L'AME DE LA PLANTE
sance suivant sa disposition, ses besoins, sa position, ses rapports avec les agents extérieurs. Tantôt elle Taccélère, tantôt elle la ralentit, mais surtout elle la dirige, ici pour trouver un appui, là pour atteindre à la lumière, pour plonger dans un terrain nourricier ou pour embrasser un autre végétal dans lequel elle puisera sa nourriture. La plante fait des effoits pour arriver à son but : elle essaye, elle tâtonne; elle change, s'il le faut, plusieurs fois de direction; elle modifie même ses organes. Ainsi, les plantes grimpantes font avorter leurs feuilles et leurs fleurs pour les transformer en vrilles ou mains.
En un mot, l'activité et la variabilité de croissance chez les plantes ne paraissent être ni l'effet du hasard, ni même toujours celui de la vitalité de l'individu ; mais plutôt le résultat d'une impulsion déterminée par une sorte de combinaison instinctive, offrant parfois les caractères de la spontanéité et de la volonté.
Peut-être devons-nous revenir à cette parole inscrite depuis des milliers d'années dans l'un des plus anciens livres qui existent, le recueil des lois de Manou :
Les plantes et les animaux ont intérieurement le sentiment
de leur existence ; Et ils ont aussi leurs peines et leur bonheur.
L'Jnseote. — L'instlnot. — La division dn traTail. — Les parasites. — Les associations oaTrières. — Les Goavernements*
Après Fétude de la sensibilité chez i'ôtre plante, nous abordons le domaine de la vie animale dans ses éléments originaires. Dans cette excursion au sein du monde zoologique, nous prendrons pour guides deux naturalistes qui sont les antipodes Fun de TaHtre au point de vue philosophique, le Belge Van Beneden, spiritualiste chrétien, et l'Allemand Haeckel, matérialiste convaincu; mais tous deux éminents observateurs de la nature. Ils nous conduis ront sûrement à travers les labyrinthes de cette cité encore mystérieuse de la vie inférieure, et nous amèneront à des conclusions peut-être inattendues pour un certain nombre de nos lecteurs.
Avec quelle sympathie nous pénétrons dans ce taonde de Tinsecte, infini vivant I Monde immense, plus riche en espèces à lui seul que tout le reste de l'animalité terrestre, monde admirable dans ses métamorphoses, énigmatique et mystérieux, qui parfois paraît être un symbole de la vie étemelle, qui nous
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montre le même être existant sous' les forriies les plus dissemblables en passant par des léthargies singulières ; qui peuple les eaux, les airs, le sol de travailleurs infatigables occupés sans cesse à purifier le monde ; qui nous enveloppe, nous habite, nous domine par le nombre et l'infatigable activité I
Leurs travaux, leurs mœurs, leurs langages, leurs associations, leurs républiques, leurs amours, leurs haines sont autant de sujets d'études et parfois d'exemples pour le penseur. Il y a là des sociétés, des villes, des nations entières régies par les lois organiques d'un même code, et l'inégalité des conditions sociales y est presque aussi marquée que dan» notre espèce. Voyez les fourmis, leurs esclaves, leurs guerres, leur émigration des cités souterraines, leur langage antennal , leur étonnante finesse d'esprit; voyez le peuple des abeilles, ses arts, son architecture, sa géométrie, ses plans, ses constructions; la patience, l'industrie de l'araignée, qui paraît néfe pour mourir de faim ; les instruments de l'insecte et ses énergies chimiques; la métamorphose spiendide du papillon sortant de sa chrysalide, et dites si le monde de l'insecte n'est pas souverainement digne de captiver notre attention, de charmer nos loisirs et d'attirer notre pensée vers ces ébauches de la vie, vers ces rêves de la nature dont l'homme est le réveil.
A ce grand drame de la vie préside tine loi aussi harmonieuse que celle qui règle les mouvements deë astres; et si, à chaque heure, la mort enlève de cette scène des myriades d'êtres, à chaque heure aussi la vie fait surgir de nouvelles légions pour les remplacer. C'est un tourbillon, une chaîne sans fia.
LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS \\i
On le démontre aujourd'hui : l'animal, quel qu'il soit, celui qui occupe le haut de l'échelle aussi bien que celui qui touche aux derniers confins du règne, consomme de l'eau et du charbon. L'albumine suffit à tous les besoins de la vie. Or la même main qui a fait sortir le monde du chaos a varié la nature de cette consommation : elle a proportionné cette nourriture universelle aux besoins et à l'organisme particulier des espèces qui doivent y puiser le principe du mouvement, l'entretien de la vie.
C'est une étude fort intéressante, celle qui a pour but de connaître la nutrition de chacun d'eux. Elle constitue une branche importante de l'histoire des animaux. Le menu de chaque animal est écrit d'avance en caractères indélébiles dans tout type spécifique, et ces caractères sont moins difficiles à déchifl'rer pour le naturaliste que les palimpsestes pour les archéologues. C'est sous forme d'os ou d'écaillés, de plumes ou de coquilles, que ces lettres culinaires figurent dans les voies digestives. C'est par des visites vraiment domiciliaires, par des visites stomacales, qu'il faut s'initier à ceô détails de ménage*
Le menu des animaux fossiles, tout en étant écrit en caractères moins précis et moins complets, peut cependant se lire encore fort souvent dans l'épais* seur de leurs coprolithes. On ne désespère môme pas de découvrir un jour les poissons et les crustacés que chassaient les plésiosaures et lés ichthyosaureSj et de retrouver quelques vers parasites qtii sont entrés avec eux dans leur cœcum spiral.
Les naturalistes n'ont pas toujours étudié avec un soin suffisent les rapports qui existent entre l'animal et son alimentation, et cependant ces rapports four-
Ifl, CONTEMPLATIONS SClEaJTlFIODES
nissent à Tobservateur des enseignements d'une haute portée. •
. Tout corps organique, conferve ou mousse, insecte ou mammifère, devient la proie de quelque bête; liquide ou solide, sève ou sang, corne ou plume, chair ou os, tout disparaît sous la dent de l'un ou de l'autre; et à chaque débris correspondent les instruments propres h leur assimilation. Ces rapports primitifs entre les êtres et leur régime d'alimentation entretiennent l'industrie de chaque espèce.
On trouve, en y regardant de près, plus d'une analogie entre le monde animal et la société humaine, et, sans chercher bien loin, on peut dire qu'il n'y a guère de position sociale qui n'ait son pendant parmi les animaux.
Le plus grand nombre d'entre eux vivent paisiblement du truit de leur travail et exercent un métier qui les fait vivre ; mais, à côté de ces honnêtes industriels, on voit aussi des misérables qui ne sauraient se passer de l'assistance de leurs voisins et s'établissent, les uns comme parasites dans l'épaisseur de leurs organes, les autres comme commensaux à côté de leur butin.
La plupart des métiers sont patfaitement connus dans le règne animal. On trouve, en effet, parmi les animaux, des maçons, des charpentiers, des fabricants de papier, des tisserands j et l'on pourrait même dire des dentellières, qui tous travaillent pour eux d'abord, pour leur progéniture ensuite. Il y en à qui creusent le sol, étançonnent des voûtes, déblayent les terrains inutiles et consolident les travaux, comme nos mineurs d'Anzin; d'autres bâtis-
sent des huttes giu4ça "palais selon toutes les règles de l'architecture ; d'autres encore connaissent d'emblée tous les secrets du fabricant de papier, de carton, de toiles ou de dentelles ; et leurs produits n'ont généralement rien à craindre de la comparaison avec le point de Venise ou de Bruxelles. Qui n'a pas admiré l'ingénieuse et savante construction des ruches d'abeilles et des nids de fourmis, la délicate et merveilleuse structure des filets de l'araignée !
