LE PETIT SAVOYARD
entraloait bien souyent plus loin qu'elle ne le peasait, oubliant en ce moment ce que son père lui avait recommandé , rappela à plusieurs domestiques que le petit ramoneur , en descendant de la cheminée , s'était trouvé seul dans le cabinet de son père. £ile ajouta qu'elle avait cru remarquer sur sa figure de l'embarras , une certaine émotion , lorsque M. Destinval était rentré avec elle dans son appartement, etc. , etc. Enfin elle leur confia , mais sous le plus grand secret, que son père lui-même soupçonnait le petit Savoyard d'être l'auteur du vol... Elle descendit aussitôt donner au portier l'ordre convenu, et remonta précipitamment auprès de M. Destinval.
u Non, répétait ce dernier ^ je ne puis encore me déterminer à croire que ce petit malheureux se soit oublié à ce point. Je veux , je dois m'assurer entièrement de son innocence; et, s'il est coupable, je saurai, tout en lui donnant une forte leçon, le sauver de l'opprobre et peut-être de la vengeance, terrible qu'exerceraient sur lui tous ses coniqpatriotes... }> Gomme M. Destinval . achevait ces
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mots y on entendît dans la cour des cris déchirans et le bruit de coups réitérés ; ce qui avait attiré dans un instant tous les gens de l'hôtel et des personnes qui passaient dans la rue. M. Destin val ouvre sa fenêtre, et aperçoit le pauvre petit Savoyard que frappait encore son grand camarade , et qui , les mains jointes et tout meurtri de coups , protestait de son innocence. M. Destinval descend aussitôt, croyant que le vol est avoué par l'enfant , qu'il projette de soustraire à son funeste sort. Sa fille le suit , s'imaginant aussi que le voleur est découvert ; mais quelle fut leur douleur d'entendre un des domestiques , qui tenait encore le petit ramoneur par les cheveux , s'écrier : u Oui , c'est là le coupable , c'est lui qui nous a tous exposés au soupçon le plus cruel , le plus indigne de nous; il paiera cher le mal qu'il nous a fait. — Eh ! quelles preuves avezvous pour le condamner ainsi? dit M. Destinval , perçant la foule. — En est-il de plus forte, répond le domestique, que votre accusation elle-même? — Qui vous a dit que je l'accusais? — Mademoiselle Elisa. Pourquoi vou-
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lez-vous épargner un petit scélérat qui nous a tous compromis? — Quoi! ma fille, reprît M. Destinyal avec indignation, vous avez pu violer le secret que je vous avais tant recommandé ! Non , non , ajouta-t-il , j'atteste ,
au nom de Thonneur^ que je n'ai point accusé cet enfant ; je n'ai pu concevoir que de simples soupçons , et j'étais loin de m'attendre , en les confiant à ma fille, qu'elle en ferait un si cruel usage. »
Pendant que M. Destinval parlait ainsi, le petit Savoyard , prosterné à ses pieds , implorait sa justice , criait miséricorde. Élisa , confuse et tremblante, s'apercevait, mais trop tard , de sa funeste imprudence. Enfin les domestiques, toujours acharnés, et les passans réunis , prompts à céder à la première impression qui les frappe , demandaient à grands cris que le voleur fût conduit au corps-de-garde et livré à la justice , quand la femme-de-chambre d'Élisa , accourant éperdue , remet à M. Destinval ses boucles d'or qu'elle avait trouvées enveloppées dans la nappe qu'on avait mise devant la cheminée, du cabinet , pendant que
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le petit Savoyard la ramonait , et que la curiosité d*ÉLisa avait fait tomber.
