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entendre, c'était le tocsin qui annonçait une émeute ou bien un incendie; quelques conscrits , rejoignant leurs drapeaux , s'arrêtaientils devant le château pour se reposer et prendre quelques rafraichissemens , c'était, aux yeux de Yictorine, une armée ennemie qui venait mettre tout à feu et à sang ; en un mot , son imagination grossissant chaque objet qui s'offrait à sa vue , elle ne voyait partout que fantômes et brigands , que meurtre , pillage et destruction.
Madame de Yalville , qui gémissait , mais trop tard, de cette faiblesse de Yictorine , chercha vainement tous les moyens de la détruire. Pour y parvenir, elle ne se séparait plus de sa fille , la faisait coucher dans sa chambre , et ne permettait pas qu'on racontât devant elle la moindre aventure sérieuse ou romanesque.
Un éoir que madame de Yalville se promenait seule , avee ses deux filles , au fond du parc du château ^ elles entendirent, derrière un bosquet , des cris plaintifs qui ressemblaient à la voix d'un enfant. Yictorine s'arrête toutà-coup , et s'écrie : « C'est le fils du jardinier qu'on assassine ! — Quelle erreur est la vôtre ?
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lui dit madame de Valyille : dans ce parc si bien fermé de tous cdtés ; y son^z-vons , ma fille ? Avançons et voyons ce que ce peut être.
— Oui, reprit Victorine avec plus de frayeur encore , c^est la voix du petit Paul qu'on assassine, ou bien qui se noie dans le grand bassin.
— Raison de plus , reprit madame de Valville , pour voler à son secours. — Sans doute , ma sœur, ajouta Hersilie, le mal n'est peut-être pas aussi grand que tu l'imagines : allons , viens avec nous. » A ces mots, elle entraîne de force Victorine vers l'endroit oîi les cris se faisaient entendre. Bientôt elles y pénètrent , et aperçoivent un agneau dont le pied s'était embarrassé dans une palissade ^ et qui , n'ayant pu rejoindre l'étable avec les autres , faisait , en bêlant, des efforts pour se dégager. « Qne vois-je? s*écria Victorine, c'est Chéri! c'est lui-même ; il porte encore à son cou le ruban rose que je lui attachai l'autre jour. » A ces mots , elle s'élance vers l'agneau , le dégage de la palissade , le prend dans ses bras et lui prodigue les plus douces caresses. » Vous voyez bien , ma fille , lui dit madame de Valville ,
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que , si nous eussions cédé à votre fausse peur , le pauyre petit animal n'aurait pu sortir de l'entrave oij il était retenu , et peut-être eut-ii péri cette nuit de faim et de souffrance. »
Une autre fois Victorine parcourait, seule avec sa mère , la lisière de la forêt de Senars , dans laquelle jamais elle n'avait osé pénétrer , la regardant comme le repaire de tous les voleurs de dix Ueues à la ronde. Elle ne pouvait s'empêcher d'admirer ces longues allées qui se perdent dans l'horison, d'être attirée par la fraîcheur des ombrages , par le parfum des plantes aromatiques, des chèvre-feuilles sauvages , et surtout par le chant mélodieux des oiseaux de toute espèce qui habitent ces paisibles demeures. Madame de Yalviile , voulant profiter du charme qu'éprouvait sa fille pour dompter sa timidité , la conduisait d'arbre en arbre , et la faisait insensiblement avancer dans la forêt. « Avouez , lui disait-elle ^ qu'il y a du plaisir à respirer sous ce feuillage , à se trouver tout près de ces oiseaux nombreux qui ravissent par leurs chants. — Oui , répondit Victorine, avançant comme par enchantement:
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cet aspect est délicieux ; l'air qa'on respire ici porte dans l'ame une douceur et je ne sais quel charme » Mais tout-à*coup elle s'arrête , frissonne , et , changeant de couleur , elle dit à sa mère : » Sauvons-nous , ou c'est fait de notre vie. — Quelle vision vous prend encore? — Voyez-vous à travers ces branches épaisses un brigand qui vient vers nous? — Je n'aperçois rien du tout. — Je vous dis qu'il nous regarde , il accourt , il a six pieds de haut, Il tient à la main je ne sais quoi de chevelu : c'est sans doute la tète du dernier malheureux qu'il vient de tuer. Embrassons-nous, maman, le monstre va nous assassiner » En achevant ces mots , Victorine , pâle et tremblante , se réfugiait dans le sein de sa mère. Un bruit en effet se fait entendre derrière le feuillage, et ce brigand, de six pieds de hauteur et tenant à la main une tète sanglante , n'était qu'un jeune et gentil pâtre, d'environ douze ans, qui , ayant aperçu ces deux dames , accourait leur proposer d'acheter un nid de tourterelles qu'il venait de découvrir dans la forêt. Madame de Yalville ne put s'empêcher de rire aux éclats
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de la terreur panique de Victorine , qui fut elle-même forcée d'avouer toute sa faiblesse* Elle acheta le nid du jeune pâtre, voulut soigner seule les deux tourtereaux qu'il contenait; et, rougissant de sa frayeur à Taspect de ce couple charmant, symbole de la douceur et de la tendresse , elle forma , pour la première fois , la résolution de dompter sa ridicule pu$il-> lanimité.
Mais plusieurs événemens qui survinrent semblèrent contrarier les stoïques résolutions de la pauvre Victorine , et il s'en fallut qu'elle devint ce qu'elle désirait être. Une nuit d'hiver qu'elle était couchée dans la chambre de sa mère , elle crut entendre du bruit dans l'appartement. Elle écoute en frémissant et respirant à peiqe. Un bourdonnement frappe son breille : elle s'imagine aussitôt que c'est un chat-huant, ou plutôt un dragon- volant qui s'est introduit par la cheminée» Elle désire , mais n'ose réveiller encore madame de Valville , qui dort paisiblement. Levée sur son séant , et saisie par le froid , elle veut prendre un schall qu'elle avait coutume de mettre sur une bergère ,
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auprès de son lit, étend le bras, et pose la main snr une peau velue , ce qui lui fait à Fin* stant pousser un cri épouvantable. Madame de Valville, réveillée en sursaut, questionne Vietorine, qui lui assure, en s'enfonçant dans ses draps et jetant la couverture par-dessus sa tète, qu'il est entré par la cbemii\ée un dragonvolant , et que là , .tout près d'elle , est une béte fauve sur laquelle elle a mis la main. «Oh ! pour cette fois , s'écrie-t-elie , ce n'est point une fausse peur : j'ai touché moi-même ces monstres épouvantables. Ils vont nous dévorer. »
Pendant que Victorine exhale ainsi toute sa frayeur, madame de Valville se lève, allume une bougi e , et reconnaît que le dragon-volant était un papillon de nuit qui voltigeait dans la chambre , et que la béte fauve que Victorine avait en effet touchée , et dont elle croyait déjà sentir les griffes menaçantes, n'était que sa palatine de cygne qu'elle avait quittée la veille, et déposée , par mégarde ^ sur un meuble qui se trouvait auprès de son lit. Elle découvre aussitôt la visionnaire, l'arrache de dessous les oreillers oii elle s'était blottie , lui donne la
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conviction la plus évidente de ^son extravagance , et fait enfin succéder le rire à la stupeur. Yictorîne , aussi confuse que repentante d'avoir troublé le sommeil de sa mère, prit encore une fois la résolution de s*armer de courage, et de renoncer pour jamais à ses visions, qui la rendaient à juste titre le jouet de tout le monde.
