit. Les galeries qui y conduisent, les objets trouvés dedans, l'absence de gradins autour du prétendu autel, tout concourt à détruire cette bizarre idée des tables de sacrifices humains. Les creux et rigoles qu'on croyait y l'econnaître ne sont que des irrégularités naturelles, comme il y en a dans toutes les pierres.

Qu'étaient ces cavernes? L'hypothèse la plus simple nous semble-t-il, serait de voir en elles des lieux primitifs de refuge des premières races humaines. On sait que les premières familles humaines n'ont pu habiter que des cavernes, autant pour se cacher des bêtes fauves que pour se soustraire au soleil et à la pluie, se reposer et dormir. Dans les contrées où il n'y avait pas de cavernes naturelles, ils ont dû en construire. On a trouvé dans ces grottes tous les objets habituels de la vie ; vases divers, poteries, armes de pierre et de bronze, bijoux de pierreries, de bronze et d'or. Mais on y a trouvé de plus, ou de la terre mélangée de cendres de corps humains brûlés, ou des ossements humains intacts et môme une fois un squelette complet assis. On en a conclu que c'étaient des chambres sépulcrales. Telle est l'opinion générale actuelle des archéologues, et, comme je n'ai aucune compétence dans cette science, je dois me ranger humblement sous la bannière des maîtres. Cependant je ne puis m'empécher de penser que ces cavernes artificielles ont dû servir aux vivants avant de servir aux morts.

Quoi qu'il en soit, ce sont là aussi des monuments élevés par nos aïeux les Celtes, et on y a trouvé les

objets les plus variés et les plus curieux. Le musée établi dans la vieille tour dfi Vannes en contient les spécimens les plus instructifs. Vases de toutes formes et de toutes dates, depuis les plus simples jusqu'aux plus élégants et aux mieux ornés; haches en pierre polie admirables de formes et de finesse, en silex, en jadéide, en filerolithe, en diorite; colliers splendides formés d'énormes turquoises vertes, d'ambre de verre; boules et plaques de verre; bracelets en or fin; armes de bronze; ossements humains, cornes de cerf, fragments et débris de toutes sortes, constituent là le plus intéressant musée d'antiquités celtiques qui existe.

Les cromlechs, ou vastes cercles de pierres, paraissent avoir été des lieux de réunion, et il est probable que leur centre était occupé par un autel, ou par un tombeau, ou par les deux réunis.

Tous ces monuments mégalithiques sont en pierre brute. Cependant on voit, dans l'un des trois dolmens du Mané-Gorion, des signes bizarres creusés sur plusieurs pien^es de support : ce sont surtout des angles dessinés les uns dans les autres, des rectangles, des lignes droites et brisées. On en voit d'autres sur la paroi droite de l'allée du dolmen de Gavr'inis, et, là, c'est la ligne courbe et surtout l'ellipse qui domine; des haches ou coins y sont aussi dessinés. Au plafond du dolmen de Locmariaquer, on en remarque d'autres encore. Ces signes rappellent vaguement ceux des peuplades anciennes du Mexique et sont peut-être de simples tatouages. Si c'était une langue, elle n'était pas riche. Peut* être est-ce là une ornementation très-simple analogue à celle que les Bretons font encore sur leurs

48 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOUES .^ ■•'

poteries, leurs harnachemeats et leurs vêtements. On a pu aussi indiquer l'âge du mort, ses titres, ou la date de la sépulture. Dans tous les cas, je n*ai trouvé dans ces figures aucun signe astronomique déterminé.

Les usages n'ont été christianisés que par une transition lente. Les derniers menhirs sont taillés, et il y a des croix tracées sur leurs côtés, comme à Plouhamel, ou bien ils sont taillés en forme de croix grossière ornée de signes, comme à Camac. Les anciens cimetières du pays ont conservé jusqu'à nos jours des menhirs taillés.

Cette terre celtique est sans contredit l'une des plus importantes à étudier de notre belle Gaule tout entière. Les Ligures, les Ibères, les Finnois, les Kimris, les Gaulois proprement dits, les Romains, les Francs, les Normands aussi, et les Anglo-Saxons, y ont fait des apparitions ou des stations plus ou moins longues, et y ont laissé plus ou moins de traces. L'occupation la plus longue a été celle des Romains : elle n'a pas duré moins de quatre cents ans. Aussi, quoiqu'ici les Celtes aient constamment tout dominé et tout absorbé, on trouve de nombreuses traces matérielles de l'occupation romaine, et M. Miln a ressuscité dernièrement toute une Herculanum (F).

Ainsi se sont succédé les siècles sur cette terre antique, en y déposant lentement leurs sédiments successifs. Comme le voyageur au milieu des ruines de Pompéi se surprend à chercher, parmi les rues désormais silencieuses de cette ville jadis si opulente et si joyeuse, les chevaliers romains qui les paicouraient, les chars qui ont laissé la trace de leur

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dernier passage, le peujfe affairé du forum ou les jeunes Pompéiennes sortant du bain, ainsi, dans cette cité gallo-romaine que Ton commence à découvrir, nous aimons à revoir par la pensée les peuples qui ont posé leurs tentes sur ces rivages. Nous aimons surtout à remonter jusqu'aux origines antiques de notre race, et à revoir, parmi ces avenues de menhirs ou devant ces dolmens, nos ancêtres par le corps et par l'esprit, qui déjà, et mieux que beaucoup d'entre nous , vivaient dans la contemplation des cieux, dans la foi de l'immortalité, dans le sentiment de l'indépendance humaine et de la véritable liberté.

Flammarion. — contempl. suentif. ir. 4

LE TEMPS Souvenirs de la conquête romaine^

La terre roule ses années, ses saisons et ses jours, emportant dans l'espace les générations humaines qui se succèdent à sa surface. De siècle en siècle les êtres vivants sont remplacés par d'autres êtres, et, sur les continents comme dans les mers, si la vie rayonne toujours, ce ne sont point les mêmes cœurs qui battent, ce ne sont point les mêmes yeux qui sourient. La mort couche successivement dans la tombe les hommes et les choses, et, sur nos cendres comme sur la ruine des .empires, la flamme de la vie brille toujours. On croirait presque que notre propre existence, si faible et si passagère, n'est qu'une partie constitutive de la longue existence de la planète, comme les feuilles annuelles d'un arbre séculaire, et que, semblables aux mousses et aux moisissures, nous ne végétons un instant à la surface de ce globe que pour servir aux procédés d'une immense vie planétaire que nous ne comprenons pas.

Notre pensée ne se reporte qu'en de rares cir-

constances aux temps qui nous ont précédés, aux hommes qui ont vécu avant nous sur ce sol de France que nous foulons aujourd'hui, à ceux qui nous succéderont lorsqu'une longue république aura fleuri sur nos descendants, lorsque peut-être une autre race se sera substituée à la nôtre, et que des bateaux à vapeur passeront sur Paris submergé. Cependant les événements se succèdent fatalement dans l'histoire de la terre.