La perfection des tissus de quelques-unes de ces fabriques est même si grande et si généralement appréciée que, quand, pour son télescope, l'astronome a besoin d'un fil mince et délicat, ce n'est pas aux artistes de Paris ou de Londres qu'il s'adresse, mais à une fabrique vivante, à une chétive araignée! Quand le naturaliste a besoin de comparer le degré de perfection de son microscope ou d'une mesure micrométrique pour les infiniment petits, il consulte, non pas un millimètre taillé et divisé en cent ou en mille parties, mais une simple carapace de diatoinée, si petite et si peu distincte qu'il en faudrait plusieurs millions réunies pour être visibles à l'œil nul Et les meilleurs microscopes ne révèlent pas encore toujours toute la délicatesse des dessins qui ornent ces admirables organismes ; c'est à peine si les plus puissants instruments suffisent pour observer les infinitésimales fantaisies qui décorent ces carapaces lilliputiennes.
Du reste, à qui les fabricants de Lyon ou de Verviers, de Gand ou de Manchester s'adressent-ils pour leur matière première? A une bôtè ou à une plante, et jusqu'à présent nous avons été assez modestes pour ne pas avoir cherché à les imiter. Ces ateliers Flammarion. — contemp, sqeiht. ii, 8
fonctionnent cependant tous les jours sous nos yeux ; les portes en sont largement ouvertes à tout le monde, et aucune d'elles n'est marquée de l'inscription si banale : Défense d'entrer.
Que ces machines entrent en grève, qu'elles chôment seulement pendant un certain temps, et nous sommes exposés à ne plus trouver de quoi nous vêtir ni richement ni simplement; la grande dame n'aura plus ni cachemire, ni soie, ni velours; l'homme, plus modeste, n'aura plus lui-même ni draps ni flanelle; le pâtre même, comme le montagnard, n'aura plus sa peau de chèvre pour se garantir contre les intempéries de l'air. Le mouton nous permet de déserter les régions méridionales, de braver la rigueur des climats et de nous établir à côté du renne et du narval, au milieu des glaces perpétuelles.
Nous avons la science et la vapeur, dont nous sommes fiers à juste titre, et, pour fabriquer leurs merveilleux tissus, les bêtes n'ont que leur simple instinct, et elles créent des produits que notre chimie et notre mécanique ne créeraient pas.
Gomme il est instructif ce parallèle entre les produits de la nature et ceux de l'homme I Comme il est bien fait pour abattre nos prétentions!
Les prétendues forces aveugles de la nature produisent des fils que le génie de l'homme chercherait en vain à remplacer, et nous ne songeons même pas à lutter avec ces machines vivantes que nous écrasons tous les jours du pied. Le plus grand industriel serait irrfailliblement battu s'il mettait dans une de nos grandes expositions universelles ses produits à côté de ceux de l'insecte et de l'araignée.
Ces êtres ne sont pas, comme on l'a cru, excep-
tionnels et bizarres, sans autres organes que ceux de la conservation. Un grand nombre d'entre eux sont outillés comme le commun des mortels, et ne réclament du secours qu'à certaines époques de la vie. Il n'y a pas, ainsi qu'on l'a prétendu, une classe de parasites; mais toutes les classes des rangs inférieurs ten renferment.
Nous pouvons les répartir en diverses catégories :
Dans la première, nous pouvons réunir tous ceux qui sont libres au début de la vie, nagent et prennent leurs ébats sans demander du secours à personne, jusqu'à ce que les infirmités de Tâge les obligent à se retirer dans un refuge. Couverts de la rohe prétexiCy ils vivent d'abord en vrais bohèmes, étant assurés d'avance de prendre leurs invalides dans quelque hospice bien approprié. Parfois le mâle comme la femelle réclament ce secours en avançant en âge; d'autres fois, c'est la femelle seule, et le mâle continue sa vie vagabonde. Il arrive aussi que la femelle entraîne son époux et l'entretient complètement pendant sa captivité ; le mâle reste petit garçon pour la taille comme pour les habits, et, si l'hôte qui la nourrit lui sert de biberon, elle, à son tour, sert de biberon à son mari. On ne découvre guère de femelle de lernéen qui ne traîne avec elle son mâle lilliputien, qui ne la quitte pas plus que son ombre.
Tous les crustacés parasites prennent place dans cette première catégorie.
Nous en trouvons aussi — ces farfadets dHchnetimons par exemple — qui sont parfaitement libres dans leurs vieux jours, mais réclament du secours pendant le jeune âge. Ils sont même nombreux ceux
qui, au sortir de.Tœuf, sont littéralement mis en nourrice; mais, le jour où ils se dépouillent de leur robe de larve, ils ne connaissent plus aucun frein, et, armés de pied en cap , ils courent hardiment l'aventure comme tous les autres. Dans cette catégorie se trouvent les insectes parasites hyménoptères et diptères.
Il y en a aussi qui sont colloques à peu près à vie, tout en changeant d'hôte, pour ne pas dire d'établissement, selon leur âge et leur constitution. Dès leur sortie de l'œuf, ils sollicitent des faveurs, et tout leur itinéraire leur est rigoureusement tracé d'avance. On connaît heureusement aujourd'hui les étapes d'un grand nombre de vers cestodes et trématodes. Ces vers plats et mous débutent ordinairement par le vagabondage, grâce à une robe ciliée qui leur sert d'appareil de locomotion; mais, à peine ont-ils essayé Jeurs rames délicates, qu'ils réclament du secours et se logent dans le corps du premier hôte venu; inquiets et grincheux, ils l'abandonnent bientôt pour un autre gîte vivant et se condamnent à une réclusion perpétuelle.
Ce qui ajoute à l'intérêt qu'inspirent ces êtres faibles et peu courageux, c'est qu'à chaque changement de domicile ils changent aussi de costume, et que, arrivés au terme de leurs pérégrinations, ils portent une robe virile, pour ne pas dire une robe de noce. Ce n'est que sous cette dernière enveloppe que les sexes apparaissent, et jusqu'alors ils n'ont guère songé aux soins de famille.
La plupart des vers qui ont la forme d'une feuille ou d'un ruban sont sujets à ces pérégrinations accompagnées de changements de costume; ceux qui
LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS li7
n'arrivent pas à leur dernière étape meurent généralement sans postérité.
Ce qui n'est pas moins intéressant, c'est que ces parasites n'habitent pas indifféremment tel ou tel organe de leur voisin; tous commencent modestement par la mansarde presque inaccessible et finissent par les appartements larges et spacieux du premier étage. Au début, ils ne songent qu'à eux-mêmes et se contentent, sous le nom de scolex ou de ver vési^ culaire, du tissu connectif, des muscles, du cœur, des ventricules du cerveau ou même du globe de l'œil ; plus tard, ils songent aux soins de la famille et occupent les vastes organes, comme les voies digestives et respiratoires, toujours librement en communication avec l'extérieur; iL ont horreur d'être enfermés, et leur progéniture réclame le grand air ! Il n'a pas toujours été facile de constater l'identité de ces personnages qui visitent un jour les salons, en habit brodé, le lendemain les bouges les plus obscurs, en costume de mendiants.
D'autres enfin absolument incapables d'aucune initiative réclament le même secours pendant leur vie entière ; une fois pénétrés dans le corps de leur hôte, ils ne bougent plus, et la loge qu'ils se sont ' choisie peut leur servir à la fois de berceau et de tombe.
Il y a quelques années, on ne soupçonnait pat qu'un parasite pût vivre dans un autre animal que celui dans lequel on le découvre. Tous les helminthologistes, à peu d'exceptions près, regardaient les vei^ de l'intérieur du corps comme formés sans parents dans les organes mêmes qu'ils occupent. On avait bien vu, et même depuis longtemps, des vers
i48 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES
parasites de poisson dans Tintestin de certains oiseaux ; on avait même institué des expériences pour s'assurer de la possibilité de ces passages, mais toutes ces expériences n'avaient donné qu'un résultat négatif, et l'idée de transmigi'ation obligée était si complètement inconnue, qu'un naturaliste criait à l'hérésie quand son rival montrait des ligules de poissons trouvés dans des oiseaux.
Toutes les industries s'exercent sous le soleil, et, s'il y en a d'honnêtes, on peut dire qu'il y en a aussi qui méritent une autre qualification. Dans l'ancien comme dans le nouveau monde, plus d'un animal tient du chevalier d'industrie, menant la vie de grand seigneur, et il n'est pas rare de trouver, à côté du modeste pick-pocket, l'audacieux brigand de gi'and chemin, qui ne vit que de sang et de carnage. Le nombre en est même fort respectable, de ces mandrins qui échappent toujours, ou par la ruse, ou par l'audace, ou par une supériorité de scélératesse, à la vindicte sociale.