A rhiver succédèrent les beaux jours du printemps. Madame de Yalvîlle avait reçu depuis quelque temps une lettre d'Ernest , son fils unique , et le frère bien-aimé de Victorine et d'Hersilie. Il leur annonçait que , devant être envoyé par le général dont il était aide-decamp , pour remettre des dépêches importantes en Allemagne, il passerait, le 11 juin, entre neuf et dix heures du matin, sur la grande route qui traverse la forêt de Senars , et qu'il aurait le bonheur d'embrasser sa famille , qu'il désirait trouver réunie au château de son grand-père ; mais il prévenait en mémç temps qu'il ne pourrait y rester tout au plus qu'une heure, tant ses ojdres étaient précis.
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Cette nouTelle combla de joie M. de Mirecourt , madame de Yalvilie et ses deux filles. Tous les gens du château se faisaient également une fête de revoir le jeune aide-de-camp , absent depuis près de deux années. » Que j^aurai de plaisir, s*écriait Victorine, à presser dans mes bras mon cher Ernest , Tami de mon enfance , qui toujours m'a témoigné tant d'attachement! que je voudrais être à ce 11 juin ! ce sera Tun des plus beaux jours de ma vie. »
Bientôt arriva ce jour tant désiré. L'allégresse et le bonheur éclataient dans tout le château. Hersilie et Victorine , levées de grand matin ; avaient fait préparer le déjeuner le plus splendide, auquel M. de Mirecourt avait fait inviter plusieurs de ses voisins. Enfin neuf heures sonnèrent, u Si tu n'étais pas si peu* reuse , dit Hersilie à sa sœur , nous irions audevant d'Ernest sur la grande route, tandis que notre mère reçoit tout son monde. — Oh ! s'il ne fallait pas pour cela , répondit Victorine , parcourir une partie de la forêt , je te l'aurais déjà proposé. — Bah ! reprit Hersilie , il ne s'agit que de traverser deux allées , dont l'une
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touche à notre parc: le feuillage est si frais , le temps si délicieux et la nature est si belle !...« Nous aurions le bonheur d'embrasser Ernest les premières , c'est une occasion favorable de dompter cette fausse peur qui t'attire tant de plaisanteries, et qui, tu le sais, déplaît tant à notre frère. — Eh bien! j'y consens, dit Victorine : oui , je veux prouver à Ernest quie j'ai suivi les conseils qu'il me donne dans toutes ses lettres, et que je suis maintenant digne d'être la sœur d'un brave tel que lui. Donnemoi le bras , ma sœur ; ne me quitte pas surtout , et entrons dans la forêt sans rien dire à personne. »
A ces mots, Hersilie ouvre la grille du parc qui donnait sur la première grande allée du bois , la laisse ouverte et se met à parcourir à toutes jambes cette première allée avec Victorine, qui, se serrant près de sa sœur, frissonnait malgré elle et changeait de couleur dès qu'elle mettait le pied sur la plus petite branche desséchée , ou qu'elle entendait le moindre souffle du zéphyr qui agitait doucement le feuilkige : tt Allons , Yictorine y allons ; un peu de
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courage ; tu vois que ce n'est rien ; ne songeons qu*au plaisir de revoir, d'embrasser notre cher Ernest. — N'entends-tu pas un bruit terrible derrière ces genêts en fleur? — C'est un petit lapin qui s'enfuit , presque aussi tremblant que toi. — Ne vois-tu pas à travers ces chèvrefeuilles je ne sais quoi de fauve qui remue et semble s'élancer ? — C'est un jeune chevreuil qui nous prend pour des chasseurs. — Oh ! pour cette fois, nous sommes perdues; n'entends-tu pas? — Quoi donc? — Ces coups de sifflet qui partent du côté de ces grands ormes. — C'est peut-être le chant de quelque oiseaa sauvage. — Non, non; ce sont des coups de sifflet , te dis-je : les entends-tu qui recommencent? C'est le signal des voleurs ; 5auvon»-nons, ma sceur, sauvons-nous l«.... » A ces mots, Victorine s'enfuit, épouvantée, courant de toutes ses forces , et , prenant le premier sentier qui se présente à sa vue , elle s'eofonce dans le bois et disparaît aux yeux •d'Hersilie. CelleKîi court vainement après elk , et reeonnatt en riant que les coups de sifflet que sa sceur prenait pour le signal <les brigands , n'é-
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taient que les sons aigus et répétés qui précèdent ordinairement le ramage du rossignol. Ule appelle encore Yictorine , la cherche de tousc^tés; mais, craignant elle* même de se perdre dans la forêt , elle reprend Tallée qui conduisait à la grille du parc de M. de Mûre* court, rentre au château , raconte la nouvelle frayeur de Yictorine; et les yains efforts qu^elle ay^t faits pour lui prouver toute son extra va* ganee.