Au printemps de Tannée 58 avant l'ère chrétienne, tout un peuple de368,000 individus, dont92,000combattants et 276,000 femmes, enfants et vieillards, le peuple des Helvètes, traversait le pays des Séquanes sous la conduite de Dumnorix. Dumnorix était Eduen, possesseur de revenus immenses, frère du vergobret Divitiac, gouverneur d'A.utun et gendre d'Orgétorix, qui avait rêvé pour les Helvètes le pouvoir suprême sur la Gaule, alors très-divisée. A la nouvelle que les Helvètes allaient s'établir dans l'ouest de notre pays, Jules César, alors proconsul des Gaules, accourt chez les Séquanes et fond sur les Helvètes occupés à traverser la Saône. Une grande bataille est livrée auprès de Bibracte (Autun).

Les Helvètes s'enfuient sur le territoire des Lingons (Langres). César les rejoint et leur impose ses dures conditions. Ils n'étaient plus qu'au nombre de 130,000. Pendant la nuit qui suivit l'arrivée de Ce sar, six mille individus, craignant les conditions du vainqueur, s'enfuirent du camp situé aux environs de Langres, se dirigeant au nord-est et se proposant de gagner le Rhin. César les fait poursuivre ; on les atteint, on les ramène prisonniers et oh les passe

par les armes. Le proconsul romain ordonna aux 124,000 de retourner en Suisse « et d'y rester tranquilles », en y rebâtissant leurs villages incendiés par eux-mêmes avant leur tentative d'émigration.

Telle fut l'origine de la conquête des Gaules par Jules César. Ce qui précède est le résumé du premier livre des Commentaires et devait servir d'introduction à l'histoire que voici.

L'un des six mille fugitifs, le caissier de la bande, avait avec lui un pot de terre renfermant 45,000 monnaies gauloises d'argent, monnaies des Séquanes et des Eduens antérieures à l'intervention de César, car on n'y trouve pas une seule pièce romaine ; la plupart portant le nom de Dumnorix en épigraphe. Au moment où ils furent rejoints par les soldats envoyés à leur poursuite, le caissier cacha son trésor à côté du chemin, dans le fossé probablement, et, soit qu'il ait été tué dans la bagarre, soit que fait prisonnier il n'ait pu revenir prendre sa caisse, le pot de terre aux quinze mille monnaies gauloises resta là dans les herbes.

Plus de dix-neuf siècles après, en 1866, une charrette suivant ce petit chemin de campagne, qui peut-être existait déjà il y a deux mille ans, et descendant une ornière creusée par les pluies, écrase le col du pot de terre et répand quelques monnaies dans l'ornière sans que le conducteur s'en aperçoive. Quelques moments après, un paysan et ses enfants allant aux champignons remarquent là un tas de petits boutons de métal qu'ils prennent pour du plomb. Ils en mettent quelques poignées dans leur panier; mais les petits boutons, passant par les

interstices du panier, vont parsemer les sentiers et les broussailles de la forêt.

Cependant dans la même journée on en ramassa d'autres. On les lava par curiosité à la fontaine, et l'idée que c*était de l'argent ne tarda pas à être mise en avant.

Aussitôt tout le village de courir au gîte avec la perspective de remplir ses poches. Le maire et l'instituteur se rendent sur le chemin du trésor. Le terrain appartient à la commune.

Le lieu de la trouvaille est le territoire de Lavilleneuve-au-Roi, canton de Juzennecourt, département de la Haute-Marne.

Ayant eu la bonne fortune de recevoir moi-même une petite collection choisie de ces monnaies de nos ancêtres, j'ai voulu visiter le site où elles ont été trouvées, et c'est de ce lieu même que j'ai pris les notes sur lesquelles cet article est rédigé.

La langue des anciens habitants du pays a donné à ces terrains quelques dénominations significatives. Ce vallon porte de temps immémorial le nom de Coup perdu, écrit quelquefois Cou perdu.

En patois, on dit aussi queu p'du^ « ce qui est perdu ». Or c'est précisément dans ce vallon ainsi désigné (à 1500 mètres du village) qu'on a découvert le trésor. A côté de ce vallon si curieusement nommé se trouve une petite côte appelée aussi de tout temps la contrée de Fréture (fractura, défaite). Ainsi ces dénominations traditionnelles gardent encore comme un dernier écho du combat désespéré qui a dû se livrer là il y a près de deux mille ans.

M. de Saulcy, qui a examiné spécialement ces pièces de monnaie, a pu les classer en 34 groupes

différents. Ce sont toutes des monnaies des Séquanes et des Eduens, sauf 36 deniers bituriges qui se sont égarés dans cette masse de numéraire. Pas une pièce du midi de la Gaule, pas une pièce du nord; toutes sont de l'est et du centre. Déjà à Chantenay on avait fait une trouvaille analogue, mais de pièces bien différentes de celles-ci, car les monnaies consulaires romaines, qui y étaient très-nombreuses, ont établi que ce trésor a dû être perdu quinze ans après la huitième campagne de César, l'an 718 de Rome, c'est-à-dire 25 ans après celui de Lavilleneuve-au- Roi.

Ces pièces d'argent sont un peu plus petites que nos pièces de cinquante centimes, mais épaisses et trustes. Elles sont mal découpées, et leurs reliefs sont imparfaits, quoique non usés. On en produirait de semblables en aplatissant une petite balle d'argent entre deux coins. Il y a plusieurs milliers d'anépigraphes, cheval galopant, sans lettres ; plusieurs milliers de Dumnorix anorhos ; plusieurs milliers de Q. Doci et de TOGimx (séquanes); plusieurs centaines de diaculos. Elles pèsent de 4 gr. 80 à 1 gr. 95. La valeur du trésor, au poids de l'argent, était de 8000 fi\ environ. Elles sont de différentes dates, que l'on reconnaît d'après le poids monétaire et Tusure. Elles ont été fondues avant l'alliance de Dumnorix et d'Orgetorix. Les monnaies de Togirix ont été également trouvées en grand nombre à Alesia , où les avait laissées la ruine de Vereingétorix.

Dix-neuf siècles ont passé sur cette terre, où nos ancêtres combattirent pour leur indépendance. Alors régnait chez les Gaulois le culte pur de la nature. \

56 CONTEBIPLATIONS SCIENTIFIQUES

travers le voile des^phénomènes célestes et terrestres, nos pères adoraient Tesprit éternel. Alors point » d'inquisition, point de bûchers, point de dogmes étroits, point de fers aux ailes de l'âme, point d'autel de pierre, point de trône ni de pourpre. La main lourde de Rome ne s'était pas abattue sur les consciences, et le cœur immense de la Gaule palpitait au soleil de la liberté.

A l'aspect de cette antique splendeur, en nous ressouvenant de l'ancienne philosophie astronomique des druides, il serait difficile d'affirmer que la politique et la religion aient fait des progrès depuis, et que Glovis, Gharlemagne, Louis XIV et Napoléon aient été utiles au perfectionnement de nos pensées. Sans la nuit du moyen âge, en continuant et en purifiant les traditions de la Gaule pythagoricienne, il est hautement probable qu'on n'aurait pas brûlé vif Jordano Bruno ni Jean Huss, qu'on n'aurait pas persécuté Galilée ni Descartes, et que nous n'aurions pas aujourd'hui. le budget d'un culte d'Etat ni celui des armées permanentes.

