‹ Contes à ma filleChapitre 27 sur 43 · LE BOUQUET DE CERISES · texte numérisé non relu

LE BOUQUET DE CERISES

Lx premier jour du mpis de mai , madame de Clinville, veuve d'un notaire de Paris, conduisait sa fille , âgée de près de quatorze ans ^ au beau jardin des Tuileries^ pour y respirer l'air du printemps et le doux parfum des fleurs. En passant sous les galeries du Palais- Royal, la jeune personne aperçut, à l'une des boutiques de comestibles oii jji'on réunit tout ce qu'il y a de plus rare et de plus précoce , un bouquet de cerises arrangées avec tant de goût et si adroitement enlacées avec un feuillage frais et touffii , qu'elle ne put s'empêcher de témoigner à sa mère le vif désir d'avoir ces cerises , quoiqu'elle prévit bien qu'à cette époque elles dussent être d'un très-haut prix.

Madame de Clinville , qui jamais n'avait

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rien refusé à sa fille , ordinairement très-modérée et très-simple dans ses goûts , acheta le bouquet de cerises . quelque chères qu'elles fussent^ et gagna le jardin des Tuileries avec sa chère Emmelîne : c'est ainsi qu'elle appelait sa fille.

Après avoir parcouru les belles allées de ce lieu véritablement enchanteur, elles vinrent s'asseoir sur des chaises, à l'ombre de grands marronniers. Il était à peine dix heures du matin ; ce moment , le plus propre à la promenade y n'est le plus souvent que celui de la solitude. Il semble que toutes les femmes élégantes de Paris se soient imposé la lor de n'y jamais paraître avant trois ou quatre heures, et dans un négligé qui annonce qu'elles ne font que sortir du lit , et qu'elles aperçoivent le soleil pour la première fois de la journée. Aussi madame et mademoiselle de Glinville ne trouvèrent-elles que très-peu de monde. Ce qui frappa seulement leurs regards , ce fut une dame encore belle , et dont l'extérieur annonçait une personne de qualité. Elle était accompagnée d'une jeune demoiselle^ à-peu-près du

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même âge qu'Emmelîne , vêtue d'une robe blanche, et cachant la figure la plus aimable sous un petit chapeau vert , orné d'une guirlande de marguerites blanches. Toutes les deux vinrent s'asseoir près de madame et de mademoiselle de Clinville. La jeune inconnue ne pouvait s'empêcher d'attacher ses regards sur le bouquet de cerises , et d'en faire remarquer à la dame qui l'accompagnait la fraîcheur séduisante et l'élégante symétrie. Le désir se peignait dans ses yeux , dans tous ses mouvemens : enfin ^ s'approchant peu-à-peu d'£mmeline, elle lui dit du ton le plus affable : (c Le délicieux bouquet que vous avez là j Mademoiselle! Sa fraîcheur ne peut être comparée qu'à celle de votre figure. — Il serait plutôt l'image de la vôtre , lui répondit madame de Clinville : sous votre joli chapeau vert on croit voir en vous une cerise sous la feuille. — Ce qui me surprend le plus , ajouta la jeune inconnue, c'est que Mademoiselle n'ait pas encore entamé ces cerises ravissantes qui me semblent devoir autant flatter le goût, que leur éclat ébouit les yeux. — C'est un don de ma mère , répondit

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modestement Emmeline : il est 5Î rare , en effet, que je me suis promis de n'en pas jouir seule. Si Mademoiselle daignait l'atUipier avec moi?. •• Ce qu^on possède double de prixj quand im a h bonheur de ie partager, »

Ces derniers mots^ qu'Enuneline prononça du ton le plus expressif , parurent faire sur la jeune demoiselle une yive impression. « Vous ne pouvez être insensible à dçs paroles si touchantes , lui dit la belle femme qui l'escortait ; comment résister à la grâce qu'embellit le sentiment?.... » A cet aveu , qi^'accompagnait un signe d'approbation , la jeune inconnue détacha la première cerise du charmant bouquet. Emmeline détacha la seconde qu'elle fut porter à la bouche de sa mère. L'inconnue en fit autant de la troisième envers sa belle compagne; et les deux jeunes personnes , jEaisant tpur-à-tour disparaître chaque cerise qui composait le bouquet, il n'en resta bientôt plus que les feuilles.