Mais, à côté de ces existences indépendantes, il y en a un certain nombre qui, sans être parasites, ne sauraient vivre sans secours, et qui réclament de leurs voisins tantôt un simple gîte pour pêcher à côté d'eux, tantôt une place à la même table pour partager les plats du jour; on en découvre journellement qui passaient pour des parasites et qui cependant ne vivent en aucune manière aux dépens de leur hôte.
Qu'un petit crustacé s'installe dans l'office d'une ascidie et lui dérobe au passage quelques bons morceaux, on ne peut dire qu'il est parasite.
Qu'un animal bienveillant rende un service à son
voisin, soit en entretenant la propreté de son râtelier, soit en enlevant des détritus qui encombrent certains organes, on ne peut dire qu'il soit parasite.
N'est pas plus parasite celui qui se blottit à côté d'un voisin vigilant et habile, fait paisiblement sa sieste, ou qui se contente des restes qui tombent des mâchoires de son acolyte.
Il n'est pas parasite non plus celui qui, par paresse, s'amarre à un voisin bon nageur, comme le Rémora^ et pèche à côté de lui sans fatigue pour ses nageoires.
Tous ces animaux ne sont pas plus parasites que le voyageur qui s'installe dans un train de plaisir, tend la main au passant, ou porte un croûton de pain dans ses poches.
Il y a des secours mutuels chez plusieurs d'entre eux; des services se payent même par de bons procédés ou en nature, et le mutualisme pourrait bien prendre place à côté du commensalisme.
Ceux qui méritent le nom de parasites se nourrissent aux dépens d'un voisin, soit en se colloquant volontairement dans ses organes, soit ^.n l'abandonnant à terme, après chaque repas, comme le tont la puce, la sangsue et tant d'autres.
Ces parasites véritables sont fort nombreux dans la nature ; les uns mènent une vie triste et monotone; mais d'autres sont d'une insouciance et d'une gaieté dont rien n'approche. Il y en a parmi eux d'alertes et de vigilants qui savent se suffire une partie de la vie et ne réclament des secours qu'à des époques déterminées.
Mais comment qualifier ceux qui, comme le petit pluvier, rendent 4es services que l'on poun^ait com-
i20 CONTEMPLATIONS SCÏENTIPIQUES
parer i des services médicaux? Le pluvier, en effet, fait le dentiste auprès du crocodile, comme une petite espèce de crapaud se fait Taccoucheur auprès de sa femelle en se servant de ses doigts en guise de forceps, pour mettre les œufs au monde.
Et Iq pique-hœuf ne fait-il pas une opération chirurgicale chaque fois qu'il ouvre, avec son bistouri â lu,i, la tumeur qui renferme une larve du dos du buffle? C'est un opérateur qui se paye en nature.
Plus près de nous, nous voyons Tétoumeau rendre dans nos prairies le même service que le pique-hœuf en Afrique. Ne pourrait-on pas dire qu'il y a parmi ces animaux plus d'une spécialité dans l'art de guérir?
N'oublions pas que le croque-mort est également très répandu dans la nature, et que ce n'est jamais sans quelque profit pour lui ou pour sa progéniture que cet utile industriel fait disparaître les cadavres.
Il y en a même qui ne sont pas sans analogie avec le décrotteur ouïe dégraisseur et qui entretiennent avec une certaine coquetterie la toilette de leurs voisins.
Et comment faudra-t-il qualifier les oiseaux connus Sous le nom de stercoraires ^ qui profitent delà lâcheté des mouettes pour vivre en paresseux? Les mouettes ont beau se fier à la force de leurs ailes, les stercoraires finissent par leur faire rendre gorge pour partager le produit de la pèche. Poursuivis de trop près, ces oiseaux craintifs dégorgent leurs jabots pour s'alléger, comme le contrebandier qui ne voit de moyen de salut que dans l'abandon de son lardeau.
En général, tous ces animaux vivent au jour le .^our; toute, jis, plusieurs connaissent l'économie, et l'on en cite qui n'ignorent pas les avantages de la caisse d'épargne. Gomme le corbeau et la pie, il y
LA Vie sociale DBà AKIMAÛX INFÉRIEUtlS 121
en a qui songent au lendemain et mettent en réserve l'excédant de la journée.
Nous l'avons déjà dit, ce petit monde n'est pas toujours facile à connaître; dans ces sociétés, où chacun apporte son capital, les uns en activité, les autres en violences ou en ruses, il se trouve plus d'un Robert Macaire qui n'apporte rien du tout et qui les exploite tous.
Chaque espèce animale a ses parasites spéciaux, et chaque animal peut en avoir même de diffé|;'entes sortes et de diverses catégories.
Mais d'où viennent-ils, ces êtres malencontreux, qui vivent ainsi uniquement à nos dépens? Cette* petite puce si élégante et si admirablement armée, par exemple, à quoi sert-elle, et pourquoi existe-telle? Voilà un petit être de la plus haute importance au point de vue philosophique, sérieusement, et très sérieusement parlant.
Agassiz a posé cette question : « Le monde animal, conçu dès le principe, est-il le motif des changements physiques que notre globe a éprouvés, ou les modifications des animaux sont-elles le résultat des changements physiques; en d'autres termes, la terre est-elle faite et préparée pour les êtres vivants, ou les êtres vivants se sont-ils développés comme ils ont pu, selon les vicissitudes physiques de la planète qu'ils habitent? »
Chacun doit chercher dans sa propre raison la solution du grand problème. On fait généralement une réponse exclusive : oui pour le premier cas et non pour le second, ou non pour le premier cas et oui pour le second. Mais les deux ne pourraient-ils pas être vrais?
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Il faut quelquefois se résoudre à ignorer et à répondre : Je n'en sais rien, et personne n'en sait rien.
Que les êtres subissent les conditions de la planète, c'est un fait incontestable. Mais ces conditions de la planète terrestre — et des autres aussi — ne sontelles pas développées suivant un plan universel?
Quand on voit le poulain, à peine né, gambader pour trouver le pis de sa mère; quand on voit, au sortir de l'œuf, le poussin chercher sa becquée et le caimeton sa flaque d'eau, peut-on trouver ailleurs que dans l'instinct, la cause de ces actes, et cet instinct, n'est-ce pas le libretto écrit par l'Auteur qui n'a rien oublié?
Le statuaire, en malaxant l'argile pour en faire sortir une maquette, a conçu la statue qu'il va produire. Ainsi de l'artiste suprême. Son plan de toute éternité étant présent à sa pensée, il exécutera l'œuvre en un jour, en mille siècles. Pour lui, le temps n'est rien, l'œuvre est conçue; en ce sens, elle est créée, et chacune de ses parties n'est que la réalisation de la pensée créatrice, et son développement réglé dans le temps et dans l'espace.
Nous arrivons ainsi à la contemplation de Dieu dans la nature; mais ce n'est plus le petit Dieu fait à l'image de l'homme inventé par les religions, et ce ne sont plus les causes finales humaines. Nous constatons l'existence d'une construction intelligente, d'un plan immense, d'un but général; mais ce plan et ce but, nous ne les connaissons pas, et dans tous les cas ce n'est pas nous qui en formons le pivot, comme on nous le disait *.
1. Voyez notre ouvrage Dieu dans la nature, ou le matérialisme et le spiritualisme devant la science moderne.
LA VIE gOCIAtB t)ES ANIMAU^ INFÉRIEURS 423
Il n'y a ni création spéciale d'espèces, ni création immcJ^ate d'instincts, ni miracles d'aucune sorte. Il y a des lois qui lentement produisent ce que nous voyons et prouvent un esprit législateur dans la nature.
L'étude de la nature nous montre que la division du travail est le grand moyen employé pour constituer le progrès.