Si, au point de vue moral, le temps ne paraît pas avoir marqué son passage sur notre Gaule par un progrès bien évident, c'est que la religion comme la politique sont restées jusqu'à présent le domaine d'un petit nombre de gouvernants, et que la masse du public se laisse gouverner *. Il n'en est pas de même au point de vue des sciences théoriques et appliquées. Nous voyons qu'il y a dix-neuf siècles on

1. J'écrivais ces mots dans le Siècle en 1866. En réimprimant cet article, je les laisse littéralement, quoique la nation française ait fait un progrès incontestable depuis la chute de rpmpire.

n'avait qu'une vague intuition du véritable système de l'univers, et que les forces de la nature n'étaient ni appréciées ni utilisées. Aujourd'hui, la science régit le monde, et de siècle en siècle le temps accroît et féconde le trésor progressif de l'humanité. Nos pères n'avaient deviné ni les chemins de fer ni le télégraphe. Bien des progrès attendent les siècles futurs, et c'est à peine si nous pressentons les premiers qui se préparent. L'humanité est encore à son enfance et, quoique âgée de plusieurs dizaines de mille ans, paraît seulement commencer à avoir conscience d'elle-même.

Mais ce n'est pas seulement dans l'histoire de Thu* manité que le temps manifeste son oeuvre lente et constante. Tandis que les races se succédaient sur le sol de la Gaule, de générations en générations, de dynasties en dynasties, de batailles en batailles, en même temps se modifiait la nature terrestre ellemême : les climats, les saisons, les fleuves, les montagnes, le sol et toute sa culture. En vertu du mouvement de la ligne des apsidos, les saisons ont eu leur minimum d'intensité il y a six cents ans ; leur maximum arrivera dans dix mille ans environ. Le défrichement et le déboisement modifient la climatologie. Les pluies et les vents abaissent les montagnes ; la mer ronge ses rivages ; les monuments de la nature comme ceux de la main humaine sont détruits par les éléments, et si d'une part une civilisation élève une brillante capitale où toutes les nations viennent se coudoyer en une époque florissante, d'autre part les cités tombent comme les organismes vivants ; Memphis . Thèbes et Ninive sentent leurs marbres s'envoler en poussière sous le

souffle du vent, et le jour viendra où la Seine solitaire roulera ses eaux silencieuses au milieu des joncs sauvages et des saules.

L'un des résultats de la rapidité de notre vie est de nous faire supposer que Tétat actuel de la terre est permanent. Nous faisons sur ce point la même erreur qu'un insecte dont la vie n'est que d'une minute et pour lequel, le soleil restant immobile dans le ciel, il n'y a ni heures, ni jours, ni nuits. Mais, dans l'histoire générale de la terre, la vie humaine, la vie des nations et la durée de l'humanité elle-même ne sont que la fluctuation d'un rêve.

Remarque singulière, la mesure du temps n'est formée pour nous que par les mouvements de notre planète. Les hommes de Jupiter, de Saturne ne comptent pas le temps comme nous. En dehors de ces mouvements, dans l'espace pur, il n'y a que l'tmmohile éternité. C'est ce qu'ignoraient les inventeurs des jours du purgatoire et des indulgences partielles.

Si la terre tournait plus vite, plantes, animaux et hommes vivraient plus rapidement, et un siècle, par exemple, tout en gardant la même longueur pour nous, pourrait ne durer que la valeur d'une de nos semaines actuelles. A l'opposé, si la terre se ralentissait, la durée des existences organiques subirait un allongement corrélatif, et chacune de nos semaines pourrait avoir la valeur d'un siècle actuel sans que nous puissions nous en apercevoir, si les autres éléments du système du monde variaient dans le même rapport.

Il en résulte que le temps n'est qu'une impression

LE TEBIPS 59

de succession, causée par le mouvement, et que nos plus longues périodes séculaires sont dans l'histoire du ciel comme si elles n'étaient pas. En réalité, et malgré notre histoire humaine terrestre, le temps n'existe pas dans l'univers.

I>es tnontaernes et leur r61e dans l'harmonie de la planète. — La circulation des eaux. Nuages et neiges. Le ruisseau et rooéan. La vie de la Terre.

Celui dont la vie s'est écoulée au sein des pays de plaines, devant la vaste étendue des régions uniformes aux abondantes prairies, aux champs fertiles ; celui qui n'a point vécu dans la contemplation des hautes montagnes blanchies de neige, des chaînes tortueuses aux versants abrupts, des roches tourmentées où de l'ares sapins végètent immobiles, des glaciers aux vertes cassures et des lacs bleus souriant au ciel ; celui-là ne saurait comprendre le caractère de grandeur, de majesté, de domination, qui appartient aux montagnes, à ces géants issus des convulsions de notre planète.

Là-haut, sur ces sommets baignés dans l'azur céleste, l'âme humaine plane au-dessus des petits mouvements moléculaires qui agitent la surface terrestre. Dans l'aérostat solitaire emporté par les vents à travers les hauteurs de l'atmosphère, le regard déployé sur la terre donne à l'esprit une idée brillante de la vie, et de plus une impression de conten-

tement indéfinissable, de pleine quiétude, de joie intime, résultant de la situation particulière en laquelle on se trouve au-dessus du monde humain et de ses vicissitudes. Sur les montagnes, rin\pression est plus sévère et moins personnelle, car on sent plus solidement autour de soi le règne des forces physiques en action dans la vie du globe.

A mesure que nous nous élevons, traversant des zones de température moyenne décroissante, nous remarquons la série des arbres et des plantes qui se succèdent suivant le climat des zones, et nous faisons en huit ou dix heures un voyage vers le froid absolument semblable à celui que nous ferions en allant vers les pôles. Dès qu'une montagne dépasse 1800 ou 2000 mètres, l'ascension fait passer en revue la curieuse succession des végétaux, jusqu'à leur disparition complète. Parfois, comme au Righi, les sapins, qui régnent seuls à la dernière limite, s'arrêtent tout d'un coup en se rapetissant soudain, et diminuent si vite sous l'action mystérieuse du climat, qu'à la hauteur d'un seul sapin au-dessus d'arbres encore fort respectables on ne trouve plus que des arbustes et de la broussaille.

Parfois, comme au Saint-Gothard, après avoir gravi pendant des heures entières des roches dénudées et stériles, et suivi les abîmes d'un désert sauvage sillonné par les torrents aux chutes retentissantes, après avoir laissé les bancs de glace s'éclipser derrière les crêtes déchirées, on arrive sur de verts pâturages, arrosés par une eau cristalline et déployés comme d'opulentes prairies sur ces plateaux élevés.