La conversation s'engagea. Madame de Clinville chercha , par plusieurs questions adroites et ménagées , à savoir le nom du joli chapeau

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vert ; mais , s'aperc^vant que la dame lui faisait Mgne de garder rincogrûto , elle ne poussa pas plus loin ses récherches. On s'en tint miutuçllement aux honnêtetés d'usage; et l'on se sépfira arec toutes les démonstrations du plaisir qu'avait iiljspiré une aussi agréable rencontre.

En rentrant chez elles, madame de Clinville et sa fille s'aperçurent qu'elles avaient été suivies par un domestique à livrée rouge, lequel leur avait paru examiner attentivement le numéro de la maison qu'elles habitaient. Elles augurèrent de là que la dame inconnue avait voulu savoir qui elles étaient , tandis qu'elle avait pris toutes les précautions pour ne pas leur laisser le moindre indice sur ce qu'elle-même et la jeune personne au chapeau vert pouvaient être.

Plusieurs semaines s'écoulèrent. Déjà madame de Clipville ne soogeait plus à l'aventure des Tuileries , lorsqu'un matin , tandis qu'elle déjeûnait avec Emmeline et Gustave , son fils unique , élève de l'École Polytechnique , et âgé de dix-sept ans , le portier de l'hôtel qu'elle

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habitait entra dans son appartement, tenant d*une main un ananas dans toute sa maturité , et de l'autre un petit billet , à l'adresse de mademoiselle de Glinville , conçu en ces termes : « On yient de me donner deux ananas ; permettez-^moi de vous en offrir un , en vous rappelant les paroles mémorables que j'entends encore sortir de votre bouche : Ce qu^on possède double de prix y qiêand on a le bonheur de le partager^

« lE FÏTIT CHAPEAU VEHT. »

En vain madame de Glinville et ses enfans interrogèrent-ils le portier pour savoir qui avait apporté ce billet : il leur répondit que c'était un commissionnaire qui , Tayaut déposé dans sa loge^ s'était retiré sans rien dire. Emmeline se décida facilement à partager avec sa mère et son frère l'ananas , qui n'était à leurs yeux qu'un juste retour du bouquet de cerises ; mais elles n'en furent que plus tourmentées du désir de connaître les deux inconnues.

Quelque temps après, le portier entre chez madame de Glinville, portant un riche vase de porcelaine, dans lequel était un oranger-

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nain tout en fleurs. Il remit à Emmeline une seconde lettre , toujours à son adresse , et qui contenait ces mots : « J'ai reçu pour ma fête , ayant-hier, jour de Ste-Glotilde , deux orangers semblables à celui'ci ; daignez en aceep*

ter un Ce qu'on possède double de prix y

quand on a le bonheur de le partager, » Le portier ajouta que le vase lui avait été remis par le même commissionnaire , à qui il avait fait inutilement plusieurs questions.

(tQuoi! dit Eiaineline^ je ne pourrai savoir quelle est cette charmante Clotilde au chapeau vert ! — Laisse-moi faire , lui dit Gustave , je me charge de la dépister. Dépeins-la-moi seulement le plus fidèlement que tu pourras. — Elle est à-peu-près de ma taille , lui répondit sa sceur, mais bien mieux faite que moi; sa grâce a je ne sais quoi d'imposant; ses traits , nobles et réguliers , sont embellis par un air de douceur et de gaieté qui attache en même temps qu'il séduit. Des cheveux blonds et bouclés retombent sur un cou charmant , et la blancheur de son teint augmente encore l'éclat de dew^ grands yeux bleus, dont l'expression ^

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et la vivacité semblent lire mi fQuA da coeur et deviner votre pensée.... — A ce portrait, reprit Gustave, je prévois que, si je découvre la belle inconnue, je serai pay:é ^e. mes isoins en la voyant, flepose-toi sur le désir que j'ai de t'étre utile , et sur c^lui que je ressens déjà de pouvoir admirer tant de charmes réunis. » Gustave mit en effet tout en œuvre pour rencontrer la belle au chapeau vert, dont le signalement était gr^vé dans sa tète ainsi qiie dans son cceur. Il parcourut toutes les promenade publiques, lés ispectacles , les bals, les c^acerts^ en un m6t tous les endroits de Paris oii se formie la moindre réunion; mais il lui fut impossible de faire la plus simple découverte et d'obtenir un seul indice.

