LE PETIT SAVOYARD
Les habîtans de la Savoie se sont fait remarquer en tout temps par Tamour du travail et la plus scrupuleuse probité. Admis dans les plus beaux hôtels de Paris , on ne s'est jamais plaint qu'ils eussent abusé de la confiance qu'on leur accordait. Accoutumés à vivre de peu , ne changeant point , au sein même de la capitale , leur manière d'exister , ni leurs vétemens grossiers; ils n'ont qu'un but, qu'un seul désir; c'est d'amasser, à force de peines et de sueurs, une modique somme d'argent, qu'ils portent, joyeux et triomphans , à leurs pauvres familles qui souvent ont bien souffert en leur absence.
Parmi les travaux auxquels ces bonnes gens
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s^accoutument , le ramonage des cheminées est celui qui leur est spécialement dévolu. Ces ramoneurs vont ordinairement deux ensemble : l'un , d'une taille élevée , pour les grandes cheminées ; l'autre , plus petit et presque encore dans Fenfance , afin de pouvoir se bisser dans les petites cheminées des cabinets ou des boudoirs. Ce petit ramoneur est entièrement soumis à Fautorité du plus grand , qui exerce sur lui le pouvoir absolu d'un mentor et d'un maître.
C'était à la fin de l'automne. M. Destinval, honnête négociant de Paris , fit monter dans son cabinet deux Savoyards du coin de la rue pour ramoner sa cheminée. Comme elle était d'une structure moderne, et que le passage était fort étroit , ce fut le plus petit des deux qui fut chargé d'y monter. On couvrit , selon l'usage 9 l'entrée de la cheminée d'une double nappe , afin d'éviter l'odeur et la fumée de la suie , et d'en garantir l'appartement. Le petit ramoneur une fois mis en œuvre , le plus grand fut vaquer à d'autres travaux dans la même maison.
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élisa, fille de M. Destinval, attirée par le désir d'entendre la chansonnette que les Savoyards ont coutume de chanter an faite des cheminées , resta dans le cabinet de son père , et , voulant écarter la nappe pour mieux entendre , elle la fit tomber , la releva promptement à travers le nuage de suie qui sortait en abondance , et courut aussitôt s'essuyer la figure et les mains , afin qu'il ne ' restât aucune trace de son étourderie.
Pendant ce temps , le petit ramoneur , après avoir chanté sa chansonnette , descendit de la cheminée, et, se trouvant seul dans le cabinet , il appela son camarade , qui rentra aussitôt , accompagné de M. Destin val et de plusieurs domestiques.
Quand la suie fut ramassée , que le petit Savoyard se fut secoué , nettoyé , et qu'il eut repris sa veste , M. Destinval , satisfait de son service , et plus encore de la gaieté franche et naïve du gentil petit montagnard , lui donna un écu pour boire à sa santé. Il sortit aussitôt avec son grand camarade, pour dler l'aider à ra-
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masser la suie d'une autre cheminée y que ce dernier avait pendant ce temps - là ramonée dans une pièce voisine.
Élisa rentra dans ce moment , et vint raconter à son père ce qui venait de se passer entre les deux Savoyards. Elle avait vu , disait-elle , le plus petit remettre à l'autre Fécu qu'il avait reçu. Elle l'avait entendu se féliciter avec lui d^avoir fait une bonne matinée..., une bien bonne matinée... En un mot, Élisa répéta à son père tout ce qui s'était dit , redit et répondu : car la jeune demoiselle , quoique d'ailleurs sensible et très>aimable , était, d'un bavardage que souvent elle poussait jusqu'à l'indiscrétion , et dont ses parens ne pouvaient venir à bout de la corriger.
Quand tout fut remis en ordre dans le cabinet de M. Destinval, il voulut faire sa toilette, et ne trouva plus sur la cheminée ses boucles de jarretières en or qu'il y avait déposées ; surpris , inquiet , il cherche partout , et soupçonne d'abord le petit Savoyard de les avoir dérobées, k Cependant , se disait-il , l'air franc et joyeux de ce petit ramoneur , la joie
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qu'il a témoignée ea recevant l'écu que je lui ai donné , tout m*empèche de croire qu'il ait
commis ce yol » En raisonnant ainsi,
M. Destinval cherchait et recherchait en vain ses boucles d'or. Élisa proposa à son père de demander aux gens de la maison] s'ils , n'avaient point connaissance de la disparition de ces boucles, u Allez, lui dit M. Destinval; mais gardez-vous bien d'émettre aucun soupçon, et bornez- vous à recommander tout bas au portier de dire au petit Savoyard , quand il sortira, qu'il remonte dans mon cabinet, que j'ai à lui parler, une commission à lui faire faire. »
Elisa fut exécuter les ordres de son père. Aucun domestique n'avait vu les boucles en question. Chacun d'eux formait mille conjectures différentes : tous souffraient à-la-fois de cette aventure. Le plus petit objet qui disparait est une calamité dans une maison dont tous les domestiques sont honnêtes; le doute seul est un outrage, le moindre soupçon est un supplice.
Elisa , que son penchant funeste à babiller