Mais là encore un grand contraste attend l'œil observateur. Ces verdoyantes prairies s'étendent jus-

qu'aux neiges éclatantes sans qu'un seul arbre vienne y donner son ombre, et sans que nul rameau au tremblant feuillage y appelle la douce rêverie et le repos.

La sévérité règne là comme sur les cimes alpestres, dont le pas cadencé du chamois traverse seul l'inaltérable solitude.

Ce qui frappe le plus profondément l'esprit humain dans la nature de ces géants de pierre, debout devant les nations, c'est l'œuvre qu'ils accomplissent en silence dans leur immobilité séculaire.

Sont-ils inertes, passifs, stériles, inutiles? Leurs têtes chargées de neiges, enveloppées du suaire glacé des nuages, sont-elles endormies comme celles de Pharaons ensevelis dans les pyramides? Que font-ils là, ces êtres mystérieux qui vivent dans la région intermédiaire entre la terre et les cieux, ces colosses de granit au pied desquels les armées humaines sont comme une poussière de fourmis? — Ils agissent; ils régissent; ils gouvernent le monde.

Rois de l'atmosphère, frères de l'Océan, c'est à eux qu'est réservé le soin de distribuer à la terre la sève des existences. Ils ont de la mort le calme austère et l'incorruptible sérénité, et la mort qui les environne est la source de la vie qu'ils dispensent. Vie et mort s'engendrent mutuellement.

Les nues élevées du sein des mers vont se condenser à l'état de neige sur les cimes alpestres qui les arrêtent, et successivemeflt amoncellent une eau solide, qui résiste là-haut au tourbillon de la nature. Ici et là, les bancs de glace assoupis dans les hauteurs silencieuses se réveillent ; une source gazouille et, toute jeune, fraîcne, infatigable, se trace un chemin

64f CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES

en chantant. Elle appelle ses sœurs, et voilà que plusieurs minces filets d'une eau argentée se réunissent et courent ensemble vers les belles campagnes que déjà Ton aperçoit. De crête en crête, ils jaillissent et tombent en cascades neigeuses, et de roc en roc se précipitent en chantant jusqu'aux plateaux où naissent les torrents écumeux, et jusqu'aux plaines doucement arrosées par les silencieuses rivières.

Voici des lacs transparents encadrés de leurs montagnes et qui semblent sourire doucement au ciel. Les nuages s'y mirent en passant. Nuage et lac ne sont-ils pas jumeaux, et comme Castor et Pollux ne prennent-ils pas tour à tour leur place réciproque ?

Les rives escarpées balancent, sur leur miroir, les rameaux des plantes; et les rochers nus y reflètent leurs flancs sauvages. Mais l'eau continue de chercher les plaines basses qui l'attirent sans cesse. Elle lorme alors ces cours d'eau qui jouent un si grand rôle dans l'histoire politique des nations.

Là, elle trace le Rhin, éternel sujet de guerre entre les pauvres hommes qui habitent l'une et l'autre rive, et par ce chemin septentrional va retourner à l'Océan en s'approchant du pôle.

Ici, le glacier du Rhône ouvre le cours du fleuve qui descendra arroser les plaines fertiles du Midi. Et ainsi, tout en retournant au sein des mers par son mouvement éternel, l'élément mobile dessine sur la carte du monde les lignes diverses dont l'humanité, pacifique ou belliqueuse, mais presque toujours belliqueuse et faible, composera ses annales.

De quelle importance sont donc ces massifs gigantesques dans l'histoire entière du monde? Quelle œuvre perpétuelle ils accomplissent au-dessus, au-

dessous et au milieu de nous, pauvres êtres mortels ! Tout ce gi'and mécanisme fonctionne de la mer à l'atmosphère, de l'atmosphère aux montagnes, des montagnes aux plaines et à la mer, sans que notre race y joue le moindre rôle. Les nuées s'élèvent, la pluie tombe, la foudre retentit, la neige s'enroule aux fronts des cimes, les vents naissent et circulent, les eaux voyagent lentement dans les lacs, bruyamment dans les torrents, lourdement dans les fleuves ; la verdure décore les collines et les vallées; le ciel s'anime, le soleil brille...., et tout ce mécanisme colossal, immense, universel, marche sans cesse, étranger à nos petits mouvements lilliputiens et à notre propre existence, nous enveloppant dans sa succession, calme, austère, supérieure à nous, et continuant son cours sans s'inquiéter de notre histoire.

Ainsi tout marchait sur la terre avant l'apparition de l'homme, pendant des milliers de siècles, où la nature agissait ainsi pour elle-même, sans que nulle pensée humaine fût là pour se reposer sur son sein et regarder le ciel. Ainsi le mécanisme du monde continuera sa marche lorsque nous n'y serons plus, lorsque les générations de l'avenir auront disparu à leur tour et lorsque la race humaine sera éteinte sur cette terre.

Vous avez vu bien des âges, ô montagnes solitaires assises dans les nues! Vous avez vu les campagnes qui se déroulent à vos pieds sans troupeaux et sans travailleurs ; vous avez vu vos lacs sans nacelles et sans hymnes. De nouveau, vous reverrez ces solitudes dans l'avenir. Et certainement, vous ne savez pas qu'il y a actuellement d^ hommes qui vous

Flammarion. — contempl. scient, u. 5

66 CONTEMPLATIONS SCtENTlFlQUES

contemplent. Et peut-être est-ce identique qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas I...

La sublime impression qu'on reçoit de ces montagnes n'est pas une impression de fantaisie^. Elle provient d'une véritable grandeur. C'est le réservoir de l'Europe, le trésor de sa fécondité; c'est le théâtre des échanges de la haute correjspondance des courants atmosphériques, des vents, des vapeurs, des nuages. L'eau, c'est de la vie commencée. La circulation de la vie, sous forme aérienne ou liquide, s'accomplit sur ces montagnes. Elles sont les médiateurs, les arbitres des éléments dispersés ou opposés. Elles en sont l'accord et la paix. Elles les accumulent en glaciers, et puis équitablement les distribuent aux nations.

Si la surface émergée de la planète était parfaitement unie, la régularité la plus désolante régnerait partout ; les mêmes phénomènes se reproduiraient à travers toute l'étendue des continents. D'un océan à l'autre, les vents, dont aucun obstacle n'arrêterait le cours,' tourneraient autour du globe avec un mouvement toujours égal, comme ces longues bandes de nuages que l'on voit sur Jupiter. Point de ces massifs élevés qui, par leur position transversale à la direction des vents, produisent une rupture d'équilibre et répercutent les courants atmosphériques dans tous les sens ; point de ces grands réfrigérateurs qui condensent l'eau des nuages et la gardent dans leurs réservoirs de neige et de glace : partout les pluies tomberaient d'une manière à peu près égalCj et les eaux, ne trouvant point de déclivité pour s'écouler vers l'Océan, formeraient des marécages putrides.