Dans les ateliers, dans les fabriques, dans les exploitations rurales, la répartition à des ouvriers difïérents des diverses parties de la tâche à accomplir est la première condition du succès. La division du travail a même une telle importance dans l'histoire des progrès de la civilisation, que l'on pourrait s'en servir pour apprécier^ d'après le degré auquel elle est parvenue, l'état de développement des sociétés humaines. Les peuplades sauvages ne soupçonnent rien de cet ordre d'idées, en dehors de la diversité des occupations chez les deux sexes : aussi sont-elles restées au dernier degré de l'échelle anthropologique. D'autre part, il est permis de considérer les progrès gigantesques que nous avons réalisés pendant les cinquante dernières années, comme le produit de la division du travail telle qu'elle est mise en pratique aujourd'hui dans le domaine des sciences naturelles et de leurs applications. La science moderne avec ses microscopes et ses instruments, les voies de communication modernes avec leurs chemins de fer et leurs télégraphes, la guerre moderne avec ses chassepots et ses obus : tout cela n'est possible que grâce à la division infinie du travail, et parce que chaque instrument, chaque machine, chaque arme met en mouvement, de diverses nïk-
iU CONTEMPlATIÔNâ âClENtinOUES
nières, des centaines de mains humaines. Que de nouvelles formes de travail et d'outils ont été inventées de la sorte, tout récemment! Et quelles transformations ces outils n'ont-ils pas fait subir aux produits du travail et au caractère des travailleurs?
A côté de ces exemples si manifestes, il existe, dans la nature ainsi que dans la vie humaine, quantité d'autres formes particulières qui ne sont pas moins importantes et auxquelles cependant on n'accorde d'ordinaire aucune* attention. Quelque étrange que cela puisse paraître, les résultats les plus considérables de la division du travail, ceux dont l'influence se tait sentir le plus loin, sont encore inconnus aujourd'hui de la plupart des lecteurs, et n'ont été découverts en partie que dans ces dernières années par les efforts des naturalistes. A ce titre, il faut citer ces modes de division du travail que les savants désignent sous le nom de séparation ou différenciation, de spécification ou spécialisation, de polymorphisme des individus et de divergence des caractères.
On a considéré jusqu'ici les phénomènes vitaux chez l'homme comme lormant une classe à part en dehors de la nature, et excluant toute comparaison avec les manifestations biologiques analogues des animaux. Toutefois, les progrès de la science démontrent l'unité de tous ces phénomènes, depuis la dernière monade jusqu'à l'homme. Ils font chaque jour disparaître ces barrières artificielles et permettent à l'observateur, qui compare sans parti pris, de reconnaître clairement que Vhomme, physiquement parlant, s'il est un organisme privilégié et très développé, n'est cependant qu'un organisme dont la
structure et la composition, Tactivité vitale et Tori* gine ne diffèrent pas de celles des autres êtres. Ces lois naturelles, éternelles et invariables, qui dominent la vie des plantes et des animaux, règlent aussi toute la vie humaine dans son développement progressif.
Le phénomène de la division du travail est particulièrement propre à nous confirmer dans cette manière de voir. Chez les animaux, comme chez l'homme, le degré le plus élevé de perfection correspond au plus haut degré de la division du travail. Il y a un grand nombre d'espèces animales chez lesquelles la répartition du travail entre les individus réunis en société se borne, comme chez les peuples primitifs les plus sauvages, à sa forme sociale la plus simple, à la diversité d'occupations et de fonctions des deux sexes, c'est-à-dire au mariage.
Dans d'autres espèces, la division du travail s'étend beaucoup plus loin et conduit à l'organisation de ces associations compliquées auxquelles en donne le nom de colonies.
La plus connue de ces colonies est l'état monarchique des abeilles. A la tête se trouve une reine qui est, dans le sens propre du mot, la mère de son peuple. Celui-ci se compose de 45,000 à 20,000 ouvrières et de 600 à 800 faux-bourdons ou abeilles mâles. Les ouvrières supportent toute la fatigue et toutes les charges : la récolte du pollen des fleurs, la préparation de la cire et du miel, la construction des cellules, les soins à donner aux nouveaunés, etc. Les faux-bourdons, paresseux qui composent la cour de la reine, vivent comme celle-ci uniquement dans les plaisirs et n'ont d'autre fonftion que la conservation de l'espèce. *
Dgit^^^byG'Ôogle
L'économie et les singulières conditions sociales du gouvernement des abeilles sont si généralement connues que nous ne perdrons point notre temps à les examiner ici. Les gouvernements constitués par beaucoup d'autres espèces d'insectes et surtout par les fourmis et par les termites, que l'on appelle aussi fourmis blanches, pour être moins connus, n'en sont pas moins intéressants. Chez ces insectes aussi, nous trouvons dans un seul et même gouvernement trois formes au moins, souvent aussi quatre et même cinq formes différentes d'individus. Les trois formes que l'on rencontre toujours dans les colonies des fourmis sont celles : 1** des mâles ailés ; 2** des femelles ailées; et 3° des ouvrières sans ailes. Ces dernières sont plus nombreuses que les deux autres catégories réunies. Les ouvrières se divisent à leur tour en deux classes sociales : les ouvrières proprement dites et les soldats. La structure du corps des individus de chacune de ces deux classes diffère complètement.
Chez les fourmis et les termites, de même que chez les abeilles, toutes les charges de la vie pèsent uniquement sur les infatigables ouvrières. Les trois autres classes vivent en grande partie dans l'oisiveté et la paresse. Les mâles et les femelles, dont l'amour est l'occupation constante, se réunissent quand il fait beau et s'amusent à se promener et à s'ébattre dans l'air ensoleillé. Les soldats, dont la fonction est de défendre l'État, ne peuvent prendre aucune part à ces réjouissances, car ils sont privés d'ailes comme les ouvrières. En revanche, ils savourent à discrétion la nourriture choisie que les ouvriè«*es fournissent abondamment à la colonie. La
nourriture des fourmis se compose, on le sait, de toute sorte de matières animales et végétales. Leurs mets de prédilection sont les jus sucrés, et parmi ces jus le mets national est un sirop analogue au mîel, sécrété par les pucerons. Ces petits insectes ont sur le dos deux tubes d'où s'échappe la liqueur chère aux fourmis. Elles aspirent le miel des pucerons par ces tubes de la même manière que nous trayons le lait des vaches. Elles les caressent avec leurs antennes et déterminent ainsi l'émission du* miel. Le fermier le plus adroit ne donne pas plus de soins à l'élève de ses troupeaux que les fourmis à. leurs vaches en miniature. Lorsqu'une branche du buisson habité par les pucerons vient à se faner, les fourmis transportent tous ceux qui s'y trouvent sur un rameau vert. Elles construisent avec beaucoup d'art des galeries qui conduisent de la fourmilière au buisson. Elles transportent même les pucerons qui vivent sur les racines avec celles-ci dans leur fourmilière, et leur préparent des étables parquées pour avoir en tout temps à leur disposition leur précieux troupeau.
Tandis qu'une partie des ouvrières se livre à l'élève du bétail et veille à l'approvisionnement des autres denrées, d'autres s'occupent de l'entretien, des soins de propreté et de l'agrandissement de l'immense demeure dans laquelle habite la nation. Que sont nos grands palais, nos casernes, nos cloîtres et nos hôtels à côté de ces édifices dans lesquels des milliers d'individus habitent paisiblement les uns à côté des autres! A l'extérieur, il est vrai, les habitations de la plupart des espèces de tourmis paraissent assez irrégulières, mais dans l'intérieur se cache un
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labyiiathe formé de centaine^ de couloirs enchevêtrès, de corridors et d'escaliers qui établissent des communications commodes entre des milliers de * salles et de chambres. Beaucoup d'entre elles sont des chambres d'entants; c'est là qu'on élève la jeu* nesse. Les soins de ces jeunes fourmis et particulièrement des chrysalides, qui sont généralement . •• connues sous le faux nom d'oeufs de fourmis, incombent e^owe à une autre partie de la nation. Ces tiourri^s, remplies de l'amour le plus tendre pour • **leurs nourrissons, les promènent au dehors quand il /ait soleil; mais, aussitôt que la fraîcheur du soir se fait sentir, elles les ramènent à la douce chaleur de la fourmilière. Les soldats, bien que plus grands et • plus forts, ne prennent aucune part à tous ces travaux pénibles.