A peine Hersilie avait-«lle achevé son récit , que le bruit de coups de fouet réitérés et de chevaux au galop annonça Farrivée d'Ernest, qui entrait en e&t à firanc-étrier , et fot en un dîn-d'oeâ dasis les bras de sa mère , de son aïeul et de sa sœur. La joie qu'il éprouvait en les revoyant l'avait saisi au point que d'abord il ne s'était pas aperçu de l'absence de Yictorine , mais bientôt, la cherchant des yeux, il s'imagine qu'elle est malade. Hersilie le rassure en riant, et lui raconte l'aventure qui venait d'avoir lieu dans la féret. u Je la reconnais là, reprit Ernest, et je crains bien que son mal ne soit incurable; cependant je sens qse
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j'ai besoin de la voir, de l'embrasser : il y a si loDg-temps que je n'ai joui de ce bonheur ! — Elle ne va sûrement pas tarder à revenir au château , reprit M. de Mirecourt ; elle aura trouvé quelques pâtres, quelques bûcherons qui se seront fait un devoir de l'accompagner jusqu'ici. — Mais le temps presse , dit madame de Yalvilie ; mettons-nous à table , et profitons du peu d'instans que notre cher aide-de-camp peut nous accorder. — Comme les armes vous développent un jeune homme ! reprit M. de Mirecourt , pressant encore son petit-fils dans ses bras ; il ne laisse pas d'avoir l'air martial ; et , quoiqu'à peine sur ses dix-sept ans , il ne «'en faut pas beaucoup qu'il ne soit de ma taille. »
Pendant tout le déjeûner Ernest ne cessait nie porter ses regards vers les croisées qui donnaient sur la grande allée du parc. 11 répétait à tout moment : te Elle ne vient pas l faut-il qu'une fausse peur me prive du plaisir de la voir... ! )> Enfin l'heure annoncée par Ernest s'écoula. Français et militaire, il était esclave de son devoir : après avoir embrassé sa famille^
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il remonte à cheval , suivi du postillon que Ton avait fait rafraîchir ; il regarde encore la grande allée du parc , et reprend la route d'Allemagne «n répétant, les yeux mouillés de larmes : « Oh ! ma chère Victorinc , je n'ai donc pu l'embrasser! »
SitAt après le départ d'Ernest, M. de Mirecourt et madame de Valville , inquiets de la trop longue absence delà peureuse, et craignant qu'il ne lui fût arrivé quelque accident , allèrent , avec Hersilie et tous les gens du château à la découverte de la jeune fugitive.
Celle-ci ^ en quittant brusquement sa sœur ; s'était enfoncée dans un épais taillis , où elle entendit de nouveau les mêmes accens du rossignol , qu'elle prenait toujours pour un nouveau signal de voleurs. Elle se réfugia dans un ravin profond. Le même bruit s'y faisait entendre; elle s'enfonça plus avant encore sous les arbres , en se disant à chaque pas : <c II faut que cette forêt soit remplie de brigands , ils m'entourent de tous côtés ; si du moins ma sœur était avec moi ! mais sans doute les voleurs se sont emparés d'elle , et je suis seule !
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Oh ! mon Dieu , mon Dieu , que vais-je devenir? H Comme elle parlait aiosi , une biche qui allaitait son faon Taperçoit et se sauve à travers des rameaux épais. Le bruit que fit Taaimal timide causa une telle stupeur à Yictorine , qu^elle prend de même sa course et se sauve , effarée , à travers une haute futaie dont l'ombrage sombre et solitaire ajoutait encore à sa . frayeur ; mais ce qui acheva de porter dans ses sens un coup terrible , ce fut lorsque , en passant le long d'un vieux tronc d'arbre , sa robe s'y tint accrochée et l'arrêta dans sa course. La pauvre Yictorine, convaincue que c'était un brigand qui déjà mettait la main sur elle ^ tombe la face contre terre , criant miséricorde et recommandant son ame à Dieu. Elle était' encore dans cette position , couverte d'une sueur froide et presque sans connaissance , quand M. de Mirecourt, madame de Val ville, Hersilie et tous ceux qui les accompagnaient , l'aperçurent de loin. Ils crurent qu'en effet elle avait été atteinte par quelques animaux sauvages. Madame de Yalville et son père éprouvèrent une frayeur mortelle ; mais bientêt ils furent ras-
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sures par un mouyetiient convulsif qne fit la fugitive , qui toujours l'esprit frappé , ^'écriait , les mains jointes et sans oser tourner la tête : « Messieurs les brigands , ne me tues pas , je vous en prie ; je m'appelle Yictorine , je n'ai rien à tous offrir ; mais je suis la petite-fille de M. de Mirecourt, qui TOUS donnera une ample récompense, si vous daignée me reconduire à son château : miséricorde ; messieurs les brigands, miséricorde! »
En terminant cette fervente prière , Yictorine s'aperçoit enfin que les brigands dont elle implorait la pitié n'étaient que sa mère, son aïeul et sa sœur qui la relevèrent , et , la pressant dans leurs bras, lui rendirent toute sa raison. Sa robe, encore accrochée au tronc d'arbre , lui fit connaître sa méprise ; un rossignol , qui tout près de là recommença les sons qui précèdent son ramage délicieux, la détrompa sur les coups de sifflet quelle croyait entendre à chaque pas. Elle ne put s'empêcher » malgré ti^ute l'altération qui régnait encore sur ses traits, de rire elle-même de sa faiblesse et de la maudire. Mais ce qui la lui
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fit détester encore plus, ce fut iorsqu'HersiUe lui eut appris qu'Ernest était passé dans son absence , et que , fidèle aux ordres qu'il avait reçus , il avait été forcé de partir sans embrasser sa chère Victorine. « Si tu Favais vu , ajoutait Hersilie , il ne pouvait manger ; il ne cessait de porter ses regards vers la forêt, et, en remontant à cheval , il m'a dit , les yeux tout mouillés: « Puisqu'un défaut aussi ridicule me prive du bonheur de presser Victorine dans mes bras, péins-lui bien tous mes regrets , et donne-lui du moins ce bon baiser pour moi. i>
La pauvre Victorine fondit en larmes à cette -commission , dont s'acquitta si fidèlement sa sœur. « Quoi ! disait^elle en sanglotant , Ernest, mon cher Ernest est resté une heure au château , et je n'y étais pas ! Il va courir mille dangers au champ dlionneur; peut-être ne le reverrai-je de ma vie ; et je n'ai pu l'embrasser à son passage , lui adresser mes vœux pour son bonheur, pour sa conservation! Ohl c'est bien en ce moment que je déteste 'et que j'abjure à jamais ma sotte frayeur ! n
Cette dernière résolution de Victorine fut
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irrévocable. Les spectres, les brigands^ les voleurs ne vinrent plus s'emparer de sa tète ni tourmenter son imagination. Elle prit l'habitude de bien examiner tout ce qu'elle voyait ou entendait, avant de s'alarmer, peu à peu elle devint aussi calme, aussi courageuse qu'elle avait été jusqu'alors inquii^te et craintive , et reconnut enfin que souvent la peur du mal cause plus de tourment que le mal même.