L'équilibre parfait des forces de la nature aurait pour conséquence la stagnation universelle et la mort. Si les hommes pouvaient exister sur une terre pareille, loin de trouver dans Tuniformité de l'immense plaine de plus grandes facilités pour communiquer entre eux, ils resteraient épars autour de leurs lagunes dans toute la sauvagerie primitive. Les migrations de peuples entiers descendant la pente des plateaux à la recherche d'une nouvelle patrie, comme de grands fleuves à la recherche de la mer, n'eussent jamais eu lieu. Toute civilisation eût été impossible. Peut-être, ainsi que le pensent certains géologues, la surface du globe était-elle unie et sans puissant relief quand l'ichtyosaure nageait lourdement au milieu des marécages, et que le ptérodactyle étendait ses pesantes ailes au-dessus des roseaux. C'était alors la terre du reptile, mais ce ne pouvait être celle de l'homme.

Centres vitaux de l'organisme planétaire , ces colosses arrêtent les vents et les nuages^ épanchent les eaux, modifient tous les mouvements qui s'accomplissent à la surface du globe. Grâce au circuit incessant qui se produit entre toutes les saillies du relief continental et les deux océans des eaux et de Tatmosphère, les climats étages sur les flancs des plateaux se mêlent diversement et mettent continuellement en rapport les unes avec les autres les flores, les faunes, les nations et les races d'hommes.

C'est à la lumière du soleil couchant ou du soleil levant que les montagnes nous apparaissent le mieux dans leur idéale grandeur.

Nulle description ne saurait rendre la merveilleuse beauté de certains paysages du soir dans les

Alpes : c'est un monde de grandeur et de douceur, de sévérité et de tendresse, un singulier mariage du pouvoir majestueux avec la suave délicatesse, un ensemble à la fois formidable et charmant, que l'œil surpris contemple fasciné sans pouvoir d'abord le bien comprendre. Nature 1 ô grande nature! combien est petit le nombre des âmes qui savent entendre tes paroles! Parfois les plus magnifiques spectacles passent inaperçus devant nos yeux aveugles; parfois le moindre trait de lumière frappant nos regards nous met soudain en communication avec la nature, et nous fait entrevoir sa beauté à travers les fluctuations des mouvements terrestres.

Un jour, aux environs d'Interlaken, en Suisse, j'avais étudié les effets du coucher du soleil sur les cimes éclatantes de la Jung fr au, de VEiger et du Monch. Derrière la chaîne de TAbendberg (mont du Soir), qui borde au sud le silencieux lac de Thun et dont les sommets lointains se découpaient sur l'horizon pâle comme de hautes dents noires, l'astre du jour était lentement descendu. Les trois montagnes de neige que je viens de nommer restaient seules éclairées derrière un premier plan sombre et déjà brumeux, et, par un effet singuUer, l'éclairage oblique de la Jungfrau lui donnait exactement l'aspect d'une montagne de la lune, de ces vastes caractères blancs circulaires et bordés d'une ombre noire échancrée.

Douze minutes après le coucher du soleil pour k plaine d'Interlaken, la dernière pointe de l'Eiger perdit sa blancheur et devint rose ; une minute après, ce fut le tour du Monch, et deux minutes plus tard celui de la blanche Jungfrau, vierge baignée dans

l'azur, qui, pendant quelque temps, trôna seule dans le ciel, légèrement colorée d'une douce nuance rose pâle. Quelques minutes après, les trois Alpes s'illuminèrent de nouveau et brillèrent comme des montagnes roses ; puis, comme par le passade d'un génie malfaisant dans les hauteurs de l'atmosphère, elles parurent mourir tristement et perdirent leurs teintes chaudes et vivantes pour s'envelopper de la sombre et verdâtre pâleur d'un cadavre.

J'avais assisté, dis-je, à ce coucher de soleil, et de mon observatoire improvisé sur une colline de sapins j'étais redescendu au lac, en suivant le sentier qui mène aux ruines d'un antique castel. Un pont de bois jeté sur l'Aar traverse le fleuve rapide et solitaire. La nuit tombait. Les clochettes colossales suspendues au cou des vaches setnaient dans le lointain les perles sonores de leur timbre pastoral. Le parfum sauvage des plantes alpestres descendait dans la plaine sur les ailes d'une brise imperceptible. Il semblait qu'un recueillement immense enveloppait la nature entière, et le promeneur isolé dans ces campagnes ne pouvait que songer avec mélancolie à la succession rapide et fatale des jours, des saisons et des années.

Tout à coup, au détour d'un sentier bordé de buissons et d'arbustes, ma vue, jusque-là masquée par ces haies, eut devant elle le panorama tout entier du lac, de la plaine de roseaux, des collines boisées et, dans le fond du paysage, là-bas, à plusieurs lieues de distance, des trois géants blancs debout dans le ciel.

Oui, comme trois grands géants impassibles, le Moine, V Aigle et la Vierge étaient là, silencieux, le

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tvont baigné dans les hauteurs, la tête ceinte de glaces éternelles, regardant autour d'eux la succès- Bion des choses éphémères, et dominant tout par leur âge comme par leur taille. A leur droite, le mince croissant de la lune flottait comme un filet d'argent fluide et transparent. Les plus belles étoiles s'allumaient dans les cieux... Quelle peinture, quelle description sauraient reproduire de telles heures pour l'âme qui ne les a point senties! La musique, la suave mélodie de la pensée rêveuse ramènerait seule en notre sein l'impression disparue. Le Prélude de Bach, que Gounod nous a traduit en une mélodie si simple et si élevée, réveille parfois au fond de l'âme une impression analogue à celle que l'esprit solitaire a ressentie en ces moments où les silences de la nature sont si pleins d'éloquence!

Cette puissante et douce nature exerce constamment sur nous une influence muette, mais irrésis* tible. La composition chimique de l'air, son état physique, sa transparence optique, ses variations de lumière et d'ombre, le vent, les nuages, la périodicité des matins et des soirs, des jours et des nuits, des saisons, des années changeantes et l'enouvelées, tout ce qui nous entoure, ce qui nous soutient, ce qui nous nourrit, la terre, l'eau, la plante, le sol, la densité des substances qui constituent et la planète et nos propres corps, la pesanteur, la chaleur, les forces diverses qui meuvent le monde, en un mot tous les agents de la nature agissent sur nous incessamment et à notre insu. Ce sont eux qui ont composé l'organisation de la vie sur la terre ; co sont eux qui l'entretiennent.

Nous sommes menés, troupeaux parasites disses minés à la surface de cette planète, nous sommes menés dans les champs du ciel par une main souveraine que nous ne voyons pas, par une destinée que nous ignorons. Toqs ici nous nous agitons, nous courons au plus vite, nous combattons les combats de la vie, nous nous remuons sans cesse comme les fourmis dans les champs et les rues de leur fourmilière, et toutes les espèces animales travaillent comme l'espèce humaine, et les plantes aussi naissent, grandissent, fleurissent, fructifient et meurent, et les objets inanimés marchent aussi, le vent circule, la vapeur d'eau a'élève au nuage, la pluie tombe, le fleuve descend à la mer, et la terre ellemême court avec une rapidité inimaginable.., vers quoi?... pourquoi?... Qu'est-ce que cette agitation universelle et iuiatigable?... Nous ignorons le but et la fin de cette incompréhensible création. Mais ce que nous savons, c'est que ce mouvement perpétuel constitue la vie et la grandeur de la nature. Il faut nous résigner à ne voir que l'actualité. Etudions-la. C'est le plus grand charme de la vie; en étudiant cette nature dont nous sommes fils, nous apprenons à nous connaître nous-mêmes.