On peut se figurer quel fut le désespoir de cette jeune personne en reconnaissant, avec tout le monde, Tinnocence du pauvre petit ramoneur, qui dans ce moment même implo-. rait encore sa pitié. Elle tomba presque sans connaissance dans les bras de son père. Les domestiques pâlirent, en se repentant d'avoir cru aussi légèrement une jeune indiscrète. Tous les passans se retirèrent en disant qu'il était affreux de maltraiter ainsi l'innocence. Le grand Savoyard ne savait comment adoucir les coups dont il avait accablé son petit camarade ; et M. Destinval , en désignant à Élisa les meurtrissures dont ce pauvre enfant était couvert , lui dit : u Vous voyez votre ouvrage. — Je saurai réparer ma faute, s'écria la jeune personne ; je veux moi-même soigner , guérir cet infortuné ; et si vous le permettez , mon père , je l'attache à mon service : il ne me quittera jamais. — J'y consens, ma fille , reprit M. Destinval : puisse-t-il te rappeler sans cesse que le moindre mot, transmis et mal interprété,
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quelle que soit la pureté de nos intentions^ produit souvent les effets les plus terribles , et peut faire le malheur de toute notre vie ! »
Monsieur de Saint- Victor, ancien agent de change , après s'être tu père d'une famille assez nombreuse , n'avait , pour unique soutien de sa vieillesse , que la plus jeune de cinq filles , que la mort avait épargnée , et sur laquelle il réunissait toute sa tendresse. Théonie , tel était le nom de la jeune demoiselle , entrait à peine dans son adolescence : privée de sa mère depuis long-temps , et confiée aux soins d'une ancienne et respectable gouvernante qui l'avait vue naître , elle avait pris la funeste habitude de tout faire au gré de son caprice , de ne suivre que ce que lui dictait son imagination vive et sans expérience ; en un mot , elle ordonnait dans la maison de son père , comme si elle en eût été l'unique souveraine.
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Peu à peu les qualités de son ame aimante et sensible firent place à une exigence ridicule , à une dureté d'autant plus pénible , que souvent Théonie ne s'apercevait pas de l'effet qu'elle produisait sur l'esprit de toutes les personnes qui l'environnaient. Un domestique oubliait- il quelque légère commission dont l'avait chargé la jeune demoiselle , il en recevait les reproches les plus humilians. Tel autre tardait-il un seul instant d'arriver au premier coup de sonnette , c'était un crime impardonnable qui toujours lui attirait mille remontrances et jusqu'à la menace d'être chassé de la mai son. La femme-de-chambre passait-elle un seul œillet du corset de Théonie, celle-ci , rouge de colère et frappant du pied , s'éoriait d'une voix aigre et glapissante: u Je suis lacée tout de trave^rs : vous êtes d'une gaucherie ,
d'une ineptie ! » La coiffait-elle , Théonie
trouvait que ses cheveux ne bouclaient pas assez , qu'ils tombaient sur ses yeux , qu'ils la gênaient, qu'ils l'excédaient. Lui essayait-elle une robe , elle , allait affreusement ; la taille était sans grâce , la garniture trop épaisse , les manches pas assez plissées , et mille autres
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défauts semblables Un domestique la servait-il à table , jamais il ne lui donnait d'assiettes à propos ; il fallait toujours , disait-elle , qu'elle demandât plusieurs fois à boire avant de l'obtenir : tantôt on lui donnait trop d'eau ; tantôt on lui donnait trop de vin. C'était bien pis encore quand on lui apportait des chaussures : elles étaient trop courtes , trop longues , trop larges ; trop étroites; elles lui rendaient le pied affreux , elles n'étaient jamais de la couleur qu'elle avait ordonnée. Enfin tout semblait concourir à la contrarier , à l'impatienter ; et, à l'exception de son père , il n'était personne auprès d'elle qui ne souffrit de la brusquerie de son caractère.
Tant de caprices et de despotisme fatiguèrent tous les gens de la maison , au point que la plupart s'en plaignirent hautement à M. de Saint -Victor, et résolurent de quitter son service , quelques regrets qu'ils eussent de se séparer d'un aussi bon maitre. Celui-ci, qui gémissait en secret de la conduite de sa fille , mais qui ne voulait la ramener à la douceur que par un moyeïi qu'il projetait depuis long-
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temps , invita ceâ bonnes gens à ne pas faire la moindre attention aux reproches , aux cHailleries de la jeune despote ; il leur recommanda surtout de n'y répondre que par un sourire , et de ne jamais obéir à ses ordres quand elle les donnerait avec aigreur.