LES SODUEBS VERTS.
La nature , en nous formant , met entre nous une variété et une dissemblance remarq[uable8. Nos traits ne se ressemblent pas plus que nos caractères; et souvent on voit les contrastes les plus frappans entre deux êtres formés du même sang, nourris du même lait^ instruits par le même maître.
M. de Fontannes, colonel d'artillerie, était allé rétablir sa santé dans une terre située sur les bords de la Marne. 11 se livrait entièrement à Téducation de ses deux filles , Adèle et Stéphanie : l'atnée , blonde et d'une douceur angélique, mettait son plus grand plaisir adonner tout ce qu'elle avait , à secourir tous les malheureux qui s'offraient à sa vue. Stéphanie , au contraire , d'une taille beaucoup plus élevée ,
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brune, les yeux enfonoés, le front étroit et couvert de cheveux noirs et bouc|és , était d'un égoïsme révoltant, ne donnait jamais rien, craignant toujours de manquer de tout ^ et ne répondantque par un sourire amer aux infortunés qui réclamaient son assistance.
On était au mois de mai. La mode avait à cette époque rempli Paris de souliers verts. Madame de Fontannes , qui souvent réunissait à sa terre la société la plus brillante , avait fait Usure à ses deux filles des souliers de maroquin vert. C'était la première fois que ces deux jeunes personnes les portaient ; et cette couleur, analogue à la nouvelle verdure qui parait toute la campagne, leur faisait trouver ces chaussures les mieux faites et les plus élégantes qu'elles eussent jamais portées.
C'était un dimanche; monsieur et madame de Fontannes revenaient de l'église , dans une calôcbe , avec leurs deux filles. £n traversant le hameau , Adèle aperçut ime jeune villageoise» à-peu-près de son âge , qui , profitant d'un moment où la voiture était arrêtée , s'avançait les pieds nus, et invoquait des secours pour son
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▼îeux père , ancien passeur du bac , depnM long-temps infirme et hors d'état de travailler. K Elles disent toutes de même , s'écria Sté* phanie ; je gagerais qu'il n'y a pas un mot de yrai dans tout ce qu'elle nous conte là. — Moi mentir ! ma belle demoiselle , reprit Fran* coise (c*était le nom de la jeune fîile) : demandez plut6t à tous nos voisins , ils vous certifieront que le pauvre Jérôme n'a que sa fille pour soutien , et qu'il n'existe que des aumônes que je vais , sans rougir, demander pour lui dans tous les environs. — Eh ! pourquoi n'ètes-vous pas venue au château de Fontannes? lui dit Adèle du ton de la plus tendre pitié. — Oh l ma bonne demois/slle, quand on nous reçoit durement, nous n'osons plus nous exposer à ce qu'on nous refuse. — Qui donc a pu vous mal accueillir chez moi ? répondit brusquement. M. de Fontannes. » Françoise voulut cacher le nom de la personne dont elle avait tant à se plaindre; mais la rougeur subite de Stéphanie désigna la coupable. » Tenez , dit M. de Fontannes à cette dernière, remettez ce louis à cette jeune in* fortunée : assurez -la bien que jamais elle ne
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sera reçue au château avec dédain , et que tous les dimanches vous lui remettrez yous-méme pareille somme , jusqu'à ce que son vieux père soit rétabli. — Et moi , dit aussitôt Adèle , afin de rompre l'entretien qui devenait embarras* santpoursa sœur, je ne veux pas que cette jeune fille aille ainsi nu-pieds chercher des secours à son père , et je me charge de ses chaussures» » Aussitôt elle dénoua les cordons de ses jolis souliers verts , et les donna à Françoise. Celle-ci les mit à l'instant même à ses pieds , se promettant bien d'aller dès le lendemain remercier la belle demoiselle ^ qui disparut bientèt avec sa famille , et laissa dans le cœur de la jeune fille le plus tendre souvenir*
Arrivée au château , Adèle reprit des chaussures moins fraîches et moins à la mode, mais qui lui parurent charmantes par l'usage qu'elle avait fait des autres. Au diner, qui fut spiendide et qui avait réuni de nombreux convives , Stéphanie loua avec Ironie la générosité de sa sœur, et dépeignit avec un dépit concentré la jeune villageoise portant de charmans souUers verts sous les haillons de l'indigence, «c Qu'im-
lOS CORTM A Uk fILIB.
porte? répondit Adèie; ses pauvres pieds ne seroat plus déchirés sur les cailloux , c'est tout ce qu'il me faut. » Stéphanie allait contiouer ses plaisanteries; mais elle fut interrompue tout«à-coup par un regard sérère de M. de Fontannes, qui raconta Taventure à toute la société. Chacun regarda Stéphanie aviec éton- Bernent; et adressa les plus aimables félicita* Cions à la sensible Adèle , qui fut invitée à foire une collecte pour sa pauvre protégée*
De son côté, cette intéressante fille était allée annoncer à Jérôme ce qui venait de se passer, et, lui montrant le louis que lui avait donné M. de Foirt,amies, s'écria : «Oh! mon père , vous ne manquerez plus de rien ; j'espère vous voir bientôt rétabli et ea état de passer le bac du village..**. » Désignant ensmte ses jolis souliers verts qui lui serraient un peu les pieds, elle ajouta : <i C'est cet ange de bonté qui me les a donnés. Se déchausser pour moil ohl Taimable figure ! je la vois tmijeyct là. -^ Puisse le Ciel, dit à son Umr le vieillard, Jie pas permettre que je laeure sans voir et remercier ma chère bien&itrice«..'«. » ! Ausaitôi Fiaa-
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çoise alla chercher dans le village tout ce qui était nécessaire à la guérison de son père , faisant remarquer à tout le monde ses beaux soiiliers verts , et racontant son heureuse aven* ture. Le lendemain elle se rendit au château de Fdntannes; Adèle lui remit la collecte qui se montait à une somme assez forte , et y joi* gnit toutes les chaussures dont elle pouvait disposer en ce moment. M. deFontannes, présentant lui-même Françoise à Stéphalnie, lui dit : «En effet, ma fîUe, comme vous l'avez très-bien observé hier, les souliers verts de votre sceur vont mal avec ces vétemens en lam« beaux ; ne trouverez-vous pas qu'il serait ]^ossiblé de mettre plus d'accord dans l'habillement de cet intéressant modèle delà piété ûiiale.... »? Stéphanie , qui comprit parfaitement son père , né put s'empêcher de faire à Françoise une faible offrande , qui consista seulement en quelques jupes déchirées et quelques bas usés que la jeune fille n'accepta que par obéissance , se promettant bien de ne se vêtir qlie des dons de sa véritable bienfaitrice. En sortant du chà^ tean , elle quitta les souliers verts qu'elle mit
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dans son tablier, afin de les conserver le plus long-temps possible , et chaussa à leur place de bons souliers de cuir noir, qui se trouvaient dans la collection de chaussures qu'Adèle lui avait fait accepter.