Les abîmes de la mer. Diilùslon de la Tle. Les plantes et les trovpeaax de l'Océan. Démentis à la science des naturalistes non philosophes. La Tie partout. Êtres bizarres des profondeurs océaniques. Un nouveau monde.

La Mer recouvre près des trois quarts de la surface de notre planète, et, jusqu'aux dernières années qui viennent de s'écouler, on n'avait guère sur ses abîmes que des notions incertaines et limitées , au point de vue de la physique et de la biologie. L'opinion générale était qu'à une certaine profondeur les conditions devenaient si spécii es, si complètement différentes de celles des parties accessibles de la Terre, qu'elles devaient exclure toute idée autre que celle d'une immense solitude, plongée dans une sombre nuit et soumise à une pression si énorme que la vie, sous quelque forme que ce fût, était impossible dans son sein; on pensait que ces régions opposaient à toute étude, à toute recherche, d'insurmontables difficultés. Les hommes de science euxmêmes paraissaient partager cette opinion, ettenaient peu compte des exemples très-authentiques d'animaux, relativement élevés dans l'échelle des êtres,

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ramemés de gmndes profondeurs sur des cordes de sonde. ' ^ •

La première étude qu'on a faite du fond de la mer est due à l'industrie : à la pose des câbles transatlantiques. Des hommes spéciaux ont tracé la carte du fond de l'Atlantique et inventé d'ingénieuses méthodes pour connaître la nature des matériaux qui le recouvrent. Lorsque le premier câble se rompit, on le repêcha à une profondeur de près de trois kilomètres, et on trouva adhérents à lui des plantes et des animaux inconnus.

Il était question depuis longtemps, parmi les na* turalistes, de la possibilité de draguer le fond de la mer par les procédés ordinaires, et d'y plonger des récipients et des instruments enregistreurs pour résoudre la question d'un zéro de vie animale, et pour déterminer avec précision la composition de la température de l'eau de mer dans les grandes profondeurs. Des études de ce genre dépassent les limites ordinaires d'une entreprise privée. Elles nécessitent des moyens matériels et une connaissance de la navigation que des naturalistes n'ont pas, en général, à leur disposition. Dans l'année 1868, sur les instances de deux savants, MM. Carpenter et Thomson , l'amirauté anglaise fréta deux navires , le Lightning et le Porcupine, destinés à sonder le fond des mers. Ces premières expéditions ont été suivies, depuis 1872, par celles du Challenger. Elles viennent de fournir à la science les résultats les plus inattendus et les plus merveilleux ^

Le lit de la mer n'est pas un désert stérile. Il est

i . Voy. Les abîmes de la mer, par Carpenter et Thomsoû, traduction du docteur Lartet. Paris, Hachette, 1876.

peuplé d'une faune plus riche et plus variée que celle qui pullule sur les rivages. Ces organismes sont encore plus finement et plus délicatement construits, d'une beauté plus exquise, avec les nuances adoucies de leur coloris et les teintes irisées de leur merveilleuse phosphorescence. Il est donc intéressant d'étudier sérieusement les formes de ces êtres jusqu'ici inconnus, leurs rapports avec d'autres organismes vivants ou disparus, les phénomènes et les lois de leur distribution géographique.

On a cru pendant longtemps, et plusieurs croient encore à l'immutabilité des espèces. Dans cette idée, toiite espèce véritable offre dans ses individus certains traits, un caractère spécial, qui la distinguent des autres espèces, comme si le Créateur eût voulu mettre une marque particulière, un sceau sur chaque type. La même théorie admet des centres spéciaux de distribution et suppose que tous les individus dont se compose une espèce sont descendus d'un seul ou deux auteurs, selon l'unité ou la dualité des sexes; que l'idée d'espèce implique l'idée de parenté entre tous ces individus de commune origine, et, réciproquement, qu'il ne peut y avoir une origine commune que chez les êtres vivants qui possèdent des traits spéciaux identiques. On suppose le premier individu ou le premier couple créé dans le milieu spécial où toutes les conditions se trouvaient être favorables à son existence et à sa propagation; de là l'espèce s'étendait, débordait en quelque sorte dans toutes les directions, sur un espace plus ou moins étendu, jusqu'à ce qu'un obstacle naturel, sous forme de conditions défavorables, vînt l'arrêter.

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L'adhésion à la doctrine des centres de création et d'espèces, et à celle de l'équivalence, dépend beaucoup de l'acceptation ou de la négation du dogme fondamental de l'immutabilité des espèces; il y a eu sur ce point-là, depuis dix ou douze ans, un grand revirement d'opinion, qui est dû certainement à l'habileté et à l'impartialité remarquable avec lesquelles la question a été traitée par Darwin, Wallace, Haeckel, MùUer, et par plusieurs de leurs fervents adeptes. On est tout disposé aujourd'hui h accepter, sous une forme ou sous une autre, la doctrine de révolution des espèces.

Il est certainement difficile pour beaucoup d'entre nous d'admettre que, après avoir débuté par les êtres les plus simples, l'état actuel du monde organique soit produit uniquement par l'atavisme, la tendance des descendants à ressembler aux ascendants^ et par la variation^ tendance des descendants à différer de leurs parents dans des limites très-restreintes ; plusieurs savants pensent que quelque autre loi que celle de la survivance des plus forts règle ce merveilleux système de modifications extrêmes, et pourtant harmonieuses. Il faut cependant admettre que la variation est une cause bien capable de transformer pendant une période limitée, à l'aide de circonstances favorables, une espèce en une autre que, suivant nos idées actuelles, nous sommes forcés de reconnaître comme espèce différente. Ceci étant accepté, il est peut-être possible de concevoir que pendant une période (assez longue, mais moins longue pourtant que l'éternité) la variation puisse amener le résultat complet.

Revenons à la mer. Des faunes analogues occu-

pent les zones correspondantes dans le monde entier, de telle sorte que, en examinant un groupe d'animaux marins provenant d'un point quelconque, on peut facilement indiquer le degré de profondeur où ils ont vécu. A toutes les périodes de l'histoire de la Terre, la même division très-nette en zones de profondeur a existé; des animaux fossiles d'une zone quelconque sont en quelque sorte les repré3entants de la faune dont est peuplée, de nos jours, la zone correspondante. Nous pouvons donc indiquer avec une certitude presque absolue à quelle zone a dû appartenir un groupe quelconque de fossiles.