Ce plan fut suivi avec fidélité. Théonie appelait*elle quelqu'im avec son ton de dureté ordinaire , personne ne lui répondait ; faisaitelle une question, ordonnait-elle avec son arrogance accoutumée , chacun lui riait au nez , s'éloignait en haussant les épaules , et la laissait dans un étonnement que sa colère seule pouvait égaler. Elle s'en plaignit amèrement à son père, s'imaginant qu'elle allait faire chasser les téméraires qui avaient osé lui manquer le respect à ce point; mais M. de Saint- Victor lui dit avec ce calme d'un père tendre et d'un esprit observateur : « Tu te plains avec raison , ma Théonie ; il semble en effet que tous nos gens aient formé la résolution de ne plus t'obéic ; mais ne serait-ce pas plutôt ta faute que la leur? Souvent je t'ai vue les rudoyer, abuser de leurs soins et de leur pa-
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tience. Ta vieille bonne elle-même n'en est pas exempte; elle en souffre moins que les autres , parce qu'elle a soigné ton enfance , et qu'elle a pour toi la tendresse d'une mère. N^oublie pas , ma fille , que le moyen le plus sûr d'être bien servi , c'est de faire éprouver à ceux qui y sont obligés , du plaisir à remplir leurs devoirs. Je vais t'en donner une preuve ; je suis le maître ici, et j'ai le droit d'y commander avant toi ; mais je ne l'ai jamais fait sentir à aucun de mes domestiques : aussi tous me sont-ils aussi dévoués qu'ils semblent devenus indiffiêrens envers toi... » En achevant ces mots , M. de Saint- Victor tire avec force et à plusieurs reprises le cordon de sonnette de son appartement ; à l'instant même tous ses gens entrent de différens côtés , et presque tous à-lafois. Qu'est-il donc arrivé à Monsieur? dit en entrant son valet-de-cbambre. — Monsieur se trouverait-il incommodé ? lui demanda son laquais. — Est-ce que le feu serait chez vous? s'écria brusquement son cocher. — Serait-il arrivé quelque accident à ma chère petite ? dit la vieille bonne accourant toute tremblante.
— Je te l'ayais bien dit, reprit M. de Saint- Victor à sa fille... Non , mes bons amis, ajoutat-îl en les regardant tous avec émotion , il ne m'est rien arrivé : je ne voulais que donner une preuve de votre zèle à Théonie, qui prétend qu'on ne peut obtenir de vous le moindre
service n Chaque domestique , fidèle aux
ordres de M. de Saint- Victor qui leur fit en ce moment un signe d'intelligence, se retira de nouveau en souriant et en haussant les épaules. Théonie, plus furieuse que jamais, déclara à son père qu'elle avait résolu de ne plus leur adresser un mot , et de se passer de leurs soins. « Se serve d'eux qui voudra ! s'écria-t-elle avec aigreur ; non , je ne veux pas qu'un seul d'entre eux , pas même ma vieille gouvernante , mette le pied dans mon appartement. — C'est le moyen de n'être jamais interrompue dans tes occupations , lui répondit son père. — Je ferai tout moi-même : mon lit, ma chambre, ma toilette. — Tu seras sûre alors que chaque chose sera faite à ta guise , ajouta M. de Saint-Victor. — Je prétends même , continua Théonie , qu'aucun d'eux ne
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me serve à. table ; et pour cela je ferai placer près de moi une des servantes en acajou qui sont dans la salle à manger , et sur laquelle je trouverai tout ce qui me sera nécessaire. — J'ap'prouve ton plan , ma fille , et te promets de donner des ordres pour que tout soit fait suivant ta volonté. — Quel plaisir j'aurai de prouver à tous ces gens-là que nous pouvons nous passer d'eux; que nous pourrions nous dispenser de les payer , de les nourrir , de les combler de présens qui souvent n'en font que des ingrats ! — Je souhaite , ma Théonie , que tu leur donnes cette leçon. »
Dès le même jour , notre jeune étourdie se servit elle-même à boire au diner , se donna des assiettes , coupa son pain , en regardant à son tour avec malice les domestiques qui l'entouraient, et paraissaient surpris d'un aussi grand changement... Il est vrai qu'elle cassa une carafe de cristal , une assiette de porcelaine, et répandit une quantité de vin rouge sur la partie de la nappe qui l'environnait : mais son père lui dit avec sa douceur ordinaire : <c II faut bien payer son apprentissage , et s'ac-
coutumer à tout. » Le soir, ea rentrant du spectacle, Théonîe plia avec soin son schall, serra ses gants et son chapeau. La femme-de-chambre se présenta pour la délacer , lui èter sa robe et lui mettre des papillotes , ainsi qu'elle avait coutume de le faire tous les soirs, u Je n'ai pas besoin de vous , lui dit brusquement Théonie ; j'ai acheté un corset qui lace par devant , je rangerai moi-même tout ce qui compose ma toilette , et me mettrai des papillotes. Oui , Mademoiselle ; vous avez beau rire et tourner la tète , je me mettrai des papillotes. ...» Enfin la vieille bonne qui l'avait élevée vint lui demander la clef de sa chambre pour faire la couverture de slon lit et la coucher , selon son usage. Théonie la refusa , quelques instances réitérées que lui fit cette digne et excellente femme.