Il y a du reste aussi des espèces de fourmis chez lesquelles toutes les ouvrières sont transformées en soldats, et qui par conséquent ont déjà réalisé l'idéal de la civilisation humaine tel que le conçoivent aujourd'hui certains esprits : la nation armée. Ces gouvernements militaires sont forcés de laisser à des esclaves les travaux domestiques : les bandes ' indisciplinées s'accoutument à vivre de rapines et de pillage. C'est ce que font par exemple les célèbres fourmis guerrières de l'Amérique du Sud. Là aussi, ^ , ^nous rencontrons dans chaque espèce quatre tormes idiffiérentes : le mâle et la femelle ailés, et deux espèces d'ouvrières sans ailes, de forme et de gran- •deur ditférentes. Les petites ouvrières qui forment la masse de la nation sont toutes de simples soldats; les grandes ouvrières, au contraire, qui se distinguent par la grosseur de leur tête et les dimensions
de leurs mandibules, commandent l'année et en sont les officiers. Il y a ordinairement un officier, par compagnie de trente hommes... je veux dire dô trente fourmis.
Pendant la marche, les chefs sont à leur place • " de bataille sur le flanc de la colonne, et escaladent souvent des monticules pour observer au loin et .. diriger le mouvement des troupes. Les ordres et les dépêches, comme en général toutes Jes ^q|Çimuni^ . cations intellectuelles, sont transmis, comme che^ les autres fourmis, non point au moyen d'un langage . phonétique, mais par un langage de signes. Ce sont surtout leurs antennes qui leur servent comme de télégraphe pour transmettre les signaux au loin'et qui, par le contact immédiat, servent aussi à comr ' muniquer à leur entourage leurs vœux, leurs désirs, leurs impressions. *
Les troupes errantes de ces fourmis guerrières dévastent, comme firent les Vandales et les Huns à l'époque des grandes invasions, toutes les contrées * qu'elles traversent et sont avec raison très redoutées des Indiens du Brésil. Tous les êtres vivants qu'elles rencontrent sur leur chemin sont attaqués; • et égorgés sans pitié ni miséricorde. Les araignées et les insectes de tous les ordres, surtout les larves et les chrysalides, les nids d'oiseaux, les petits- mam-*. mifères même succombent à leur attaque. L'honiitn^ qui, par malheur, vient de tomber au milieu de cette v. armée en marche, est immédiatement entouré de noirs et épais bataillons qui, avec une furie et une rapidité incroyables, s'élancent par milliers le long de ses jambes et enfoncent dans ses chairs leurs mâchoires puissantes. La seule chance de sault est Flammarion. — con'i:^??. scient, ii 9
de courir aussi rapidement que possible à la queue de la colonne et d'arracher au moins la partie postérieure du corps des assaillants. La tête et la mâchoire restent généralement dans la blessure et occasionnent des abcès douloureux.
Autant ces hordes nomades sont terribles et sanguinaires dans leurs expéditions, autant elles paraissent joyeuses et gaies au bivouac, lorsque, rassasiées e£ de bonne humeur, elles s'abandonnent au .repos et aux amusements sous les rayons du soleil. Elles se nettoient les antennes avec les pattes antérieures; elles se lèchent réciproquement les pattes postérieures; elles se livrent alors à de joyeux ébats qui dégénèrent souvent en rixes.
Les colonies à esclaves, comme on en rencontre chez beaucoup de nos fourmis indigènes^ la fourmi rouge et la fourmi blonde, par exemple, sont encore bien plus curieuses crue les gouvernements militaires des écitons du Brésil. Chez ces insectes, nous trouvons trois castes. A côté des mâles et des femelles ailés, il n'y a qu'une caste d'ouvrières sans ailes; ces dernières ne travaillent pas elles-mêmes, mais elles dérobent des chrysalides des fourmilières d'autres espèces qui sont généralement plus petites et noires. Elles les élèvent pour en faire des esclaves qui seront chargés de tous les travaux de la fourmijière étrangère. Voici comment les fourmis amazones s'y prennent généralement pour capturer des esclaves : elles attirent la population valide des fourmis noires à un combat à découvert, et, pendant la bataille, une petite troupe de voleurs pénètre chez les fourmis noires et enlève les larves de la fourmilière abandonnée par ses défenseurs. Il est très in-
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téressant d'observer les péripéties de cette lutte acharnée. Les blessés et même les cadavres des combattants sont retirés de la mêlée par leurs camarades, comme jadis pendant la guerre de Troie, et sont mis en sûreté derrière la ligne de bataille. Le plus curieux, c'est que les fourmis enlevées, une fois qu'elles ont grandi danç l'esclavage, non seulement exécutent tous les travaux de la fourmilière, tels que les constructions, l'approvisionnement des vivres, les soins et l'éducation des enfants de leurs maîtres , mais encore elles les soutiennent dans leurs expéditions de brigandage et dressent ellesmêmes la jeunesse volée de leur propre nation au métier d'esclaves. (G.)
On a l'habitude de rapporter ces faits curieux qui nous remplissent d'étonnement à des manifestations de l'instinct, et l'on s'imagine ainsi les avoir expliqués. Il y a peu de mots qui aient donné lieu à des notions aussi obscures et absurdes de tout un ordre de phénomènes importants que ce terme d'instinct. On se figure généralement que chaque espèce animale a apporté en naissant une certaine somme de penchants et de facultés, une sorte de règle (Je conduite, un mode de vie particulier, d'après lesquels elle doit vivre sans y déroger et sans s'en écarter en quoi que ce soit. Rien de plus erroné et de plus contraire aux vraies lois de la nature que cette conception si répandue. Les espèces animales n'ont pas été créées de toutes pièces, pas plus que leurs instincts particuliers ni leur caractère intellectuel. Ces caractères se sont au contraire développés par la division du travail du système nerveux central en même temps que leur organisation générale, et proviennent
de source commune. C'est avec raison qu'un naturaliste éminent a dit que vouloir tracer une ligne de démarcation entre Tinstinct et l'intelligence, c'est prouver que l'on n'a jamais observé sans parti pris la vie et les actions des animaux et surtout des insectes.
Si l'on veut considérer l'organisation sociale des fourmis et des abeilles, et en général les divers détails de l'économie et des mœurs des animaux, comme les produits d'un « instinct aveugle », il faut parler aussi d'instinct aveugle lorsque l'on voit les Esquimaux construire leurs tentes avec des peaux de rennes, les Indiens de l'Amérique du Nord avec des peaux de buffles et les Peaux-Rouges du Brésil avec des branches de palmiers et des feuilles de bananiers.
C'est encore à l'instinct aveugle qu'il faut attribuer l'habitude de beaucoup d'insulaires de la mer du Sud de se nourrir presque exclusivement de poissons, celle des Chinois de ne manger que du riz, et celle des Gauchos des pampas de l'Amérique du Sud de n'avoir d'autre aliment que la viande.
Faudrait-il enfin rapporter aussi à l'instinct aveugle la tendance des peuples de l'Europe de conservera quelques exceptions près la forme monarchique comme ses abeilles; tandis qu'au contraire les peuples d'Amérique préfèrent, de même que les fourmis, la forme républicaine?
La vérité, c'est qu'ici comme partout ïhahitude et surtout V adaptation aux conditions immédiates de l'existence déterminent les mœurs et les conditions sociales de l'animal, et que ces mœurs^ forti-
fiées par une longue habitude, deviennent une seconde nature. Elles s'enracinent dans l'espèce d'autant plus profondément que le nombre des générations à travers lesquelles elles se sont transmises par hérédité est plus grand. Inadaptation et Vhéré^ dite dans leur influence réciproque permanente, c'est-à-dire la sélection naturelle par la lutte pour l'existence, sont les principales causes qui produisent l'infinie diversité de l'organisation.