Tant de bonheur et de dons réitérés achevèrent promptement de rétablir le vieux Jérôme , qui, se trouvant quelque temps après sur le passage de la famille de Fontannes , se présenta avec sa fille , leur offrit ses remerciinens et ses bénédictions. Ses regards se portaient surtout sur Adèle , dont il ne put s*empécher de prendre une main qu'il baisa avec toute Texpression de la reconnaissance. . il invita cette honorable famille h, venir un jour visiter sa cabane. M. de Fontannes souscrivit h là demande du vieillard , et quelque temps après le bon Jérôme eut l'honneur et le plaisir de recevoir chez lui rhomme bienfaisant à qui il devait la vie. La joie de Françoise était inexprimable : parée de tous les dons d'Adèle et principalement de ses souliers verts, elle avait préparé sur les bords de la rivière une hutte de fleurs et de femllage; elle y avait établi des bancs couverts de
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mousse, qui entouraient une table de pierre sur laquelle se trouvaient iréunis les plus beaux fruits de la saison , une ample friture des meilleurs poissons de la Marne , des gâteaux frais et le meilleur laitage. Douze jeunes filles du village , vêtues de blanc et amies de Françoise , l'aidaient à faire les honneurs de ce repas cham* pétre , pendant lequel toutes portaient sur Adèle les regards les plus expressifs et lui prodiguaient les soins les plus caressans. Stéphanie ne recevait au contraire que de ces prévenances forcées qui lui faisaient sentir qu'on ne respectait en elle que le nom qu'elle portait, et qu'elle. n'avait aucune part, aucun droit à la reconnaissance de ces bons villageois. Après le repas, Françoise fit un signal, et aussitôt parut sur la rivière un batelet orné de fleurs. On proposa à la famille de Fontannes une .promenade surTeau, ce qu'elle accepta avec plaisir. Aussitôt le vieux Jér6me , qui avait recouvré toute sa vigueur, se mit à la rame avec Françoise , et conduisit ses respectables hôtes dans une Ile charmante qui se trouvait à peu de distance du rivage. Là s'étaient rassemblés tous
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^ les jeunes garçons des environs ; ils formèrent , avec les jeunes filles qiû s'y étaient rendues dans d'autres batelets, une danse dont la gaieté franche et naïve excita bientôt Adèle et Stéphanie à se mêler parmi ces bonnes gens : ce bal rustique dura jusqu'.à la chute du jour.
Au moment où chacun reprenait pl(ice dans les batelets, Stéphanie^ aussi étourdie qu'imprudente , voulut manœuvrer à son tour , et prit une rame ; mais le mouvement qu'elle fit en arrière l'entratna dans l'eau. Adèle , jetant un cri perçant, veut la retenir, et aussitôt ellemême est entraînée avec sa sœur. M. de Fontannés se jette au secours de la première de ses filles qui se présente à sa vue ; mais il ne peut l'atteindre. Le vieux Jérôme s'élance de son côté, en s'écriant : « Oh! ma chère bienfaitrice.... » ! Bientôt il revient au rivage portant dans ses bras Adèle, qui reprit connaissance, et vola au secours de sa mère évanouie. Pendant ce temps-là plusieurs viUageois sauvèrent M. de Fontannes : enfin ils rapportèrent dans la cabane de Jérôme Stéphanie qui était resiée
LIS SOULURS TKftTS. SIS
dans Teau assez long-temps pour faire craindre qa'eile n'eût perdu la vie. Elle fut une demiheure sans mouvement ; mais la haturje , aidé^ de tous les secours qu'on lui prodigua, triompha de la secousse terrible qu'elle avait re^e : Stéphanie reprit ses sens, et r'ouvrit ses yeux à la lumière.... « Excusez , mademoiselle , lui dit Jérôme avec sa franchise naturelle , si j' n'ons songé d'afcord qu'à secourir votre sceur : je lui dois la :Vie; je n'ai dû m'occuper qu'à sauver ila sienne. » Ces mots , prononcés avec Faccent de la vérité et de la reconnaissance, firent sur Stéphanie l'effet le plus terrible : elle sentit alors que l'égoîsme nous aliène tous les coeurs, et qu'on n'a pas le droit d'exiger des autres plus qu'on ne fait pour eux.
Cependant on s'empressa de faire quitter aux deux jeunes personnes leurs vétemens tout mouillés. Françoise , allant de Tune à l'autre, prodiguait tons ses soins, ofiait tout ce qui était en son pouvoir. Adèle , qui avait comblé cette jeune fille de dons de toute espèce , reçut avec un plaisir inexprimable ce qu'il fiailait pour la vêtir, et s'applaudit phis que jamais de
a 14 CONTES A MA VILLI.
retrouver dans cette circonstance ses propres vétemens. Quant à Stéphanie , beaucoup plus grande qu'Adèle , il lui fallut se conteater d'une robe de cette dernière ; et Françoise , en l'aidant à. s'en revêtir tant bien que mal , lui. disait ingénument : « Excusez , mademoiselle , si je n'ai rien qui aille mieux à votre, belle taille; si tant seulement j'avais reçu de. vous une bonne jupe, vous la retrouveriez... » Stéphanie, confuse de cette pénible vérité , se promit bieii.de ne plus s'exposer à de pareils reproches, et de goûter à son tour les charmes de la bienfaisance.
■r Enfin la famille de Fontannes remonta en voiture. Au moment où l'aimable Adèle y prit place, Françoise, lui. baisant les mains et lui désignant les souliers verts qu'elle avait eu tant de plaisir à rattacher aux pieds de la jeune demoiselle, lui dit. à plusieurs reprises : u Vous me les rendrez , au moins ! songez bien que je leur dois mon bonheur et la guérison de mon père. »
On prétend que cette anecdote ayant été répandue dans Paris, toutes les dames, se sont
LES 80VLIIH8 VEBTS. 215
empressées de porter des chaussures vertes, que depuis ce moment elles ont nommées so«liers à la Française,
liB fl #i Cff K^'n^HKr
Ne juger que sur l'habit, c'est une erreur qui souvent nous empêche de rendre aux êtres les plus respectables les égards qu'ils méritent, et nous fait quelquefois accorder des hommages à ceux qui en sont les moins dignes. C'est d'après cette vérité que Sédaine, qui savait si bien prendre la nature sur le fait, composa son EpUre à mon Habit , chef-d'œuvre de moral et de naturel.