Ce qui acheva surtout d'étonner toutes les personnes attachées à la maison, et M. de Saint- Victor lui-même , ce fut de voir le lendemain matin la jeune demoiselle frotter son appartement , balayer , housser , faire son lit et mettre tout en ordre... Il est vrai qu'elle avait
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cassé un grand miroir de toilette . déchiré un couvre-pied de mousseline brodée , et répandu rhuile d'une veilleuse sur une bergère de Pékin bleu-ciel ; mais son père lui répétait avec sa bonté ordinaire : « 11 faut bien faire son apprentissage , et s'accoutumer à tout. »
Tbéonie voulut aussi faire son feu. Munie d'un briquet dont la veille elle avait fait l'emplette , elle se mit à le battre , parvint à allumer l'amadou , et bientôt après à enflammer plusieurs bûches qu'elle avait entassnées dans sa cheminée... Il est vrai qu'elle se brûla un peu les doigts , qu'elle s'y donna plusieurs coups du briquet , et que la trop grande quantité de bois , qu'elle avait mise dans la cheminée , fut sur le point de mettre le feu à la maison ; mais M. de Saint- Victor , entrant fort à propos, s'empressa de l'éteindre ; en répétant toujours avec calme : u II faut bien s'accoutumer à tout. »
Quelques heures après , Théonie descendit au salon oh se trouvaient réunies plusieurs personnes invitées à diner. On ne put s'empêcher de remarquer le désordre qui régnait
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dans sa toilette. Sa robe, mise tout de travers , formait sur ses épaules les plis les plus ridicules. Le nouveau corset , lacé par devant , mais trop serré sans doute par le bas , remontait ' si haut qu'on n'apercevait plus le joli cou de Théonie, qu'elle avait inutilement orné d'un collier riche et élégant. Son fichu, mi^ de côté , cachait entièrement une de ses épaules y tandis que l'autre était tout-à-fait à découvert. Sa ceinture , arrangée avec assez de grâce par devant, formait par derrière un nœud lourd et chiffonné , qui faisait le plus mauvais effet du monde. Mais ce qui surtout frappait la vue des personnes accoutumées à voir Théonie coiffée avec soin , c'étaient ses cheyeux qui , nûs par elle en papillotes, ne frisaient aucunement, et, tombant aplatis sur son visage, couvraient ses yeux charmans , et lui donnaient une physionomie si extraordinaire , que chacun se mit à éclater derire , et lui demanda la cause d'un changement aussi subit. M. de Saint- Victor fit part à tout le monde des grands projets de la jeune réformatrice , et feignit d'y applaudir et de les approuver.