D'où proviennent ces organes primitifs ou organes fondamentaux qui, en vertu des progrès de la division du travail, forment les divers organes et, par leur action simultanée, l'organisme complexe des animaux supérieurs? Ils sont eux-mêmes le produit composé de la réunion de petits individus organiques très nombreux et de la répartition des fonctions entre eux. Ces individus élémentaires, que l'on ne peut distinguer qu'avec l'aide du microscope, sont généralement désignés sous le nom de cellules . La forme, la structure et l'activité vitale de chaque organisme sont produites par la forme, la combinaison et la division du travail des cellules qui le composent. Tous les organismes, animaux et plantes, à l'exception des plus simples, les monères, sont composés de nombreuses cellules. L'unité vitale apparente de tout organisme multicellulaire est comme l'unité politique de tout gouvernement humain, le résultat complexe de la réunion de ces petits citoyens et de la division du* travail entre eux.
Tout animal, au commencement de son existence, est un œuf simple, mais cet œuf à son tour n'est lui-même qu'une cellule.
Dès que l'œuf de tout mammifère commence à se
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développer pour former un nouvel individu, il se divise d'abord par segmentation en deux parties égales. C'est le noyau (vésicule germinative) qui se partage le premier en deux, puis la matière cellulaire (le vitellus) qui l'entoure. Chacune des deux cellules filles ainsi produites se divise à son tour en deux cellules. La segmentation de ces quatre cellules donne naissance à huit autres cellules, celles-ci à seize, etc. C'est ainsi qu'une cellule simple finit par produire un amas sphérique de cellules très petites et très nombreuses qui offrent l'aspect d'une mûre, A l'origine, toutes ces nombreuses cellules sont exactement semblables de forme et de grosseur, mais bientôt elles commencent à se modifier en vue de leur organisation définitive. Il en est des cellules comme des colons qui veulent fonder un État bien organisé : elles se partagent le travail en conséquence. Les unes entreprennent de protéger l'organisme animal et revêtent les caractères des cellules de l'épiderme, les poils, les ongles et les griffes; les autres forment la charpente solide du corps; elles se transforment en cellules osseuses, cartilagineuses et conjonctives. Un troisième groupe s'allonge pour devenir les fibres striées transversalement qui composent la chair ou les muscles, et qui, grâce à leur contractilité particulière, déterminent les mouvements des membres, et d'autres enfin, mieux douées et privilégiées entre toutes, forment le système nerveux et se chargent par suite des fonctions les plus élevées, telles que la volonté, la sensibilité et l'intelligence. C'est ainsi que se produisent par multiplication répétée, par combinaison et division du travail de ces petits éléments anatomiqùes, les divers
organes dont Tensemble constitue le corps de ranimai adulte; et, par des procédés analogues, ces organes produisent à leur tour le mécanisme compliqué de l'organisme, tel que nous lé présente chaque individualité animale.
Tout ce qui vient d'être dit de la composition ceU lulaire du corps de Tanimal, ainsi que de la division du travail des cellules et des organes, s'applique textuellement au corps de Thomme. Notre corps, comme celui de tout animal supérieur, est aussi une sorte de petite république composée de millions de cellules qui en sont les petits citoyens et qui mènent jusqu'à un certain point une vie indépendante. Ils forment diverses castes destinées à jouer des rôles différents; ce sont les système organiques de notre corps : le système nerveux, le système musculaire, etc. La vie de l'individu humain, qui paraît extérieurement comme la simple émanation d'une âme personnelle, est en réalité le résultat très complexe de l'activité vitale de tous ces petits citoyens, les cellules, et des organes qu'ils ont formés par division du travail. Lorsque quelques-uns d'entre eux viennent à mal remplir leur office ou ne le remplissent plus du tout, nous disons qu'il y a maladie, et lorsque leur action commune, dont la résultante unique constitue la vie, vient à s'interrompre, nous disons qu'il y a mort. L'âme est une monade, une force simple, qui dirige tout cet ensemble.
En résumé donc, tout homme, comme tout animal, au commencement de son existence individuelle, est une cellule simple, un œuf. Lorsque cet œuf commence à se développer, ses cellules filles et leurs descendantes ont à se diviser le travail.
La série des formes si variées que l'organisme de l'homme, comme celui de Tanimal, revêt pendant le développement, depuis la sortie de Tœuf, nous offre encore un exemple des plus frappants de la puissance de cette grande loi de la nature, à laquelle toutes les créatures animées, végétaux et animaux, sont soumises, qui a présidé à la naissance des innombrables espèces qui peuplent notre globe, et qui nous donne enfin la clef de Forganisation physique aussi bien que de Forganisation sociale du dernier venu parmi les êtres, Thomrae.
Atomes, molécules, cellules, plantes, animaux, hommes, forment sur cette planète un immense État dont Tétude est remplie d'intérêt et de charmes pour l'esprit librement ouvert à la contemplation de la nature.
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Suivant le plan mystérieux et universel du Créateur, la nature s'est lentement formée, depuis l'état nébuleux et chaotique de la matière cosmique primitive jusqu'à Pordre harmonieux qui rayonne aujourd'hui à la surface des mondes. D'abord à peine sensible dans les êtres informes des premiers échelons zoologiques, la vie a atteint son aphélie terrestre dans l'homme actuel, qui résume par sa raison tous ses prédécesseurs animés et qui, continuant de se purifier, deviendra un jour sans doute autant supérieur à son état actuel qu'il Test déjà audessus de son état primitif des âges de barbarie et d'ignorance.
Surprenons un instant les facultés intellectuelles naissantes des animaux auxquels des philosophes ont osé refuser les rudiments mêmes du raisonnement et du sentiment: et par cette observation faite librement, et sans idée préconçue chez les races les plus diverses, apprenons à contempler la nature sous son véritable jour et à mieux connaître les rapports d'origine qui nous lient à l'ensemble de toute la création.
Voici par exemple un drame dans un buisson, qui nous est raconté par un témoin oculaire. La scène se passe en Afrique aux environs de Biskra, région des sables. Laissons la parole au conteur, M. de Béjan :
Je revenais dé la chasse avec mon ordonnance, fatigué par une demi-journée de marche, sous un soleil de plomb qui vous dessèche la gorge dans ce pays où l'on ne trouve pour se rafraîchir qu'une eau saumâtre et pourrie; ma gourde était vide, quand enfin nous apparurent les premiers arbres d'une oasis et plus loin les tentes d'une tribu nomade : il était temps I
J'envoyai en toute hâte chercher du lait, et m'ér tendant à l'ombre d'un chêne-liège, j'attendis.
J'avais sous les yeux un paysage africain dans toute sa splendeur; mais, je l'avoue, je ne songeais guère à l'admirer. Je regardais , avec ce vague regard de l'homme fatigué, un buisson d'aloès dont les branches semblaient caresser le pied d'un gigantesque palmier, quand soudain il me sembla, au milieu du buisson, voir apparaître une petite tête fine et deux yeux brillants.
Mon instinct d'observateur s'éveilla : j'oubliai ma soif et ma fatigue; je pressentis quelque chose de curieux, et je concentrai toute mon attention sur le pied du palmier.
Après avoir minutieusement examiné les environs autour de lui, le petit animal sortit lentement de son trou et s'arrêta. ,
J'eus alors tout le temps de l'examiner.
C'était une souris blanche, à l'œil malin et futé comme un œil de grisette parisienne.
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La petite bête regarda, sembla écouter, puis se mit à faire lentement le tour de l'arbre pour voir si elle était bien seule; d'abord, elle se contenta d'en raser le tronc, puis insensiblement elle élargit son cercle, et, quand elle eut ainsi exploré un certain espace de terrain, elle s'arrêta de nouveau et elle avait l'air de se dire :
— Allons, tout est tranquille... nous ne risquerons rien!
Et, je vous le jure, on lisait tout cela dans ses yeux.
Tout à coup, après un dernier regard jeté autour d'elle, elle fila, trottinant en ligne droite jusq;u'à son trou, où elle disparut avec une merveilleuse agilité.
J'eus de mauvaises pensées, j'en conviens : je crus à un rendez-vous d'amour.
— Voilà une gaillarde! pensai-je. Pour prendre de telles précautions, elle ne doit pas en être à son début.
Eh bien ! c'était là une abominable idée, comme vous allez le voir.
Une ou deux minutes s'étaient à peine écoulées quand je vis reparaître la tête de mon animal.
Même jeu que la première fois : il regarde à droite, à gauche, rien de nouveau... Le voilà hors de sa retraite; mais, cette fois, il n'était pas seuil
J'avais horriblement calomnié la pauvre bête, honnête mère de famille menant ses enfants à la promenade.
