UES TRONC D'ARBRE
De tous les inconvéniens qui résultent d'une éducation négligée , celui qui prête le plus au ridicule , et souvent cause le plus de maux , c'est la peur. Elle gâte l'esprit , altère la grâce, arrête continuellement l'élan de la pensée , et tient l'ame resserrée dans les bornes étroites de la faiblesse et de la stupidité. Aussi doit-on porter la plus scrupuleuse attention à préserver l'enfance de ces images effrayantes , de ces descriptions de souterrains et de cavernes , de ces contes de revenans , avec lesquels la plupart des personnes ont coutume de frapper rimagination des jeunes filles conGées à leurs soins , avec lesquels on se, fait un jeu cruel de troubler , par des frayeurs sans cesse renaissantes , ou par des rêves affreux , les douces nuits
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et les jours paisibles de l'heureuse innocence. M. de Mirecourt, ancien architecte célèbre , habitait depuis long-temps un château gothi<que , situé près de la forêt de Senars. 11 avait pris plaisir à réunir dans cette demeure agréable et pittoresque tout ce que l'art peut ajouter à la nature. On venait de tous côtés admirer les embellissemens que M. de Mirecourt avait accumulés dans cette habitation , aussi vaste que richement décorée.
Madame de Yalville , sa fille unique , épouse et veuve d'un artiste distingué venait ordinairement passer tout l'été au château de son père, avec ses deux filles , Hersilie et Yictorine. L'une et l'autre^ douées par la nature d'une physionomie agréable et d'un heureux caractère, étaient également chères à madame de Yalville. Cette digne mère semblait , par sa' tendresse et son extrême bonté , vouloir dédommager ses deux filles de la perte qu'elles avaient faite , dans leur père , du soutien de leur existence et de leur premier instituteur.
Madame de Yalville portait souvent trop loin son amour pour ses enfans. La crainte de
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les contrarier ea la moindre chose, de perdre leur attachement et leur confiance , lui faisait dépasser les bornes de rindulgeoce, au poiat qu^elle avait insensiblement perdu Tautorité materneU^.
Hersilte et Yictorine^ à peine parvenue» à Tàge heureux de radoleseenee , faisaient tout au gré de leurs caprices* Formaient-elles un projet, il était exécuté sur-lie*champ ; désiraientelles un bijou , un riche vêtement , elles l'obtenaient aussitôt ; voulaient^elles aller au château de leur grand-pôre^ revenir à Paris, retourner encore auprès de M. de Mirecourt, parcourir en un mot tous les environs de st terre , à l'instant les chevaux étaient prêts , et la complaisante mère était trop heureuse de pouvoir satisfaire en tout les moindres désirs de ses deux filles. .
M. de Mirecourt , qui trouvait dans Hersîtie et Yictorine le charme et la consolation de «es vieux jours , les gâtait encore plus que ne le faisait leur mère. Jamais il n'avait osé leur adresser la plus simple remontrance , leur faire éprouver la plus petite cooiradietion. FoJâtrer
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avec eQes , les carresaer tour-à-tour , leur réciter sans cesse des contes de grand'mères , des histoires de spectres qui apparaissent la nuit , de sorciers et de revenans inspirés par le diable ; rire de la frayeur qui souvent se peignait sur les traits et dans tous les mouvemens de Victorine et d*Hersilie : telle était l'étrange manie de ce vieillard , telles étaient ses plus douces jouissances.
On conçoit qu'une pareille éducation dut nuire aux qualités aimables des deux jeunes personnes. Leur imagination , frappée depuis i'en£ance par mille tableaux , par mille récits plus efirayans les uns que les autres , les avait conduites à trembler au moindre bruit , à tressaillir au plus simple événement. Tant qu'elles furent daas un âge où tout s'excuse , cette Êrayeur enfantine amusait M. de Mireoourt et tous ceux qui se présentaient chez lui; mais , à l'éjpoqne de l'adolescence , cette fausse peur continuelle devint si fatigante , que madame de Yalvilie et son père résolurent de mettre tout en oeuvre pour corriger les deux jeunes sœurs , qui devenaient chaque jour la fable et
l'amusement de toutes les sociétés où elles étaient admises.
On ne détruit pas facilement des impressions tant de fois réitérées. Ce n'est <{ue par de fortes secousses qu'on peut déraciner les vices d'une mauvaise éducation. Hersilie fut la seule qui eut la force de vaincre par degrés cette stupeur pusillanime , qui lui causait tant de mal , et lui attirait tant d'humiliations. Plus fortement cons^ tituée que Yictorine, et d'un caractère plus prononcé , elle s'arma de résolution , de courage , et parvint, non sans beaucoup d'efforts, à devenir moins peureuse , et même à se moquer de toutes les extravagances que ce défaut risible faisait faire chaque jour à sa sœur.
La pauvre Victorine , toujours la tête rem* plie des contes de son grand-père , était insensiblement tombée dans une pusillanimité qui maîtrisait tous ses sens. Un inconnu paraissaitil au château , c'était , selon elle , un malfiiiteur qui en voulait à ses jours ; un chien de basse-cour pénétrait-il dans les appartemens, c'était une béte enragée qui venait la dévorer ; une cloche des villages voisins se faisait-elle