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Cependant Théonie avait été profondément blessée du rire ironique et général qu'avait excité sa nouvelle toilette. Ce qui surtout l'avait touchée le plus , c'était d'entendre dire que ses cheveux , plats et collés sur son front , nuisaient à la délicatesse de ses traits. On consent volontiers à paraître moins élégante dans sa mise , mais passer pour laide lorsqu'on est jolie , c'est un supplice cruel : il était au-dessus des forces de la jeune personne. Elle projeta donc de se remettre elle-même des papillotes; et, pour que ses beaux cheveux blonds pussent friser et former une titus ondoyante, le soir même, étant seule dans son appartement , elle les passa et repassa au fer. Il est y|*ai qu'elle se brûla le haut d'une oreille , et qu'elle se fit au front une autre brûlure assez forte ; mais elle s'en consola , se couvrit la tète d'un fichu de nuit , et s'endormit dans le doux espoir de paraître le lendemain mieux coifiîée que jamais ; et de prouver^ par cela même qu'elle pouvait se passer de tout le monde.
Quelle fut , à son réveil, sa surprise de voir, en dénouant le fichu , presque toutes les pa-
pillotes tomber ^ ses pieds, avec la mèche de cheveux que chacune d'elles renfermait? Elle passe en tremblant la main sur sa tète, s'élance devant une glace , et reconnaît alors , mais trop tard , que le fer, dont eile n'avait pas coutume de faire usage, était beaucoup plus- chaud qu'elle ne le pensait , et que tous ses cheveux étaient brûlés. Un cri de désespoir lui échappe en ce moment. Il attire dans sa chambre tous les domestiques de la maison y qui , à l'exception de la vieiUe gouvernante , se disposaient à rire aux éclats ; mais les pleurs de Théonie , qui coulaient en abondance , les retinrent. M. de Saint- Victor entre aussitôt, également effrayé par le cri qu'il venait d'entendre ; et , moins discret que tous ses gens , en apprenant ce qui cause le chagrin de sa fille, il ne peut s'empêcher de rire à l'aspect de cette jeune tète à moitié tondue , et dont les cheveux grillés çà et là contrastaient si singulièrement avec la jolie figure dont, la veille encore, ils faisaient le plus bel ornement.
On fut obligé de raser entièreii^ent la tète de Théonie. Pendant plus de six mois elle fut
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réduite à porter une perruque qui^ quoique parfaitement assortie à la couleur de ses cheveux, était néanmoins très-loin d'être aussi avanlageuse à sa figure. Elle sentit alors qu'il est impossible de vivre dans la société sans le secours de ceux qui la composent. Elle avoua tous les torts qu'elle avait eus envers les per^ sonnes attachées à son père, les pria de les oublier, et devint aussi douce, aussi indulgente , qu'elle avait été jusqu'alors injuste et difficile. Tous reprirent auprès d'elle leur service accoutumé ; et chacun d'eux , trouvant dans l'accueil que lui faisait Théonie la récompense de son zèle et de ses* soins, redoubla d'empressement pour exécuter ses ordres et prévenir ses moindres désirs .
Pendant ce temps les beaux cheveux brûlés repoussèrent; la perruque fut supprimée ; Théonie redevint d'autant plus jolie , qu'un air de douceur et de satisfaction continuelle ajoutait encore à l'éclat de ses charmes : seulement la brûlure faite à son front par le maudit fera papillotes avait laissé une marque légère , dont la trace fut ineffaçable ; et chaque fois que
Théonie se regardait dans une glace , ce signe mémorable semblait lui dire : u Vouloir tout faire est au-dessusdenos forces, et, qui que nous puissions être , nous avons tous besoin les uns des autres. »
y LE DANGER D'ECOUTER AUX PORTES.
De tous les défauts qu'on puisse avoir, la curiosité est celui -qui le plus particulièrement dégrade Tame et fait supporter de pénibles humiliations.
Madame de Volmars , riche veuve d'un officier distingué dans la marine , avait trois enfans : deux garçons , nommés Jules et Adolphe , et une fille y appelée Claire. Tous les trois faisaient les délices et la consolation de cette mère adorée. Les deux frères se destinaient à suivre la carrière honorable que leur père avait parcourue si glorieusement; et déjà leur ardente imagination n'était remplie que des hauts faits des Duquesne , des Jean Bart et des Duguay- Trouin, Ils étaient venus passer au château de
LE DANGER D tCOVTEE AUX PORTES. •!