Les enfants I Ils étaient cinq... tous mignons, le portrait de leur mère. . .
Et sages! ils se tenaient en rang comme des soldats, à la file les uns des autres .. Mais ce n'est qu'en
regardant plus attentivement que je compris la cause de leur sagesse et de leur irréprochable alignement et en même temps Tesprit et la prudence de la souris.
Le premier des petits tenait dans sa gueule la queue de sa mère, le second la queue de son frère, ainsi de suite... De cette façon, en cas d'alerte, la famille était sûre de ne pas se perdre.
Pas de débandade à craindre.
La maman, après avoir jeté un rapide coup d'œil autour d'elle, fît entendre un petit cri, et, comme des collégiens au signal du maître d'étude, les bébés rompirent les rangs, puis, sous la surveillance de la mère aux aguets, se mirent à jouer et à courir de ci delà.
Gravement assise sur son derrière, la queue droite,
— ce qui est un signe de vigilance, — la souris les regardait faire, l'œil humide de bonheur.
Quand la petite troupe eut bien joué, à un signal les gamins se groupèrent, se serrèrent les uns contre les autres, se pelotonnèrent comme des gens frileux,
— cela devait être sans doute convenu d'avance, — et la mère, prenant dans sa gueule des feuilles sèches, les en couvrit peu à peu.
Ce travail terminé, elle recula de quelques pas pour examiner son ouvrage; elle fut probablement satisfaite, car, après s'être approchée de sa progéniture et lui avoir fait quelque recommandation, elle disparut dans un bouquet de bois voisin. Les petits étaient immobiles sous leurs couverture de feuilles, et jamais on n'eût soupçonné là-dessous toute une génération de souris.
Dix minutes après environ, la maman revenait,
et je compris alors la cause de son absence, qui m'avait fort intrigué. Elle tenait dans sa gueule une noisette dont la coquille était déjà à moitié rongée. Ce travail, je le supposai, devait avoir été fait par le mâle, qui, en bon père de famille, veille à la nourriture de ses enfants.
J'entendis ce cri qui m'avait déjà frappé, et immédiatement la cachette de feuillage s'écroula, et vers la mère accoururent les petits bandits : on aurait dit qu'ils devinaient que l'heure de la collation était arrivée...
Après quelques instants de labeur où les pattes et les dents jouèrent leur rôle, la noisette était sortie de sa coquille et divisée en cinq parts égales que grignotaient les enfants avec l'appétit de leur âge.
C'était charmant à voir que le spectacle de cette famille prenant son repas.
Quand le dernier fragment de noisette eut disparu, on se remit à courir... La mère ne s'y opposa point : tout était tranquille, et un peu d'exercice, après un bon repas, facilite la digestion.
Mais il n'y a pas de bonheur complet en ce monde.
Jusqu'alors, j'avais regardé ces diverses scènes avec intérêt ; la curiosité et mon rôle de traître y aidant, je résolus de troubler ces ébats pour savoir ce qu'il en adviendrait.
Je voulais voir comment la mère de famille se tirerait d'affaire si un danger se présentait, et je fis un mouvement un peu brusque.
C'est à peine si j'eus le temps de voir ce qui se passa : un des petits avait pris dans sa gueule la queue de sa mère, un autre la queue de son frère, et ainsi de suite; en un clin d'œil, cette grappe de
souris s'était reformée et avait disparu dans son trou*
Le drame s'était terminé, avec des émotions, mais sans encombre.
— Et Ton dit, murmurai-je, que les bêtes n'ont pas d'esprit et ne raisonnent pas!
C'est égal, au fond, j'éprouvais comme un remords d'avoir troublé la quiétude de ces animaux. Du reste, j'allais être puni de ma mauvaise action : mon ordonnance revenait, et, au lieu du lait frais sur lequel je comptais, il n'avait pu se procurer qu'un quart de tasse de lait caillé.
J'avalai cette affreuse chose comme une pénitence; mais, malgré ma fatigue, ma soif et les deux lieues que j'avais encore à faire, je n'aurais pas donné ma journée pour la meilleure chope de bière. J'avais un argument de plus prouvant que les animaux ont de l'esprit, et, ma foi ! l'esprit devient si rare parmi les hommes que j'étais bien aise de me dire qu'il ne disparaîtrait pas encore du monde, puisqu'on le retrouverait toujours chez les bêtes...
Si nous passions de la souris à l'éléphant, le contraste serait assurément complet, et pourtant écoutons le récit suivant rapporté par M. JacoUiot d'un épisode des plus pittoresques de son séjour dans les Indes :
A quelques lieues de Pondichéry, il existe une pagode célèbre du nom de Willenoor, qui reçoit à l'époque des grandes fêtes de mai une foule de cinq à six mille pèlerins, accourus de tous les côtés de l'Inde entière. Cette pagode possède un certain nombre d'éléphants sacrés, et parmi eux un éléphant quêteur.
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Deux fois la semaine, ce dernier se rend dans les villages et à Pondichéry, accompagné de son cornac, et quête au profit des brahmes de Willenoor. Que de fois, travaillant sous la véranda, entouré de tattis (rideaux de vétiver), du. premier étage de ma maison, n'ai -je pas vu sa grosse trompe soulever le rideau mobile et se balancer pour me demander une pièce de monnaie neuve, qu'il aspirait de ma main dans sa trompe à 10 centimètres de distance au moins.
Je ne manquai jamais de lui donner une petite pièce pour sa pagode, et pour une livre de pain que mon domestique trempait dans la mélasse, dont il était très friand, comme on le pense bien, nous étions devenus en peu de temps bons amis. Il ne in'avait jamais vu qu'en déshabillé, c'est-à-dire en mauresque légère de soie du pays à travers les colonnettes du balcon de la véranda.
Un jour, j'eus à me rendre à Willenoor pour affaires. J'arrivai à midi : le soleil incendiait la terre, personne dans les rues ou sous les vérandas; tout le monde faisait la sieste.
Ma voiture s'était arrêtée sur la place principale sous un manguier, et j'allais me diriger vers la maison du thasildar, chef du village, lorsque tout à coup, de la pagode qui se trouvait en face, sort au galop un monstrueux éléphant noir. Il arrive sur nous, et, avant que j'aie eu le temps seulement de me reconnaître, il m'enlève, me place sur son cou et reprend à toute vitesse le chemin de la pagode : il me fait traverser la première enceinte, celle du grand étang des ablutions, et me conduit droit au quartier des éléphants.
^4rrivé là, il me dépose à terre, au milieu de tous ses camarades; c'était l'éléphant quêteur qui m'avait reconnu. Il poussait de petits cris, accompagnés de balancements de trompe et de battements d'oreilles, que sans doute ses amis traduisirent à mon avantage; car, au moment où le thasildar, suivi de quelques brahmes de la pagode, accourait chercher l'explication de l'événement, ils purent me voir tranquille et complètement rassuré, au milieu de ces monstrueuses bêtes, qui me faisaient une véritable ovation.
— C'est extraordinaire, dit un des brahmes, je ne les ai jamais vus faire autant d'amitiés à personne.
Je lui expliquai mes petits cadeaux hebdomadaires à l'éléphant quêteur.
— Gela ne m'étonne plus, me répondit-il, il a déjà conté cela à toute la bande, et les gourmands vous font fête pour en obtenir autant.
— Se pourrait-il? fis-je avec étonnement.
— J'en suis parfaitement sûr. Voulez- vous en faire répreuve? Passez le bras autour de la trompe de votre ami, et faites-lui signe de sortir avec vous; ils vous suivront tous. Laissez-vous conduire, et vous allez voir où ils vont vous mener.
Je suivis de point en point la recommandation : l'éléphant quêteur et moi, nous prîmes les devants; les neuf autres emboîtèrent immédiatement le pas, échangeant entre eux des cris de contentement. Nous franchîmes la porte de la pagode, et ils me conduisirent tout droit chez un boulanger indigène. J'eusse été stupéfié d'étonnement, si je n'eusse déjà connu la merveilleuse intelligence de ces animaux. Arrivé là, on comprend que je dus m'exécuter, et je leur
fis cadeau à chacun d*un pain enduit de ce préciei^ sirop de canne dont ils font leurs délices.