M. de Forlis, chef de division au Ministère de la Guerre, était aussi recommandable par les services qu'il avait rendus à l'État, que cher au public à qui il ne cessait de donner des marques d'obligeance et de bonté. C'était surtout en temps de guerre que cet homme respectable exerçait les rares qualités de son Ame
LB CACHUIM. ai9
aimante et sensiMe. A. peine se réveillait-il le matin , que son appartement se rçmtplissait des parens et des amis de tous les braves dont chacun venait demander des nouvelles après un grand combat. Là , une épouse éplorée accourait s'informer si son mari vivait encore ; ici, une mère pâle et tremblante s'avançait pour savoir si son fils , l'unique espoir de sa vieillesse, avait été' victime de son courage ; plus loin 9 deux jeunes sœurs , timides comme deux colombes, se mêlaient dans la foule, et faisaient, en tremblant, plusieurs questions sur un frère bien-aimé qui s'était trouvé à telle affaire , 012 il avait fait des prodiges de valeur ; enfin , jusqu'au moment oii M. de Forlis sortait de chez lui, dans l'escalier et jusqu'à la porte de son h^tel , un nombre infini de personnes de tout sexe et de tout âge , l'interrogaient , le consultaient comme un père 5 toujours on en recevait les réponses les plus consolantes ou les plus flatteuses. Si celui de qui l'on venait s'informer existait encore , M. de Forlis partageait la joie des personnes qui s'nsi* téressaient à son sort ; si la mort l'avait mois-
218 C0IITB8 A HA 'FILLE.
sonné' au champ d'honneur, M. de Forlk ne répondait que par un soupir douloureux , et scunpressait alors d'offrir ses consolations à ceux que son silence avait affligés.
Souvent il arrivait que, dans l'ahsence de M. de Forlis , plusieurs individus étaient attirés chez lui par le même motif. Palmire, sa fille unique , les recevait alors , et leuc, répétait tout ce qu'elle avait appris de son père ; elle prenait le plus grand plaisir à s'acquitter de cet emploi ; mais chacun remarquait avec peine que l'accueil qu'elle faisait , variait selon la mise des personnes qui se présentaient chez elle. Celui qui n'était que simplement vêtu, était traité par la jeune demoiselle avec indifférence ; celui qui n'était couvert que de vêtemens grossiers , avait à peine la permission d'entrer , et ne recevait que des réponses vagues , presque toujours accompagnées d'un ton de mépris ; mais quelqu'un paraissait-il vêtu richement ou avec élégance y une femme surtout se présentait-elle couverte d'un cachemire ou < de quelques diamans , c'était une prévenance, une politesse et les. égards les
LE CACHEHIBB. 219
plus caressans ; Palmire offrait elle-même un fauteuil, faisait asseoir auprès d'elle sur le sofa , et donnait alors tous les renseignemens , qu'elle détaillait avec la plus gracieuse obligeance.
M. de Forlis , qui soiivent , s'était aperçu de ce ridicule , résolut de faire subir à sa fille quelques épreuves qui pussent la corriger.
Un jour que Palmire recevait beaucoup de monde dans l'absence de son père, un pauvre vieillard, couvert de cbeveùx blancs et médiocrement vêtu j se présente à la porte du salon , malgré plusieurs domestiques qui lui défendaient d'apprecber. Il s'avance , les yeux baissés et n'osant prof^er une parole. « Pourquoi donc laisser entrer ici? » dit brusquement la jeune demoiselle. Puis, se tournant avec dédain vers le vieillard timide , elle lui dit en s'asseyant , et même sans le regarder : u Que voulez-vous? mon ami; dépêchez- vous, car
j e -suis très - pressée £h bien ! parlez
donc ! que désirez-vous ? — Hélas ! ma belle demoiselle. ré{>ondit l'inconnu en recoquillant 5on chapeau et se tenant toujours près de la
220 colins A HA «LLE.
porte , je venais savoir si l'on avait des nouvelles du brave Maréchal qui commande eu ce moment nos armées en Pologne, et qui , dit-on , à été blessé dans le dernier combat. — Il va mieux , tout-à-fait mieux , reprit négligemment Palmire. Est-ce que vous appartenez au Maréchal? ajouta-^ellè en toisant le vieilMrd de la tète aux pieds* — Oui , ma belle demoiselle, j^'ai le bonheur de lui appartenir. — Vous êtes son portier , peut-être ? — Non , Madeîno^lle.
— Un vieux laquais réformé? — M. le Maréchal n'a jamais réformé personne. — Ah ! je devine ; vous êtes un de ces pauvres gens dont on m'a dit qu'il se. plaisait à secourir en secret l'indigence ? — Il est vrai que M. le Maréchal est l'espoir et la consolation de ma vieillesse , réprit l'inconnu ^ souriant malgré lui, et regardant à son tour la questionneuse indiscrète.
— Gomment! reprit Palmire avec un peu moins de hauteur ,' Sériez-vous donc de la famille de M. le Maréchal? — Je vous ai déjà dit que j'avais le bonheur de lui ajppartenir. — Mais de loin , sans doute ? — On ne peut être plus proche , je vous assure. — Quoi ! Mon-
LB CACHlimB. 221
sieur, tous seriez — Son père, ma belle
demoiselle*. •• » €es mots firent sur Palini^ Teffet de la foudre, u Qu'entends-je ! ce serait M. le comté d'Argenteuil que j'aurais Fhonneurde recevoir ?•••....* reprit-elle en balbutiant : asseyez-vous ; je vous en supplie , et
daignez excuser ma inéprise; Mais qui
croirait que sous cet bumble vêtement, avec ce ton si modeste ?..... — La modestie sied à tout âge, Mademoiselle, à tous les rangs. Je suis si las d'être honoré pour le riche habit que je porte le plus souvèut, que je m'amuse quelquefois à éprouver ce que vaut un gralnd seigneur quand il est dépouillé dé toutes ses marques distinctives. J'étais bien sur que , en me présentant ainsi devant mademoiselle de Forlis 9 je n'aurais qu'à me louer de sonaccneil...;. Mais je m'aperéois que je vous
gène; -^ Bu tout, M. le Comtes je vous
assuré; — Pardonnez-moi : on lit sur votre aimable figure un embarras, une souffrance...;. D'ailleurs vous êtes très-presséè , m'àvez-vous dit. Je ne voulais qu'être rdssnré sur le sort de mon fils , et je me retire , bien convaincu
222 CORTU A HA FILtS.
que monsieur votre père ne pouvait mieux choisir que vous , Mademoiselle , pour être son interprète envers les heureux qu'il fait chaque jour, ou les malheureux qu'il console. »
En achevant ces mots, qu'il accompagna d'un sourire un peu malin , le vieux comte d'Argenteuil sortit , et laissa la-jeune personne dans une confusion d'autant plus grande, qu'elle craignait que cette scène étrange ne parvint aux oreilles de son père, qui la lui pardonnerait difficilement.