Volmars , situé près Paris , le mois des racances accordé aux élèvçs de l'École de la Marine. Leur arrivée avait produit une grande joie , et Claire partageait Tivresse de sa mère en revoyant les aimables compagnons de son en> fanée.
Le cœur de Claire était excellent; mille qualités aimables la faisaient remarquer et chérir ; mais elles étaient souvent altérées par une curiosité dont rien jusqu'à ce jour n'avait pu la corriger.
Cent fois les domestiques l'avaient surprise écoutant ce qu'ils disaient y épiant ce qu'ils faisaient. Madame de Volmars elle-même Favait trouvée plus d'une fois à la porte de son appartement^ tandis qu'elle conférait secrètement avec quelqu'un ; souvent aussi elle l'avait surprise cachée dans un cabinet , tapie au fond d'une armoire , pour être à l'affût de tout ce qui se passait. Ni la peur , ni la confusion n'avaient pu guérir cette curieuse insatiable. Était-elle à la promenade , son attention à écouter tout ce qui se disait autour d'elle était si forte , qu'elle ne pouvait répondre aux diffé-
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rentes questions qu'on lui disait , ni profiter d^aucune observation de sa mère.
Déjà madame de Yolmars avait inutilement essayé de corriger dans sa fille ce défaut qui nuisait évidemment à son bon naturel et à l'amabilité de son caractère ; elle sentit que les avis et la patience sont impuissans pour rompre une habitude enracinée. Elle résolut donc d'employer tout ce qui pourrait frapper fortement l'imagination de Glaire. Un soir d'été , qu'elle l'avait conduite au jardin des Tuileries , que remplissait un nombre infini de personnes , Claire était si obstinément occupée à entendre tous ceux qui parlaient autour d'elle , que madame de Volmars , décidée h lui donner une leçon , leva le siège , la laissa seule au milieu d'une foule innombrable , et sans autre appui qu^un ancien domestique , à qui elle avait confié son secret , et qui , caché derrière un arbre , était chargé d'examiner l'embarras oii se trouverait la jeune* curieuse, et de la suivre sans qu^elle s'en aperçut.
Claire, fatiguée de prêter l'oreille à ce qu'on disait et redisait à ses c6tés, regarde autour
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d'elle : interdite , tremblante , elle cherche sa mère , et , se trouvant abandonnée au milieu de tant de monde , ne sachant quel parti pren> dre , elle laisse échapper des larmes de dépit et de crainte. Aussitôt elle est entourée de plusieurs personnes ^ dont les questions muî^ tipliées ajoutent encore à sa confusion. Elle n*os€ , elle voudrait dire son nom ; elle s*éloigne , revient , s* éloigne encore , cherche des yeux, et ne peut croire que madame de Volmars l'ait jetée dans un embarras si cruel ; enfin , fatiguée des mille et mille questions des uns , piquée et confuse des éclats de rire des autres, elle se détermine à sortir des Tuileries et à regagner seule le quartier du Luxembourg qu'elle habitait. En approchant de la grille , elle rencontre Tancien domestique qui de loin s'était attaché sur ses pas; aussitôt elle court vers lui , implore son secours , lui raconte son étrange aventure, et lui témoigne toutes les inquiétudes que lui donnait cette brusque disparition de sa mère. Un sourire , échappé à ce digne homme , rassure la jeune abandonnée , qui , devinant alors que madame de Yolmar»
n'avait eu d'autre but que de la corriger , se rend à pied jusqu'à l'hôtel avec le vieux serviteur. Elle y reçut la plus vive remontrance , et la certitude d'éprouver le même abandon , toutes les fois que son penchant à la curiosité l'entraînerait jusqu'à négliger la conversation de sa mère , pour ne s'occuper que de ce que disaient entre eux des étrangers , dont l'entretien pouvait quelquefois être dangereux , et même contraire à la pudeur.