Le brahme' avec qui j'avais déjà lié conversation, et qui était professeur de philosophie au temple de Willenoor, m'apprit que de temps en temps Téléphant quêteur échappait à leur surveillance et allait quêter pour son compte jusqu'à Pondichéry; et, comme il connaissait parfaitement le bazar où il allait à la provision à son tour, il s*y rendait, déposait tout l'argent qui remplissait sa trompe sur la table d'un marchand de fruits, et mangeait des cannes à sucre, des ananas, des bananes^ des mangues et du jagre autant que Tlndou voulait lui en donner.
Le fait suivant s'esl également passé sous les yeux du même voyageur.
Chacun sait que l'on parvient à habituer l'éléphant à exécuter les travaux les plus variés.
Dans les habitations, on fait en général boire les bestiaux dans de grandes auges en bois remplies avec de l'eau de puits à Taide d'une pompe. On en use ainsi pour que l'animal désaltéré ne touche pas à l'eau stagnante et putréfiée des étangs.
Et c'est d'ordinaire un éléphant qui, de bon matin, pompe, pendant près d'une heure, pour remplir ces auges monumentales. Inutile de dire que, habitué à ce service, il n'a pas besoin d'être commandé, et que tous les matins, une heure avant le lever du soleil, il est à sa besogne avec l'exactitude d'un réveille-matin.,, qui marche.
J'étais un jour à Trichnapoli, chez un négociant de mes amis qui possédait une magnifique habita-*
Flammarion. — contemp. scïent. ii 10
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tion à quelques lieues de la ville; le soleil se levait; mon domestique venait de m'éveiller pour le bain. En passant dans la cour, j'aperçus un gros éléphant blanc qui pompait mélancoliquement en fermant les yeux, ayant Tair de se distraire, par la pensée, de cette ennuyeuse besogne. Il salue ma présence par un joyeux battement d'oreilles, — car, depuis deux jours que j'étais arrivé, je lui avais donne force friandises, — mais il ne se dérangea pas de son travail : avant d'être libre, il devait remplir Tauge.
J'allais passer en le caressant de la main, lorsque je remarquai qu'un des deux troncs d'arbres qui soutenaient l'auge par chaque bout ayant glissé décote, il arrivait que l'auge, continuant à être supportée d'un bout par l'autre tronc, allait se vider sans qu'il fût possible de la remplir, dès que l'eau serait au niveau du bord qui se trouvait en contre-bas.
Je m'arrêtai pour observer ce qui allait se passer. En voyant tomber l'eau par le bord inférieur, l'éléphant allait-il abandonner sa besogne, la croyant terminée, ou bien, s'apercevant qu'il s'en fallait de plus d'un pied que l'auge ne fût pleine de l'autre bord, s'obstinerait-il à pomper jusqu'à ce qu'elle fût pleine des deux côtés, ce qui ne devait jamais arriver?
Au bout de quelques minutes, l'eau, en effet, commença à s'écouler par le côté qui avait perdu son soutien. L'éléphant , voyant cela, commença à donner quelques signes d'inquiétude; mais comme il s'en fallait de beaucoup que l'autre bord plus rapproché de lui fût plein, il continua à pomper.
Voyant que l'eau continuait à s'en aller, il abandonna le manche de la pompe et vint observer de près le phénomène, dont il ne paraissait point se
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rendre compte facilement; trois fois il retourna pomper, trois fois il revint observer l'auge. J'étais tout yeux et impatient de voir comment cela allait finir. Bientôt un fort battement d'oreilles sembla indiquer que la lumière se faisait dans son intelligence.
Il vint flairer le tronc d'arbre qui avait glissé de dessous Tauge; un moment, je crus qu'il allait le remettre en place ; mais ce n'était pas, je le compris, le côté qui débordait, qui l'inquiétait, mais bien le côté qui ne voulait pas se remplir. Dès qu'il eut bien saisi la difficulté qui le préoccupait, il ne fut pas long à trouver le moyen d'en sortir. Soulevant l'auge, qu'il appuya pour un instant sur une de ses grosses pattes, il arracha le second tronc d'arbre avec sa trompe et laissa retomber l'auge, qui, reposant alors de tous côtés sur le sol, put se remplir aisément.
A cette preuve d'intelligence raisonnée , que j'attendais cependant, tout en ne la prévoyant point aussi complète, il se passa en moi quelque chose d'étrange et que je ne saurais expliquer : les larmes me montèrent aux yeux, et je fus pendant quelques instants absorbé par une foule de pensées sur cet étemel problème de l'âme et de la vie constamment agité et toujours insoluble. Cet éléphant ne venaitil pas de me démontrer qu'il était mille fois plus audessus du ver de terre rampant que je ne pouvais avoir moi-même la prétention d'être au-dessus de lui?
Et alors....
Cet être si intelligent et si bon est Tami, le serviteur et le protecteur de la famille. Il faut le voir
conduisant à la promenade les enfants de son maître : on n'a rien à craindre, ni des serpents ni des fauves, ni des tourbières ni des étangs ; il veille avec plus de sollicitude que le domestique le plus zélé.
Il s'en va à pas comptés, le long des petits chemins, réglant sa marche sur celle des bambins, leur cueillant des fleurs, des fruits sur les arbres, maraudant des cannes à sucre; sur un geste, cassant une branche pour ceux qui veulent se faire des fouets ou des bâtons. Il faut entendre toute la bande joyeuse : — Tomy par-cil Tomy par-là I
— Moi, je veux manger cette grosse mangue qui est là-haut.
Et Tomy cueille la mangue.
— Moi, je veux ce papillon.
Et Tomy de s'approcher doucement de la pauvre bêle et de l'attirer dans sa trompe par aspiration.
— Moi, je veux cette belle fleur jaune qui est là au miheu de l'étang.
Et Tomy d'aller dans l'eau jusqu'au cou pour aller chercher la fleur.
Au moindre bruit dont il ne se rend pas bien compte, s'il aperçoit au loin dans le fourré un chacal ou une hyène, vite il rassemble toute une nichée entre ses pieds de devant, sous la protection de sa trompe : il commence à mugir de colère, et malheur à qui essayerait de lui enlever un de ses enfants; tigre, hon ou homme seraient en un instant broyés contre terre.
Dans les saunderbounds du Gange, pays plat, marécageux, couvert de jungles et de rivières, vraie patrie du tigre royal de Bengale, les combats entre ce fauve et l'éléphant^ protégeant les troupeaux, les
serviteurs ou les enfants de son maitre ^ sont presque journaliers.
Les tigres de cette espèce sont tellement féroces, qu'ils ne refusent jamais la lutte, dont le résultat est invariablement pour eux d'être broyés sous les pieds de leur terrible adversaire.
Autant Téléphant est impitoyable dans ses combats avec le tigre, Tours, le rhinocéros, à qui il ne fait jamais grâce, autant il est doux, bon, humain avec les animaux inoffensifs. C'est à un point que, quel que soit l'empire que vous puissiez avoir sur lui, vous ne parviendrez pas à lui faire écraser un insecte.
On connaît ces petits animaux que les enfants appellent des hètes à bon Dieu; la môme espèce existe dans l'Inde, quoiqu'à peu près de moitié plus grosse. J'ai souvent vu, à titre d'expérience, prendre un de ces insectes, le placer sur une surface plane, les dalles d'une cour par exemple, et commander à un éléphant de l'écraser en lui posant le pied dessus; ni son maître, ni son cornac, ne parvenaient jamais à l'empêcher de lever fortement le pied en passant sur la petite bête, dans l'intention bien évidente de ne lui faire aucun mal. Si, au contraire, vous lui commandiez de vous l'apporter, il la prenait délicatement au bout de sa trompe et vous la mettait dans les mains, sans lui avoir même froissé les ailes *.
Ce sont là autant de faits qui mettent en évidence Vintelligence des animaux, faculté qu'il ne faut pas confondre avec Yimtinct. Cette intelligence fait-elle des progrès, comme celle de l'humanité? On a long-