Un mois ^près ^ Emmeline , en rentrant de la promenade, trouva sur son chiffonnier une corbeille de tàffetâts blanc, orné de broderies ^ que la femme-de-cb^mbre lui dit avoir été apportée par une personne de confiance. Emmeline , se doutant bien que c'était encore de la part de l'aimable Çlotilde , ouvre la corbeille en présence de sa mère , et la trouve reoïplie

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dft boaboDs dç toute espèce. Sur le iesttué était un petit billet où rincoimue lui disait que , ayîiQt été mairaine et accablée de présens , elle suivait la devise qui jamais ne sortirait de sa iQ^émoire , et qu'elle avait fait broder sur la corbeille. En effet, on y lisait sur le devant , en Ifittres d'or, entourées d'une branche de cerises ornées de leur feuillage : Ce qu'on potsède dwble de prix , gtMind on a le bonheur de hpar^ tager.

Ce souvenir ingénieux causa la plus vive émotion à la famille de Glinville. Si leur délicatesse souffirait un peu de recevoir tant de dons anonymes , ils ne pouvaient résister à la manière dont ils étaient offerts. Emmeline et Gustave ne se firent donc aucun scrupule de goûter aux bonbons nombreux et recherchés qui semblaient remplir la corbe^le tout entière. Mais quelle fut leur «urprise de trouver sous ces bonbons une demi-douzaine de riches éventails, six douzaines de paires de gants , et enfin un cachemire blanc, dont l'ample bordure était du dessin le plus recherché !

u Je ne puis me permettra , s'écria Emme-

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line, de porter cette riche parure sans savoir de qui elle me vient. I>e simples cerises, offertes de bon cœur à la vérité , ne peuvent m*attirer dès dons aussi considérables. — J'approuve ta discrétion , lui dit madame de Clinville. Tout annonce que ces belles inconnues sont d'un rang et d'une fortune qui ne nous permettraient pas d'user avec elles de représailles; et ce n'est jamais qu'avec ses égaux qu'on doit faire échange de présens. »

Il fut donc convenu que le riche cachemire resterait enfermé jusqu'à ce qu'on pût le rendre à celle qui l'avait offert , dès qu'elle serait connue. Emmeline ne voulut même pas faire usage des éventails , ni des gants , qui furent de même déposés dans l'élégante corbeille : on se contenta seulement de faire honneur aux bonbons qui en avaient été le passe-port. Gustave, quoique l'un des premiers élèves de l'École Polytechnique < aidait bien souvent sa sœur a croquer toutes ces friandises , et répétait chaque jour , en lès mangeant : u Oh ! je te découvrirai , généreux et charmant chapeau vert! Quel est le jeune homme, fût-il le plus

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indifférent, qui n'aspirerait au bonheur de te connaître? Oui, oui, je te découvrirai* ... »

Les nouvelles recherches de Gustave furent tout aussi infructueuses que les premières. £n vain courait-il sans cesse après tous les chapeaux verts qu'il apercevait de loin dans Paris: il ne trouvait point cette réunion de grÀces , de jeunesse, de fraîcheur et d'expression, dont sa sœur lui avait fait le tableau séduisant et fidèle.

Emmeline, qui n'éprouvait pas moins que son frère le désir de connaître celle avec qui elle avait partagé ses cerises , prépara un billet qu'elle remit au portier , avec Tordre positif de le donner à . la personne qui se présenterait de nouveau. Ce billet, qui portait pour adresse : Au charmant chapeau verL», , était ainsi conçu :

u Si la délicatesse de votre ame répond aux charmes de votre figure, vous devez approuver la résolution que j'ai prise de ne faire aucun usage de tous les dons que vous m'adressez. Je vous déclare en conséquence qu'ils^sont déposés entre les mains de ma mère, qui souffre

UA COIfTBS A HA FItLÈ.

auennt que moi de T^nonyme qne tous persistez à garder aussi cmèlleinêixt.

Le portier , fidèle à exécuter les ordres qa'îi avait reçus , ne fut pas long-temps dépositaire de ce billet. Deux jours après , le même éoiissaire se présenta à sa loge , portant un paipiet qu'il devait remettre , et voulut s'enfuir comme à l'ordinaire; mais le portier, ancien militaire et encore plein de vigueur , le saisit au collet, appela à grands cris Gustave de Clinville , qui, suivi de sa mère et de sa sœur, descendit promptement, et voulut savoir du commission- • naire de quelle part il venait. Ni les prières, ni les menaces , ni la promesse d'une récompense ne purent séduire ce brave homme. Il se borna à dire que le paquet lui avait été remis par un vieux domestique à livrée rouge , lequel lui avait donné un écu pour faire sa commission, et qu'étant généreusement réconipènsé , il ne trahirait point le secret dont on l'avait fait dépositaire. « Puisque vous êtes aussi discret, dit Emmeline , vous devez être obligeant. Ren-

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