Madame de Volmars s'était flattée en vain que cette aventure pourrait corriger Glaire : sa curiosité reprit avec plus de force que jamais. Elle trouva surtout de quoi l'exercer pendant le séjour que Jules et Adolphe firent au château. Ils la rencontraient à chaque instant , suivant leurs pas , épiant leurs démarches , écoutant, leurs moindres entretiens. Déjà ils avaient essayé de la corriger par plusieurs espiègleries , si familières aux écoliers. Un jour 9 entre autres , qu'ils étaient dans leur appartement .occupés, à jaser ensemble , ils aperçurent derrière la porte, restée entr'ouverte, le bout d'une petite jupe blanche
LB OAIfGIR d'ÉCOUTEB AUX P0RTK8. 95 '
que le vent poussait du cAté de la boiserie. Convaincus, à cette vue, que l'incurable les espionnait encore , ils se font signe , et se promettent de s'en venger. Adolphe se lève dou* cernent, et, s*avançant vers la porte sur la pointe du pied, il la ferme brusquement, et par ce moyen la jupe de Claire se trouve engagée au point qu'il lui fut impossible , malgré tous ses efforts , de s'arracher du piège oiî elle était prise. Crier, c'eût été divulguer de nouveau sa curiosité et faire rire à ses dépens ; rester ainsi clouée, quelqu'un pouvait passer dans le corridor et reporter à madame de Volmars la situation coupable oiî elle se trouvait : elle prit en conséquence le parti de quitter ses vètemens , et de se sauver , nue en chemise , dans son appartement. Comme elle parcourait ainsi le grand corridor du château , elle aperçoit tout au bout un des jardiniers , qui , venant au-devant d'elle, se met à crier, en riant à gorge déployée : « Ah ! mon '^bon Dieu ,
quoiqu* c'est. que c' fantAme-là ! » Claire,
honteuse et hors d'eUe-méme , revient aussitôt sur ses pas , gagne un escalier dérobé , et ar-
90 CONTES A HA FriLE.
rive enfin , toujours en chemise et transie de froid et de frayeur , chez la femme-de-chambre de sa mère. Celle-ci , surprise et se moquant d'elle à son tour , fut lui chercher d'autres rétemens , avec lesquels elle reparut , quelques instans après , au salon , oii il fallut supporter les railleries de ses deux frères et les nouveaux reproches de madame de Yolmars , à qui les deux espiègles avaient remis la défroque de la curieuse.
Un autre jour , c'était à la fin de l'automne , madame de Yolmars, voulant donner à ses deux fils une fête avant leur départ pour l'École de la Marine, avait invité à un bal toute la jeunesse des environs. Claire était , ce jour-là , d'une parure élégante et recherchée. Déjà un grand nombre de personnes s'étaient réunies dans le salon. Jules et Adolphe étaient encore dans leur appartement , et s'occupaient à faire voir leurs cartes marines et leurs dessins à plusieurs jeunes gens du voisinage. Un léger bruit que fit la clef de la porto , leur confirma sans peine que Tincorrigible regardait par le trou de la serrure.
LB DANGER d'êCOUTBR ACX PORTES. 97
Jules , qui joigoait à l'espièglerie de son âge rattachement le plus vrai pour sa sœur , voulant à son tour la cotriger d'un défaut aussi abject que dangereux, feignit de sortir un instant. Aussitôt Claire s'éloigne avec la rapidité de l'éclair. Jules, qui s'était muni d'un morceau de pastel noir et d'une lumière , après avoir fermé la porte en sortant, écrit au-dessus du trou de la serrure, et en renversant l'ordre des lettres, ces deux mots : curieuse incurable. Il rentre aussitôt dans l'appartement dont il referme la porte , et se remet de nouveau à jaser et à rire avec ses jeunes amis. A peine la conversation avait-elle recommencé, que la jeune personne revint furtivement écouter ce qu'ils disaient. Comme elle s'aperçut qu'on avait 6té la clef de la serrure y elle regarda ce qui se passait dans Fappartement ; et pour cela, appuyant son front au-dessus, et justement sur l'endroit où Jules avait tracé l'inscription , ces deux mots , curieuse incurable, se trouvèrent empreints sur le front de la jeune demoiselle , qui , loin de s'en douter , le corridor étant en ce moment très-obscur, descendit, quelques instans après, au salon, où
ses deux frères et tous leurs amis étaient rassemblés.