Pendant les différentes oroisières des vaisseaux le Lightning et le Porcupine, dans le courant des années 1868, 1869 et 1870, la drague a été retirée cinquante-sept fois, dans l'Atlantique, de profondeurs dépassant 500 brasses, et seize fois de plus de 1000 brasses; toujours la vie s'est trouvée largement répandue. En 1869, on fit deux dragages au delà de 2000 brasses, qui amenèrent aussi une grande abondance d'animaux, et le plus profond (2,435 brasses), dans la baie de Biscaye, donna des exemplaires vivants, bien déterminés, de chacune des cinq sousdivisions d'invertébrés. C'est ainsi qu'a été finalement résolue la question de l'existence d'une vie animale abondante au fond de la mer.

Les circonstances qu'on aurait pu supposer défavorables à l'existence animale dans les grandes profondeurs sont principalement la pression, la température et l'absence de lumière, qui, selon toute apparence, doit avoir pour conséquence l'absence de nourriture végétale.

Quand on a dépassé la zone qui entoure les côtes>

partout étroite, comparée à l'étendue de l'Océan, zone qui s'abaisse plus ou moins brusquement, la protondeur moyenne de la mer peut être estimée d'une manière générale à deux mille brasses, soit à peu près trois mille mètres ; elle a, au-dessous de la surface, une épaisseur qui correspond à la hauteur moyenne des Alpes.

Dans certaines parties, cette profondeur paraît être beaucoup plus considérable, peut-être presque du double; mais ces abîmes sont certainement trèspeu nombreux, leur existence même est incertaine, et une vaste portion de l'étendue océanique ne dépasse pas une profondeur de deux à trois kilomètres. , L'énorme pression d'une paralle masse semblerait, à première vue, suffisante pour ôter toute idée de vie possible. Il existe un curieux préjugé populaire : c'est qu'à mesure qu'on descend dans la mer, Teau devient, par l'effet de la pression, de plus en plus dense, et que tous les objets qu'elle renferme flottent à différents niveaux, suivant leur pesanteur spécifique : des squelettes humains, des ancres, des boulets et des canons, et enfin toutes les grosses pièces d'or perdues dans les naufrages des galions dans les mers d'Espagne formeraient une sorte de double fond, au-dessous duquel se trouverait une masse d'eau calme et limpide, plus pesante que l'or et le fer.

Les conditions de pression sont certainement extraordinaires. A 2000 brasses, un homme supporterait sur le corps un poids égal à celui de vingt locomotives ayant chacune un long train de wagons chargés de barrés de fer. Nous oublions cependant que, l'eau étant à peu près incompressible, la den-

site de Teau de mer à cette profondeur n'est pas accrue d'une façon très^appréciable. L'air libre en suspension dans Feau, ou contenu dans le tissu compressible d'un animal, y serait réduit à une minime fraction de son volume primitif; mais un organisme, soutenu de tous côtés à travers tous les tissus, intérieurement et extérieurement, à la même pression, par des fluides incompressibles, n'en serait pas nécessairement incommodé. Il est, en définitive, dans une situation analogue à la nôtre, quoique plus prononcée. On sait que la pression de l'atmosphère sur un centimètre carré de surface est équivalente au poids d'une colonne de mercure de 76 centimètres de hauteur et pesant 1 kilog. 033, Or, comme la surface de notre corps peut être estimée à un mètre carré et demi, c'est-à-dire à 15,000 centimètres carrés, chacun de nous supporte constamment une pression de 15,500 kilos, sans s'en apercevoir, parce qu'elle se fait exactement équilibre à travers tous les tissus de notre corps ^. Or, dans la mer, on pêche des requins à une profondeur où la pression dépasse 500 kilogi'ammes par pouce carré.

Si un animal comme le requin peut sans inconvénient supporter une pression de 500 kilos par pouce carré, c'est une preuve suffisante que cette pression se fait dans des conditions qui empêchent l'animal d*en être affecté d'une manière préjudiciable; et il n*y a aucune raison pour qu'il ne supporte pas tout aussi bien une pression de mille kilos et plus. Quoi

1. Voy. mon ouvrage V Atmosphère : Description des grands phénomènes de la nature^ liv. I, ch. iv.

qu'il en soit, il est un fait certain : c*est que les animaux de toutes les classes d'invertébrés qui fourmillent à la. profondeur de deux mille brasses supportent cette extrême pression sans qu'elle paraisse leur nuire.

Mieux que celai ces êtres problématiques sont si légers, si sensibles, si diaphanes, qu'une jeune fille les écrase en les prenant entre deux doigts pour les examiner 1

On pensait généralement que si la température de la surface, qui dépend de la radiation solaire directe, de la direction des courants, de la température des vents, et d'autres causes temporaires et accidentelles, peut varier dans des proportions infinies, celles des grandes et des moyennes profondeurs est toujours de 4 degrés centigrades, c'est-à-dire celle de l'eau douce à son maximum de densité.

Les récentes investigations prouvent qu'il n'y a point, comme on le supposait, de couche profonde d'eau à une température invariable de 4*, mais que la température moyenne des grandes profondeurs^ dans les régions tempérées et dans les régions tropicales, est d'environ 0**, point de congélation de l'eau douce. Il se fait un mouvement général d'eau chaude à la surface, produit probablement par diverses causes, de l'équateur aux pôles, et un courant inférieur d'eau froide, des pôles à l'équateur.

Un courant froid, parti des mers polaires, passe sur le fond de l'océan Atlantique dans toutes les parties du monde où l'on a fait des sondages, depuis le cercle arctique jusqu'à l'équateur. La température s'abaisse à mesure que la profondeur augmente; elle est plus basse au fond que celle de la croûte

terrestre : il est donc évident qu'un renouvellement continu d'eau froide vient refroidir la surface du sol, lequel, étant mauvais conducteur de l^^shaleur, ne la transmet pas avec une rapidité suffisante pour que la température du courant froid en soit modifiée. Il est probable qu'en hiver, dans les parties des mers arctiques qui ne sont pas sous l'influence directe du bras septentrional du courant équatorial, la colonne d'eau entière, de la surface jusqu'au fond, tombe au degré le plus bas qu'elle puisse atteindre sans se congeler, et forme ainsi une abondante source de l'eau la plus froide et douée de la plus grande pesanteur spécifique possible.

Dans certaines régions, où la conformation des terres ou celle du fond de la mer circonscrit et localise les courants chauds et les froids, on trouve ce singuHer phénomène d'une zone chaude avoisinant une zone froide, les deux se touchant sans se mélanger y séparées par une ligne parfaitement distincte, bien qu'invisible. Il existe un singulier exemple de ce phénomène: c'est « la muraille glacée » qui longe le bord ouest du Gulf-Stream, sur la côte du Massachusetts; un autre, presque aussi tranché, a été découvert dans les expéditions dont nous parlons.