Déjà elle faisait de sérieuses réflexions sur la funeste habitude qu'elle avait de ne juger que sur les dehors ; déjà même elle se promettait de ne plus s'exposer à de semblables aventures qui causaient tant de regrets et d'humiliations , lorsqu'un domestique , ouvrant les deux battans de la porte du salon , introduisit une dame jeune et assez belle, dont la démarche et l'aisance annonçaient une femme de haute distinction* Un. négligé riche et galant laissait apercevoir la plus jolie taille ; un chapeau amarante , orné d'un beau voile d'Angleterre , couvrait de longs cheveux bruns qui s*échappaient
IB CACHEIIUB. 233
par flocons , et un cachemire noir d'un trèsgrand prix était jeté négligemment sur les
plus belles épaules « Un cachemire aussi
riche , se dit tout bas Palmire , annonce une femme comme il faut , peut-être une dame de
la cour — M. de Forlis serait déjà sorti?
dit en entrant la belle inconnue : c^est cruel , on ne peut pas plus cruel. C'était bien la peine de crever mes chevaux! — Madame daignerai t-eile prendre la peine de s'asseoir ? lui dit Palmire en la conduisant au sofa; peut-être pourrai-je , en l'absence de mon père , lui donner les renseignemens qu'elle désire. — Je brûle d'impatience d'avoir des nouvelles de notre cher Maréchal qui commande en Pologne. Sa blessure est-elle dangereuse? Est-ce au bras gauche ? est-ce au bras droit? Sa guérison serat-elle longue? Le reverrons-nous bientôt ? — Sans pouvoir satisfaire en tout la juste inquiétude de Madame , reprit Palmire du ton le plus respectueux , je puis lui donner l'assurance que les jours de M . le Maréchal ne sont plus en" danger. — Vous me ravissez ma belle demoiselle, vous m'enchantez. €e brave Mare-
214 coirns ▲ lu rnu.
chai! il s'est acquis tant de gloire ! il m'est devenu si cher ! -— Madame, je le vois, tient ^
M. le Maréchal par les liens — Les plus
sacrés, mon bel ange. — Serait-ce donc à madame la Maréchale elle-même que j'aurais l'honneur de parler ? reprit Palmire , en approchant un tabouret sous les pieds de Tinconnue.
— Non , ma toute belle , non , je ne suis point l'épouse du Maréchal; je lui appartiens seulement par l'amitié qui dès l'enfance m'unit à son épouse. Nous habitions le même hôtel, nous nous rencontrions à chaque instant du jour, et vous sentez que, lo^rsqu'on a contracté l'habitude de se voir , de vivre ensemble M. de Forlis n'a-t-il que vous d'enfant?
— Oui, Madame. — Vous devez lui être bien chère, ajout^-t-elle , en passant familièremenit sa main sous le menton de Palmii^ç ; on n'a pas^ en honneur , plus de grâce et d'afiabiUté.
— Qui pourrait. Madame, manquer aux égards qu'on doit à des personnes telles que vous ? — J'en féliciterai M. votre père la pren^ère fois que je le verrai. Il vient souvent à l'hêtel du Maréchal : il tàut l^accompagner, mon bel
ut CACBSHIBB. 225
ange; je veux vous présenter au vieux eomte d'Argenteuil. — Il sort d'ici dans Finstant, Madame; il brûlait, comme vous, d'avoir ijies nouvelles de son fils, M. le Maréchal. — Et sans doute vous l'avez sattsfsdt avec cette obligeance qui vous rend encore ^lus jolie. Je suis S](^ qu'il sera sorti enchanté de vous avoir
connue. n Palmire rougissait de nou-
vea!u et ne savait que répondre. « Mais j'oublie, continua la dame, que 1^ baronne d'Armen* tière, mon amie, m'attend à Bagatelle , où je lui donnai rendez-vous hier chez Tambassadeur de fiussie. Je vous quitte , mon bel ange ; ccHodtinuez à faire à tout le monde un accueil aussi gracieux que celui qup je reçois , et vous aurez pour amis tpus ceux qui se présenteront
chez vous Mais restez' donc; je ne veux
pas du tout qu'on me reconduise. — Madame, je connais trop ce qui vous est dû. — Ah ! çà , vous accompagnerez M. votre père à l'hôtel, n^est-ce pas? Nous vous ferons entendre d'eiçcellente musique ; nous vous conduirons en calèche au bois de Boulogne, dans notre loge à l'Opéra; enfin nous tâcherons de vous amuser.
226 C0RTI8 A HA FIIXE.
Je Tais dè$ aujourd'hui tous annoncer à* mon amie la Maréchale , et lui dire tout le bien que
je pense de tous ; mais n'allez donc pas plus
loin , je l'exige. — Souffrez , Madame , que je TOUS accompagne jusqu'à TOtre Toiture. — Je n'ai pas la force de m'y opposer , puisque cela me procure le plaisir de tous Toir plus longtemps Au rcToir, Mademoiselle. Vraiment on ne fait pas mieux les honneurs de diez soi, on ne connaît pas mieux. les usages, les couTenances : d'honneur, on n'est pas plus intéressante. »
En achcTant ces mots , l'inconnue monte dans une Toiture portant en effet les armoiries du Maréchal , et disparaît aux yeux de Palnûre, qui rentre chez elle , iTre de joie et se promettant bien de répondre à Thonorable inTitation qu'on Tenait de lui faire, u Gomme ces dames de qualité , se disai^elle , sont aimables et caressantes ! Il n'y a qu'elles pour aToir ce tact des conTenances, ces familiarités encourageantes : il n'est tel que d'aller à la cour Toute
autre qui , comme celle-ci , m'eût passé la main sous le menton, m'eût blessée , réToltée : eh
». GACHBMIBB. 227
bien! de la part d'une femme comme il faut, c'est une faveur , une prédilection dont on ne
peut s'empêcher d'être fière » Comme
elle s'enorgueillissait ainsi de la visite et de la familiarité de la belle inconnue, et que d'avance elle se félicitait d'aller au bois de Boulogne , en calèche , et à l'Opéra , dans la loge du Maréchal, M. de Forlis rentra pour dîner, à son heure accoutumée. Palmire lui rendit un compte trôs-détaillé de ce qui s'était passé dans son absence ; mais elle se donna bien de garde de lui faire^ connaître l'acceuil qu'elle avait fait d'abord au vieux comte d'Argenteuil. M. de Forlis parla de ce dernier avec tout Télan du respect et de l'admiration. » Je ne connais point dans Paris , disait-il , de seigneur qui. lui soit comparable pour les charmes de l'esprit et les qualités du cœur. Tous les matins , sous des vètemens obscurs, il va parcourir les greniers de l'indigence y oh il répand toutes ses économies; et le soir il fait les délices des cercles les plus nombreux et les. mieux composés; il est peu d'homm^es plus instruits et plus aimables* Depuis quarante ans il m'honore de son
