‹ Contes à ma filleChapitre 13 sur 43 · LE CHAPEAU DE PAILLE · texte numérisé non relu

LE CHAPEAU DE PAILLE

Faitity , fille unique d'un militaire invalide , donnait le bras à son vieux père , et parcourait avec lui la vallée de Montmorency. Ils s'arrêtèrent au bas d'un antique et superbe château qu'habitait une princesse célèbre par son esprit , sa beauté , et plus encore par les qualités de son cœur.

. On était au mois d'août. La chaleur , ordinaire dans cette saison, était extrême. Un «oleii dévorant , après avoir tari jusqu'aux fontaines , avait jauni, ces nappes ondoyantes , i'esjpoir du laboureur ; et les épis , inclinés sur leurs tiges desséchées , semblaient n'attendre que la faucille du moissonneur.

Fanny remarquait , avec son père , combien . •ont à-l^-fois pénibles et profitables ces tra-

vaux des habîtans des campagnes, u Comme, en me comparant avec ces bons villageois , disait-elle , je dois me trouver heureuse ! et que j'ai de grâces à rendre à la Providence ! Ces malheureux supportent toute la chaleur du jour , et moi je suis près de mon père , sous un ombrage délicieux ; ils n*ont souvent pour nourriture qu'un pain desséché , un breuvage corrompu par les rayons du soleil , tandis que dans notre agréable demeure j'ai à discrétion des gâteaux , du fruit et du laitage. »

Comme Fanny parlait ainsi, vint s'asseoir non loin d'elle , sur le chemin qui conduisait au village , une moissonneuse remarquable par son âge , et affaiblie par la fatigue de la journée* Elle venait prendre à la hâte un bien modique repas, pendant que les moissonneurs se livraient, selon l'usage , à une heure de sommeil qui devait réparer leurs forces.

(c Vous mangez là un pain bien dur , dit à la moissonneuse le vieux père de Fanny. — Âh ! mon bon monsieur , queuqu'dur qu'i'soit , pliât au Ciel que j'eussions l'assurance d' n'en manquer jamais! — Quoi! dit Fanny, à votre

LE CHAPBAC »E PAItLB. 45

âge manquer de pain ! Laissez là celui que vous avez , et acceptez ce morceau de gâteau frais que voici dans mon panier. J'ai de meil* leures dents que vous : je mangerai votre pain noir, et toutes les deux nous gagnerons

à cet échange » La moissonneuse prit d*abord

eett« offre pour une plaisanterie; mais déjà Fanny avait à sa bouche le pain desséché qu'elle dévorait , tandis que son père portait à la sienne une des mains de sa fille qu'il couvrait de baisers.

La conversation s'engagea. La moissonneuse leur raconta, tout en babillant, comme quoi, après une heureuse union , elle était devenue veuve ; comme quoi après avoir eu six enfans , elle avait perdu les deux derniers à la guerre ; comme quoi elle se trouvait seule , sans appui , sans consolation, et sans autre ressource que le travail de ses mains, que bien souvent encore ne lui permettaient pas ses infirmités, etc. , etc. , etc.. Le babil délasse , et, comme le dit un sage aimable : « A raconter ses maux, souvent on les soulage. n L'heure de repos s'étant écoulée pendant cet entretien ,

46 CONTES A HA HLIB.

les moissonneurs avaient déjà repris leurs travaux. La vieille , se disposant à les rejoindre , remit sur sa tète une feuille de parchemin qu'elle portait. ordinairement, et qu'elle attachait.sous son menton avec une mauvaise jarretière , pour se préserver des rayons du soleil. Cette coiJQture comique, donnait à la.vieîHe femme une Ogure si sing^ulière , que Fanny ne put s'empêcher d'éclater de rire , et fit ^ . à cet égard, plusieurs plaisanteries avec la l^èreté de son âge. u Vous riez de moi, lui dit la bonne vieille, et j'avoue que mon visage .ne doit pas vous paraître bien frais sous ce vieux parchemin enfuipé ; mais comm' i' m', sert à conserver mes pauvres yeux , le seul bien qui m' reste, i' m'est aussi cher que peut vous l'être ce joli chapeau d'paille et c* petit bouquet d! violettes sus l' côté ; c' qui vous rend aussi fraîche , aussi jolie , qu' mon vieux parchemin m' rend jaune et ridée... ». Fanny, sur qui son père venait de jeter un regard observateur , rougit , et , craignant d'avoir mortifié, la moissonneuse ,. elle s'excusa du rire inconsidéré qui lui était échappé. Afin d^efifacer

Page 1