Dès que madame de Volmars eut aperçu le tour qu'on avait joué à sa fille, elle en ressentit une joie secrète, et , recommanda à chacun de ne point détromper la curieuse. En effet, pendant plus de deux heures , Claire dansa , étala ses grâces, portant partout et présentant à tout le monde l'indication de son vilain défaut. Cependant elle, s'apercevait que telle personne qu'elle abordait réprimait un grand éclat de rire; que telle autre , en la désignant, parlait bas à l'oreille de son voisin , et semblait s'amuser à ses dépens. Surprise , inquiète , elle croit que quelque. chose est dérangé dans sa parure; elle va se regarder dans une glace , aperçoit l'inscription fgitale , et reconnaît qu'elle est le jouet de toute l'assemblée. Elle jette -un cri de surprise et de frayeur, s'enfuit, s'enferme dans sa chambre^ oii elle s'obstine à rester^ quelques sollicitations qu'on lui fasse de reparaître dans le bal.
Jules , en avouant qu'il était l'auteur de cette espièglerie , parut désolé de la forte impression
LE DAIIGCR d'écouter AUX PORTES. 99
qu*e]le avait faite sur sa sœur. Vingt fois il fut , à la porte de sa chambre ; la supplier de descendre au salon; il ne put rien obtenir que cette réponse : .< Jamais je n'oublierai ce tour abominable; on ne me reverra point.... » En effet, le bal continua et se termina sans sa présence. Madame de Yolmars consola Jules du chagrin qu'il avait, en lui faisant sentir l'importance du service qu'il rendait à sa sœur ; mais y afin de ne pas nuire à l'amitié qui existait entr'eux , elle lui recommanda et fit promettre à toute rassemblée de ne point nommer à Glaire Fauteur de cette forte et salutaire leçon.
Le lendemain Claire se rendit auprès de sa mère. Le dépit et la honte avaient fait place à la réflexion. Loin de se plaindre et de murmurer, elle embrassa madame de Volmarsavec une expression et un calme étonnans ; elle lui avoua qu'elle avait passé la nuit entière à considérer les dangers et le ridicule auxquels l'avait exposée son insatiable curiosité. Elle protesta que jamais elle ne prêterait l'oreille à rien de ce qu'on pourrait dire , à rien de ce qu'on pourrait faire; enfin elle termina par supplier sa mère de
100 CONTES A MA YIILB.
lui désigner celui des jeunes gens qui était Fauteur de l'inscription dont quelques traces étaient encore sur son front, affirmant qu'elle le regardait comme son meilleur ami , et qu'elle l'aimerait toute sa vie.
Madame de Yolmars, surprise et attendrie jusqu'aux larmes , embrassa mille, fois son aimable fille; et faisant entrer Adolphe et Jules, elle lui présenta ce dernier comme l'inventeur de rinscription. » Je m'en doutais , s'écria Glaire en se jetant dans s,es bras. Qu'il m'est doux de lui devoir un aussi grand service , et de trouver dans mon frère aine mon ami le plus cher! » Jules, aussi ému que fier de son entreprise, pressait également sa soeur contre son sein. 11 demanda à sa mère de renouveler , avant leur départ pour l'École de la Marine , la danse dont Claire avait été privée. Madame de Yolmars s'empressa de satisfaire à cette demande si légitime : dès le surlendemain la fête fut renouvelée. Aussitèt que la jeune personne parut , conduite par son frère bien-aimé , tous les yeux se fixèrent sur eux; de nombreux applaudissemens retentirent de toutes parts ; alors Jules , à la
Il DAUCBR B*ÉCOUTKft AUX PORTES. 101
place de la fatale inscription, déposa sur le front de Claire une couronne de roses blancheSi comme un signe éclatant de la pureté de son cœur et d'un caractère accompli. Glaire , partageant l'ivresse de Jules et de toute l'assemblée, éprouva en ce moment que le plus grand bonheur est de savoir se vaincre soi-même , et que les ridicules, les travers, les défauts même, rten ne rétûte & la réflexion que fait aaltpe la eaoâaiiee.
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