216 GONTIS A HA FULB.
amitié; c'est à son crédit puissant^ à son zèle infatigable , que je dms )a place honorable qae j'occupe , et le bonheur dont je jouis, i*
Chaque mot de cet éloge augmentait rembarras et la souffrance de Palmire , qui depuis cette époque , s'imagînant voir un homme de quaUté dans chaque individu qui se présentait diez son pèrç, faisait indistinctement à tous l'accueil le plus affable. ~ Peu de jours après, elle reçut du comte d'Argenteuil une invitation i dluer avec M. de Forlis. D'abord elle firénût, et, craignant qu'il ne fût question de la manière dont elle avait accueilli cet honorable veillard , elle prétexta son défaut d'usage dans le grand monde , pria son père de la dispenser de l'accompi^er. « Vous ne pouvez vous empêcher, ma fille, de répondre à l'honneur que vous fait le €omte Vous lui devez peut-être plus que vous ne pensez , et
vous m'affligeriez sincèrement si vous ne vous empressiez pas de vous rendre à son invitation. »
Ces paroles furent un ordre pour Palmire. Elle fit ce jour-là une toilette tr^recherchée ,
LE CAGBBKIBX. 229
»'arnia de coucage , espérant que cet aimable vieillard aurait la générosité de taire ce qui s'était passé entre eux. Elle se rendit donc à l'hôtel ayec son père, dans l'unique espoir de jouir de tous les plaisirs que lui avait promis la belle inconnue.
En entrant dans le salon, elle trouva le vieux comte d'Argenteuil sous les mêmes habits qu'il avait lorsqu'il s'était présenté chez M. de Forlis. Il s'avança vers la jeune personne tout interdite, et la rassura bientôt, en lui disant avec le plus aimable sourire : «( Excusez-moi, Mademoiselle, si je vous reçois dans mon négligé du matin ; mais j'ai pensé que le vieux père d'un Maréchal de France qm s'est couvert de gloire , n'avait pas besoin d'ornement à vos yeux, h
Un instant après entra sa bru la Maréchi^le , à qui le Comte présenta M. de Fôrlis , comme son digne et ancien ami , et sa fille qu'il recommanda aux bontés de cette dame, l'une des plus distinguées à la cour par ses talens et sa beauté. La conversation s'engagea. Palmire , portant sans cesse ses regards de tous côtés.
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s'étonnait de ne point voir paraître la belle inconnue qui s'était présentée chez elle , et à qui elle avait fait l'accueil le plus respectueux ; enfin l'on vint annoncer qu'on était servi , et l'on se mit à table. Palmire, attendant toujours et cherchant des yeux, ne put is'empécher de dire à la Maréchale : u Sans doute , Madame, votre amie est absente? ou bien serait-elle incommodée? — De quelle amie parlez-vous , Mademoiselle ? — De celle , Madâfme , qui vous est unie dès l'enfance, et qui me promit, l'autre jour, que j'aurais- l'honneur de la rencontrer ici. — C'est qu'elle est encore dans son appartement , dit le comte d'Argenteuil en souriant et faisant un signe d'intelligence à sa bru. Elle a l'habitude* de ne jamais faire sa toilette qu'après celle de la Maréchale , et le plus souvent elle ne parait qu'au dessert N Palmire ne pouvait comprendre
cette énigme. La Maréchale , malgré les signes que lui faisait son père , ne la comprenait pas mieux que la jeune personne; mais tout fut expliqué lorsque, au moment de servir le café, une femme-de-chambre parut, la cafetière à
M CAGHSnBE. 2S1
la main et dans les mêmes habits sous lesquels elle s'était . présentée chez. M. de Forlis. La confusion! de Palmire fut au comble: le comte d'Argenteuil lui fit alors l'aveu que c'était lui qui , d'accord avec son ancien ami , avait entrepris de. la corriger d'un ridicule qui nuisait aux qualités aimables qu'on remarquait en elle. La Maréchale , qui comprit alors que sa femme-de-chambre avait pris ses vètemens et sa voiture pour jouer le rôle dont on l'avaijt chargée , se mit à rire aux éclats. La\svelte et jolie soubrette demanda à la jeune .demoiselle > mille et mille pardons d'avoir aussi fortement abusé de sa confiance et de ses égards, en jouant la femme de cour, à l'aide de quelques diamans et d'un des plus beaux cachemires de sa maîtresse. M. de Forlis remercia vivement le Comte d'avoir, sous les habits et le ton modeste d'un pauvre homme , donné à sa fille la leçon qu'elle avait méritée. Quant à Palmire, honteuse d'avoir été le jouet de tout le monde , elle regretta les égards respectueux donc elle avait comblé la femme-de- chambre, le tabouret qu'elle avait posé sous ses pieds , et fut
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surtont piquée an vif de s'être laissé passer aussi lestement la nùiin sou^ le menton.. •;.. Mais bientôt , cédant à son bon naturel , elle se mit à rire à son tour , embrassa son père , et même le vieux comte di'Ârgenteuil , et fut à jamais convaincue que c'est en exàminaîit les qualités de l'ame , et non ce qui couvre le corps, qu'on peut se former une juste idée des personnes que le hasard nous présente ; et qu'une politesse de trop, ne pouvant jamais nuire Comme une politesse de moins, c'était, calcul fait, tout profit que d'être affable pour tout lé monde.