La température de la mer ne paraît pas descendre plus bas que 3 degrés d/2 au-dessous de zéro; et, chose assez singulière, cet abaissement de température n'est point incompatible avec une vie animale abondante et vigoureuse; de sorte que, dans l'Océan, excepté peut-être dans les espaces éternellement glacés du pôle antarctique, la vie ne doit être nulle part limitée par le froid. Certains animaux marins, quoique doués de l'organisation la plus délicate et

Flammarion. — contempl. scient, ii, 6

la plus compliquée, supportent parfaitement ce froid rigoureux. Il paraît certain que c'est la température qui règle seule la distribution des espèces.

On remarque une analogie en sens inverse entre les animaux et les plantes terrestres, et la faune et la flore des mers. Sur la terre, au niveau des mers, il y a dans les régions tempérées et dans les zones tropicales une végétation luxuriante animée d'une faune non moins abondante. A mesure que nous nous élevons sur les montagnes, les conditions deviennent moins bonnes; les espèces qui prospéraient dans les plaines plus favorisées disparaissent et sont remplacées par d'autres. Dans l'Océan se trouvent, le long des côtes et dans les premières brasses, une faune et une flore riches et variées, auxquelles toutes les circonstances de climat qui agissent sur les habitants de la terre font éprouver leur influence.

En descendant dans l'intérieur de la masse liquide, les conditions deviennent graduellement plus rigoureuses, la chaleur diminue et les variations de température se sentent de moins en moins. La faune devient plus uniforme sur une plus grande étendue; elle est évidemment semblable à celle des bas-fonds des régions plus froides, qui présentent une grande extension latérale. Plus bas encore, l'intensité du flroid augmente jusqu'à ce qu'on atteigne les vastes plaines ondulées et les vallées du fond de la mer, avec leur faune en partie spéciale et en partie polaire.

La différence importante entre les végétaux et les animaux, c'est que les premiers préparent la nourriture des seconds, en décomposant certaines substances inorganiques qui ne peuvent servir de nourri-

ture aux animaux, et en faisant de leurs éléments des composés organiques qui deviennent propres à les alimenter. Cette opération cependant ne s'accomplit jamais que sous l'influence de la lumière. Or il paraît n'y avoir, au fond de la mer, que peu ou point de lumière, et il n'y existe bien certainement d'autres végétaux que ceux qui y tombent de la surface ; et pourtant, dans le fond de la mer, les animaux abondent partout I Au premier abord, il est certainement difficile de comprendre comment se soutient la vie de cette vaste multitude animale, privée, selon toute apparence, de tout moyen de subsister. Certaines espèces ont-elles le pouvoir de décomposer l'eau, l'acide carbonique et l'ammoniaque, et de combiner les éléments de ces corps en composés organiques, sans l'aide de la lumière?

Mais il y a une autre explication plus simple : toute eau de mer contient une certaine quantité de matières organiques en solution et en suspension. Les provenances en sont plus faciles à indiquer. Toutes les rivières en renferment en quantités considérables. Les rivages sont frangés d'algues rouges et verdâtres. Il existe au milieu de l'Atlantique une immense prairie marine (la mer de Sargasse) qui s'étend sur plusieurs millions de kilomètres carrés. La mer est pleine d'animaux qui sans cesse meurent et se décomposent. La somme de matière organique produite par ces causes, et par d'autres encore, peut s'apprécier. L'eau de mer a été mainte fois analysée, et chaque fois la quantité de matière organique a été appréciée, et la proportion a été trouvée la même partout et à toutes les profondeurs.

Presque tous les animaux des profondeurs extrê-

mes appartiennent à une sous-division, les protozoaires, dont le trait distinctif consiste en ce qu'ils n'ont aucun organe spécial de nutrition, mais qu'ils absorbent la nourriture par toute la surface de leur corps gélatineux. La plupart de ces animaux sécrètent d'imperceptibles squelettes, quelques-uns formés de silice, d'autres de carbonate de chaux. Il n'y a aucun doute qu'ils extraient ces substances de l'eau de la mer, et il paraît être plus probable que la matière organique dont sont formées leurs parties molles est tirée de la même source. Il est parfaitement compréhensible qu'une foule d'animaux puisse subsister dans ces sombres abîmes ; mais il est nécessaire qu'ils appartiennent surtout à des espèces susceptibles de se nourrir par l'absorption, au travers des membranes de leurs corps, des matières tenues en dissolution. Ils ne développent que peu de chaleur et n'en dépensent que très-peu par l'activité vitale. Mais ce sont de véritables petits ogres qui n'ont d'autre occupation sérieuse que de s'emplir et de se dégonfler.

Ces mers profondes semblaient condamnées à une obscurité éternelle ; mais là encore la lumière est engendrée partout et largement répandue par d'innombrables animaux phosphorescents. Elle est assez intense pour permettre aux êtres pourvus d'yeux dô se servir utilement de ces organes. Quelques dragages ayant été faits la nuit, les houppes remontaient chargées d'étoiles d'où jaillissaient des lusurs du vert le plus éclatant. C'étaient des astéries de petite taille, jeunes et pleines de feu. La phosphorescence est intermittente. De temps en temps, une

ligne de ffeu dessinait Fanimal tout entier, puis la lueur pâlissait, et une zone circonscrite d'un centimètre de longueur apparaissait au centre. Dans la même croisière, les observateurs furent témoins d'une autre source de lumière merveilleuse.

En descendant le détroit de Syke, ils draguaient à une profondeur de cent brasses, lorsque la drague revint tout enchevêtrée des longues tiges roses d'un animal nommé plume de mer. A chacune de ses tiges se cramponnaient par leurs longs bras d'autres êtres, dont les corps mous et sphériques ressemblaient à des fruits mûrs et charnus suspendus aux branches d'un arbre. Les plumes de mer resplendis^ saient d'une phosphorescence lilas pâle, semblable à la flamme d'un gaz. La lueur n'était pas scintillante comme la lueur précédente, ni verte, mais continue et assez vive pour éclairer parfaitement toutes les parties d'une tige accrochée dans les houppes ou adhérant aux cordes. « D'après le nombre ramené par un seul dragage, dit M. Thomson, il est évident que nous avons passé au-dessus d'une forêt. Les tiges avaient un mètre de longueur, et elles étaient frangées d'une centaine de polypes. »

Ainsi, les profondeurs de la mer, jusqu'à présent regardées comme obscures, lourdes, silencieuses et désertes, sont peuplées d'êtres charmants, diaphanes, légers, phosphorescents, qui ont des yeux formés exprès pour voir dans cette obscurité, des Cssus organisés pour vivre sous cette effroyable pression, et des estomacs capables de s'assimiler une nourriture absolument différente de celle qui nourrit les animaux terrestres. Ces découvertes

Iransforaient radicalement les idées actuelles sur ce règne mystérieux, et développent singulièrement notre connaissance de la nature. Gomment comprendre, devant ces progrès si multipliés de nos jours, qu'il y ait encore aujourd'hui des astronomes qui refusent d'admettre que les autres planètes soient habitées comme la Terre, parce qu'il y fait un peu plus chaud ou un peu plus froid, ou bien parce que l'atmosphère y est un peu différente? N'est-il pas temps d'interpréter largement les voix de la nature et de sortir enfin du cercle étroit des idées anciennes?

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